Beauvau de la sécurité

Lundi matin 8 février, s’est ouvert le Beauvau de la sécurité, grand raout voulu par le président de la République après le tollé de l’affaire Michel Zecler. Retransmise en direct sur les réseaux sociaux, cette première séance avait pour thématique les « relations police-population ». Un débat… sans la population. Aucune association citoyenne ni aucun-e universitaire ayant travaillé sur ces questions n’était présent-e. Cette absence s’explique, paraît-il, par la pression des syndicats de police… Une certaine vision du débat.

Outre le gratin sécuritaire français, tous dépendant du ministère, trois « personnalités qualifiées » étaient présentes : le directeur du pôle « opinion et stratégie d’entreprise » de l’Ifop, le référent déontologue du ministère de l’Intérieur et le président de l’association Raid aventure,
seule représentante d’organismes au contact des jeunes, mais – coincidence ? – parrainée par Jean-Michel Fauvergue, ancien patron du Raid, député LREM, présent lui aussi. Naturellement, cet entre-soi a produit les effets escomptés.

À peine un élu local a-t-il évoqué le mot « contrôle d’identité », en racontant que son fils, d’apparence « basanée », était tout de même beaucoup plus contrôlé que ses camarades, mais que finalement « ça n’est pas un problème ». Le tout, vite enfoui sous un monticule de poncifs sur l’image de la police et sa communication, avant que Gérald Darmanin en arrive à la conclusion qu’il fallait revoir le code pénal pour permettre à la police de communiquer sur les enquêtes au lieu de laisser la primauté au parquet, soit à un autre ministère. Le problème serait donc principalement une affaire de com’.

Un « combat culturel », selon le ministre, qui n’a, semble-t-il, rien à voir avec les violences policières, expression qui n’a même pas été prononcée. Rien à voir non plus avec la politisation de l’utilisation de la police. Que pèsent les détentions arbitraires en marge de la mobilisation du 12 décembre contre la loi de « sécurité globale », dénoncées par Amnesty international ce même lundi 8 février ? Certes, un ou deux intervenants ont pointé du bout des lèvres la désastreuse répression des gilets jaunes, dont de nombreux policiers se sentent proches. Mais le « débat » s’est arrêté là.

Tout ce beau monde s’est accordé pour dire que, de toute manière, les « irréconciliables » avec la police étaient surtout les délinquants et que, par conséquent, ce n’était pas la peine de s’époumoner. Gérald Darmanin a concédé que 10 millions de Français, soit 27 % de la population, éprouvent « inquiétude ou hostilité » vis-à-vis de la police… Mais ne vous inquiétez pas, braves gens : la Police nationale se prépare à débarquer sur TikTok et Snapchat – véridique ! – et alors tout va changer.

Le billet de la rédaction par Nadia Sweeny dans Politis du 11 février 2021.

Justice de classe

Depuis le XVIIe siècle et l’écriture des Animaux malades de la peste, la justice a-t-elle tellement changé ? Au fond, c’est toujours la même histoire faisandée. Christine Lagarde, patronne du Fonds monétaire international, reconnue coupable d’avoir fait perdre près de 400 millions d’euros à l’État en favorisant un arbitrage frauduleux au bénéfice de Bernard Tapie ? Dispensée de peine. A., jeune Marocain, ayant volé un téléphone à Barbès ? Trois mois de prison ferme (lire page 5).
Dignes reflets des inégalités de la société, les tribunaux de 2021 continuent de rendre une justice de classe – et de race. Un phénomène systémique, répondant à des logiques assez bien identifiées par les sciences sociales (lire page 4).
[…]
L’institution a des circonstances atténuantes. Elle manque de moyens : chaque année, la France consacre à la justice 70 € par habitant – l’Allemagne 131, la Suisse 220 (l’Arménie 8). Et puis, juger n’est pas chose aisée : risquer chaque jour d’innocenter un coupable ou de condamner un innocent, il y a de quoi cauchemarder.

