Drogue numérique

Dans le cadre du travail, les pressions dues à l’invasion des technologies numériques deviennent de plus en plus déstructurantes et génératrices de stress et de mal-être, et sont la cause d’une perte d’efficacité. À tel point que certaines entreprises ont interdit à leurs employés d’envoyer des mails durant leurs week-ends, comme Volkswagen en Allemagne, ou les obligent à avoir des temps « offline » quand ils travaillent. Les initiatives de ce type se multiplient suite aux preuves apportées par de nombreuses études que la productivité des employés « déconnectés » était meilleure.
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De nombreux spécialistes se penchent désormais sur la question : coachs, experts en organisation, thérapeutes divers… et toute une série de méthodes, procédures et techniques se développent pour tenter de soulager les maux économiques, sociaux et psychologiques engendrés par la numérisation du monde. En cela, les thèses de Jacques Ellul, une nouvelle fois, se trouvent confortées : la technique prétend résoudre des problèmes qu’elle a elle-même créés.

Prenons l’exemple du smartphone que l’on peut considérer comme l’outil principal de la connexion généralisée. Le poison offre son propre remède : pour vivre un peu tranquille malgré cet appareil, toute une série d’applications permettent de bloquer Internet ou les réseaux sociaux. Leurs noms sont éloquents : Freedom, Anti-social, Focus lock… Bien sûr, le blocage de certaines fonctionnalités du smartphone se fait sur un temps très réduit.
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Un business de la déconnexion pourrait se développer, tandis que la possibilité de vivre des temps hors connexion et de filtrer les multiples interpellations deviendrait un luxe que seuls quelques privilégiés pourraient s’offrir. Les nouveaux pauvres du numérique ne seraient donc plus ceux qui n’ont pas accès aux réseaux – comme on nous l’a seriné pendant 20 ans -, mais plutôt ceux qui ne peuvent ou n’arrivent pas à s’en échapper.
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Les mots et les expressions utilisés pour décrire la déconnexion volontaire, ses causes et ses conséquences, vont puiser dans le lexique de la toxicomanie […]. On assimile la dépendance aux technologies à une forme d’addiction, et, par conséquent, les difficultés à s’en passer à des crises de manque.
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Ne plus être dans les flux signifie, dans beaucoup de cas, la mort professionnelle et sociale. Les Américains parlent de FOMO (Fear of Missing Out), soit la crainte de rater quelque chose et de se couper des autres. Dans une société du tout communicationnel où un nouveau type d’individualité a émergé – l’ « être-réseau » : un humain réduit à n’être qu’un maillon d’un vaste réseau qui le dépasse totalement et lui fait perdre son autonomie.
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Les mises en garde d’une batterie d’experts, psychologues et scientifiques, sur les dangers de la dépendance aux technologies sont, au mieux dérisoires, un cautère sur une jambe de bois, au pire, une manière d’éviter de politiser une question pourtant déterminante. Car aujourd’hui, ce sont bel et bien les technologies et ceux qui les développent qui mènent le monde.

Extraits d’un article de Cédric Biagini dans le mensuel La Décroissance de janvier 2017.

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