Narcissisme

La décroissance : Votre nouvel essai s’intitule Les Narcisse. En citant un auteur bien connu des objecteurs de croissance, Christopher Lasch, auteur de La culture du narcissisme, vous observez que la montée du narcissisme pathologique est aussi un reflet de notre société. Notre société de consommation nous conduit-elle à l’oubli de l’Autre ?

Marie-France Hirigoyen : L’ouvrage de Christopher Lasch est toujours d’actualité. Il a été écrit par rapport à la culture américaine et, à l’époque, beaucoup d’Européens disaient que cela ne concernait que les Américains, qui seraient restes de « grands enfants », mais, avec la mondialisation, ce phénomène s’est développé un peu partout dans le monde.
Nous sommes dans un monde de performance et de consommation, ce qui a centré les individus sur eux-mêmes et renforcé les traits narcissiques en chacun de nous.
Mais plus que ça, cette société moderne sélectionne les plus narcissiques d’entre nous pour les plus hauts postes. Et comme nos enfants vivent de toute façon dans un monde narcissique, on est dans une spirale qui amène de plus en plus de narcissisme.

La société moderne, à travers la téléréalité, les réseaux sociaux, etc., glorifie l’individualisme. Dans le monde moderne, pour exister, il faut se mettre en avant, être le meilleur et dans le toujours plus : plus de performance et plus de consommation, ceci étant le propos même de la société capitaliste, à savoir : produire toujours plus de richesse pour qu’il y ait toujours plus de croissance. Cela, pousse a l’extrême, amène les personnes au syndrome d’épuisement professionnel. Plus une personne accepte les règles du jeu de son entreprise et s’investit à fond, plus elle est performante et réussit, plus on lui demande et plus elle fait. Un tel processus ne s’arrête que quand les personnes craquent complètement dans un épuisement professionnel.

[…]

Le sujet de mon livre est d’alerter sur les dangers du toujours plus : plus de personnes qui se mettent en avant, de croissance, de performance et indirectement toujours plus de souffrance et
aussi d’exclusion, car les personnes qui ne se sentent pas à la hauteur, qui ont l’impression qu’elles ne vont pas y arriver, sont par conséquent en difficulté dans ce monde de performance.
Dans le monde du travail, on vous dit : « Venez exprimer vos différences, vous êtes autonome, vous êtes libre », sauf qu’on vous donne des objectifs, on vous dit débrouillez-vous et on vous contrôle. Vous pouvez faire tout ce que vous voulez à condition d’être dans la performance et d’obtenir de bons résultats.

Mais il y a aussi toujours plus de contrôle. Notre société réclame de plus en plus de « liberté » mais impose aussi plus de conformisme : les enfants se conforment à un modèle standard pour ne pas être exclus par leurs camarades. Hier j’ai vu une jeune fille qui disait que dans sa famille on interdisait de regarder la télé, d’avoir des vêtements de marque ou de jouer en ligne, et, du coup, elle se sentait différente et rejetée.

Extraits d’un entretien avec Marie-France Hirigoyen dans le journal La Décroissance de juillet-août 2019.

On n’y peut rien !

Quelle belle, édifiante et parfaite incarnation du monde capitaliste que ce Didier Lombard, polytechnicien, ingénieur des télécommunications et docteur en économie, ex-PDG de l’ex-France Télécom, qui en 2009 s’était chargé de supprimer 22 000 postes de son entreprise fraîchement privatisée, en se flattant de les faire passer « par la porte ou par la fenêtre » !
À la suite de quoi, un certain nombre d’employés, harcelés par un encadrement entièrement dévoué à l’entreprise, s’étaient suicidés : 19 morts, 12 tentatives et 8 dépressions, ce qui avait amené le facétieux PDG à qualifier, un peu étourdiment, cette vague de suicides de « mode » !
Il s’était ensuite retiré des affaires avec une de ces retraites-chapeaux dont le montant extraordinaire avait ému jusque dans les sphères dirigeantes. En récompense de ses hauts faits, il avait été élevé à la dignité de Commandeur de la Légion d’Honneur, par le gouvernement Raffarin III et son ministre des Finances, un certain Thierry Breton, le même qui avait organisé la privatisation des autoroutes et qui s’y connaissait en gestionnaires de choc.

