Notre démocratie est de pure forme

Notre démocratie est de pure forme, elle se réduit au fait que nous soyons convoqués rituellement tous les cinq ans pour élire nos « représentants ».
Entre deux élections, nous sommes peu voire pas du tout interrogés, il n’y a pas de débats publics massifs sur les questions importantes qui concernent la vie d’une société, il y a des consultations partielles (les élus rencontrent les populations), des sondages d’opinion et du lobbying.
La démocratie n’est pas en échec, elle reste à construire, et on ne voit pas comment nous pourrions sortir des crises dans lesquelles nous sommes plongés sans davantage d’implication populaire, sans l’invention de procédures démocratiques radicales.

Ce que la politique, confisquée par certains et le plus souvent au profit de certains, a fait, la politique peut le refaire, à condition qu*elle ne se réduise plus à une concentration du maximum de puissance entre les mains du minimum de gens. La politique doit être démocratique, doit être le bien de tous, à cette condition elle pourra exprimer non seulement l’avis majoritaire, mais correspondre à l’expérience que chacun a de la vie en société, donner lieu à des décisions soucieuses du bien commun, de l’état de notre monde tout autant que de l’avenir.

Encore faudrait-il que l`on demande a chacun son avis autrement que sous la seule forme de l’élection, d’ailleurs considérée dans l’Antiquité comme une forme de désignation aristocratique, au contraire du tirage au sort. Les gens sont capables de s’intéresser, d’écouter, de comprendre et de délibérer, comme les jurys populaires des cours d’assises le montrent chaque année. L’expérience des « conférences de citoyens » exprime en acte la « compétence des incompétences » postulée par Paul Ariès. Mais le niveau de citoyenneté actuelle est à la hauteur de ce que les puissants veulent, des peuples amorphes, votant comme ils le souhaitent, peu revendicatifs, mobilisés par des sujets secondaires comme le sport.

Pourtant, il existe une demande de démocratie, chez nos concitoyens, en particulier dans la jeunesse, qui ne se réduit pas à l’image désabusée du consommateur penché sur son téléphone portable. […]

[…] il y aura des échecs et des heurts, mais nous n’avons pas à souhaiter que la démocratie soit pareille à un long fleuve tranquille. Au-delà de la politique « consensuelle » du politiquement correct et de l’extrême centre (Alain Deneault, La médiocratie), il convient de faire « l’éloge du conflit » (Benasayag-del Rey), c’est-à-dire non de la violence, mais de la rencontre, du débat, du désaccord et pourquoi pas du compromis.

Nous sommes aujourdhui comme des enfants en politique, réagissant immédiatement aux moindres nouvelles médiatiques, même les plus dérisoires, et finalement profondément passifs et fatalistes devant les politiques libérales qui pourtant ne satisfont qu’une minorité aisée. Devenir adultes signifie que nous nous exposions, que nous revendiquions, que nous reprenions notre destin en mains, que nous fassions preuve de solidarité, que nous recréions du collectif, […]

Extraits d’un article de Florent Bussy dans la revue Les Zindigné(e)s de décembre 2018.

Marseille – La Plaine : matraques, grenades et morts

À quelques encablures de la Canebière, il y a un plateau au sommet duquel trône la plus grande place du centre-ville. La place Jean-Jaurès. Elle fait la jonction entre les 1er, 5éme et 6ème arrondissements. Ici, tout le monde l’appelle « la Plaine ».
Elle est reliée au cours Julien, second ventricule de ce quartier vivant, brassé, festif et alternatif. La Plaine, par extension, c’est le nom donné au quartier. Des rues escarpées en dévalent, charriant dans leur lit des ambiances différentes de l’une à l’autre. La Plaine, c’était aussi le plus grand marché de la ville, une institution attractive, tarifairement parlant. Ici, on se réapproprie l’espace urbain, on improvise, mais de façon organisée : assemblées populaires, banquets, animations, matchs de foot sur béton, fanfares, apéros et même concerts sauvages.

