Mesures de rupture

On ne les voit que trop venir, leurs « mesures de rupture » : accélérer encore la privatisation du monde, la restriction des libertés, le contrôle numérique, l’automatisation de tout, la déraison scientiste, la mainmise sur les ressources naturelles, la relégation des classes populaires, l’urbanisation sans limite…

Et pourquoi pas, s’emparer de l’idée a priori attrayante d’un « Green New Deal » et d’un protectionnisme européens pour mieux reconduire au sein de l’Union européenne un productivisme repeint en vert, instrument d’une compétitivité et d’une rivalité accrues entre blocs continentaux. Bref tout changer pour que rien ne change.

Or la vraie « folie » dont il nous faut guérir, ce n’est pas seulement celle de la mondialisation du commerce et des investissements, c’est plus profondément celle du tout-marché, qui détruit le travail, la Terre et la vie. Un système du tout-marchandise où des citoyen-ne-s supposément libres doivent en fait « déléguer à d’autres » – les propriétaires de capitaux – l’organisation et les finalités de leur travail et de leur existence ; « d’autres » qui, le plus souvent, ne cherchent qu’à maximiser leurs profits, quoi qu’il en coûte au reste des humains et à la nature.
C’est la folie du productivisme qui a subordonné le vivant à l’accroissement de la production. C’est la financiarisation de l’économie et de nos vies. C’est la destruction progressive de tous les contre-pouvoirs collectifs.

Le remède ne réside pas dans un état tutélaire, omniscient et autoritaire qui nous « protégerait » des étrangers, ni dans un capitalisme vert dopé à la high-tech et au consumérisme « smart », mais dans la construction de communs à toutes les échelles, du local au global, pour que la démocratie, à la fois outil et finalité du vivre-ensemble, progresse dans toutes les sphéres de la vie économique et sociale.

Il ne faut pas compter pour cela sur nos « premiers de cordée ». Les soudaines déclarations d’amour des grands capitaines d’industrie pour l’écologie et la solidarité sont indécentes. Les mouvements sociaux et altermondialistes travaillent depuis plus de vingt ans à concevoir et à expérimenter des alternatives : elles sont aujourd’hui mûres, crédibles et radicales, mais il va falloir les partager et les bonifier avec le plus grand nombre pour les imposer aux dominants. Voilà ce qui dépend de nous.

Bien avant la pandémie, les groupes dirigeants avaient fait sécession : ils se détachaient des valeurs démocratiques et du libéralisme politique, banalisant l’état d’urgence, réprimant de plus en plus durement les protestations. Avec le reflux de la mondialisation, ils miseront encore davantage sur une réthorique martiale (la « guerre sanitaire ») et identitaire.

Le traumatisme de l’épidémie pourrait renforcer les extrêmes droites et la politique de la peur. Néolibéralisme et ultra-capitalisme autoritaire se rejoignent déjà, justifiant au nom de la santé publique la surveillance électronique généralisée, la stigmatisation des personnes d’origine étrangère ou minoritaire comme potentielles porteuses de virus ou réfractaires aux mesures sanitaires, le soutien aux « champions » nationaux ou continentaux dans la guerre économique… La prédation des ressources naturelles, notamment dans le Sud, si nécessaire au mode de vie des populations les plus riches, ne pourra qu’exacerber les conflits dans un monde fragmenté.

Extrait de l’introduction du livre Ce qui dépend de nous de l’association Attac.

Numérisation-atomisation de la société

On entend depuis une quinzaine d’années ce grand mantra de la « transformation digitale » des entreprises, selon lequel il faudrait tendre de plus en plus vers une numérisation de tous les secteurs du travail, comme si c’était de l’ordre de l’évidence, d`une doxa qui s’impose sans contradiction. Tous les investissements qui ont été faits dans la transformation numérique avaient pour but l’hyper-rationalisation de la production. Le modèle, c’est celui d’une hyper-optimisation des modes de travail comme à Amazon, où tout est numérisé, où certains employés sont réduits à des robots de chair et de sang, tracés, qui reçoivent des signaux pour aller à tel endroit à des cadences infernales.

Mais il y aura un avant et un après le confinement : la numérisation de tous les postes de travail s’est brutalement accélérée, et vu la crise économique que nous connaissons déjà et que nous allons connaître au cours de la décennie, il faut s’attendre à une réduction croissante des coûts, notamment par le télétravail, par la suppression de postes et de locaux, la pression croissante sur les employés qui devront être de plus en plus réactifs, multitâches.

