Justice numérique

Des juges remplacés par de vulgaires machines à calculer que sont les ordinateurs ? « Mauvaise science fiction » assurent, condescendants, des gens raisonnables. Les mêmes qui, il y a dix ans, auraient souri en écoutant un « technophobe » s’affoler que des entreprises mondialisées collecteraient et traiteraient bientôt des milliards de données sur des milliards d’individus pour les revendre…

Pourquoi diable la justice, les institutions qui disent le droit – plus ou moins bien mais c’est un autre sujet – devraient-elles échapper à l’industrialisation numérique totale de la vie ? De fait, tout se met en place pour que les robots remplacent de plus en plus les hommes et les femmes de loi. Certains de nos voisins ont pris un peu d’avance dans ce domaine et il ne serait guère envisageable que la start-up nation macronienne reste à quai de la déshumanisation générale.

Au début de l’année 2017 est ainsi entrée en application la loi pour une République numérique. Laquelle dans son article L1 11-13, et dans un louable souci de transparence, vise à garantir à tous les justiciables l’accès libre et numérique à toutes les décisions de justice. Ces milliards de données, anonymisées, sont pour l’heure traitées par les plus hautes juridictions judiciaires, le Conseil d’État et la Cour de cassation.

[…]

Une telle masse de données judiciaires, moulinées par des algorithmes – des opérations de calcul réalisées par les ordinateurs – de plus en plus puissants constitue une véritable manne pour les start-up du droit « en ligne » (legal tech en anglais) de la République en marche numérique. Celles-ci sont sur les rangs pour accéder et traiter des milliards de données de façon à vendre le résultat de leurs calculs. Cinq d’entre elles se partagent l’affaire et lèvent des millions d’euros sur les marchés financiers pour devenir demain les « Google du droit ».

[…]

Quand ce n’est pas lors d`expérimentations dans les tribunaux obligeamment mises en œuvre par la puissance publique (dans les cours d’appel de Douai et Rennes, voir ci-après). Il devient ainsi possible en un clic de dire à quoi peuvent s’attendre les justiciables engagés dans une procédure de divorce, un litige avec un assureur, etc. Une mise en bouche en attendant que l’État lui-même mette en ligne l’intégralité des décisions de justice à laquelle accéderont gratuitement nos dynamiques entrepreneurs des legal tech.

Les altermondialistes dénonçaient le recul des États face aux entreprises ? Cest la main dans la main que ceux-ci travaillent à faire disparaître la justice et la démocratie. Les conséquences de ce qui se prépare sont formidables. Et, pour un humaniste, abominables.

La première, c’est la « déjudiciarisation » : la fin de l’intervention du juge dans les litiges. Les machines numériques seront bientôt capables de dire au justiciable, à partir de l’historique des décisions de justice moulinées par l’algorithme, ce qui risque de se passer en cas d’intervention du juge. Pour les personnes – physiques et morales – qui s’apprêtent à s’engager dans un contentieux, ne serait-il pas alors plus simple et préférable de régler le conflit à l’amiable avec comme base les résultats des procédures passées ?

Avec économie d’argent, de temps, de tracasseries et procédures à la clef, ce serait très tentant. Surtout pour les justiciables les moins fortunés, les moins à l’aise avec l’institution judiciaire. Les compagnies d’assurance se montrent très intéressées… Or, quelle heureuse coïncidence, tout se met en place pour éloigner physiquement le citoyen des institutions de justice. Aujourd’hui plus de 300 tribunaux d’instance – juridiction simple et très accessible – sont menacés de fermeture par l’État, après la vague de suppressions de tribunaux engendrée par la réforme de la carte judiciaire de 2007.

Et si « demain au prétexte que notre litige a peu de valeur financière, nous ne pouvions plus saisir le juge d’instance, être reçus, écoutés mais devions nous en remettre à des plateformes numériques et des algorithmes déconnectés de l’humain ? », demandent des professionnels du droit. Bonne anticipation. Quant aux juridictions qui restent, celles-ci croulent inévitablement sous les affaires et les humains rendent leurs décisions avec une lenteur désespérante…

Extraits d’un article de Denis Bayon dans le journal La Décroissance de mars 2020.

