Colère

– Vous êtes très attaché à la colère.

– La colère est un don. L’abbé Pierre disait même qu’elle a été son don le plus précieux. La colère qui est pourtant l’un des sept péchés capitaux ! J’avais adoré ça. La colère est une force extraordinaire. Après, il faut l’architecturer, être capable d’en faire un carburant durable, pas juste un moteur à explosion.
J’appelle ça la « rage du sage ». Si tu n’as pas de colère, que veux-tu faire d’important ? Tu ne peux pas changer le monde sans ce feu-là.

– Les gilets jaunes incarnent-ils la colère d’aujourd’hui ?

– Oui, et sous une forme extrêmement légitime. Déjà, il faudrait les remercier d’avoir explosé la forme manif Nation-Bastille, traîne-savate ! Ils sont très rares, ces petits actes inventifs… Il y a eu Act’Up, un peu Greenpeace… Mais nous, la gauche radicale, nous restons trop peu créatifs sur les formes de lutte. Je regrette que les gilets jaunes ne s’en prennent pour l’instant qu’au gouvernement et pas aux vampires du profit… Les Bernard Arnault, François Pinault, Xavier Niel…
Tu ne peux pas atteindre un minimum de justice sociale si ces moguls-là, qui siphonnent la valeur en toute impunité, d’une façon obscène, ne se sentent jamais menacés !
La violence, ils l’exercent de façon systémique et permanente sur nous. Il faut les placer dans une situation critique où il se diront : « Maintenant, si on ne change pas, nous allons subir la
violence-retour qu’on a générée. »
Les gilets jaunes ne deviennent pas agressifs par hasard ! Ils ont subi des vagues continues de violence quotidienne – économique, symbolique, physique -, qui se compacte en une colère sédimentée qui n’avait jamais pu ou osé sortir. Cette violence-là est archisaine ! Quand elle est ravalée, elle débouche sur la dépression, le suicide, l’agression des proches.
Il va y avoir ce procès contre Orange où, enfin, pour la première fois, va être jugée une approche managériale fondée sur le harcèlement, qui a provoqué une vague de suicides sans précédent. Existe-t-il pire violence ? Après, quand tu casses une vitrine, quand tu démontes le Fouquet’s, ça reste une violence sur les biens. Elle fait mal à qui ? Aux assureurs ? Personne n’a égorgé de
flics. Eux, par contre, ont mutilé une trentaine de personnes déjà. Il faut être factuel ici.

Extrait d’un entretien entre la rédaction de Siné mensuel et Alain Damasio dans Siné mensuel d’avril 2019.

Le municipalisme

Force est de constater que les mouvements sociaux actuels, urbains comme « périphériques », semblent exprimer un même rejet des modes de « gouvernance » libéraux-autoritaires qui limitent la politique à une représentativité sans contrôle du « citoyen », « ne lui laissant que le loisir d’élire des candidats de plus en plus identiques et, éventuellement, de participer à des consultations très médiatisées dont les résultats ne seront jamais pris en compte » (citation de Janet Biehl).

Un an avant la colère des Gilets jaunes, en novembre 2017, une étude publiée dans Le Monde indiquait que plus de 40 % de Français étaient « enclins à essayer un système politique alternatif à la démocratie [représentative] ». Parmi eux, si 20 % penchaient pour des systèmes autoritaires, pour 40 % d’autres, l’alternative était dans « un système participatif horizontal, proche du conseillisme qui avait hanté le mouvement révolutionnaire au début du XXé siècle ».

Mais c’est un autre concept atypique, et par ailleurs connexe, qui commence à s’immiscer dans un champ politique complètement verrouillé : celui du municipalisme libertaire. Théorisé par Murray
Bookchin, penseur de l’écologie sociale, le municipalisme ne reporte pas l’action politique au Grand Soir mais veut « restaurer les pratiques et les qualités de la citoyenneté afin que les femmes et les hommes prennent collectivement la responsabilité de la conduite de leurs propres [territoires], suivant une éthique du partage et de la coopération, plutôt que de s’en remettre à des élites » (Janet Biehl toujours).

