Du télégraphe à la chaîne d’information en continu

Le télégraphe attaque la définition typographique du discours sur trois fronts, en introduisant à une large échelle le manque de rapport, l’impuissance et l’incohérence. […] le télégraphe donnait une sorte de légitimité à l’idée d’une information dégagée de son contexte ; c’est à dire à l’idée que la valeur d’une information n’est pas nécessairement liée à la fonction qu’elle peut remplir – pour servir à la prise de décision politique et sociale et à l’action – , mais qu’elle peut être simplement attachée à sa nouveauté, à l’intérêt et la curiosité qu’elle suscite. Le télégraphe a fait de l’information une marchandise […]

Il ne fallut pas longtemps avant que le succès des journaux se mît à dépendre non plus de la qualité et de l’utilité des nouvelles qu’ils fournissaient mais de leur abondance, de l’éloignement de leur provenance et de la rapidité de leur arrivée. […] Quatre ans seulement après l’inauguration par Morse de la première ligne télégraphique nationale, le 24 mai 1844, fut fondée l’Associated Press et des nouvelles de partout et nulle part, adressées à personne en particulier, commencèrent à circuler à toute vitesse à travers la nation. Guerres, crimes, accidents, incendies, inondations constituèrent le contenu de ce que les gens appellent « les nouvelles du jour ». […]

La plupart de nos « nouvelles » sont inertes, elles sont constituées d’informations qui nous procurent un sujet de conversation mais ne peuvent nous amener à aucune action significative. Voilà ce dont nous avons principalement hérité du télégraphe : en créant une abondance d’informations sans rapport avec les gens, il a modifié de façon dramatique ce que l’on peut appeler le « ratio information-action ». […]

Dans une civilisation orale ou dans une civilisation du livre, l’information tire son importance des possibilités d’action. Bien sûr, dans tout environnement de communication les entrées (ce sur quoi on est informé) excèdent toujours les sorties (les possibilités d’action basées sur les informations). Mais la situation créée par le télégraphe, et ensuite amplifiée par les techniques plus récentes, a rendu la relation entre l’information et l’action à la fois abstraite et floue.
Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité les hommes étaient confrontés au problème de la surabondance d’information, ce qui veut dire qu’en même temps ils étaient confrontés au problème d’une impuissance sociale et politique croissante.

Extraits du livre de Neil Postman Se distraire à en mourir (publié en 1985).

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