Cette affaire est exemplaire de ce qu’est aujourd’hui le libéralisme capitaliste, ce mode d’organisation de la société qui subordonne toutes les valeurs au profit économique et concentre tous les pouvoirs, y compris celui de l’État, entre les mains de cliques technocratiques, insatiables autant qu’impitoyables, au service des intérêts privés dominants.

Devant le tribunal où l’a traîné, dix ans après les faits, la plainte de familles de victimes qui ne se sont jamais résignées à tenir pour un banal accident du travail le plongeon désespéré d’un de leurs proches par la fenêtre d’un bureau, l’ex-PDG n’a pas exprimé plus de regrets ni d’excuses que ne faisaient les vieilles badernes en culottes de peau qui envoyaient froidement au sacrifice les fantassins sur le plateau de Craonne, en 1916.

Ces hauts gradés-là, qui aujourd’hui peuvent aussi bien être des femmes, ne sont pas des mauviettes. Ce sont des chefs, des vrais. Des chefs de grande entreprise, donc de guerre économique. Qu’on n’attende pas d’eux un lâche apitoiement sur les pertes terribles causées par les batailles qu’ils commandent. Ils ont une mission sacrée à accomplir : écraser l’ennemi, torpiller la concurrence, contourner la fiscalité, remporter la victoire et conquérir le marché.

Ils ont été formés et sélectionnés pour cela, les uns par Saint-Cyr et West Point, les autres par Polytechnique et HEC, Harvard et la London School of Economics, etc.
Chacun de ces grands condottieres sait qu’on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs. De doctes spécialistes leur ont enseigné qu’un certain pourcentage de pertes est stratégiquement
inévitable et moralement admissible et qu’un bon dirigeant ne doit pas s’en émouvoir outre mesure.

Autrefois, dans les tranchées de la Marne, des généraux à la Nivelle faisaient fusiller leurs propres soldats, « pour l’exemple ». Aujourd’hui on incite les salariés à s’éliminer eux-mêmes.
Remarquable progrès dans les méthodes de gestion des ressources humaines ! Bravo les DRH !
Didier Lombard, qui avait fort bien retenu ses leçons, n’a cessé de dire pour sa défense : « je n’y pouvais rien ! »
On a déjà entendu un son de cloche semblable du côté de chez Papon et de la SNCF (encore un Commandeur et de prestigieux polytechniciens !) à qui on reprochait d’avoir contribué à planifier des convois de déportés juifs.

Pourquoi auraient-ils dû avoir des regrets ? De quoi diable devaient-ils s’excuser ? Chacun n’a fait qu’accomplir « normalement », scrupuleusement, le travail pour lequel il était payé, parfois même décoré, qu’on se le dise, scrogneugneu.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de juin 2019.

Transition numérique

Vous avez raison de vouloir faire le bilan d`une décennie de mensonges. La « transition numérique » s’annonçait comme la solution vers la sobriété énergétique pour les uns, comme le nouveau moteur de la croissance pour les autres – certains, étrangement, pensant pouvoir combiner les deux.
La réalité est cinglante : au fil des ans, l’industrie numérique s’est chargée en intensité énergétique, occasionnant chaque année plus de consommation d’énergie que l’année précédente ; et tandis que les dépenses numériques ont grossi au fil des ans, jusqu’à + 5 % par an en 2018, la croissance des pays riches a stagné autour de 2 % par an sur la période 2013-2018. On a donc assisté à deux découplages : celui de la numérisation et de la croissance, et celui de la numérisation et de la descente énergétique.

En d’autres termes, la « transition numérique » vit sa vie sans profiter à la société, ni à l’économie dans une perspective libérale, ni à la baisse des consommations d’énergie dans une perspective écologiste.

Dans ces conditions, ces chiffres étant connus, publics, comment se fait-il que l’on prête encore des effets systémiques positifs à la transition numérique ? Il n’y a pas plus matérielle que
cette économie. Le cuivre, le cobalt, le tantale, les terres rares, toutes ces matières indispensables à la construction des réseaux et des terminaux, sont des minerais non renouvelables (qui ont mis des millions d`années à se former dans le sol), extraits à coups d”explosifs, de produits chimiques, de sueur humaine et de bas salaires, loin du clinquant final des objets connectés.