Le principe emprunte d’ailleurs à de multiples exemples historiques : la cité antique, les communes médiévales qui s’affranchissaient de la féodalité et de la monarchie, les town meetings (assemblées communales) de la Nouvelle-Angleterre au moment de la guerre d’indépendance américaine, les sections parisiennes de la Révolution française ou encore la Commune de 1871, etc.

[…]

Aujourd’hui, les expériences municipalistes qui commencent à prendre forme aux quatre coins du globe se veulent des alternatives au rouleau compresseur de la mondialisation : dans les « mairies rebelles » d’Espagne, où des plateformes citoyennes ont remporté plusieurs élections municipales en 2015, comme dans les zones d’autonomie zapatistes du Chiapas ou au Rojava avec la tentative d’instaurer un confédéralisme démocratique.

Ces pratiques, expériences et réflexions partagent une même volonté d’exp1orer les multiples pistes de la démocratie directe : assemblées de quartier, institutions participatives, soutien à l’économie sociale et solidaire, consultations d’initiative populaire, féminisation de la politique, droits des étrangers, éducation populaire, municipalisation des services publics, de
l’énergie, écologie sociale, etc.

Extraits d’un article de Mathieu Léonard dans le mensuel CQFD de mars 2019 (cet article est l’introduction d’un dossier consacré au municipalisme et au communalisme).

Interpellations préventives

J’ai déjà dénoncé les dérives inacceptables qui se sont déroulées lors des manifestations des Gilets jaunes, notamment lors de l’acte IV, le 8 décembre, qui a occasionné près de 2000 interpellations, la plupart préventives. C’était déjà très choquant, mais cela restait à la seule appréciation du procureur de la République. Avec cet article, ce serait désormais entre les mains du préfet, donc du champ politique. Un grand recul pour la justice.

[…]

Un dispositif préventif est à mes yeux beaucoup plus attentatoire aux droits et aux libertés qu’un dispositif répressif. Car ce dernier est mis en œuvre dans le cadre du droit pénal, qui présente
des garanties. Il vient réprimer un comportement que le droit a préalablement posé comme interdit. C’est un héritage important de 1789.

Rappelons qu »il y a une dimension inédite dans les interpellations préventives de masse qui ont frappé le mouvement des Gilets jaunes. C’est du jamais-vu. Il y a bien eu des arrestations groupées lors du dernier 1er Mai ou des manifestations contre la loi Travail, mais elles étaient réalisées après coup, en fin de cortège. C’était déjà problématique. En utilisant l’article 78-2-2 du code de procédure pénale (issu d’une loi de 2001 conçue pour lutter contre le terrorisme) pour interpeller des manifestants, le procureur de Paris a franchi une étape. Confier ce pouvoir à l’exécutif en serait un autre.

La loi anti-casseurs, qui présente jusque dans son appellation une dimension floue – qu’est-ce qu’un casseur ? -, permettrait de généraliser des dispositifs préventifs.
Elle s’inspire directement des mesures exceptionnelles prévues par la loi sur l’état d’urgence. On sait qu’entre 2015 et 2017, le préfet de police de Paris a tenté d’interdire à des personnes de manifester, sur la base de ce qu’elles pourraient avoir l’intention de faire. Cela avait été invalidé par le Conseil constitutionnel.

Si la loi passe telle quelle, les articles 2 et 3 permettraient par exemple à ce préfet d’interdire de manifester sur la base du soupçon.
Il suffirait pour cela qu’un manifestant ait déjà été condamné dans le cadre de débordements en manifestation ou qu`il appartienne à un groupe susceptible de commettre des violences. C’est évidemment ce deuxième point qui pose le plus de problèmes. Il relève clairement d’une logique de police politique, puisqu’il impliquerait d’étudier en profondeur le relationnel des personnes. On peut penser que certains groupes politiques seraient particulièrement ciblés.