Le travail est déjà vécu comme une souffrance physique et psychique par beaucoup de gens. Ce mouvement ne va faire qu’accélérer les logiques néolibérales qui sont à l’œuvre depuis une quarantaine d`années, qui ont entraîné une compétition accrue entre les êtres et l’ultra-responsabilisation individuelle, le fait de s’en remettre de plus en plus à soi-même sans pouvoir compter sur des dispositifs de solidarité. On risque d’aller vers un isolement collectif croissant.

C’est pourquoi face à cette accélération, face à la sidération que produit ce choc du numérique, ce franchissement de seuil, d’immenses questions se posent : il nous faut réinventer les modes de vie, les modalités du travail, les rapports collectifs, sortir de ce modèle hyper-productiviste où chacun est dépossédé de lui-même et de plus en plus rivé à un écran. C’est un enjeu de reprise en main de nos existences qui nous regarde tous.

En dehors de la dimension professionnelle, dans la sphère personnelle, il y a aussi eu une accélération de l’emprise numérique. Chacun est pris dans un flux croissant d’information, l’addiction s’est développée, nous avons de plus en plus affaire exclusivement aux écrans pour une quantité de choses et même dans nos contacts avec les autres.
Cela se caractérise notamment par l’explosion des réseaux sociaux, ces plateformes d’exposition de soi, où ça ne fait que parler et commenter, en étant dans la grande illusion qu’on fait office de politique en exprimant toute la journée des discours qui ne produisent rien hormis une vaine satisfaction de soi. Comme si la politisation de nos existences, c’était d’être dans l’énonciation continue…

Extrait d’un entretien avec Éric Sadin dans le le journal La Décroissance de novembre 2020.

Peste brune

« Toi et tes amis, des gros pédés et sales youpins comme toi, vous détestez Trump et les citoyens. Le Covid est un canular. La seule cause de la mort des Américains, c’est vous. Je prie pour que toi et ta famille soyez retrouvés dans un sac mortuaire et jetés à la mer. Je souhaite ta mort et celle de toute ta famille ».
Des e-mails comme celui-ci. Bob Z. en reçoit plusieurs par jour. Ces injures antisémites et ces menaces de mort ont commencé il y a quelques années, soit après l’élection de Trump, et n’ont cessé d’aller crescendo.

Bob Z. est un militant de 57 ans qui vit et travaille dans une grande ville du nord-ouest des États-Unis. Depuis trente ans, il s’occupe des droits des ouvriers, des immigrés, des pauvres, leur apporte des outils juridiques pour s’organiser, réclamer une augmentation, peser dans les
débats, amener de l’équité dans les lieux de travail, porter plainte et monter un syndicat.

Pas de quoi nous surprendre en France, où nous avons Code du travail, comités d’entreprise, statut de salarié protégé et contrats de travail. Mais aux États-Unis, c’est une autre paire de manches. Déjà en temps normal, mais sous Trump, c*est encore pire. Être de ce côté-là des salariés,
militer pour l’augmentation du salaire horaire minimum, lutter pour les droits civiques, afficher son soutien à Bernie Sanders, c’est trop.

À lire les e-mails malfaisants et racistes de ces Républicains obtus, ça mérite même la peine de mort. Effrayant ! À tel point que Bob Z., père de trois adolescentes, pense s’exiler au Canada. Pour respirer un peu. Et quel que soit le résultat de la prochaine élection présidentielle.
Pour lui, comme pour ses proches, ses collègues et d’autres militants de base qui sont également inondés d’e-mails nauséabonds partout dans le pays, la situation politique et sociale ne risque pas de s’arranger. Même si Biden est élu.

Pour Bob, les dégâts de Trump sont plus graves qu’on ne l’imagine vu de France. Il a détruit la démocratie, changé la législation, amené le fascisme. « L’extrême droite est déjà dans la rue, je la vois. Les milices s’organisent », explique-t-il. Trump a fait sortir la peste brune de sa
boîte. Elle n’est pas près d’y rentrer.