L’énergie nécessaire pour la fabrication et l’utilisation des équipements progresse de 9 % par an, du fait de l’explosion de la vidéo et des ventes de terminaux (renouvelés tous les 18 mois pour les téléphones portables).
Aucune mesure ni même réflexion politique autour d’un freinage n’est entreprise, au contraire, les pouvoirs publics se plient à la demande d’accelération formulée par les lobbies.

Début de l’intervention de Karine Mauvilly dans le journal La Décroissance de juin 2019.

Répression

Le préfet de police de Paris a réquisitionné une dizaine de clébards dressés pour l’attaque, ordonnant de les démuseler.
Quand on a lu cette phrase dans le Canard enchainé du 24 avril, notre sang de Chien rouge n’a fait qu’un tour. D’abord parce qu’on déplore qu’on utilise nos congénères canins pour de viles tâches policières. Ensuite parce que l’irruption de cabots à képi dans le paysage confirme que le fond de l’air est à la répression décomplexée.

Semaine après semaine, l’attirail mobilisé ne cesse d’enfler, du retour des Voltigeurs motorisés aux marqueurs chimiques dans le liquide des canons à eau, avatars d’une surenchère dont on suit les épisodes en flippant grave. Quand le pouvoir embauche un ultra-réac à mentalité « para » pour mater les manifestations parisiennes, faut pas s’étonner que les digues sautent. Aujourd’hui, les molosses enragés. Demain, quoi : des robots tueurs ? Des drones à Famas ?

Quoi qu’il en soit, les témoignages s’empilent,dressant tous le même constat : ce samedi 20 avril, à Paris, pour l’acte XXIII, la police était plus que jamais là pour faire mal. Pour blesser. Pour marquer les chairs de ceux qui s’entêtent à ne pas courber l’échine devant l’alliance matraque-goupillon-tête de con. Et comme ce pouvoir ne recule devant rien, bim !, il s’est payé une nouvelle dégringolade vers Orwell-land en embastillant des journalistes. À l’instar des street-medias, cela fait belle lurette que ces derniers sont cibles de tirs de LBD et de grenades. Mais
les arrestations d’Alexis Kraland et de Gaspard Glanz pour des motifs aberrants’ (tout comme la convocation par la DGSI de journalistes ayant publié un document confidentiel prouvant les mensonges
gouvernementaux au sujet des armes françaises utilisées au Yémen), montrent clairement que la liberté de la presse est en danger.
Idem pour la liberté d’expression : combien de Gilets jaunes poursuivis pour un commentaire anodin sur Facebook ? Après celle de manifester, ça commence à faire pléthore.
Il est où le bouton stop ?

Les chiens de guerre sont de sortie, donc, et avec eux une dérive policière liberticide qui ne se cache même plus – la justice étant là pour assurer l’impunité aux condés. Le message est clair : vous ne voulez pas communier devant un discours télévisé lacrymalo-débile et persistez à refuser notre projet politique mortifère ? Primo, vous allez déguster. Secundo, personne ne s’en offusquera, puisqu’il y a des choses tellement plus importantes, genre une charpente religieuse en flamme ou ce besoin irrépressible qu’aurait le peuple français de vouloir travailler plus et se faire sucrer des jours fériés. Face à ce pouvoir pyromane, on n’espère qu’une chose : que le joli mois de mai confirme son caractère agité et enfile le jaune de chauffe. Parce que sinon, bordel :
animal, on est mal.

Éditorial du mensuel CQFD de mai 2019.

Les gilets jaunes et les médias

Vermine, racaille… Le traitement médiatique de la révolte des gilets jaunes est symptomatique de ce qu’Halimi appelait le journalisme de révérence : faible avec les puissants, dur avec les faibles.

Pour les violences policières, tout le monde est au courant. Même ceux qui hésitent à soutenir les gilets jaunes trouvent infâmes les yeux crevés, les vies abîmées. Mais il n’y a pas qu’avec les LBD qu’on fait un carton sur les protestataires.
Avec les mots aussi, et des formules comme les « bas instincts » (Vincent Trémolet de Villers) ou les « pulsions malsaines » (Hervé Gattégno) imputés à la foule par des éditorialistes en vue et leurs
invités. Racontés par ces messieurs en embuscade devant leur télé, les gilets jaunes deviennent des « minus rongés par le ressentiment comme par des puces » (Franz-Olivier Giesbert) ou de la « racaille cagoulée » (Pascal Bruckner).