Il faut rappeler qu’il existe depuis 1995 un dispositif qui permet au juge de prononcer une peine complémentaire d’interdiction de manifester à l’encontre de personnes reconnues coupables
d’infractions au cours de manifestation : la loi Pasqua. À mes yeux, c’était déjà une dérive. Reste que ce dispositif était mis en œuvre par le juge, relevait du droit pénal. »

Extraits d’un entretien de Raphaël Kempf, dans le mensuel CQFD de février 2019, réalisé par Émilien Bernard.

Décroissance, post-croissance…

Il y a quarante-sept ans, le rapport Les Limites à la croissance, commandité par le Club de Rome et préparé par un collectif de scientifiques du MIT, a fait sensation en affirmant que le système planétaire risquait de s’effondrer sous la pression de la croissance démographique et industrielle.
Selon ce rapport, qui s’appuyait sur un modèle mathématique du monde, la seule échappatoire possible était que l’humanité décide de stabiliser sa population et sa production, tout en recourant de manière raisonnable à la technologie, afin de réduire au maximum la pollution et la pression sur les ressources générées par les activités humaines.
Le rapport ne précisait pas par quels moyens la société globale (pour autant qu’elle existe) pouvait mettre fin à la croissance. Il ne réfléchissait que très peu au type de société qu’il convenait de construire, et pas plus aux valeurs à promouvoir dans une telle perspective. Il s’agissait en réalité de porter un message simple à une audience très large, avec la caution d’un modèle scientifique : « si on continue comme ça, on va droit dans le mur ».

Au fil des années qui ont suivi sa publication, les hypothèses et les conclusions du rapport ont été décortiquées, discutées et critiquées par de très nombreuses institutions et personnalités, dont William Nordhaus, récompensé en 2018 par le prix de la Banque de Suède en économie et connu pour avoir « démontré », sur la base d’un modèle économique du climat, qu’il convenait de ne pas prendre de mesures trop rapides ou trop ambitieuses pour réduire les émissions, parce que cela n’aurait pas été optimal en termes économiques.

Le point commun de ces approches critiques : dénoncer le caractère « simpliste » du message du rapport et chercher des modalités de conciliation entre d’une part la poursuite du modèle de « développement » industriel, d’autre part la sauvegarde d’un environnement propice à une vie humaine de qualité à grande échelle.

Sur leur lit ont émergé des modèles tels que la « croissance organique » ou le développement durable. La construction de ces modèles était motivée par un attachement idéologique fort à la croissance, et s’appuyait souvent sur des hypothèses discutables, notamment concernant la possibilité de résoudre les problèmes environnementaux par la technologie.
Presque un demi-siècle plus tard, et en dépit de très nombreuses alertes, de la constitution de structures d’expertise internationale comme le GIEC, et de l’organisation de sommets globaux destinés à contenir le dérèglement climatique et l’érosion de la biodiversité, les voyants sont au rouge.
L’un après l’autre, les rapports sur l’état des écosystèmes revoient la gravité de la situation à la hausse, et la perspective d’un effondrement civilisationnel devient plus que plausible.

Il semble donc que ces modèles, bien loin d’avoir permis de réorienter la trajectoire de l’humanité, ont conduit à une fuite en avant, qui rend la situation plus grave encore. Il ne s’agit pas aujourd’hui de trouver un nouveau concept pour s’échapper une nouvelle fois de la réalité physique du monde, et de se bercer d’illusions sur la possibilité de trouver des technologies miraculeuses pour réparer nos dégâts, mais d’assumer enfin sérieusement les limites auxquelles nous sommes soumis.
Le concept de décroissance, s’il n’est pas propice à susciter le rêve, et ne doit pas à mon sens constituer le cœur d’une vision de société (je crois davantage à des valeurs telles que le lien social, l’égalité, ou le « bien-vivre »), a le mérite d’énoncer avec clarté l’indispensable changement de cap à opérer pour sauver la possibilité même d’un avenir.

Extrait d’un article d’Élodie Vieille Blanchard dans le journal La Décroissance de janvier 2019.