Article de Véronique Brocard dans Siné mensuel de novembre 2020

Majeurs mineurs

Au vrai, seules les manifestations les plus criantes de la domination adulte – les violences physiques et les sévices sexuels – sont unanimement condamnées. Et encore : si dénoncer la façon dont certains adultes se défoulent en tabassant leurs enfants semble faire consensus, le recours aux fessées, aux cris et à l’humiliation divise davantage. En témoignent les débats houleux, à l’été 2019, autour de l’adoption de la loi contre les « violences éducatives ordinaires ». Dans les médias, certains parents s’offusquaient alors que le législateur leur interdise le recours aux « petites claques » en arguant que cela ne regardait personne, pendant que d’autres se demandaient sincèrement comment éduquer sans corrections.

La pédocriminalité, elle, a mis longtemps à être reconnue comme un problème de société majeur. Il a d’ailleurs fallu de nombreuses années pour que soit reconsidérés, sur certains points, les effets de la « révolution sexuelle » sur les enfants : reconnaître aux plus jeunes le droit de désirer et d’expérimenter a aussi constitué une brèche dans laquelle nombre d’adultes se sont engouffrés pour assouvir leurs fantasmes. Il n’y a qu’à voir la complaisance dont a longtemps bénéficié le sinistre Gabriel Matzneff pour se rendre compte de l’étendue du chemin qu’il reste à parcourir.

Si l’on a encore du mal à regarder en face la violence dont font preuve beaucoup d’adultes à l’égard des enfants, on semble moins hésitant quand il s’agit de réprimer celle de ces derniers. En témoigne le nombre de jeunes incarcérés, hier comme aujourd’hui, sur décision de justice. Des bagnes pour enfants du XIXe siècle aux établissements pénitentiaires pour mineurs d’aujourd’hui, la logique est la même : enfermer pour mater.

Pas de pitié non plus pour les mioches turbulents, comme le raconte le journaliste Julien Brygo dans son enquête sur « la pilule de l’obéissance« , la Ritaline. Un médicament cousin des amphétamines, censé « contenir » les troubles de l’hyperactivité et que des milliers et des milliers de parents s’arrachent. Utilisée à tout-va aux États-Unis depuis un paquet d’années, la Ritaline commence à trouver un marché en France : « 62 000 enfants » en ont consommé en 2016. C’est que cette « pilule miracle » est aussi prescrite pour délivrer « les enfants d’une liste impressionnante d’imperfections, de la fâcheuse tendance à se cabrer devant une tâche fastidieuse au rejet pur et simple de l’autorité, en passant par l’inattention ou la déconcentration ». Ton rejeton ne marche pas droit ? Tu le bourres de cachets. Pratique.

Extrait d’un article, introductif d’un dossier « adultes vs enfants », dans le mensuel CQFD d’octobre 2020.

Terres agricoles

Préserver les terres agricoles, soutenir l’installation d’une nouvelle génération et favoriser la transition agroécologique… Les enjeux qui mobilisent en France sont des enjeux clés dans toute l’Europe. Les différences sont considérables d’un pays à l’autre, notamment entre l’est de l’Europe. marquée par la collectivisation des terres et la forte polarisation entre méga-fermes et agriculture de subsistance, et l’ouest de l’Europe, ou encore entre le nord de l’Europe, où les fermes sont globalement plus grandes et où les terres sont louées, et le sud où les petites fermes en propriété familiale restent très importantes.
Malgré tout, les mêmes tendances s’observent et concourent à exercer une très forte pression sur les terres agricoles.

Les enjeux sont aujourd’hui d’une triple nature :

Préserver les terres agricoles

Dans l’Union européenne comme en France, la surface agricole est en rapide déclin. En 20 ans, l’UE a perdu plus de 21 millions d’hectares, soit l’équivalent de la superficie de la Roumanie. C’est 12 % des terres agricoles européennes qui ont ainsi été détruites (expansion urbaine, construction d’infrastructures, etc.) ou sont désormais à l’abandon.
Environ un cinquième des terres sont contaminées par des pesticides ou l’utilisation excessive d’engrais chimiques.
Cette pollution, qui affecte les sols mais aussi la biodiversité animale et végétale, l’eau, l’air et la santé humaine, s’est encore accrue au cours de la dernière décennie.