C’est sûrement ce qui met le plus en rogne les dirigeants de la ville. Le quartier est aux mains de ses riverains, dépourvu de grandes enseignes internationales, truffé de snacks, de rades, de bouibouis. Alors que, réquisitionné, il serait une véritable manne financière. Un pognon monstre à se faire…

Fin 2015, la mairie de Marseille a annoncé sa volonté de requalification de la Plaine dans le cadre de l’opération « Grand Centre-Ville » de Marseille.
Requalification, c’est évocateur, tu ne trouves pas ? Le chantier est confié à la Soleam. Son coût ? Entre 13 et 20 millions d’euros. Deux ans, peut-être trois, de travaux. Les pouvoirs publics ont laissé longtemps la situation se dégrader malgré les plaintes des habitants. La Plaine a besoin d’un coup de jeune, pas de perdre son âme.

On nous parle de montée en gamme. C’est une stratégie locale. Abandonner certaines zones de la ville puis, lorsque la situation devient préoccupante, un coup de Kärcher, un coup de ponceuse, une hausse des loyers, et par là-bas la sortie si t’as pas l’oseille. La gentrification par l’incurie.

Gérard Chenoz, adjoint au maire et président de la Soleam, dirige les travaux. […]

Une assemblée populaire se constitue, des initiatives citoyennes, agoras et journées festives d’informations ont lieu. La Plaine vit, bouillonne. Pendant trois ans, on tente de négocier une consultation. Rien à faire…

Le 11 octobre, dernier marché et début des travaux. En fin de matinée, des dizaines de camions de CRS s’installent tout autour de la place et dans les rues adjacentes pour encadrer le chantier. La Bac et de nombreuses voitures de police en renfort. Belle démonstration de force à l’égard des habitants, qui se mobilisent instantanément. Des manifestations spontanées tentent d’empêcher les travaux. Gazages, interpellations, répression commencent.
Naissance d’une Zad urbaine.
[…]

Le mur de la honte, tu ne l’as pas vu à la télé ? Le 29 octobre, lors d’une conférence de presse, tonton Gérard annonce une mesure à tomber cul par-dessus tête qui prend effet dans la foulée : l’édification d’un mur qui fera
le tour de la place, haut de 2,50 m. Le coût du mur? Dis un prix… Non, plus. Plus… Tu chauffes… 390 000 euros !
[…]
Le 1er décembre, l’une de ces manifestations est violemment dispersée, c’est la chasse à l’homme dans les rues de Noailles et de Belsunce. Une dame de 80 ans ferme ses volets par peur, dans l’air saturé de gaz. Elle habite au quatrième étage. Cest haut. Pourtant, elle reçoit une grenade lacrymogène à tir tendu en plein visage. Elle mourra à l’hôpital de la Timone. […]

Extraits d’un article paru dans Siné mensuel de janvier 2019.

Gentrification en marche à Marseille

Et si la catastrophe de Noailles permettait à la mairie de réaliser enfin la gentrification massive dont elle rêve ?

Bientôt 2 000 évacués à Marseille. Et le chiffre augmente tous les jours. Une psychose de l’effondrement gagne les locataires, les bailleurs, les syndics et, surtout, les services municipaux.
Certains ont senti le souffle du danger, et de la culpabilité, passer sur leur nuque. Si une nouvelle catastrophe survenait, et si par malheur il y avait encore des morts, le prix politique à payer serait très lourd. Sans doute
fulgurant.
Deux éditorialistes ont déjà réclamé la démission du maire Jean-Claude Gaudin sur Europe 1 et France-Inter.

Après l’évacuation de la rue d’Aubagne entre la rue Moustier et la rue Estelle, puis de plusieurs immeubles de la rue Jean-Roque, le vent mauvais des expulsions préventives, « à titre conservatoire », s’est étendu sur le centre-ville et au-delà. Christophe Suanez, chef du service de prévention et de gestion des risques, a estimé, lors de la visite du ministre du Logement du jeudi 29 novembre, qu’ « en quelques jours, on en est à [l’équivalent de] quatre ans de procédures ». Effort louable si on avait affaire à des gens bienveillants. Mais pour l’équipe Gaudin, il s’agit probablement à terme de « se débarrasser de la moitié dela population » du cœur de ville, qui mérite autre chose (mots de Claude Valette, adjoint au maire chargé de l’urbanisme dans le journal La Figaro en 2003).