Notre démocratie est de pure forme

Notre démocratie est de pure forme, elle se réduit au fait que nous soyons convoqués rituellement tous les cinq ans pour élire nos « représentants ».
Entre deux élections, nous sommes peu voire pas du tout interrogés, il n’y a pas de débats publics massifs sur les questions importantes qui concernent la vie d’une société, il y a des consultations partielles (les élus rencontrent les populations), des sondages d’opinion et du lobbying.
La démocratie n’est pas en échec, elle reste à construire, et on ne voit pas comment nous pourrions sortir des crises dans lesquelles nous sommes plongés sans davantage d’implication populaire, sans l’invention de procédures démocratiques radicales.

Ce que la politique, confisquée par certains et le plus souvent au profit de certains, a fait, la politique peut le refaire, à condition qu*elle ne se réduise plus à une concentration du maximum de puissance entre les mains du minimum de gens. La politique doit être démocratique, doit être le bien de tous, à cette condition elle pourra exprimer non seulement l’avis majoritaire, mais correspondre à l’expérience que chacun a de la vie en société, donner lieu à des décisions soucieuses du bien commun, de l’état de notre monde tout autant que de l’avenir.

Encore faudrait-il que l`on demande a chacun son avis autrement que sous la seule forme de l’élection, d’ailleurs considérée dans l’Antiquité comme une forme de désignation aristocratique, au contraire du tirage au sort. Les gens sont capables de s’intéresser, d’écouter, de comprendre et de délibérer, comme les jurys populaires des cours d’assises le montrent chaque année. L’expérience des « conférences de citoyens » exprime en acte la « compétence des incompétences » postulée par Paul Ariès. Mais le niveau de citoyenneté actuelle est à la hauteur de ce que les puissants veulent, des peuples amorphes, votant comme ils le souhaitent, peu revendicatifs, mobilisés par des sujets secondaires comme le sport.

Pourtant, il existe une demande de démocratie, chez nos concitoyens, en particulier dans la jeunesse, qui ne se réduit pas à l’image désabusée du consommateur penché sur son téléphone portable. […]

[…] il y aura des échecs et des heurts, mais nous n’avons pas à souhaiter que la démocratie soit pareille à un long fleuve tranquille. Au-delà de la politique « consensuelle » du politiquement correct et de l’extrême centre (Alain Deneault, La médiocratie), il convient de faire « l’éloge du conflit » (Benasayag-del Rey), c’est-à-dire non de la violence, mais de la rencontre, du débat, du désaccord et pourquoi pas du compromis.

Nous sommes aujourdhui comme des enfants en politique, réagissant immédiatement aux moindres nouvelles médiatiques, même les plus dérisoires, et finalement profondément passifs et fatalistes devant les politiques libérales qui pourtant ne satisfont qu’une minorité aisée. Devenir adultes signifie que nous nous exposions, que nous revendiquions, que nous reprenions notre destin en mains, que nous fassions preuve de solidarité, que nous recréions du collectif, […]

Extraits d’un article de Florent Bussy dans la revue Les Zindigné(e)s de décembre 2018.

Marseille – La Plaine : matraques, grenades et morts

À quelques encablures de la Canebière, il y a un plateau au sommet duquel trône la plus grande place du centre-ville. La place Jean-Jaurès. Elle fait la jonction entre les 1er, 5éme et 6ème arrondissements. Ici, tout le monde l’appelle « la Plaine ».
Elle est reliée au cours Julien, second ventricule de ce quartier vivant, brassé, festif et alternatif. La Plaine, par extension, c’est le nom donné au quartier. Des rues escarpées en dévalent, charriant dans leur lit des ambiances différentes de l’une à l’autre. La Plaine, c’était aussi le plus grand marché de la ville, une institution attractive, tarifairement parlant. Ici, on se réapproprie l’espace urbain, on improvise, mais de façon organisée : assemblées populaires, banquets, animations, matchs de foot sur béton, fanfares, apéros et même concerts sauvages.