Les liens plutôt que les biens

Dominique Bourg : C’est la clé de tout en matière d’écologie. Si la planète devient de moins en moins habitable pour notre espèce, c’est que nous sommes sur une industrie du petit gadget obsolescent, sans grand intérêt, avec une Terre transformée en atelier géant. Donc, effectivement, une société qui s’écologiserait, c’est forcément une société qui va privilégier les liens plutôt que les biens, une société où les activités de production et leurs volumes, et leurs transports, baissent, drastiquement même dans un premier temps.

On sort de la société de consommation. Ce n’est pas rien. La consommation avait (j’en parle au passé) une fonction spirituelle, elle donnait un sens à notre existence, et à l’histoire, à la société. A travers la consommation, on se réalisait. Cette magie jouait à plein durant les années 1960, mais elle s’est assez vite effritée. Dès les années 1970, apparaît une contestation de ce culte.
Et aujourd’hui, dans nos pays, ça ne marche plus : lors des « focus groups », lorsqu’on invite des gens lambda pour discuter d’un nouveau produit, toute fascination a disparu. J’ai rencontré des professionnels de ces analyses marketing, qui m’en ont témoigné : « La magie, c’est fini. Complètement fini. » Mais même l’Inde ou la Chine, à la limite, ils n’auront jamais connu cette magie de la consommation. Parce que, d’emblée, elle est associée à la destruction très visible de l’environnement. Ils savent. C’est sans innocence, habité par une culpabilité.

François Ruffin : Et comme la magie est morte, le système jette toutes ses forces pour que l’idéologie survive ? Avec des écrans publicitaires partout ? Des chaînes de télé gorgées de pubs ?

Dominique Bourg : On met un fric monstre pour continuer à vendre n’importe quoi. Sinon, si toutes les conneries ne se vendent plus, le système est foutu.
[…]
Cet imaginaire de la consommation, ses fondements sont très anciens. Je fais un peu de philo, en deux minutes…
Que se passe-t-il à la fin du XVIe siècle ? La conception de la nature va être chamboulée par les élites savantes européennes, anglaises au premier chef, les Copernic, Galilée, Bacon, Descartes, Newton, etc.
On va considérer que le monde, la Nature, n’est qu’un agrégat de particules purement matérielles. C’était un changement énorme. Et que ces particules sont reliées entre elles, pensait-on, par une seule loi, tout d’abord celle du mouvement selon Galilée, puis la gravitation universelle de Newton. Toute la nature devient donc mécanique. Jusqu’aux animaux-machines de Descartes.

L’impact des idées, leur diffusion, leur influence, c’est très lent. Mais les traités de zootechnie, qui sont publiés au XIXe siècle, c’est le fruit de ce paradigme.
L’élevage industriel d’aujourd’hui, les vaches hublots, c’est le résultat de ça. Ça, c’est l’histoire profonde des idées.

Et l’homme dans tout ça ? Eh bien, lui, nous, il allait de soi que nous n’étions pas que mécaniques. Les hommes ont une intériorité, ils sont capables de penser, de promettre, ils se projettent dans le temps, etc. Les êtres humains se retrouvent seuls à penser dans cet univers homogène et strictement mécanique. Donc, il en a découlé que l’Humanité était étrangère à la nature.
Et comme par hasard, en ce XVIIe siècle fort mystique, cette idée purement scientifique venait recouvrer un vieux fond biblique, en tout cas la manière dont on interprétait la Genèse : « Vous êtes les seuls à avoir été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, donc vous êtes appelés à dominer tout ce qui vit sur Terre. »

En d’autres termes, la science naissante et l’héritage religieux convergeaient : l’espèce humaine échappait à la Nature. C’est fort !
A partir de ce moment-là, c’est quoi le progrès ? Le progrès devient un arrachement à la nature. Par le travail. Le donné naturel n’a aucune valeur, il ne vaut que pour autant qu’on le
transforme, qu’on fabrique des biens, qui peuvent se vendre sur un marché. Et en même temps, adviennent les guerres de religion, qui ont traumatisé l’Europe.

La finalité ne peut plus être le salut de l’âme, on s’est entretués pour ça, les églises se divisent sur les voies du Seigneur et du salut, ça ne fonctionne plus, cet au-delà. Et les philosophes du contrat viennent remplir ce creux : finalement, il n’y a pas de finalité commune qui s’impose dans une société, il n’y a d’ailleurs pas même de société à l’origine, et le seul but qui demeure, c’est : accumuler des biens, en jouir dans la paix.