Maintenir un tissu de petites fermes

La concentration des terres est beaucoup plus forte et rapide ailleurs en Europe qu’en France. Dans l’UE, les fermes de plus de 100 hectares ne représentent que 3 % des fermes, mais la moitié des surfaces cultivées. En 10 ans, l’UE a ainsi perdu plus de 4 millions de petites fermes. Cette concentration s’accompagne aussi d’une destruction massive d’emplois agricoles (-5 millions en 10 ans), du déclin des économies et des sociétés rurales, et de dommages environnementaux. Elle est accélérée par la financiarisation de l’agriculture, marquée par l’entrée d’investisseurs non agricoles, ainsi que par le développement d’une agriculture de firmes. Aujourd’hui, les grandes entreprises agricoles contrôlent directement plus du quart des terres européennes.

Les prix des terres agricoles ont augmenté dans toute l’Europe entre 1990 et 2014. Dans certains pays, ils ont explosé : +90% en Allemagne, +200% au Royaume Uni, +400% aux Pays Bas et +700% en Pologne.

Permettre l’installation d’une nouvelle génération

L’agriculture européenne est particulièrement vieillissante : seuls 6 % des agriculteurs de l’UE ont moins de 35 ans. Plus de 3 millions d’agriculteurs vont prendre leur retraite dans les 10 ans à venir, la plupart sans successeur identifié. Qui va les remplacer ?
Le renouvellement des générations ne se fait pas spontanément et l’accès à la terre a été identifié comme l’obstacle n° 1. En cause : la consommation de terres pour des usages non agricoles, la concurrence avec les agriculteurs déjà en place, l’agriculture industrielle, et la forte augmentation du prix des terres, qui atteint 40 000 € à 6o 000 € par hectare dans certaines régions (Pays-Bas, Belgique, nord de l’Ita1ie…). De tels prix, alimentés par la spéculation foncière et les investisseurs non agricoles, entravent l’installation et empêchent souvent l’exercice
d’une pratique agricole financièrement équilibrée.

Article paru dans le numéro d’octobre de Chemins de terre la revue de l’association Terre de liens.

Séparatisme

Or il y a belle lurette que le capitalisme a perdu toute capacité de contrôler sa pente démesurée à l’accumulation du profit. Il lui faut sans cesse trouver de nouveaux marchés pour de nouveaux produits pour de nouveaux consommateurs, pour de nouveaux investissements générateurs de nouveaux profits, sans règle et sans limite, et les politiques mises en œuvre, du moins dans les démocraties parlementaires, ont de plus en plus de mal à masquer, derrière l’écran du débat rituel entre « représentants du peuple », la dictature toujours plus pesante des intérêts de la Finance, du Commerce et de l’Industrie, à la fois opposés et conjugués dans le culte monothéiste de l’Argent-Dieu.

Dans ces conditions, les velléités de secouer le joug du Capital se font partout plus vives et plus violentes et les gouvernements des pays « démocratiques » essaient de contenir ces sursauts toujours dangereux, par tous les moyens.
D’abord par la répression brutale et meurtrière, au nom de la loi et de l’ordre républicains. Ensuite par la propagande visant à discréditer toute opposition, en la qualifiant de « séparatiste ». Le procédé est vieux comme la lutte des classes, avec des variantes selon les époques : après les journées de juin 1848 ou la Commune de Paris en 1870, la bourgeoisie française se félicitait de pouvoir expédier aux colonies, par bateaux entiers, les révoltés de la misère, leurs familles et tous les mal-pensants qui avaient le mauvais goût de s’insurger contre la tyrannie de l’argent.

Aujourd’hui, on n’a plus de colonies pour y déporter les gens. Ça complique un peu les choses. Seuls les milliardaires trouvent des paradis fiscaux pour les accueillir. S’installer à l’étranger, quand on est riche, cela ne s’appelle pas « séparatisme », mais « optimisation fiscale » ! Les pauvres, personne n’en veut nulle part, même pas à Lesbos ou à Lampedusa ! C’est comme pour la quadrature du cercle, on ne voit pas l’ombre d’un commencement de solution… ou plutôt si, on commence à en entrevoir une, par le biais inattendu de la révolution écologique, la vraie, pas celle, risible, des petits-bourgeois d’EELV.