C’est sûrement ce qui met le plus en rogne les dirigeants de la ville. Le quartier est aux mains de ses riverains, dépourvu de grandes enseignes internationales, truffé de snacks, de rades, de bouibouis. Alors que, réquisitionné, il serait une véritable manne financière. Un pognon monstre à se faire…

Fin 2015, la mairie de Marseille a annoncé sa volonté de requalification de la Plaine dans le cadre de l’opération « Grand Centre-Ville » de Marseille.
Requalification, c’est évocateur, tu ne trouves pas ? Le chantier est confié à la Soleam. Son coût ? Entre 13 et 20 millions d’euros. Deux ans, peut-être trois, de travaux. Les pouvoirs publics ont laissé longtemps la situation se dégrader malgré les plaintes des habitants. La Plaine a besoin d’un coup de jeune, pas de perdre son âme.

On nous parle de montée en gamme. C’est une stratégie locale. Abandonner certaines zones de la ville puis, lorsque la situation devient préoccupante, un coup de Kärcher, un coup de ponceuse, une hausse des loyers, et par là-bas la sortie si t’as pas l’oseille. La gentrification par l’incurie.

Gérard Chenoz, adjoint au maire et président de la Soleam, dirige les travaux. […]

Une assemblée populaire se constitue, des initiatives citoyennes, agoras et journées festives d’informations ont lieu. La Plaine vit, bouillonne. Pendant trois ans, on tente de négocier une consultation. Rien à faire…

Le 11 octobre, dernier marché et début des travaux. En fin de matinée, des dizaines de camions de CRS s’installent tout autour de la place et dans les rues adjacentes pour encadrer le chantier. La Bac et de nombreuses voitures de police en renfort. Belle démonstration de force à l’égard des habitants, qui se mobilisent instantanément. Des manifestations spontanées tentent d’empêcher les travaux. Gazages, interpellations, répression commencent.
Naissance d’une Zad urbaine.
[…]

Le mur de la honte, tu ne l’as pas vu à la télé ? Le 29 octobre, lors d’une conférence de presse, tonton Gérard annonce une mesure à tomber cul par-dessus tête qui prend effet dans la foulée : l’édification d’un mur qui fera
le tour de la place, haut de 2,50 m. Le coût du mur? Dis un prix… Non, plus. Plus… Tu chauffes… 390 000 euros !
[…]
Le 1er décembre, l’une de ces manifestations est violemment dispersée, c’est la chasse à l’homme dans les rues de Noailles et de Belsunce. Une dame de 80 ans ferme ses volets par peur, dans l’air saturé de gaz. Elle habite au quatrième étage. Cest haut. Pourtant, elle reçoit une grenade lacrymogène à tir tendu en plein visage. Elle mourra à l’hôpital de la Timone. […]

Extraits d’un article paru dans Siné mensuel de janvier 2019.

Gentrification en marche à Marseille

Et si la catastrophe de Noailles permettait à la mairie de réaliser enfin la gentrification massive dont elle rêve ?

Bientôt 2 000 évacués à Marseille. Et le chiffre augmente tous les jours. Une psychose de l’effondrement gagne les locataires, les bailleurs, les syndics et, surtout, les services municipaux.
Certains ont senti le souffle du danger, et de la culpabilité, passer sur leur nuque. Si une nouvelle catastrophe survenait, et si par malheur il y avait encore des morts, le prix politique à payer serait très lourd. Sans doute
fulgurant.
Deux éditorialistes ont déjà réclamé la démission du maire Jean-Claude Gaudin sur Europe 1 et France-Inter.

Après l’évacuation de la rue d’Aubagne entre la rue Moustier et la rue Estelle, puis de plusieurs immeubles de la rue Jean-Roque, le vent mauvais des expulsions préventives, « à titre conservatoire », s’est étendu sur le centre-ville et au-delà. Christophe Suanez, chef du service de prévention et de gestion des risques, a estimé, lors de la visite du ministre du Logement du jeudi 29 novembre, qu’ « en quelques jours, on en est à [l’équivalent de] quatre ans de procédures ». Effort louable si on avait affaire à des gens bienveillants. Mais pour l’équipe Gaudin, il s’agit probablement à terme de « se débarrasser de la moitié dela population » du cœur de ville, qui mérite autre chose (mots de Claude Valette, adjoint au maire chargé de l’urbanisme dans le journal La Figaro en 2003).