Extraits d’un entretien entre François Ruffin et Dominique Bourg dans le journal Fakir de février 2020.

Réforme de retraites vue par les médias

« Les cheminots et les agents de la RATP rançonnent la France pour la pressurer davantage », s’alarmait Franz-Olivier Giesbert dans le Figaro du 4 décembre… 1995.
Vingt-quatre ans plus tard, alors que la grève fait rage contre le projet de réforme des retraites, l’orthodoxie médiatique n’a pas bougé d’un iota. Et l’on dirait même plus : les contre-réformes menées au cours des vingt dernières années ont été autant d’occasions, pour les tenants du système médiatique, d’affûter leurs harangues sur tous les tons et tous les canaux.

Ainsi, depuis le 5 décembre, éditorialistes, rédacteurs en chef et autres éminences médiatiques s’engagent à corps perdu pour défendre ce que l’économiste Élie Cohen dépeint comme « la mère de toutes les reformes, celle qui devait concilier justice sociale, lisibilité et prévisibilité ». (29 nov.)
Le (petit) périmètre du débat est balisé : la réforme est inéluctable, d’ailleurs elle est excellente (page 3); les « galères » d’usagers écrasent la couverture des grèves (page 41), en particulier dans les JT devenus, au choix, succursales de Bison futé, ou cellules de crise pour entreprises en péril (page 13); les violences médiatiques se multiplient à l’encontre des grévistes en général, et de la CGT en particulier.

Si les chaînes d’information en continu se mobilisent (page 25), les radios privées sont en tête de cortège (page 31); la grande presse, quant à elle, veille au bon déroulé du « dialogue social », et prodigue au prince divers conseils pour que cessent les « blocages » (page 21), les yeux rivés sur les sondages et « l’essoufflement » tant attendu ! Et qu’importe si les oracles de comptoir sont contredits d’une heure sur l’autre : proportionnelle au niveau d’indigence, l’immunité journalistique permet à la fleur de l’éditocratie de se maintenir en poste (page 19).
De même, cet univers orwellien autorise la libre circulation des mantras les plus mensongers – « les femmes seront les grandes gagnantes », par exemple – au mépris de toute contradiction sérieuse (page 38).

Obsédé par la « sortie de crise », le journalisme de commentaire voudrait baliser les termes du conflit, agitant certains enjeux comme le retrait de l’âge pivot (dont dépendrait le « dénouement » final) ou la suppression des « régimes spéciaux », jugée légitime et nécessaire (page 17). Calqués sur l’agenda gouvernemental, ces choix éditoriaux dénotent un suivisme zélé de la part des grands médias qui, dans le cas de France 2, confine à la propagande (page 9). Mais ils constituent surtout des déformations en chaîne des réalités sociales : les médias sont plus occupés à faire rentrer la mobilisation dans des cases préétablies qu’à la donner à voir dans sa diversité. Ainsi la vie des grévistes et les multiples actions – rivalisant de créativité – quiils entreprennent échappent-elles presque intégralement aux radars médiatiques.

C’est bien là la moindre des règles du journalisme dominant : hors des chemins balisés, point de salut ! D’un revers de main, les propositions visant à améliorer le système de retraites actuel sont écartées au prétexte qu’aucune ne serait « réaliste ». Idem pour les actions jugées « illégitimes » ou les démarches syndicales refusant le jeu en trompe l’œil de la « concertation ». Au cours de leurs interviews-interrogatoires, les chiens de garde ne cessent de rappeler aux opposants ce périmètre étriqué de la contestation légitime et bienséante.

Bref: cette séquence révèle une nouvelle fois le rôle politique des grands médias en temps de crise. Par leurs partis pris systématiques et leur traitement amputé de l’information, ils se font promoteurs de la démobilisation sociale et gardiens de l’ordre dominant. Et posent, à ce titre, un problème démocratique majeur.

Édito du numéro de janvier 2020 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

État répressif

Deux personnes tuées, sept cents blessés, vingt-cinq éborgnés, des mains arrachées, des mâchoires emportées…
Le bilan ne cesse de s’alourdir à chaque manifestation. Raphael Kempf, 36 ans, est l’avocat de quelques-unes des victimes d’un État de plus en plus autoritaire.