Une certitude : ce zèle soudain dans l’application du principe de précaution est suspect. Surtout quand, sur les lieux du drame, le jeune ministre Julien Denormandie vient susurrer à Arlette Fructus, élue chargée du logement et
présidente de Marseille Habitat, qu’ « on va accompagner la mairie et la métropole pour accélérer tout ça, il faut aller beaucoup plus vite ». Accélérer tout ça…
Parle-t-il du relogement des sinistrés ou de l’éviction des pauvres du centre-ville ? On est en droit de se poser la question.

Lorsque l’adjointe au maire, casque de chantier sur la tête, insinue en mode alibi que « le problème, c’est qu’on est dans un périmètre « site classé » et on a des instructions des Architectes des bâtiments de France de plutôt travailler à la réhabiIitation qu’à la démolition », le ministre macronien la rassure tout de suite : « ça nous a valu beaucoup de critiques, mais on a modifié ça. […] On va laisser le dernier mot au maire. […] La loi a été votée et validée par le Conseil constitutionnel la semaine dernière. »
Ce à quoi l’intriguante Fructus répond, gourmande : « Avec décret d’applicatíon ? Alors là, c’est super ! » (voir la vidéo « Julien Denormandie en visite rue d’Aubagne » sur lamarseillaise.fr).
Quant au maire, on connaît le fond de sa pensée : « Nous avons pris d’un commun accord avec Monsieur le préfet des arrêtés de péril pour pouvoir dégager l’ensemble de ce secteur. » (sur bfm-tv le 09 novembre 2018)
Cet homme-là est un livre ouvert. Et il ne regrette rien.

Ceux qui réclamaient que l’État prenne la main en pensant affaiblir le vieux Gaudin en sont pour leurs frais.
Et devraient tirer les leçons du passé : la mise sous tutelle de la ville en 1938 (après la gestion calamiteuse de l’incendie des Nouvelles Galeries) avait facilité, cinq ans plus tard – et avec l’aide de la Kommandantur -, l’expulsion de milliers de Marseillais et le dynamitage du quartier historique de Saint-Jean. Plutôt que d’éloigner encore plus les centres de décision, c’est un contrôle des habitants sur toutes les opérations urbanistiques à
venir qu’il va falloir imposer.

Article du mensuel CQFD de décembre 2018.

Comment vivre

Jackie Berroyer dans Siné mensuel

On pourrait dire que comme d’habitude, l’essentiel n’était pas à l’ordre du jour. Car il y a des priorités. Entendez : il y a le comment survivre avant le comment vivre.
Fournier, pionnier de la lutte écolo, l’avait dessiné ironiquement dès 1972.
On voyait des manifestants qui réclamaient de l’argent. Mais ils défilaient environnés de fumées, disons jaunâtres. Au lieu de préconiser de s’attaquer au problème des fumées, ils voulaient une augmentation de leur pouvoir d’achat. ll est vrai qu’avec un certain pouvoir d’achat, on peut acheter des masques anti-fumées jaunâtres.

Sur cette question, tout comme dans le débat flics et banlieue, on tourne en rond sur les plateaux merdiatiques. C’est que l’essentiel n’est jamais à l’ordre du jour.
Activez décroissance et dé-croyance et vous auriez un adulte qui voudrait bien faire vivre son esprit. Pour la plupart des gens, ce serait une sacrée conversion. Mais, j’en ai bien peur, regardez, je suis tout pâle, une autre façon de vivre ne pourra naître que d’une immense catastrophe. Mentalités et pratiques post-catastrophe sont à naître.

Et encore, pour combien de temps, avant que l’avidité humaine ne reprenne le maillot jaune. ll faut rappeler ce paradoxe : plus il y a de choses à consommer, plus il y a d’uniformité. Et c’est parce que le divers décroît que le désert croît. C’est pas de moi, c’est de Segalen. Et c’est pas d’aujourd’hui.
C’est de tout temps industriel qu’une minorité lance des alertes. Félix Guattari parlait de notre système comme frein à la subjectivation. Et la subjectivation, c’est la création de diversité bonne, et non pas l’augmentation de produits à consommer et les moyens de se les approprier.