Mais tout de même. Que dire de la justice au moment des Gilets jaunes ? Que penser de tous ces magistrats au garde-à-vous, des peines d’interdiction de manifester qu’ils ont pu infliger? Que comprendre de l’indigent traitement judiciaire des violences policières ?
Certes, l’univers du droit daigne aussi, parfois, protéger un tantinet les libertés. Quand le Conseil d’État réaffirme l’interdiction des drones policiers, ou quand le Conseil constitutionnel censure telle ou telle folie législative macronienne, on se dit que oui, le principe de la séparation des pouvoirs, ça a du bon. Et que la justice permet heureusement d’atténuer l’arbitraire politico-administratif.
Mais les personnes qui contrôlent l’exécutif, le législatif et le judiciaire appartiennent au même monde. Elles partagent des intérêts communs. Combien de lois scandaleuses ont-ils laissé passer, les soi-disant « Sages » de la rue de Montpensier ? Combien d’injustes assignations à résidence
ont-ils validées, les tribunaux administratifs, pendant l’état d’urgence antiterroriste ?

La galaxie judiciaire française a une autre tare majeure. Elle est trop souvent pénale, mue par une unique obsession : le châtiment. Et donc la prison. Comme si rendre justice ne consistait qu`à punir !
Aux États-Unis, les Najavos, qui disposent de leur propre système judiciaire, ont renoué depuis les années 1980 avec un modèle traditionnel radicalement différent : le peacemaking (lire pages 10 et 11).
Victime et agresseur peuvent choisir de dialoguer, accompagnés de leurs proches et d’un médiateur, pour parvenir à une résolution du conflit en se mettant d’accord sur une réparation : des mots, une indemnisation matérielle, des actes.
Inspirées par de telles pratiques de peuples autochtones, des formes de justice dites « restaurative » et « transformative » se développent actuellement dans le monde anglo-saxon (pages 8 et 9)

Extraits de la page d’introduction d’un dossier « justice » dans le mensuel CQFD de février 2021.

L’empire colonial français

L’empire colonial français était en deuxième place derrière l’empire colonial britannique, avec à peu près 21 fois la superficie actuelle de l’Hexagone. En 1945, il y avait entre 105 et 110 millions d’habitants dans les colonies, qui produisaient de 55 à 40% de l’économie française. L’empire colonial permettait à la marine, à l’armée et à la diplomatie françaises d’être présentes aux quatre coins du monde. Tous les régimes – de la Révolution française à la IIIe République, de droite comme de gauche, démocratiques ou pas – ont contribué
à cette histoire qui fait partie du récit français.

C’est l’industrie sucrière qui a financé les guerres du XVIIIe siècle. La IVe République va se construire sur la puissance qu’apportent l’empire colonial et ses conquêtes. L’appel à ces territoires permet à la France de gagner la Première Guerre mondiale. Brazzaville puis Alger
ont été les deux capitales de la France libre pendant la Seconde Guerre mondiale.

[…] jusqu’en 1947-1948, toute la classe politique française soutient l’empire colonial. Pour de Gaulle, il constitue un élément essentiel de la puissance française. Quand il parle de « réformes » à Brazzaville début 1944, c’est à sa sauvegarde qu’il pense et aussi à la répression là où les revendications politiques sont les plus vives (comme au Maroc). Il faut se rappeler l’enchaînement des événements : la répression au Sénégal, les massacres de Madagascar ou du Constantinois, les bombardement en Syrie, la guerre en Indochine… La perte des mandats de Syrie et du
Liban en 1945, qui a traumatisé de Gaulle, est la matrice de ce processus qui repose sur deux piliers : réforme (pour se conformer à la pression de l’URSS et des États-Unis et à l’ONU) et répression partout, et notamment au nom de la guerre froide. Le tournant est mai 1945, avec le bombardement de Damas, qui fait 5 000 morts et, le 8 mai, le massacre de Sétif, en Algérie, qui en fait entre 12 000 et 25 000. […]

Qu’est-ce qui arrive aux tirailleurs sénégalais qui demandent à être payés lors de leur retour à Dakar ? On les massacre. L’armée coloniale ne peut pas imaginer ni accepter qu’un homme noir, un homme maghrébin, un homme indochinois, un homme malgache, un homme antillais puissent s’opposer au pouvoir colonial dans l’espace colonial. Ils sont toujours considérés comme des « indigènes » qui n’ont aucun droit en dépit du fait qu’ils se sont battus pour la France. Leurs revendications sont structurellement perçues comme une remise en question de l’autorité coloniale.
Nous ne sommes pas dans l’après-guerre mais en décembre 1944. Dans l’empire colonial, tous ceux qui s’opposeront par la suite à l’autorité de la France connaîtront la répression. […]