Siné Mensuel :
– En 1893, Sous la IIIe République, l’Assemblée vote dans l’urgence et l’émotion une loi visant à réprimer les anarchistes. Ce sera le début d’une série de lois d’exception qui seront appelées « scélérates » par les défenseurs des libertés. Dans « Énnemis d’État », le livre que vous publiez aux éditions La Fabrique, vous faites le lien entre ces lois scélérates et celles d’aujourd’hui. Quel rapport y a-t-il entre elles ?
Raphaël Kempf :
– Elles ont un rapport intime. Elles sont souvent adoptées après un événement, un attentat par exemple, qui a provoqué une émotion légitime. Mais le pouvoir exécutif va surréagir et proposer des lois qu’il n’aurait jamais pu faire adopter en temps normal. De plus, elles sont détournées de leur objet pour attaquer des idées ou des opinions.
Au lendemain des attentats du 15 novembre 2015, François Hollande déclare l’état d’urgence et donne à son ministre de l’Intérieur les pouvoirs conférés par la loi de 1955 votée au début de la guerre d’Algérie.
L’état d’urgence va être rapidement détourné de son objet pour être utilisé, non pas contre les terroristes mais pour humilier les musulmans, qui n’ont commis aucune infraction pénale dans l’immense majorité des cas, mais aussi les écologistes, les manifestants.
Enfin, comme au XIXe siècle, ces lois ne se fondent pas sur l’acte commis mais sur l’intention. Elles cherchent à limiter la liberté des citoyens pour ce qu’ils pourraient faire à l’avenir.
Léon Blum dit à ce sujet en 1898 : « Dirigées contre les anarchistes, elles ont eu pour résultat de mettre en péril les libertés élémentaires de tous les citoyens. »

– Avez-vous des exemples dans l’actualité ?

– En mai 2016, des personnes me disent : « On a reçu un arrêté du préfet de police qui nous prive du droit de manifester contre la loi travail. » Avec ma consœur Aïnoha Pascual, nous saisissons le tribunal administratif. Lors de l’audience, le préfet fournit des notes blanches, c’est-à-dire des documents venant probablement des services de renseignement, qui ne sont ni signées ni datées et qui affirment que M. Untel s’est rendu à telle manifestation où des violences et des dégradations ont été commises à l’endroit des forces de l’ordre ou de biens privés ou publics.
À aucun moment il n’est indiqué qu’il s’est personnellement rendu coupable de ces violences ou de ces dégradations. En fait, le préfet revendique l’idée de priver des citoyens de leurs libertés fondamentales, celle de manifester, celle d’aller et venir, sous prétexte qu’à l’avenir ils pourraient commettre des violences.

[…]

Sur les 4 500 perquisitions administratives pendant les deux années d’état d’urgence – c’est énorme -, moins de 2 % ont débouché sur une
condamnation pénale, et encore moins pour des faits « terroristes ».
Les perquisitions administratives sont des moments de violence et d’humiliation très grands pour les personnes qui en sont victimes : la moitié de ces perquisitions ont en effet été réalisées la nuit entre 21 heures et 6 heures ! C’est effrayant ce que s’autorise le pouvoir à l’endroit des citoyens.

Extraits d’un entretien de Raphaël Kempf dans Siné mensuel de février 2020.

Les français et la décroissance

« Pour préserver l’environnement, les Français sont même devenus des  adeptes de la décroissance (54% vs 45%) plutôt que d’une croissance verte » : « Il faut changer fondamentalement notre mode de vie, nos déplacements et réduire drastiquement notre consommation. »
Étude du cabinet Odoxa pour Aviva Assurance, BFM et Challenges publiée le 3 octobre 2019.

Un sondage isolé ? « Plus d’un Français sur deux pense qu’il « faut complètement revoir notre modèle économique ». Entre 2017 et 2019, la vision des Français de la « consommation responsable » a significativement changé, montre une étude du cabinet
Greenflex.
Ils sont de plus en plus nombreux à citer la nécessité de réduire leurs achats… […] Huit sur dix croient notamment qu’on ne pourra pas avancer sur ce terrain sans réduire les inégalités socio-économiques. […]
Ils portent aussi un regard de plus en plus désenchanté sur l’offre présentée comme « durable » : plus de huit sur dix d’entre eux pensent par exemple que les produits bio ne s’équivalent pas tous, et préfèrent consommer local et de saison. » La Tribune, 20 septembre 2019. Voilà des informations fondamentales passées quasiment sous silence par des grands médias occupant leur temps à monter en épingle les pires insignifiances.