Le bonheur au rond-point, c’est le moment de fraternité. Mais aura-t-il bien noté, ce bon Jean Dugilet, qu’il était à ce moment plus heureux que dans sa vie habituelle, et ces heures riches en chaleur humaine lui ont-elles révélé que sortir de sa vie merdique n’est pas qu’une question d’argent mais aussi de facon de vivre ?
En vérité, je vous le dis, bien sûr, puisque je suis en train de me prendre pour celui qui l’a dit, qu’il n’est pas prêt. Enlevez le foot, la télé, la voiture, la pub, et là, c’est le pays entier qui serait en feu.
Je ne les prends pas de haut, je suis loin d’être vraiment différent, mais ce qu’on peut sentir venir, c’est qu’après Macron et consorts, les – malgré tout – derniers presque démocrates, la foule de votants mettra au pouvoir, « parce qu’il y en a marre », ceux qui feront tirer à balles réelles sur leurs électeurs, les gilets à venir.

Article de Jackie Berroyer dans Siné mensuel de janvier 2019.

La place de l’automobile

Et évidemment, il ne faut pas croire une seule seconde ce gouvernement quand il jure mordicus de vouloir sauver la planète avec sa petite taxe : s’il se piquait d’écologie et voulait vraiment contester la place de l’automobile, il mettrait fin au déploiement des infrastructures routières (comme ce chantier Vinci du Grand contournement ouest de Strasbourg, qui se heurte toujours à une opposition exemplaire) et arrêterait de soutenir massivement l’industrie automobile.

Au contraire, Emmanuel Macron, l’homme qui a fait exploser la circulation des cars, qui conforte la circulation routière et qui « aime la voiture », comme il l’a rappelé lors d’une interview à Europe 1 (6 novembre 2018), ne cesse d’aider les producteurs de charrettes à moteur.
Début octobre, il invite les grands patrons de l’automobile à manger a l`Élysée, juste avant le salon de l’auto, pour leur vanter l’attractivité du pays et les prier d’investir en France. En réponse au mouvement des gilets jaunes, il augmente encore les primes à la « conversion » des automobile. Toute la collectivité subventionne l’achat de véhicules neufs et la mise au rebut de véhicules en état de marche.

Comme le disait Nicolas Sarkozy lors de la crise économique de 2008 « L’État est prêt à tout faire pour sauver l’industrie automobile ». Déjà en 1971, un rapport qui évoquait les nuisances engendrées par la circulation croissante des automobiles (bruit, pollution et épaves) appelait malgré tout à « soutenir la vente des voitures neuves pour le bien de la collectivité et pour éviter une tendance à la récession de l’industrie ».

On en est toujours là : d’un côté le gouvernement fait croire qu’il veut lutter contre la pollution automobile, de l’autre il soutient cette industrie automobile « symbole et moteur de la croissance capitaliste ».
Et Emmanuel Macron finit par affirmer, pour rassurer les automobilistes en colère, qu’il est hors de question « de nous déplacer moins » (discours du 27 novembre 2018).

Le système automobile

[…]
C’est cette énergie abondante offerte par les combustibles fossiles qui a permis le développement exponentiel de la civilisation industrielle et la croissance fulgurante de notre « niveau de vie ».
« Il existe une corrélation étroite entre la consommation d’énergie sous toutes ses formes et le revenu national », reconnaissaient les bureaucrates du Plan dans les années 1950.

Sans les importations massives de pétrole, la modernisation accélérée du pays n’aurait pas eu lieu : l’éradication des sociétés rurales, l’entrée dans l’ère de la surconsommation, l’éclatement des villes, le zonage, la prolifération de la banlieue du cauchemar pavillonnaire, le tourisme de masse et les embouteillages sur la « route des vacances », les Week-ends passés à 200 km de chez soi, les chassés-croisés quotidiens de la main-d’œuvre…

La société a été bouleversée par la massification de l’automobile, qui a transformé notre rapport au temps, à l’espace et les liens humains.
Le territoire a été réorganise par et pour ce monstre dévorant. Les technocrates des Ponts et chaussées ont dû réaliser un « schéma général d`aménagement de la France » pour adapter le pays « à l’augmentation intensive de la circulation routière » et multiplier les voies. Ce qui a à nouveau engendré une augmentation de la circulation…

Les déplacements quotidiens entre le domicile et le travail se sont allongés du fait de la périurbanisation. Les ménages y ont consacré une part croissante de leur budget, allant jusqu’à débourser davantage pour les transports que pour l’alimentation. […]

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de décembre 2018.