Très vite, le gouvernement français négocie avec le Maroc et la Tunisie, mais pas avec l’Algérie. Pourquoi ?
La guerre d’Indochine a essoré l’armée française et ses budgets. En 1954, la France a perdu ses colonies asiatiques, y compris les comptoirs des Indes. Elle tranche : la pépite de notre Maghreb, c’est l’Algérie. On doit la garder. Toutes les élites françaises le pensent, y compris le PCF. Un million d’Européens y vivent, et c’est un poids électoral majeur ! C’est aussi un endroit stratégique riche en hydrocarbures et avec un fort potentiel d’expérimentation de l’indépendance nucléaire française, donc militaire, et des tirs de fusée.
Dès lors, « lâcher » le Maroc et la Tunisie (en 1955-1956), c’est concentrer les forces militaires françaises en Algérie (et au Cameroun).
La guerre d’Algérie, d’une violence inouïe, va trahir les valeurs de la République (dès 1955) et faire des dizaines de milliers de morts civils. On a commencé à apprendre ce qui s’était passé avec La Question (1958), le livre d’Henri Alleg, puis par Avoir vingt ans dans les Aurès (1972), le film de René Vautier, interdit des années, ainsi que par les témoignages des déserteurs et les prises de position d’intellectuels.
En 1959, un rapport de Michel Rocard fait pourtant grand bruit : sur 9 millions d’habitants, la République laisse mourir de faim plus de 2 millions de personnes dans des camps de regroupement. Mais le scandale s’efface devant un conflit qui a épuisé les consciences en France. C’est aussi une guerre secrète, avec les attentats de la Main rouge, une guerre totale. C’était aussi une guerre d’appelés. Ces jeunes découvraient la violence et la haine, la haine de l’Arabe. […]

Il faut comprendre qu’à l’époque, en France, on n’a jamais pensé que le combat des Algériens était légitime, qu’ils luttaient pour leur liberté, méritaient le respect et avaient les mêmes droits que les Français. C’était le fruit de cent vingt-cinq ans de colonisation, de propagande et de manipulation. Jusqu’au milieu des années 1950, il y avait l’Agence économique des colonies (puis de la France d’Outre-mer), dont la mission était de fabriquer une image d’Épinal de l’Union française. Si on avait informé l’opinion publique, jamais elle n’aurait soutenu ses élites politiques […]

Extrait d’un entretien de Pascal Blanchard dans Siné mensuel de février 2021.

La vie

De là, justement, le gigantesque impensé de cette crise : que risquons-nous, individuellement et collectivement, à ravaler l’homme à la vie et à ériger celle-ci en valeur suprême ?
Voilà ce que notre gauche enfermée dans sa logique hygiéniste ne voit plus.
Ma définition de ce qu’être un homme vivant veut dire me paraît, elle, authentiquement de gauche, au sens des Lumières, car elle consiste à rappeler une vérité élémentaire : vivre humainement ne revient pas à vivre tout court.
En d’autres termes, et contre ce nouveau culte de la « vie nue » (Walter Benjamin), la vie au sens biologique ne saurait être le souverain bien, car elle est l’alpha, pas l’oméga. Et pour sauvegarder l’oméga, il faut toujours étre prêt à engager l’alpha ! Cela s’appelle le tragique de la condition humaine.

Vu l’extraordinaire magnitude de la crise qui s’annonce et l’effarante désinvolture avec laquelle nous sommes en train de briser un monde que nous ne sommes pas sûrs de pouvoir réparer, j’inviterais donc nos amis de gauche qui trouvent la transcendance ringarde à méditer la chose suivante : la vie est certes un bien infiniment précieux, mais si elle était le premier d’entre eux, nous n’aurions eu ni Appel du 18-Juin, ni résistants prêts à prendre les armes, ni dissidents sous le communisme, ni Dr Li à Wuhan pour nous alerter sur la gravité de la pandémie, ni médecins dépenaillés sous le Covid-19 pour nous sauver la vie… Ni générations entières de sacrifiés sur des barricades au nom d’une certaine idée de l’homme. Vous et moi ne serions même pas là pour en parler ! La vie est l’alpha, pas l’oméga.