Une certitude : ce zèle soudain dans l’application du principe de précaution est suspect. Surtout quand, sur les lieux du drame, le jeune ministre Julien Denormandie vient susurrer à Arlette Fructus, élue chargée du logement et
présidente de Marseille Habitat, qu’ « on va accompagner la mairie et la métropole pour accélérer tout ça, il faut aller beaucoup plus vite ». Accélérer tout ça…
Parle-t-il du relogement des sinistrés ou de l’éviction des pauvres du centre-ville ? On est en droit de se poser la question.

Lorsque l’adjointe au maire, casque de chantier sur la tête, insinue en mode alibi que « le problème, c’est qu’on est dans un périmètre « site classé » et on a des instructions des Architectes des bâtiments de France de plutôt travailler à la réhabiIitation qu’à la démolition », le ministre macronien la rassure tout de suite : « ça nous a valu beaucoup de critiques, mais on a modifié ça. […] On va laisser le dernier mot au maire. […] La loi a été votée et validée par le Conseil constitutionnel la semaine dernière. »
Ce à quoi l’intriguante Fructus répond, gourmande : « Avec décret d’applicatíon ? Alors là, c’est super ! » (voir la vidéo « Julien Denormandie en visite rue d’Aubagne » sur lamarseillaise.fr).
Quant au maire, on connaît le fond de sa pensée : « Nous avons pris d’un commun accord avec Monsieur le préfet des arrêtés de péril pour pouvoir dégager l’ensemble de ce secteur. » (sur bfm-tv le 09 novembre 2018)
Cet homme-là est un livre ouvert. Et il ne regrette rien.

Ceux qui réclamaient que l’État prenne la main en pensant affaiblir le vieux Gaudin en sont pour leurs frais.
Et devraient tirer les leçons du passé : la mise sous tutelle de la ville en 1938 (après la gestion calamiteuse de l’incendie des Nouvelles Galeries) avait facilité, cinq ans plus tard – et avec l’aide de la Kommandantur -, l’expulsion de milliers de Marseillais et le dynamitage du quartier historique de Saint-Jean. Plutôt que d’éloigner encore plus les centres de décision, c’est un contrôle des habitants sur toutes les opérations urbanistiques à
venir qu’il va falloir imposer.

Article du mensuel CQFD de décembre 2018.

Comment vivre

Jackie Berroyer dans Siné mensuel

On pourrait dire que comme d’habitude, l’essentiel n’était pas à l’ordre du jour. Car il y a des priorités. Entendez : il y a le comment survivre avant le comment vivre.
Fournier, pionnier de la lutte écolo, l’avait dessiné ironiquement dès 1972.
On voyait des manifestants qui réclamaient de l’argent. Mais ils défilaient environnés de fumées, disons jaunâtres. Au lieu de préconiser de s’attaquer au problème des fumées, ils voulaient une augmentation de leur pouvoir d’achat. ll est vrai qu’avec un certain pouvoir d’achat, on peut acheter des masques anti-fumées jaunâtres.

Sur cette question, tout comme dans le débat flics et banlieue, on tourne en rond sur les plateaux merdiatiques. C’est que l’essentiel n’est jamais à l’ordre du jour.
Activez décroissance et dé-croyance et vous auriez un adulte qui voudrait bien faire vivre son esprit. Pour la plupart des gens, ce serait une sacrée conversion. Mais, j’en ai bien peur, regardez, je suis tout pâle, une autre façon de vivre ne pourra naître que d’une immense catastrophe. Mentalités et pratiques post-catastrophe sont à naître.