Sciences économiques et sociales

Le nouveau bac aura lieu en 2021, soit un an avant l’Election présidentielle. Le gouvernement souhaite aller vite dans la réforme du lycée pour éviter toute réflexion, consultation, voire
opposition à une vision imposée d’en haut au mépris des acteurs de terrain.
Les projets de programmes de sciences économiques et sociales (SES) de seconde et de première montrent aussi la volonté d’imposer un point de vue idéologique.

Ils font la part belle à une vision bien particulière de la société, là où les enseignants défendaient un certain pluralisme. Erwan Le Nader, président de l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales, s’étonne : « Il y a un énorme déséquilibre entre la micro-économie et la macroéconomie. Donc l’intervention de l’État est minorée et on privilégie une étude du marché dans sa version néoclassique. On n’est pas gênés de l’aborder dans sa version néoclassique mais ce qui est gênant, c’est que les autres approches ne sont pas abordées. »

Il note aussi que « le marché n’est envisagé que du point de vue économique. On perd ce qui fait la richesse des SES, à savoir le croisement entre les sciences sociales ».
Cela revient à cloisonner les élèves dans une vision bien particulière du monde social. L’Association française d’économie politique (Afep), regroupant des économistes critiques, s’est inquiétée de l’abandon « d’une formation transdisciplinaire au profit d’une juxtaposition de modules mono-disciplinaires présentés comme parfaitement homogènes, exempts de débats et disposant de fondements universels ».

Il s’agit donc de reproduire les dogmes libéraux auxquels est attaché le gouvernement. Erwan Le Nader remarque que « dans les programmes de seconde et première disparaissent les notions de chômage et de catégories sociales et professionnelles ».
L’Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur (Ases), dans un communiqué, indique que « ces catégorisations du monde social, en constante évolution, font partie intégrante de la
réflexion sociologique depuis des décennies. »

Les programmes sont, en revanche, en adéquation avec les volontés de certains lobbys patronaux qui n’ont eu de cesse, depuis les années 90, par la voie de leurs différentes instances, d’attaquer les sciences économiques et sociales, accusées de dénigrer l’économie de marché. La composition du groupe d’experts en charge de présenter les projets de programmes semblait être un signe envoyé à ces groupes de pression.
À sa tête, se trouvent l’économiste Philippe Aghion, professeur au Collège de France et soutien de Macron, mais surtout deux membres de l’Académie des sciences morales et politiques. Cette dernière s’est illustrée par la production de rapports alarmistes recommandant d’orienter les programmes du secondaire sur le marché et l’étude de l’entreprise.
Dans ce comité de quinze experts où ne siègent que quatre enseignants du secondaire, il semble bien que certaines voix portent plus que d’autres.

Rien d’étonnant, relève Erwan Le Nader : « Dans sa lettre au Conseil supérieur des programmes, Blanquer insiste sur la nécessité de privilégier la micro-économie et les maths… »

Début d’un article de Martial Cavatz dans Siné mensuel de décembre 2018.

L’histoire populaire

Les grandes luttes sociales perturbent toujours les élites parce que le peuple ne se mobilise jamais quand on l’attendait, et il invente des formes d’action auxquelles les génies issus de nos grandes écoles n’avaient jamais songé. Le mouvement des gilets jaunes est une nouvelle illustration de cette « loi » de l’histoire populaire. S’emparer du gilet jaune que les fonctionnaires de la sécurité routière imposent depuis quelques années aux automobilistes pour en faire un symbole de la détresse de ceux que le système capitaliste laisse en rade au bord de la route, il fallait y penser!

Et comme ce mouvement dérange leurs routines, les commentateurs patentés de notre actualité ne se sont pas privés pour le dénigrer. On touche là à une autre constante historique : pour ceux d’en haut, le peuple a toujours tort de se révolter car ce n’est jamais le bon moment et les revendications ne sont jamais légitimes.