Et pourtant… il est symptomatique qu’un chroniqueur si représentatif de la Macronie en la personne de Jean-Michel Apathie en soit venu à conclure cette année sur la radio de l’héritier Arnaud Lagardère : « Nous devons moins voyager, moins consommer, et moins produire. […] Les esprits malins parlent de « croissance verte » [. . .] le mot est faux, le concept n’existe pas, ce qu’il faut organiser c’est la décroissance. » (Europe 1, 24 juin 2019.)

Le patron des patrons wallons, Jacques Crahay, déclarait lui-même cet automne : « Les patrons savent qu’on ne peut plus continuer sur le modèle d’une croissance sans limite alors que les ressources sont limitées. Mais ils ne veulent pas en parler parce que cela met leur business à mal. » (L’Écho, Belgique, 27 septembre 2019.)

Même la « presse économique », traduire « capitaliste libérale », qui a tant œuvré pour défendre contre tout bon sens la croissance, en est venue à laisser passer dans ses colonnes des études scientifiques concluant à l`inéluctabilité de la décroissance : « Une étude récente publiée par les économistes de l’environnement Jason Hickel (Université de Londres) et Giorgos Kallis (Université autonome de Barcelone) dans la revue New Political Economy remet fondamentalement en cause cette notion de développement durable.

Intitulée « Is Green Growth Possible ? » , cette étude s’appuie sur les modèles existants pour évaluer la possibilité de découpler croissance, utilisation de ressources naturelles et émissions de carbone. Et la réponse est négative… […] pour contenir les émissions de CO2 dans des limites compatibles avec un réchauffement planétaire inférieur à 1,5 °C, des stratégies de décroissance devraient être mises en œuvre. »
(L’Expansion, 11 juin 2019.)

Bien sûr, pour la majeure partie de la classe médiatico-politique, la décroissance reste l’épouvantail absolu, néanmoins, de gauche (voir notre interview de François Ruffin page 8) à droite, on observe que « l’idée de décroissance redevient à la mode » (Denis Tillinac, Valeurs actuelles, 15 nov. 2019). Le temps semble dépassé où prononcer le seul mot de décroissance ,vous faisait immédiatement passer auprès de vos amis et de votre famille pour un illuminé, un fou dangereux ou un traître à la patrie.

Extrait d’un article du journal La Décroissance de décembre 2019.

Enquêtes de l’IGPN

Il faut dire que les enquêteurs de l’IGPN (Inspection générale de la police nationale) ne sont pas toujours des plus zélés.

Dans l’affaire Zineb Redouane, les cinq CRS qui disposaient ce soir-là d’un lance-grenade du type de celui qui a touché l’octogénaire n’ont été entendus que deux mois après les faits. Ils ont tous déclaré être incapables d’identifier l’auteur du tir fatal – leur chef aussi. Les enquêteurs n’ont pas jugé nécessaire de saisir les cinq armes en question, ni les échanges radio des policiers.

Certainement par malchance, la caméra de vidéo-surveillance la plus proche de la scène n’a pas fonctionné ce jour-là. Quant aux experts choisis pour procéder à l’expertise balistique (sans disposer de l’arme !), ils étaient tellement indépendants qu’un contrat les liait au ministère de l’Intérieur.

Pratiques tout aussi scandaleuses dans l’affaire Maria, cette jeune femme qui s’est littéralement fait fracasser le crâne dans une ruelle par une bande de policiers le 8 décembre 2018. C’était aussi à Marseille et Maria ne manifestait pas non plus : elle rentrait chez elle. À deux reprises, la police aurait refusé de recevoir sa plainte, retardant le début de la procédure ; cinq mois après les faits, les images de vidéosurveillance et les enregistrements d’échanges radio avaient été effacés selon les délais d’usage.
Plusieurs policiers suspects n’ont pas été entendus, les enquêteurs se contentant des explications de leurs supérieurs. Quand il a fallu perquisitionner chez un policier et que l’IGPN a trouvé porte close, elle n’a pas insisté.