Et encore, pour combien de temps, avant que l’avidité humaine ne reprenne le maillot jaune. ll faut rappeler ce paradoxe : plus il y a de choses à consommer, plus il y a d’uniformité. Et c’est parce que le divers décroît que le désert croît. C’est pas de moi, c’est de Segalen. Et c’est pas d’aujourd’hui.
C’est de tout temps industriel qu’une minorité lance des alertes. Félix Guattari parlait de notre système comme frein à la subjectivation. Et la subjectivation, c’est la création de diversité bonne, et non pas l’augmentation de produits à consommer et les moyens de se les approprier.

Le bonheur au rond-point, c’est le moment de fraternité. Mais aura-t-il bien noté, ce bon Jean Dugilet, qu’il était à ce moment plus heureux que dans sa vie habituelle, et ces heures riches en chaleur humaine lui ont-elles révélé que sortir de sa vie merdique n’est pas qu’une question d’argent mais aussi de facon de vivre ?
En vérité, je vous le dis, bien sûr, puisque je suis en train de me prendre pour celui qui l’a dit, qu’il n’est pas prêt. Enlevez le foot, la télé, la voiture, la pub, et là, c’est le pays entier qui serait en feu.
Je ne les prends pas de haut, je suis loin d’être vraiment différent, mais ce qu’on peut sentir venir, c’est qu’après Macron et consorts, les – malgré tout – derniers presque démocrates, la foule de votants mettra au pouvoir, « parce qu’il y en a marre », ceux qui feront tirer à balles réelles sur leurs électeurs, les gilets à venir.

Article de Jackie Berroyer dans Siné mensuel de janvier 2019.

La place de l’automobile

Et évidemment, il ne faut pas croire une seule seconde ce gouvernement quand il jure mordicus de vouloir sauver la planète avec sa petite taxe : s’il se piquait d’écologie et voulait vraiment contester la place de l’automobile, il mettrait fin au déploiement des infrastructures routières (comme ce chantier Vinci du Grand contournement ouest de Strasbourg, qui se heurte toujours à une opposition exemplaire) et arrêterait de soutenir massivement l’industrie automobile.

Au contraire, Emmanuel Macron, l’homme qui a fait exploser la circulation des cars, qui conforte la circulation routière et qui « aime la voiture », comme il l’a rappelé lors d’une interview à Europe 1 (6 novembre 2018), ne cesse d’aider les producteurs de charrettes à moteur.
Début octobre, il invite les grands patrons de l’automobile à manger a l`Élysée, juste avant le salon de l’auto, pour leur vanter l’attractivité du pays et les prier d’investir en France. En réponse au mouvement des gilets jaunes, il augmente encore les primes à la « conversion » des automobile. Toute la collectivité subventionne l’achat de véhicules neufs et la mise au rebut de véhicules en état de marche.

Comme le disait Nicolas Sarkozy lors de la crise économique de 2008 « L’État est prêt à tout faire pour sauver l’industrie automobile ». Déjà en 1971, un rapport qui évoquait les nuisances engendrées par la circulation croissante des automobiles (bruit, pollution et épaves) appelait malgré tout à « soutenir la vente des voitures neuves pour le bien de la collectivité et pour éviter une tendance à la récession de l’industrie ».

On en est toujours là : d’un côté le gouvernement fait croire qu’il veut lutter contre la pollution automobile, de l’autre il soutient cette industrie automobile « symbole et moteur de la croissance capitaliste ».
Et Emmanuel Macron finit par affirmer, pour rassurer les automobilistes en colère, qu’il est hors de question « de nous déplacer moins » (discours du 27 novembre 2018).

Le système automobile

[…]
C’est cette énergie abondante offerte par les combustibles fossiles qui a permis le développement exponentiel de la civilisation industrielle et la croissance fulgurante de notre « niveau de vie ».
« Il existe une corrélation étroite entre la consommation d’énergie sous toutes ses formes et le revenu national », reconnaissaient les bureaucrates du Plan dans les années 1950.