Qu’on y songe encore : sous l’Occupation, il y avait d’un côté ceux qui étaient prêts à tout pour préserver ou améliorer leur vie (les masses apeurées et les collabos). De l’autre, ceux qui étaient également prêts à tout, mais pour faire valoir que la vie n’est précisément pas tout, qu’il existe des principes supérieurs au principe de survie, comme lai liberté, la dignité, le courage ou l’honneur. On les appelait des résistants.
« Un homme, ça s’empêche » disait Camus. Un homme, ça résiste à l’impérialisme dévorant du vivre et à ses diktats et ça comprend que la disponibilité au sacrifice est le prix à payer pour qu’une vie soit vraiment humaine, ni insignifiante ni bestiale. Un homme de la génération de jean-Pierre
Chevènement le comprenait encore, qui a donné à son dernier livre ce titre d’une fulgurante justesse : Seul l’homme prêt à risquer sa vie la sauvera. Si la vie est tout, elle n’est plus rien : elle sombre dans l’inconsistance et, fatalement, dans la barbarie.
Ériger la vie en souverain bien n’est pas anodin. Il faut même avoir tout oublier des leçons de l’histoire pour en arriver là et nous ferions bien d’y prendre garde car les critères qui président aujourd’hui à nos décisions feront date bien au-delà de la situation d’urgence.

Extrait d’un entretien de la philosophe Alexandra Laignel-Lavastine dans le journal La Décroissance de février 2021.

illibéralisme du libéralisme

Et nous n’en finissons plus d’avoir des démonstrations de l’illibéralisme du « libéralisme », à un point d’incohérence qui laisse d’ailleurs pantois. Car c’est tout de même un discours qui ne cesse de célébrer l’ « innovation », donc la possibilité d’expérimenter, mais qui interdit toute expérimentation hors de son ordre. Ce qui s’est passé à la ZAD en est la plus récente et la plus spectaculaire illustration.
Qu’il se soit posé un problème juridique autour de la propriété collective, c’était une excellente nouvelle : celle de l’opportunité d’une innovation, précisément. On remarque alors que le néolibéralisme a son idée bien à lui des innovations opportunes et des innovations importunes. Les premières peuvent compter sur toutes les facilités : on les appelle des « zones franches ». Franches, ou affranchies de quoi ? D’un certain type de droit seulement : essentiellement le droit fiscal et le droit social – ici il y a lieu d’innover. Sur le droit de propriété, plutôt non. Au reste, c’est une histoire qui ne date pas d’hier : Lip, c’était déjà ça. Et dans les deux cas la même grand-peur de l’État. On comprend qu’il redoute comme la peste ces expérimentations-là : et si elles venaient à marcher ? Tu sais ce qu’avait dit Giscard, alors ministre de l’Économie, à propos de Lip : « ils vont véroler tout le corps social et économique ».

J ‘ai quitté un peu brutalement le plan conceptuel de la différance spinozienne, mais tout de même, on ne peut pas ne pas être sensible à des aveux d’une clarté si cristalline, c’est que tout y est dit ou presque. D’abord que la concurrence non faussée (coulons-nous un instant dans leur syntaxe) est une fable pour imbéciles. Car après tout, si c’est une valeur à ce point universelle, mettons donc en concurrence les formes de vie ! Et puis on verra bien lesquelles attirent combien. Or dans ce jeu concurrentiel-là, dont je te propose l’expérience de pensée, il est des plus probable que la proposition salariale-capitaliste perde de la « part de marché ». Terrible aveu du pouvoir stato-capitaliste qui reconnaît implicitement la médiocrité de sa propre proposition, dont la mesure en creux est donnée par ses inquiétudes : Lip, la ZAD, et si ça marchait ? et si ça donnait des idées ? et si ça se répandait ? Si donc ces propositions de différance-là s’avèrent d’un dynamisme évolutionnaire inattendu, alors il est bien certain qu’il faut les faire tourner court au plus vite. Il ne manquerait plus que des nombres croissants contractent l’envie de différer dans ces directions.
Reprenons : un libéralisme conséquent, enivré de l’idée de concurrence, devrait regarder avec faveur « la mise en concurrence des formes de vie », et par conséquent « la diversification des offres par l’innovation ». Sauf qu’ici non.

Extrait du livre Vivre sans ? de Frédéric Lordon.