D’autres preuves ont disparu : curieusement, écrit Mediapart, « le précieux rapport informatique faisant état de l’ensemble des mouvements et des interventions des policiers la journée du 8 décembre a été tronqué entre 14h37 et 23 h 21. Plus un mot de disponible. »
Dans son rapport au procureur, l’IGPN évoque un « dysfonctionnement informatique, incident s’étant produit ponctuellement par le passé ». Sauf que la fonctionnaire en charge du logiciel soi-disant défectueux n’y croit pas une seconde : « Cela fait deux ans que je suis au CIC [Centre d’information et de commandement] et c’est la première fois que je vois une fiche avec un tel défaut. »
Autrement dit, rapporte toujours Mediapart, « selon cette fonctionnaire, il ne peut en aucun cas s’agir d’un bug informatique. Seulement d’une intervention humaine. »

Sur une plaquette de présentation, le ministère de l’Intérieur écrit que les policiers partagent « une passion commune pour la recherche de la vérité » et des valeurs « de cohésion et d’esprit d”équipe ». La passion de la vérité ? On s’interroge un peu. L’esprit d”équipe, on n’en doute pas une seule seconde.

Extrait d’un article de Claire Rivière dans le mensuel CQFD de décembre 2019.

Croissance et climat

Mais franchement, je me disais : c’est foutu.
La pub a vaincu.
Elle s’est installée dans les têtes.
Elle a forgé les imaginaires.
La grosse voiture qui amène la belle gonzesse. Le iPhone 11 qui vous fait des amis. L’hiver au soleil de la Guadeloupe.
Avec les politiques comme doublures : croissance, croissance, croissance…
L’homme réduit à ces fonctions, produire – consommer, produire plus pour consommer plus, comme le hamster dans sa cage.

Je pensais : nous avons perdu ce combat, décisif.
Mais j’ai repris espoir, un espoir ténu grâce à l’écologie. Oui, la crise climatique est aussi une chance…
Car vous voyez les temps étranges que nous vivons : certes, la publicité poursuit son invasion. Mais on perçoit désormais la résistance en face, une résistance qui ne recule pas mais qui avance. Une résistance, surtout, qui trouve un écho dans bien des cerveaux. Tellement la contradiction est aujourd’hui évidente, criante : la planète brûle, et pourtant, sur toutes les chaînes, sur les murs de nos villes, du matin au soir, les multinationales nous répètent leur propagande : « Achetez ! Achetez ! » Ce n’est plus tenable.

Ce vendredi matin, d’ailleurs, Valérie Masson-Delmotte, climatologue, co-présidente du GIEC, inaugurait la « convention citoyenne pour le climat ».
Vous savez, le genre de loft-story, cent cinquante personnes tirées au sort, enfermées ensemble, et à la fin doivent en sortir des mesures écolos.
Cette scientifique aurait pu se limiter à des statistiques, les + 5°C, la fonte du permafrost, les scénarii catastrophe, mais non, elle a pointé ce fossé mental :
« On dit aux gens, d’un côté, qu’il faut baisser les émissions des gaz a effet de serre. Et de l’autre côté on est submergés de publicités qui poussent à faire l’inverse.
Donc ça crée une espèce de confusion, les scientifiques parlent de dissonance, on nous dit des choses contradictoires. je pense donc que la question de la publicité, c’est quelque chose d’important et qui est à considérer. »

Qu’une officielle le fasse, dans ce lieu officiel, c’est un cri : la bataille est rouverte. Et pas seulement par une poignée d’agités : elle est rouverte dans tous les esprits.

Extrait d’un article François Ruffin dans le journal Fakir de novembre 2019.

Les petits gestes bons pour l’environnement

[…] d’un côté, la conscience grandissante que la trajectoire actuelle conduit, globalement, au désastre, de l’autre l’intolérance persistante à tout infléchissement pour soi de la trajectoire.
Un tel clivage est, pour partie, subi – imposé par notre degré de dépendance au système.
Ivan Illich remarquait que nous sommes allés si loin dans la technologisation des modes de vie que « le passage du présent état de choses à un mode de production convivial menacera beaucoup de gens jusque dans leur possibilité de survivre. […] Le passage à une société conviviale s’accompagnera d’extrêmes souffrances : famine chez les uns, panique chez les autres » (La Convivialité).
Parce que nous avons désappris à vivre en dehors du système qui s’est mis en place, nous sommes nombreux à continuer vaille que vaille à collaborer avec lui, quand bien même nous savons qu’il conduit à la catastrophe.