Certains ont reproché aux gilets jaunes d’êtres des égoïstes, préférant défendre leurs petits intérêts d’automobilistes pollueurs sans égard pour le réchauffement de la planète (que la jet-society puisse mobiliser de tels arguments contre des gens qui, pour beaucoup d’entre eux, ne partent jamais en vacances laisse pantois). D’autres ont critiqué l’anarchie d’un mouvement sans porte-parole aux revendications multiples.
Mais lorsque les syndicats de cheminots défendaient leur statut au printemps dernier, les mêmes dénonçaient des revendications « corporatistes » et le rôle malfaisant des organisations.

Le recours à l’histoire a été fréquemment utilisé pour énoncer en termes « savants » ce mépris de classe. Éric Zemmour, l’historien des puissants d’aujourd’hui, a utilisé le terme de « jacquerie » pour dénoncer les gilets jaunes. Ce vocabulaire fut mis en circulation au XVème siècle par Jean Froissart, l’historien des puissants de l’époque, à propos de la révolte paysanne de 1558. […]

La dépendance à l’égard des médias dans laquelle se trouvent placés désormais les mouvements populaires explique aussi la frustration des militants à l’égard de ces mêmes médias. Ce n’est pas par sympathie pour la cause, mais dans l’espoir de booster l’Audimat que les chaînes d’information en continu ont popularisé les actions des gilets jaunes.
Mais la loi de l’info-spectacle pousse ces médias à privilégier les casseurs au détriment des manifestants pacifiques ; du coup les gilets jaunes se sont sentis dépossédés de leur combat.

Extrait d’un article de Gérard Noiriel dans Siné mensuel de décembre 2018.

Redonner leur place dans l’histoire à celles et ceux que le statut social a réduits au mutisme : femmes, Noirs, esclaves, natifs américains… Tel était le projet de l’historien américain Howard Zinn dans son Histoire populaire des États-Unis, parue en 1980. À l’automne dernier, Gérard Noiriel publie à son tour une Histoire populaire de la France. […]

L’entraide

François Ruffin : Alors, allons-y : qu’est-ce qui, dans la nature, relève de l’entraide ?

Pablo Servigne : Tout. Presque tout. On pourrait prendre mille exemples, chez les abeilles bien sûr, les étourneaux, mais aussi le mutualisme entre les anémones de mer et des escargots, entre des récifs coralliens et les poissons-clowns, etc.
Mais à multiplier les histoires, comme ça, à peindre le tableau par petites touches, on ne saisit pas l’ampleur de la chose. On peut encore croire que c’est anecdotique.
Mais tiens, respire ! Eh bien, la respiration, elle est issue d’une fusion bactérienne ancestrale, c’est une association. Et que font nos cellules ? Elles collaborent pour former un organisme, avec une division du travail. Notre corps ne peut pas vivre sans microbiote. Pour l’air, l’eau, les nutriments, nous dépendons d’une infinité d’espèces vivantes. Et nous, êtres vivants, jamais on ne survivrait sans les autres, sans la famille, sans la société. A tous les échelons, il y a entraide, coopération.

Prends la forêt. Quel est le récit qui domine ? Qui a cours depuis des décennies ? On nous raconte que chaque arbre joue des coudes, c’est la compétition généralisée, c’est l’arène des gladiateurs feuillus, pour accéder à la lumière, aux minéraux. En fait non, il y a plein d’entraide. Les arbres, en réalité, sont connectés par des champignons, les mycorhizes. Donc, déjà, il y
a une entraide entre arbres et champignons : les champignons apportent à l’arbre de l’eau, des nutriments, et lui fournit des sucres aux champignons, de l’énergie. C’est une symbiose, une symbiose géniale, qui a permis d’interconnecter tous les arbres.

Un auteur allemand, Peter Wollheben, appelle ça le « Wood Wide Web ››. L’entraide appelle l’entraide, c’est un des grands principes. Dans un bois, tu as de vieux arbres, immenses, qui ont leur vie derrière eux, qui ont accès au soleil, et tu as les jeunes pousses qui galèrent. Eh bien, les grands arbres transmettent des sucres aux jeunes arbres. Ce sont les allocations familiales ! Ils se transfèrent des sucres, des minéraux, entre espèces, un sapin transfère des sucres à un bouleau malade, qui galère à l’ombre. C’est la Sécurité sociale, des millions d’années avant nous !