La vraie révolution sera(it) que tous les « séparatistes » cessent de faire république commune au bénéfice du Capital, parce qu’il n’y a plus aucun moyen de se faire rendre justice ni de faire entendre raison, dans un débat parlementaire totalement perverti, à ceux que le capitalisme a attachés à son service et qui tiennent l’État. Mais il faut qu’il soit bien clair alors, que les « séparatistes » sont ceux qui ont confisqué la République et en ont fait leur jardin privé, et non pas ceux qui en ont été exclus et dont ils aimeraient se débarrasser.

Dernière partie d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance d’octobre 2020.

Georges Ibrahim Abdallah

Pendant la guerre civile au Liban, il y a 40 ans, les Palestiniens représentent un espoir révolutionnaire pour tous les peuples de la région. Les camps de réfugié-es palestiniens installés dans le pays bouillonnent de cet espoir. Les troupes israéliennes vont alors envahir le Liban à deux reprises (1978 et 1982) pour expulser les Palestiniens, causant des dizaines de milliers de morts et des destructions terribles. Dans le même temps, les troupes occidentales (France et États-Unis) débarquent à Beyrouth en 1982 et tentent d’imposer un régime fantoche dirigé par les phalangistes, alliés d’Israël.

Dans la résistance à ces invasions, les communistes libanais combattent aux côtés de la résistance palestinienne. Un groupe, les Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL), décide de porter la guerre à l’extérieur. Il revendique, en 1982, l’exécution à Paris d’un membre du Mossad et d’un membre de la CIA. Accuser les FARL de terrorisme rappelle l’Affiche rouge où les résistants du groupe Manouchian (dont le père de l’auteur de ces lignes était membre) étaient décrits comme « l’Armée du crime ».

Quand on rencontre Georges Ibrahim Abdallah dans la prison de Lannemezan (Hautes-Pyrénées), il est toujours à la fois entier et d’une grande modestie. Il est intransigeant sur la légitimité de son engagement : « il ne faut pas dire que je suis innocent ». Tout espoir à l’égard des autorités qu’il « abjure » est absurde. Arrêté à Lyon en 1984 pour détention de faux papiers, il justifiera lors de son procès l’action des FARL. Le préfet Yves Bonnet à l’origine de son arrestation et qui dirigeait alors la DST, n’hésite pas à dire aujourd’hui que Georges n’est pas coupable de ce pour quoi il a été condamné et que les preuves ont été fabriquées. Georges sera condamné pour « complicité d’assassinat »… à la prison à vie.

Les auteurs d’attentats en France liés à l’Iran ou au Hezbollah à la fin des années 1980 seront vite libérés ou échangés. Au Liban, après 1990, tous les chefs de guerre aux mains ensanglantées seront blanchis ou amnistiés et se partageront le pouvoir. Mais quand on s’appelle « Abdallah », on est forcément un « terroriste islamiste ». Dans cette France sécuritaire et menant une politique impérialiste, Georges, qui est un marxiste-léniniste né dans une famille chrétienne, va payer le prix fort.

Nos dirigeants répètent à l’envi les mots « État de droit », « République », « droits de l’homme », termes qu’i1s ne cessent de vider de leurs sens. Ce que notre système policier et juridique va infliger à Georges est ahurissant : une condamnation à perpétuité pour complicité de terrorisme quand les victimes sont des membres de services secrets de pays étrangers régulièrement coupables de terrorisme d’État. Celui qui l’a fait arrêter explique que les preuves ont été fabriquées. Son premier avocat reconnaît avoir été recruté par les services secrets français. Il n’y aura pourtant pas de nouveau procès.

Depuis 1999, Georges est « libérable » puisque la perpétuité réelle n’existe pas en France. Mais cette libération n’aura jamais lieu. La justice va pourtant prononcer cette libération à plusieurs reprises. En 2012, tout le Liban progressiste se précipite à l’aéroport pour l’accueillir puisque la libération est assortie d’une expulsion. Mais rien ne se passera. Les gouvernements israélien et états-unien (par la voix d’Hillary Clinton) exigent de la France son maintien en détention. Et parmi les dirigeants français, c’est l’ineffable Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, qui refusera de signer la libération et l’expulsion.

Début d’un article de Pierre Stambul dans le mensuel Alternative Libertaire de septembre 2020.