Mais on ne saurait s’en tenir là. Si véritablement il y a une majorité de Français pour penser que nous devrions réduire notre consommation, il s’en trouve forcément bon nombre parmi eux qui, tout en disant cela, équipent leurs logements d’écrans géants full HD, circulent en SUV surdimensionnés et vont passer des vacances sous les tropiques.
Même ici cependant, il se pourrait que cette consommation absurde réponde à une forme de nécessité.

En effet, ainsi que le relevait jacques Ellul, « l’homme ne peut vivre et travailler dans une société technicienne que s’il reçoit un certain nombre de satisfactions complémentaires qui lui permettent de surmonter les inconvénients. Les loisirs, les distractions, leur organisation ne sont pas un superflu qu’il serait aisé de supprimer au profit de quelque chose de plus utile, ils ne représentent pas une élévation véritable du niveau de vie : ils sont strictement indispensables pour compenser le manque d’intérêt du travail, la déculturation provoquée par la spécialisation, la tension nerveuse due à l’excessive rapidité de toutes les opérations, l’accélération du progrès demandant des adaptations difficiles […] Les gadgets sont indispensables pour tolérer une société de plus en plus impersonnelle, les remèdes sont nécessaires aux adaptations, etc. » (Le Système technicien).

Au passage, on mesure à quel point l’espoir que l’on pourra « sauver la planète » par une accumulation de petits gestes « bons pour l’environnement » est stupide : non seulement les « petits gestes », même nombreux, demeurent dérisoires par rapport aux enjeux, mais encore ils contribuent moins à infléchir la trajectoire actuelle qu’ils ne servent d’alibi pour s’y maintenir. Puisque je fabrique moi-même mon dentifrice, je peux bien continuer à prendre l’avion !

Extrait d’un article d’Olivier Rey dans le journal La Décroissance de novembre 2019.

Gentils hétéros

Je croise au café ma copine Anne, prof à la fac. Elle me dit : « J’ai besoin de boire un verre. » Je lui réponds : « Ça tombe bien, t’es dans un rade… »
La blague s’arrête là. Une élève de 19 ans vient de lui confier qu’elle s’était fait violer à l’âge de 7 ans. C’est la première fois qu’elle en parle à quelqu’un.

L’an passé, je retrouve une copine de collège que je trouvais très jolie. On ne s’était jamais revus depuis lors. Je lui dis : « Tu étais vraiment très timide. »
Elle me répond : « Je m’étais fait violer quand j’avais 4 ans… » 4 ans ! Apparemment, il s*agissait du daron. Une autre copine, Séverine, a été violée par son père toubib mais aussi par
son grand-père. On ne parle pas là du lumpenprolétariat, mais de reluisants paroissiens.

Mon amie Aline me racontait l’autre jour son Calvaire. Quand elle avait 8 ans, son grand frère tentait de pénétrer dans sa chambre pour la violer. Papa bossait de nuit, quant à maman, elle lui avait conseillé de s’enfermer à clé puis s’en était allée en se bouchant les oreilles. Elle n’a revu son frangin que vingt ans plus tard… aux assises. Je ne fais qu’un rapide inventaire d’amies qui m’ont raconté.

Un papa, un frère, violeurs. Une maman complice. Un papa, une maman, la belle affaire… Un curé pour confesser, absoudre et accessoirement enculer le petit frère.
Quand un couple homo se bat des années pour pouvoir adopter, élever un enfant, l’aimer, en quoi peut-on prétendre que deux hommes, deux femmes ne peuvent pas faire mieux que les fameux hétéros précités ?!

Article de Yan Lindingre dans Siné mensuel de novembre 2019.

Intégration à la française

Comparer l’intégration des diverses vagues d’immigration a toujours été un jeu très prisé des commentateurs. Dans les années 1950, les démographes s’amusaient à mesurer le « degré d’assimilabilité » des étrangers ; après la guerre, les experts vantaient les mérites des Nordiques au détriment des Européens du bassin méditerranéen.

[…]

Cette mise en scène de l’histoire conjugue deux présupposés. Le premier consiste à penser que les étrangers s’intégraient plus aisément et plus rapidement hier qu’aujourd’hui. Mais nombre de chercheurs mettent en avant la permanence des mécanismes d’exclusion (sociale, urbaine, symbolique) et de préjugés frappant les personnes d’origine étrangère. Brutaux, sales, voleurs d’emplois, agents de l’extérieur : les italiens, les Polonais, les Portugais, les Espagnols durent aussi en passer par là, et, bien que de culture chrétienne, on les trouvait trop religieux, superstitieux, mystiques.