Avion et tourisme

Repenser le voyage pour en finir avec l’avion

Si le monde d’après doit être un monde avec un trafic aérien réduit, alors il va nous falloir repenser notre conception du voyage et des vacances. Finis les week-ends à Prague en vol low-cost ou la semaine à Bali pour décompresser. Or l’avion a pris une place de plus en plus hégémonique dans notre imaginaire : voyager, c’est partir loin et y aller vite, pour ne pas perdre de temps.
Faire se déplacer en avion et à bas coût de plus en plus de personnes constitue l’équation de la croissance du secteur touristique depuis 30 ans. L’essor de cette industrie va de pair avec celui de l’aérien: 58% des voyages internationaux ont été réalisés en avion en 2018, contre 46% en 2000, indique l’Organisation mondiale du tourisme. Qui sont ces passagers ?
En France, 30% de la population n’a jamais utilisé ce moyen de transport tandis que celles et ceux qui en ont les moyens le prennent de plus en plus souvent. C’est donc aux classes supérieures que revient la nécessité de modifier leur façon de voyager. Et si ce sont aussi ces mêmes personnes qui essayent le plus de réduire leur impact environnemental (lire l’engagement de façade des classes supérieures), les gestes du quotidien n’y suffiront pas. Pour réduire l’impact climatique du voyage, il n’y a qu’une seule solution : changer de moyen de transport et reconsidérer notre envie d’évasion.

Pour amorcer ce basculement, peut-être faut-il s’interroger sur ce qui motive ce désir ? « Notre relation au tourisme et la nécessité vitale de « partir » interrogent la qualité de notre vie quotidienne », note le sociologue Rodolphe Christin dans son Manuel de l’antitourisme. Serrer les dents toute l’année dans un quotidien désenchanté pour s’offrir trois semaines au soleil, est-ce là un horizon enthousiasmant ? Pour sortir de cette impasse, il distingue tourisme et voyage, afin de redonner du sens au second. D’un côté, le tourisme, plus proche du divertissement, tend vers une consommation du monde et n’exprime nullement le désir de rencontre de l’autre, tandis que le voyage conserve une dimension plus philosophique d’exploration de soi et de l’altérité. il livre quelques pistes : partir moins souvent mais plus longtemps afin d’éviter le syndrome de l’explorateur blasé, retrouver un rapport direct à la nature, privilégier la lenteur des déplacements…

Le slow tourisme devient une tendance, tandis que le flygskam (la honte de prendre l’avion) se répand, notamment parmi les jeunes. Cet été, la situation sanitaire a poussé de nombreux Français-es à repenser leurs escapades : au lieu de sauter dans un avion, beaucoup ont préféré les régions hexagonales plus proches. En ont-ils passé de mauvaises vacances pour autant ? Remettre en cause ses habitudes de déplacements, de logement, d’activités, peut-être est-ce déjà une manière de se mettre sur le chemin du voyage.

Article paru dans Lignes d’attac de janvier 2021.

Délit d’opinion

Dans son décret de dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France, le gouvernement assimile la critique de certaines politiques étatiques à un encouragement au terrorisme. Généralisée, cette logique de « délit d’opinion » pourrait conduire à la fermeture administrative de nombreuses autres associations, syndicats ou partis politiques contestataires.

C’est trois jours après l’assassinat de Samuel Paty que Gérald Darmanin avait annoncé son intention de dissoudre le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Le ministre de l’Intérieur assurait alors que cette association était « manifestement impliquée » dans l’affaire de Conflans-Sainte-Honorine. Mais dans le décret de dissolution finalement édicté le 2 décembre, il n’y a plus qu’une seule mention de Samuel Paty. On reproche au CCIF de ne pas avoir, sur les réseaux sociaux, supprimé des commentaires d’internautes « laissant entendre que l’État français est à l’initiative de l’atentat » fatal au professeur.

Légalement et globalement parlant, le gouvernement justifie la dissolution du CCIF en l’accusant d’encourager le terrorisme, la discrimination, la haine et la violence. L’association n’a pourtant jamais été poursuivie en justice pour de tels délits. Pour rappel, son cœur d’activité était d’offrir un soutien juridique aux musulmans victimes de discrimination.