L’entraide est un facteur d’innovation dans le vivant, dans son évolution, depuis 3,8 milliards d’années : les plus coopératifs survivent. Ça n’est pas un petit fait divers, c’est le phénomène massif. L’autre loi de la jungle, la compétition, elle existe bien sûr, mais plutôt ponctuellement. Pourquoi ? Parce qu’elle est source de stress, elle est épuisante, dangereuse, elle coûte aux espèces…

[…] on est une des espèces les plus sociales du monde vivant ! On est câblés pour ça, cognitivement, avec les hormones et tout.
Et c’est logique : à la naissance, on est un petit primate imberbe, complètement handicapé, on ne peut pas courir, même pas marcher, pas bouger.
Tout seul, on est bouffé par le premier prédateur venu. Si on n’a pas maman, papa, oncle, tante, grand-père, si on n’a pas le clan, s’il n’y a pas d’empathie, une protection du petit, on crève
illico. Nous sommes faibles, dans la nature, et il a fallu des stratégies sociales, pour la chasse, pour la cueillette, pour le soin aux enfants… C’est ça qui nous sauve, notre force, c’est le groupe.

[…]

Dès qu’il y a danger, d’ailleurs, on le voit : les liens se resserrent. L’animal humain se sent nu, il Vient chercher la chaleur chez les autres Le psychologue Jacques Lecomte l’a très bien
étudié dans son ouvrage, La Bonté humaine.
Lors d’ouragans, de tsunamis, d’attaques terroristes, etc., à chaque fois, plus on va vers l’épicentre de la catastrophe, plus on observe des comportements d’altruisme, d’auto-organisation. Ça va
complètement à l’opposé de notre mythologie hollywoodienne, les films de zombies, où les autres sont des ennemis potentiels.

François Rufffin : Oui, j’ai pensé à toi, cette semaine. Mardi matin à la radio, j’entends qu’il y a des chutes de neige du côté de Saint-Etienne, que des automobilistes se retrouvent bloqués sur les routes, ont dormi dans leur voiture, d’autres dans des gymnases… Et une dame interrogée dit au micro : « Ce qu’il y a de bien, dans ces moments durs, c’est que ça fait sortir la solidarité. »

Extraits d’un entretien entre François Ruffin et Pablo Servigne dans le journal Fakir de novembre 2018.

Jean- Michel Blanquer et Amazon

Tous les élèves de cours préparatoire et de CE1 ont été évalués en début d’année scolaire. Non seulement la pertinence de ces tests est contestée par les enseignants mais, surtout, les résultats
sont conservés par le géant Amazon. Étonnant, non ?

Le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, est un fervent défenseur des tests à tout-va. Les dernières évaluations des élèves de CP et de CE1 se sont achevées avec leur lot d’absurdités.
Ainsi, l’énoncé commun aux CE1 (les gamins ont 7 ans !) parle de « sommeil paradoxal » ou de « glande pinéale » du cerveau. Des exercices prétendument rédigés par les « meilleurs scientifiques » sélectionnés par le ministre en personne ! Jeanne, professeure des écoles dans le 19e arrondissement de Paris, raconte : « On a vu des enfants pleurer devant leur copie car ils ne comprenaient rien. Ils pensaient qu’ils allaient être grondés. »

Le SNUIPP-FSU, principal syndicat des enseignants du premier degré, s’insurge en pointant du doigt ces méthodes qui ne respectent pas « les apprentissages réels des élèves ». Et ajoute que « ces évaluations placeront artificiellement la majorité d’entre eux en situation d’échec et de stress important ».

Les résultats de cette année sont peu reluisants. Un élève sur deux a des difficultés en calcul mental en début de CE1 et 25 % des élèves de CP ont des difficultés à reconnaître les lettres et le son auquel elles correspondent. La solution du ministère ? Blanquer annonce sans rire que les professeurs disposeront d’un « kit pédagogique sur Edusco1.fr pour faire avancer les élèves sur les différents sujets ». De quoi remonter le moral des instits !