Le rejet a parfois duré plusieurs décennies. Apparu dans le dernier quart du XIXème siècle, le racisme anti-Italiens ne s’est véritablement éteint qu’après la seconde guerre mondiale.

Selon le second présupposé, moins souvent discuté, les immigrés européens auraient été plus enclins à « s’assimiler » pour embrasser pleinement la culture française. Rien n’est plus faux. Chaque génération d’immigrés a eu le souci de préserver son identité d’origine et de la transmettre à ses enfants ; chaque génération a été traversée par des clivages entre ceux qui voulaient s’assimiler et ceux qui restaient attachés à leurs particularismes.

À la fin du XIXe siècle, il n’était pas rare que les Italiens renvoient leurs enfants au pays jusqu’à l’âge de 12 ans, avant de les faire revenir en France. À Paris, Montreuil, Marseille, Nice ou Nogent-sur-Marne, certains quartiers regorgeaient de boutiques de produits transalpins, de cafés-hôtels qui accueillaient les nouveaux arrivants, de bars où les exilés se retrouvaient pour écouter de l’accordéon, instrument alors typiquement italien. Grâce à la loi du 1er juillet 1901, les Italiens ont pu cultiver cet entre-soi en fondant des dizaines d’associations culturelles, sportives, récréatives, de bienfaisance réservées à leurs compatriotes. Pour Satisfaire l’état civil – qui imposait alors de choisir des noms du calendrier français -, les immigrés appelaient certes leurs enfants Albert et Marie, mais, dès la sortie de l’école, tout le monde les appelait Alberto et Maria.

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Les Polonais arrivés après la première guerre mondiale entendaient encore davantage préserver leur « polonité ». Ils se mariaient entre eux, refusaient toute naturalisation, interdisaient à leurs enfants de parler français à la maison. Certaines villes du Pas-de-Calais comptaient deux clubs de football : le premier pour les Polonais, le second pour les Français et les autres étrangers. Lors des grandes fêtes religieuses, durant l’entre-deux-guerre : les membres de la communauté en costumes traditionnels, défilaient en chantant (antiques, ce qui ne manquait pas de déplaire à la population locale.

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(« l’intégration à la française ») a été le résultat de contacts et d’échanges quotidiens entre les populations minoritaires et leur milieu d’insertion, c’est-à-dire le plus souvent un milieu urbain, populaire, ouvrier.
L’histoire a largement balisé les sentiers de cette intégration : le travail, à une époque où la solidarité ouvrière, le sentiment d’appartenance professionnelle et la conscience de classe étaient vifs ; le service militaire et les deux guerres mondiales, qui réunirent sous le même drapeau Français et descendants d’étrangers ; l’école, alors lieu d’acclimatation à la culture dominante et outil d’ascension sociale; l’Église catholique, qui tentait de s’attirer les fidèles étrangers en leur proposant patronage et services de bienfaisance ; les luttes sociales et le militantisme au sein des organisations de gauche, quand le Parti communiste français, la Confédération générale du travail et leurs associations satellites (Secours populaire français, Union des femmes françaises, Tourisme et travail…) servaient d’activeurs d’intégration ; la ville populaire ancienne, qui offrait une certaine mixité sociale et ethnique.

Des demandes profondément sociales

La plupart de ces sentiers sont aujourd’hui barrés. Dans un contexte de chômage de masse et de concurrence généralisée au sein des classes populaires, le travail joue désormais un rôle de division plutôt que de rapprochement. Les bancs des églises sont désertés, les organisations progressistes vidées de leurs adhérents, et les banlieues populaires connaissent une ségrégation socio-ethnique toujours plus importante, qui se répercute sur l’école à travers la carte scolaire.

Faire de l’origine des descendants d’immigrés l’unique source de leurs « problèmes d’intégration » conduit à négliger le contexte social de cette intégration. Et à transformer en questions identitaires des demandes qui sont pour la plupart profondément sociales.

Extraits d’un article de Benoît Bréville dans le numéro d’août-septembre de la revue Le Monde diplomatique – Manière de voir.