Sans les importations massives de pétrole, la modernisation accélérée du pays n’aurait pas eu lieu : l’éradication des sociétés rurales, l’entrée dans l’ère de la surconsommation, l’éclatement des villes, le zonage, la prolifération de la banlieue du cauchemar pavillonnaire, le tourisme de masse et les embouteillages sur la « route des vacances », les Week-ends passés à 200 km de chez soi, les chassés-croisés quotidiens de la main-d’œuvre…

La société a été bouleversée par la massification de l’automobile, qui a transformé notre rapport au temps, à l’espace et les liens humains.
Le territoire a été réorganise par et pour ce monstre dévorant. Les technocrates des Ponts et chaussées ont dû réaliser un « schéma général d`aménagement de la France » pour adapter le pays « à l’augmentation intensive de la circulation routière » et multiplier les voies. Ce qui a à nouveau engendré une augmentation de la circulation…

Les déplacements quotidiens entre le domicile et le travail se sont allongés du fait de la périurbanisation. Les ménages y ont consacré une part croissante de leur budget, allant jusqu’à débourser davantage pour les transports que pour l’alimentation. […]

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de décembre 2018.

Sciences économiques et sociales

Le nouveau bac aura lieu en 2021, soit un an avant l’Election présidentielle. Le gouvernement souhaite aller vite dans la réforme du lycée pour éviter toute réflexion, consultation, voire
opposition à une vision imposée d’en haut au mépris des acteurs de terrain.
Les projets de programmes de sciences économiques et sociales (SES) de seconde et de première montrent aussi la volonté d’imposer un point de vue idéologique.

Ils font la part belle à une vision bien particulière de la société, là où les enseignants défendaient un certain pluralisme. Erwan Le Nader, président de l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales, s’étonne : « Il y a un énorme déséquilibre entre la micro-économie et la macroéconomie. Donc l’intervention de l’État est minorée et on privilégie une étude du marché dans sa version néoclassique. On n’est pas gênés de l’aborder dans sa version néoclassique mais ce qui est gênant, c’est que les autres approches ne sont pas abordées. »

Il note aussi que « le marché n’est envisagé que du point de vue économique. On perd ce qui fait la richesse des SES, à savoir le croisement entre les sciences sociales ».
Cela revient à cloisonner les élèves dans une vision bien particulière du monde social. L’Association française d’économie politique (Afep), regroupant des économistes critiques, s’est inquiétée de l’abandon « d’une formation transdisciplinaire au profit d’une juxtaposition de modules mono-disciplinaires présentés comme parfaitement homogènes, exempts de débats et disposant de fondements universels ».

Il s’agit donc de reproduire les dogmes libéraux auxquels est attaché le gouvernement. Erwan Le Nader remarque que « dans les programmes de seconde et première disparaissent les notions de chômage et de catégories sociales et professionnelles ».
L’Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur (Ases), dans un communiqué, indique que « ces catégorisations du monde social, en constante évolution, font partie intégrante de la
réflexion sociologique depuis des décennies. »

Les programmes sont, en revanche, en adéquation avec les volontés de certains lobbys patronaux qui n’ont eu de cesse, depuis les années 90, par la voie de leurs différentes instances, d’attaquer les sciences économiques et sociales, accusées de dénigrer l’économie de marché. La composition du groupe d’experts en charge de présenter les projets de programmes semblait être un signe envoyé à ces groupes de pression.
À sa tête, se trouvent l’économiste Philippe Aghion, professeur au Collège de France et soutien de Macron, mais surtout deux membres de l’Académie des sciences morales et politiques. Cette dernière s’est illustrée par la production de rapports alarmistes recommandant d’orienter les programmes du secondaire sur le marché et l’étude de l’entreprise.
Dans ce comité de quinze experts où ne siègent que quatre enseignants du secondaire, il semble bien que certaines voix portent plus que d’autres.

Rien d’étonnant, relève Erwan Le Nader : « Dans sa lettre au Conseil supérieur des programmes, Blanquer insiste sur la nécessité de privilégier la micro-économie et les maths… »

Début d’un article de Martial Cavatz dans Siné mensuel de décembre 2018.