Peinant à établir des faits précis, le décret gouvernemental reproche à l’association sa conception « particulièrement large » de l’islamophobie, ses fréquentations et son manque de maîtrise des commentaires générés par ses posts sur les réseaux sociaux. Le journaliste Pierre Januel s’est amusé à faire un tour sur le compte Twitter de Gérald Darmanin : en termes de commentaires racistes d’internautes appelant à la haine, on y trouve de quoi dissoudre dix fois la place Beauvau.

[…]

Le décret prétend surtout « qu’en qualifiant d’islamophobes des mesures prises dans le but de prévenir des actions terroristes », le CCIF « doit être regardé comme partageant, cautionnant et contribuant à propager de telles idées ». Autrement dit, considérer discriminatoires des lois, des opérations de police ou des décisions administratives relevant de l’antiterrorisme (par exemple les assignations à résidence ou les perquisitions administratives de l’état d’urgence subies par de nombreux innocents) reviendrait donc à soutenir le terrorisme. « Le raccourci fait entre critique des politiques de l’État et provocation au terrorisme fait froid dans le dos », commente le Syndicat des avocats de France (SAF).

Extraits d’un article de Clair Rivière dans le mensuel CQFD de janvier 2021.

Le numérique

Le numérique, qui constitue désormais plus de la moitié de nos vies éveillées, a ceci de spécifique qu’il est informatique. C’est-à-dire qu’il émet et reçoit de l’information, qu’il la gère, l’articule, la relaie, la dissémine, en sature les réseaux au besoin. Ce qui signifie aussi que le moindre acte en ligne (un scroll, un clic, un message, un achat, une vidéo postée…) produit de facto et irrémédiablement de l’information, donc une trace. Une trace repérable, personnalisée, archivable et corrélable, permettant un travail statistique profond, de masse ou
individué.
On en déduit parfois que ceux qui gèrent ces traces et en tirent profit, au premier rang desquels les GAFAM, seraient nos nouveaux Grands Frères, qui savent parfaitement ce que nous aimons et ce qui nous convient. Et on en tire quelque chose comme une verticalité réinventée, retrouvée. Ce qui est juste, à condition de mesurer que cette verticalité émane d’un océan de données, de processus algorithmiques d’agrégation intelligente ; qu’elle est donc ascendante et non descendante, immanente plutôt que transcendante.

L’asservissement que produit le numérique relève moins d’un pouvoir que d’une éthologie, à mon sens, c’est-à-dire d’un ensemble de comportements réguliers, autonormalisants et addictifs à décrypter et de formes assez banales de mimesis sociale (viralité, rivalités, grégarisme), d’autant plus fortes qu’elles opèrent sur des sujets isolés qui n’accèdent pour l’essentiel à la socialité que par le réseau.

Les GAFAM, aussi puissantes soient-elles, sont avant tout des fournisseurs de matériels, de logiciels et d’applications. Leur grand mérite, je parle des produits, est d’être le plus précisément adaptés à nos tristes lois non écrites, mais inscrites en nous, du moindre effort. Les GAFAM optimisent l’écoulement d’une eau intime qui suit la gravité – appelez-la fatigue, appelez-la facilité, commodité, jouissance du simple -, rien d’autre.
Elles en façonnent les pentes, le débit, les vasques, le diamètre des tuyaux. Et bien sûr, une fois l’habitude ou le pli pris, les GAFAM s’efforcent de maximiser la dépendance, de la designer au plus fin, par itérations innombrables, grâce aux données récupérées en temps réel en ligne.

Donc oui, Big Brother est infiniment moins important aujourd’hui que ce que j’appelle Big Mother, en jouant sur la représentation classique de la figure maternelle couvante, enveloppante, choyante, offrant ce qui semble être le meilleur pour ses enfants. Pour sortir de l’empire numérique, il s’agit moins de tuer le père que de tuer la mère en nous. Il s’agit moins de combattre une autorité qui n’a que des smileys à proposer et des applis magnifiquement dessinées que de s’extraire du piège des facilités insistamment offertes, des sollicitations arachnéennes.

Le combat est donc d’abord un combat contre l’auto-aliénation suscitée par le numérique. C’est un combat contre ce que j’ai baptisé dans Les Furtifs (2019) le self-serf vice : ce vice intime de la délégation de nos puissances aux pouvoirs minuscules des applis. Ce vice d’une servitude volontaire, consentie et consentante à la satisfaction dérisoire de nos pulsions en lieu et place de la construction plus lente, plus compliquée, plus patiente qu’exigeraient nos vrais désirs.