Égalité versus verticalité

À certains égards on pourrait dire que oui, c’est vrai, il n’y a plus ni droite ni gauche sur l’axe transversal du positionnement politique. Cet axe était un témoin, apparemment périmé, des luttes du passé. Il faisait partie d’un patrimoine que nous avaient légué le siècle des Lumières et plus particulièrement la Révolution de 1789. Il était le vestige d’une époque où l’idéal républicain se caractérisait – entre autres valeurs – par l’aspiration à l’égalité de tous devant la Loi.

Et assurément, c’était bien la un concept révolutionnaire, éminemment subversif, de penser qu’un portefaix ou un palefrenier pouvait avoir politiquement la même taille qu’un grand bourgeois ou un aristocrate. Mais justement, cette égalité-là n’intéresse plus nos classes moyennes, surtout pas les petits-bourgeois.
L’intégration de ces derniers au fonctionnement de la machinerie capitaliste mondiale a eu pour effet de redresser l’axe de la distinction sociale qui d’horizontal, est redevenu vertical, comme sous l’Ancien Régime, comme dans toutes les sociétés inégalitaires qui ont précédé ou suivi l’invention de la démocratie moderne et ou les individus et les groupes se distinguent en supérieurs et en inférieurs selon la quantité de capitaux qu’ils peuvent s’approprier.

Être à gauche ou à droite d’un autre, ça n’a plus grand sens. Ce qui importe, c’est d’être au-dessus ou au-dessous, dominant ou dominé. Même si ces différences verticales doivent elles-mêmes être relativisées (on est toujours le dominé d’un plus dominant et inversement), elles sont toujours opératoires et décisives, tandis que les différences positionnelles latérales (un peu plus à droite, un peu plus à gauche) sont devenues équivoques et dépourvues d’utilité (sauf s’il s’agit de brouiller les cartes).

C’est là qu’est la clé principale de la compréhension des péripéties politiques de notre époque. Lorsqu’on essaie d’analyser les événements de l’actualité en leur appliquant la grille de lecture traditionnelle, comme font souvent les médias à l’affût des signes de « droitisation » et de « gauchisation », on ne peut que tomber dans une forme paresseuse et mensongère de discours qui occulte derrière son verbiage sur le « consensus », le « rassemblement » et « le partage », le sentiment que le mot « égalité » n’est plus de mise au fronton de nos mairies, parce que l’égalité a cessé d’être une valeur cardinale pour la majorité des citoyens et qu’ils lui préfèrent la hiérarchisation.

La moyennisation des sociétés capitalistes a stratifié l’espace social, par le biais du salariat, de l’éducation, du crédit, etc., et l’a peuplé de légions de gens qui ne rêvent que d’accéder à des positions supérieures à celles qu’ils occupent en empêchant ceux du dessous de les rejoindre. La sociologie de la domination et de la distinction a abondamment décrit tout cela, on ne peut qu’y renvoyer.

Mais il faut en tirer les conséquences logiques, dont la principale est celle-ci : il est vain de croire que le désir d’égalité est encore aujourd’hui un ressort pour mobiliser les masses. L’égalité peut à la rigueur engendrer une revendication intermédiaire, tactique ou provisoire, comme une étape sur la voie du dépassement, mais pas comme une fin en soi. Les gens se perçoivent (et sont incités à se percevoir) comme des concurrents irréconciliables. Ils ne veulent surtout pas être traités comme des égaux par essence. Ils ne s’en accommodent que faute de mieux, mais ils préfèrent être au-dessus, dominer, commander, être des « chef(fe)s » et des « premiers de cordée ». D’où la prolifération des classements de toutes sortes, des « tops », des « best » et des « hit-parades » dans tous les domaines, établis sur le critère de la mesure du capital spécifique (matériel et/ou symbolique) amassé dans un champ donné.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de septembre 2020.

Le temps volé

Vaste sujet. Colossal. Même qu’on ne fait pas plus central. Plus essentiel. Le tic-tac du temps qui passe, une seconde, trois heures, dix ans, on l’a tous aux oreilles à un moment ou un autre, petite musique insidieuse qui susurre : « Que fais-tu de ta vie ? » Ou plutôt : « Que fait-on de ta vie ? »

Jadis, le champ de bataille était d’une clarté limpide : d’un côté les vampires exploiteurs, de l’autre ceux dont on volait l’existence. Le patron ventru à chapeau Monopoly versus les ouvriers à qui l’on arrachait la moindre minute de productivité. Ce qui permettait à tonton Marx de poser l’équation sans détour : « Un homme qui ne dispose d’aucun loisir, dont la vie tout entière, en dehors des simples interruptions purement physiques pour le sommeil, les repas, etc., est accaparée par son travail pour le capitaliste, est moins qu’une bête de somme. C’est une simple machine à produire de la richesse pour autrui, écrasée physiquement et abrutie intellectuellement. »

Pour le mouvement ouvrier des XIXe et XXe siècles, la lutte pour le temps a donc été, en quelque sorte, la mère de toutes les batailles. À force de grèves, de manifestations et autres émeutes, un lent processus a abouti à une réduction substantielle du temps de travail, sans pour autant briser la voracité des voleurs de vie.