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Une enseignante référente pour les usages du numérique (Erun) a découvert que les données récoltées auprès de 1,6 million d’écoliers sont stockées et gérées par Amazon, en Irlande, en violation du règlement général sur la protection des données (RGPD) en vigueur depuis le 20 juin.
Étrange coïncidence : l’ancien directeur du numérique à l’Éducation nationale, Mathieu Jeandron, a justement été embauché par Amazon Web Services au printemps dernier. Ce choix est une suite
logique dans le parcours de ce polytechnicien qui poussait pour que les outils pédagogiques Google for Education et Microsoft for Education soient largement utilisés dans
nos écoles. Alerté, le ministère se défend en avançant que « dans le cadre du processus d’évaluation des élèves, […] Amazon Web Services n’ont [pas] accès aux données à caractère personnel des élèves ou des professeurs ».

Reste la durée de conservation de ces données. Le ministère ressort son bouclier et explique qu’elles seront anonymes dès la cinquième année après la sortie de l’élève du circuit scolaire. Donc, les résultats avec nom, prénom, année de naissance et plus si affinités resteront accessibles pendant les cinq premières années après la scolarité. Adieu l’anonymat. Surprenant quand on connaît les craintes de fichage de nos bambins par les Gafam (Google-Amazon-Facebook-Apple-Microsoft).

Le Collectif national de résistance à Base élèves lutte contre tous les fichiers scolaires.
Article de Maxime Carsel dans Siné mensuel de novembre 2018.

La ville et les vilains

Le chercheur Vaclav Smil a calculé, dans son livre Making of the Modern World, que 6o milliards de tonnes de ciment ont été produites depuis 1945 dans le monde, ciment qui aura permis de couler au moins 5oo milliards de tonnes de béton (mélange de sable, de gravier et de ciment). Le processus que les économistes appellent couramment « développement » ou « modernisation » pourrait s’appeler « bétonisation », écrit le chercheur au CNRS Jean-Baptiste Fressoz dans Le Monde du 29 août.

En France, les porte-flingues du BTP ont beau chouiner que c’est la crise, leur secteur représente encore la moitié de l’activité industrielle et continue à goinfrer les villes en voie de métropolisation. De Marseille à Lille, en passant par Bordeaux et Toulouse, on dirait les édiles en plein retour d’enfance et pris de frénésie pour un jeu de Lego grandeur nature. Partout des
grues, des pelleteuses, des bulldozers ; partout des chantiers où on abat, terrasse et monte de nouveaux murs.
Des images de synthèse annoncent la future couleur du quartier : harmonie de citadins déambulant tels des pixels heureux, nouvelles courbes architecturales, coulées d’un vert fluorescent. Du ver au papillon, la rénovation urbaine est cette chrysalide capable de transmuter un faubourg de zonards mal dégrossis en éco-quartier avec « cadre de vie qualitatif » et « espaces publics fédérateurs ».

Après avoir broyé du prolo dans la taule de leurs usines, les villes s’emploient à nettoyer méthodiquement les rejetons d’une classe ouvrière jamais complètement domptée. Il s’agit d’éradiquer des centres urbains les derniers quartiers populaires. La ville n’est plus qu’un vilain périmètre balisé destiné à faire du cash : remplir les fouilles des promoteurs, drainer les flux consuméristes, attirer les bardées touristiques.
Mis en concurrence, les territoires servent avant tout les ego des cliques municipales et autres mafias locales bien décidées à poser leur griffe sur des restructurations urbaines où l’obèse le dispute à l’obscène.

Ils sont comme ça en haut lieu, à se gargariser, à sourire en squale, à se fourrer l’index dans la moiteur de leur nombril. À toiser d’un dédain monarchique ces braillards et autres récalcitrants qui s’obstinent à défendre leur quartier, leur rue, leur immeuble. Comme si tout cela leur appartenait. Comme si une place publique appartenait encore à ses riverains ou à ses forains du dimanche. La bonne blague. Aujourd’hui, il n’y a rien de plus privatisé que l’espace public. C’est cette vérité qui s’épanche de nos communes colères. Et qui doit revenir dans les gencives des aménageurs avec la furie d’un boomerang.

Édito du mensuel CQFD de novembre 2018.