Extrait d’une intervention d’Alain Damasio dans le mensuel CQFD de décembre 2020.

Pleins pouvoirs

Il faut aussi que chacun se comporte comme tout le monde, se conforme aux normes sanitaires et au récit commun, sauf à porter la responsabilité de la catastrophe.

Le pangolin de Chine fut le premier bouc émissaire, suspect idéal de la transmission du virus entre la chauve-souris et l’homme. N’importe les anomalies de cette explication pseudo scientifique et garantie « sans fausse nouvelle » par les certificateurs de faits médiatiques. Par contagion, les sceptiques menacent la santé publique et la cohésion sociale.

Une historienne « spécialiste du complotisme » accuse les discours « conspirationnistes » et « la défiance envers la parole d’autorité (dont la parole scientifique) » d’entraver l’efficacité des gouvernants. Un  ministre de la Santé déclare : « En période de crise, que ce soit une crise épidémique ou d’une autre nature, ce genre de diffusion de fausses informations, c’est presque de la haute trahison ». C’est que les traîtres n’empoisonnent pas que les esprits, mais aussi les puits, les corps, etc. Aussi, contre les réfractaires au vaccin, un technologiste Vert candidat à l’élection présidentielle en appelle déjà à la contrainte.

Virus de la contrainte

Tout en intensifiant les tendances de fond de la société industrielle – numérisation, virtualisation, remplacement des humains par la Machine -, la crise renforce les moyens et l’acceptation de la contrainte. Elle ouvre des fenêtres d’opportunité pour fortifier le perpétuel fait accompli technologique, accélérer la rationalisation et le pilotage centralisé au nom de l’efficacité. Enedis se félicite du soutien du virus, « meilleur allié de Linky », son mouchard à domicile qui permet les opérations à distance, sans contact, et qui sait aussi si vous avez enfreint le confinement pour rejoindre votre résidence secondaire.

La pandémie est l’accélérateur du techno-totalitarisme : réclusion générale à domicile ; drones de surveillance en Chine et dans la campagne picarde ; géolocalisation et contrôle vidéo à Singapour ; analyse des données et des conversations par l’intelligence artificielle en Israël ; détection des « messages néfastes » sur les réseaux sociaux ; espionnage numérique des mis en quarantaine en Corée du Sud et à Taiwan ; applis de traque des cas contacts par smartphone ; autorisations de sortie délivrées par SMS en Grèce.

Pleins pouvoirs

La « crise sanitaire » suscite la biodictature, suggérée et/ou imposée par les biocrates, mais également réclamée par une grande part du peuple. Comme dans l’ancienne Rome en cas d’extrémité : les pleins pouvoirs pour six mois au dictateur désigné par les consuls, après approbation du Sénat. D’où ce frêle appel du président de la Commission nationale des droits de l’homme : « En temps de paix, la République n’a jamais connu une telle restriction des libertés. […]
L’état d’urgence distille une forme de poison démocratique, dangereux pour ceux qui le reçoivent comme pour ceux qui le donnent. Il laisse des traces. On n’en sort jamais comme on y est entré. »

La Machine – ou plutôt ses machinistes – saisit l’occasion pour nous réduire à l’état de machins numériques. La « machinerie générale » (Marx), la Smart planet (IBM), étend ses circuits à l’échelle planétaire. Les mauvais Terriens, qui compromettent l’organisation scientifique de la survie, deviennent le nouvel ennemi. Il faut entendre ce cri de guerre du président de la technocratie saint-simonienne, devant les « acteurs de la French tech » (sic), contre les « Amish », opposants à la 5G. C’est-à-dire rétifs à l’essor de la Machine à gouverner. À la contrainte automatisée.

La Crise et ses multiples avatars intensifient la lutte idéologique entre le parti technologiste et le parti écologiste (rien à voir avec EELV). Les technologistes représentent l’alliance de l’avoir, du savoir et du pouvoir : la technocratie. Ce qu’ils disqualifient sous les termes de « complotistes », de « populistes », c’est d’une part le raz-de-marée d’enquêtes et d’analyses « dissidentes », et tout d’abord « écologistes », et d’autre part, le peuple en mouvement en ce moment de crise (jugement, examen, décision, suivant le grec krisis) et de vérité.
Après des décennies de ravages industriels, d’effets pervers, d’externalités négatives, de balance coûts-bénéfices, d’accidents technologiques et de maladies de civilisation, ce peuple s’affranchit idéologiquement (via les « réseaux sociaux », hélas) et menace la technocratie de sécession.