Aujourd’hui encore, « l’usine te bouffe le temps, le corps et l’esprit », témoigne l’écrivain Joseph Ponthus, qui a besogné deux ans dans les abattoirs bretons. L’actuel monde du travail regorge aussi de nouvelles formes d’exploitation effarantes, basées notamment sur la précarité, le temps partiel subi, l’intérim. Certes, on ne trime plus 16 heures par jour mais, sur fond de chômage de masse, on se doit d’être disponible à tout instant pour recueillir la moindre heure de boulot qu’un généreux patron daignera nous confier. Le capital voleur de temps n’est plus cantonné à l’usine, mais croît hors de son foyer originel, se démultiplie, floutant la frontière entre temps libre et temps de (télé)travail – cf. le désormais habituel mail « urgent » du chef de service à 23 h 17.

Au fil du temps, la machine de dépossession s’est perfectionnée. Et la question du temps volé et de sa nécessaire réappropriation, qui a longtemps infusé, de Paul Lafargue (Le Droit à la paresse, 1883) à Raoul Vaneigem (Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, 1967), a fini par se dédoubler avec l’avènement de ladite société de loisirs, encouragée par la course aux échalotes technologiques.

Ces fameuses « nouvelles technologies » nous promettent toujours un gain de temps, un confort. Mais en retour, elles nous assènent ce coup de bâton vertigineux qu’on appelle l’accélération. Car ce temps prétendument dégagé par les outils techniques, nous n’en jouissons pas. Très vite, il est accaparé par d’autres sollicitations, toujours plus nombreuses. Sans relâche, il faut désormais non seulement travailler, mais aussi consommer, s’amuser, s’informer… Plus de temps, ni de lieu de répit : nous voilà connectés en permanence.

C’est le rêve de la Silicon Valley et de ses hérauts, par exemple l’ex saint patron de Google, Eric Schmidt, troubadour décomplexé d’une nouvelle civilisation où des gadgets miraculeux raccordés au réseau 5G répondront à tous nos manques en envahissant nos vies, pour nous connecter et nous connecter encore jusqu’à l’orgasme techno-existentiel.

Mais la technologie n’est pas le seul moteur de cette société accro à la vitesse. En cause également, l’idéologie du tous contre tous, ou l’autre est forcément concurrent, homme ou femme à (a)battre dans la compétition du quotidien. Pour ne pas perdre sa place, il ne faut donc pas traîner en route, dénonce le philosophe Hartmut Rosa, selon qui « les normes temporelles prennent un aspect quasiment totalitaire ».

Début de la page de présentation d’un dossier sur « le temps volé » dans le mensuel CQFD de septembre 2020.

Bourgeoisie intellectuelle et méritocratie

Sortie des écoles et des universités les plus sélectives, la fraction supérieure de ce groupe représente 5 à 10 % des populations actives occidentales. Elle inclut les fameux l % les plus riches, mais les déborde largement. C’est de cette intelligentsia opulente qu’il sera question ici. Qu’ils exercent comme professions libérales ou qu’ils peuplent le sommet de l’organisation des entreprises, ces individus prospères perçoivent chaque mois les dividendes de leur capital éducatif et culturel.
Ils détiennent le pouvoir de prescrire, « savent de quoi nous souffrons et délivrent de précieux diagnostics », ironise l’essayiste américain Thomas Frank (dans The Rise of the Meritocracy). […]

La légende célèbre en l’intellectuel non seulement le créateur et le dépositaire du savoir, mais également l’adversaire de l’ordre établi, suivant le célèbre exemple donné par Jean-Paul Sartre, interrogé le 15 août 1967 par Radio-Canada : un physicien nucléaire demeure un « technicien du savoir pratique » aussi longtemps qu’il contribue à développer la bombe atomique et devient un intellectuel sitôt qu’il proteste contre elle. Mais combien compte-t-on de Sartre, de Simone de Beauvoir et de Pierre Bourdieu face aux millions de manageurs, juristes et urbanistes dociles ?

Le mythe survit pourtant, car les professions intellectuelles écrivent l’histoire de tous les groupes sociaux, y compris la leur. Et c’est peu dire qu’elles se passent la pommade. Maîtresses dans l’art d’universaliser leurs intérêts, elles peuvent même réagir à une baisse des crédits dans leurs secteurs en lançant un « appel contre la guerre à l ‘intelligence », comme ce fut le cas en France en février 2004.

[…] Alors que la dislocation de la paysannerie, la révolte des « gilets jaunes » ou la précarité des auxiliaires de vie sociale sont analysées dans le débat public à l’aide de catégories génériques comme « les agriculteurs », « les ouvriers », « les services à la personne », les classes les plus instruites se dépeignent dans leur délicate singularité, détaillent leurs courants de pensée, polissent leurs désaccords.
« Tout se passe comme si une forme de matérialisme la plus rudimentaire était habituellement appliquée à l’étude des classes populaires, tandis que les subtilités théoriques destinées à sauver l’autonomie du sujet étaient réservées aux classes cultivées », a résumé le sociologue Jean-Claude Chamboredon. Il faut, pour rétablir l’équilibre, considérer les intellectuels non plus comme une série d’individus uniques, mais comme un groupe social.

Si l’histoire retient souvent le rôle progressiste des couches lettrées – savants, encyclopédistes, avocats révolutionnaires, écrivains séditieux, « hussards de la République »… – elle minimise leur implication dans les épisodes les moins glorieux.
« Vichy fut, plus qu’aucun autre groupe social, la création d’experts et de membres des professions libérales, rappelle l’historien américain Robert Paxton. Et juger Vichy, c’est juger l’élite française ».

[…] à mesure qu’on en feuillette les pages, « L’Ascension de la méritocratie » vire au cauchemar. Le gouvernement des classes cultivées, qui a installé les plus brillants enfants du monde ouvrier à des postes de pouvoir pour dévitaliser l’opposition, n’est plus désormais composé que d’experts. La masse des non-diplômés rendus « inemployables » par les prodiges de l’automatisation – déjà ! – se voit enrôlée de force comme personnel domestique des intellectuels. « Une fois que tous les génies sont parmi l’élite, et tous les crétins parmi les ouvriers, que signifie l’égalité ? », interroge le narrateur.
Dans la fiction de Young, le gouvernement des intellectuels parvient à maturité au début du XXIe siècle.
Nantie de privilèges en nature – appartements confortables, dîners de gourmets, vacances somptueuses – la classe éduquée scolarise ses enfants dans des établissements distincts et ne se reproduit désormais plus qu’en son sein. « L’élite est en passe de devenir héréditaire; les principes de l’hérédité et du mérite se rejoignent », observe le narrateur, […]

Pour justifier la création de l’École libre des sciences politiques – qui deviendra Sciences Po -, le professeur Émile Boutmy fit, en 1871, cette déclaration restée célèbre : « Contraintes de subir le droit du plus nombreux, les classes qui se nomment elles-mêmes les classes élevées ne peuvent conserver leur hégémonie politique qu’en invoquant le droit du plus capable. Il faut que, derrière l’enceinte croulante de leurs prérogatives et de la tradition, le flot de la démocratie se heurte à un second rempart fait de mérites éclatants et utiles, de supériorités dont le prestige s’impose, de capacités dont on ne puisse pas se priver sans folie » […]

Auteurs d’une enquête sur les dirigeants politiques de six pays européens (Allemagne, Belgique, Danemark, France, Pays-Bas, Royaume-Uni), Mark Bovens et Anchrit Wille confirment que les régimes représentatifs actuels s’apparentent à « des démocraties de diplômés ».
« Les diplômés du supérieur en sont venus à dominer toutes les institutions et arènes politiques, qu’il s’agisse des partis, des Parlements et des cabinets, des groupes de pression, des lieux de délibération ou même des consultations sur Internet ».

Extraits d’un article de Pierre Rimbert dans Le Monde diplomatique d’août 2020.