Extrait d’un article de piecesetmaindoeuvre.com/ dans le journal La Décroissance de décembre 2020.

Un régime de plus en plus autoritaire

Nous basculons vers un régime de plus en plus autoritaire. Quand chacun de nous s’adapte à des contraintes aussi lourdes que celles qui nous sont imposées aujourd’hui au nom de la santé, nous nous habituons progressivement à ce que nos libertés se dissolvent. C’est un mouvement qui me semble très dangereux, contre lequel toute personne attachée à la défense des libertés doit s’interroger sinon résister.
[…]
il y a un prétexte, qui est tout à fait incontestable – personne ne peut nier qu’il y a eu des actes de terrorisme, personne ne contestera qu’il y a depuis mars 2020 une situation sanitaire particulièrement préoccupante sinon dégradée sur le territoire français. Mais cela ne justifie pas nécessairement d’y répondre par des mesures coercitives. Or, depuis trente ans, les pouvoirs publics nationaux répondent à toute difficulté sociétale par un empilement de mesures sécuritaires.
Quand on ne sait pas quoi faire, on choisit la réponse la plus facile, de court terme, et… on adopte une loi, dans l’urgence : on prend une loi contre le terrorisme – comme si les terroristes allaient être terrorisés par la volonté du législateur ! -, une loi contre l’épidémie, ce qui est une folie pure : ce n’est pas par une « stratégie » de ligne Maginot et par des amendes qu’on va utilement combattre un virus.

Adopter une loi, ça permet de donner l’impression d’être actif. […] En réalité, toutes ces mesures n’ont ni permis de lutter efficacement contre le terrorisme, ni de limiter la propagation du virus de manière équilibrée par rapport aux atteintes aux libertés fondamentales.
[…] tout le monde a accepté d’être confiné pendant 55 jours au printemps 2020, sans même se poser la question de savoir si ce confinement n’était pas disproportionné par rapport aux enjeux de santé publique, avec quand même cette donnée problématique en période de pandémie qui est qu’un pays de 67 millions d’habitants dispose de 6 000 lits de réanimation…

Aujourd’hui, la situation perdure. On a des ministres qui nous disent quels sont les produits « essentiels » ou non à notre vie courante et qui décident, au nom de la santé publique, comment la vie quotidienne de tout un peuple doit être organisée. Sans que jamais l’efficacité de ces mesures ne soit évaluée, sans qu’aucun bilan ne soit tiré. Sans que l’on prenne en compte les conséquences du confinement sur nos libertés, sur les commerçants, sur notre droit à une vie familiale normale, sur notre psychisme même.

Je suis un spécialiste de l’état d’urgence sécuritaire, de la loi du 3 avril 1955, et je peux vous garantir qu’aucune des mesures qui ont été prises à ce titre n’a permis la prévention d’un seul acte terroriste. Aucune. Et malgré cela la loi de 1955 a servi de modèle à la loi du 23 mars 2020 qui a permis le confinement de toute la population, c’est-à-dire 67 millions d’assignations à domicile 23h/24. La sécurité renforcée mine nos libertés individuelles sans nous apporter ce au nom de quoi elle a été instituée.

[…] La cause n’est pas traitée. On essaie de colmater des fuites, avec des sparadraps qui ne tiennent pas. Bien sûr, il y a eu un effet de surprise en mars 2020. L’hôpital public ne pouvait pas être prêt, il a été débordé, du fait même des politiques publiques qui sont menées au niveau national. Le mantra depuis des décennies, c’est de supprimer des lits pour faire des économies.
L’hôpital a été envisagé comme une entreprise, et le patient comme un client. Évidemment, on fait des économies à l’instant « t » en supprimant des lits, mais en temps de pandémie, on manque de places et on se rend compte que ces politiques néolibérales coûtent infiniment plus cher à long terme. Après la première vague de coronavirus, plutôt que de multiplier les lois d’urgence sanitaire, l’exécutif aurait dû, toutes affaires cessantes, améliorer la situation de l’hôpital public.

Extraits d’un entretien avec Paul Cassia dans le journal La Décroissance de décembre 2020.