Le mépris pour ces moins-que-rien qui ont le mauvais goût de demander sur Facebook un monde plus juste en faisant des fautes d’accord, s’est déversé dès le début. D’entrée de jeu, un procès en populisme. Et pan ! Depuis, des épiphénomènes sont présentés comme le cœur du mouvement. Homophobe, raciste, antisémite, complice quand il n’est rien de tout ça, le gilet jaune est un « nouveau beauf » (Jacques Julliard) ou un « poujadiste » (Jean Quatremer). Le « Suicidez-vous » entendu à l’acte XXIII est, à la louche, le fait de « lamentables racailles »
(Bruno Jeudy) et de « vermines » (Renaud Dély). Et tant pis pour les gilets jaunes qui, ce même samedi, disaient aux flics : « Ne vous suicidez pas, venez avec nous » et patientaient avec eux en discutant jusqu’à ce que l’ordre tombe enfin de laisser le peuple quitter la place de la République où il était « nassé » depuis plus de deux heures.

Sur cette déferlante d’injures, Alain Brossat, ancien professeur de philosophie à la faculté de Nanterre vient à point nommé poser deux mots parfaits : violences médiatiques.
C’est le concept qui manquait. « La violence médiatique est dans l’ordre des discours sur l’événement en cours, l’équivalent du monopole de la maîtrise des airs que s’assure une puissance impériale lorsqu’elle affronte un ennemi rivé au sol, écrit-il […] Elle s’éprouve comme un tort infligé à ceux qui n’ont qu’un accès infinitésimal à la parole publique ».

On la voit d’ailleurs s’exercer sur les ouvriers, chaque fois qu’ils font grève pour dire non à la fermeture d’une usine ou à la privatisation d’un service public.
On se souvient que l’an dernier les cheminots étaient, pour les mêmes, d’insupportables « privilégiés ».
Invités à la télévision pour y être sans cesse interrompus, des syndicalistes repartaient perdants, vaguement ridicules. À l’évidence, un journalisme de classe se renforce mais il indigne
de plus en plus, et jusque dans la paisible Académie française où Danièle Sallenave sort des rangs avec un court essai intitulé Jojo le gilet jaune, référence à la petite phrase présidentielle de cet hiver.

En arrière-petite-fille d’un cheminot et d’une ouvrière à la peine sur un lavoir municipal des bords de Loire, la dame en gilet vert n’a pas l’esprit à s’engourdir sous les ors de la République. « J’ai éprouvé dès les premières manifestations un élan de sympathie, régulièrement renouvelé par le contraste réjouissant, à la télévision, entre leur assurance un peu maladroite et l’hostilité mal dissimulée des journalistes et de leurs invités », écrit-elle. À l’heure où le mépris coule à flots, l’académicienne, avec Alain Brossat, tient désormais ouvert le registre des violences
médiatiques.

Article de Lara Smith dans Siné mensuel de mai 2019.

L’indifférence du grand nombre

[…] Ce qu’elle pointe en effet, à travers la dénonciation du silence de l’Église sur la pédophilie, c’est un phénomène tellement généralisé et constant, qu’on finit par oublier qu’il est sociologiquement fondamental et qu’il constitue un de ces facteurs structurels sans lesquels […]

Ce mutisme est à la fois un effet et une condition nécessaire du rapport général de domination. Un ordre bien établi est un ordre auquel chacun se soumet d’avance.

Une illustration permanente de ce phénomène nous est fournie par le déroulement de la vie publique. La France est en principe une nation démocratique dont la Constitution, solennellement réaffirmée depuis 1791, stipule que tous les citoyens, sans distinction d’aucune sorte, sont égaux devant la Loi. Apparemment cet admirable principe fait l’unanimité, ou presque. Mais tout le monde apprend très vite qu’il n’y a pratiquement pas de domaine où il ne soit oublié, contourné, bafoué […]

De ces inégalités, les plus graves peuvent d’autant plus sûrement être qualifiées de crimes qu’elles entraînent la mort d’êtres humains par désespoir ou par dénuement, par misère économique et/ou psychologique et morale. Chaque déni de justice vient ranimer l’émotion et la réprobation générales. Mais une tragédie chasse l’autre et la barbarie suit son cours ordinaire. […]

Tout se passe comme si les citoyens, dans leur très grande majorité, là où ils ont voix au chapitre, s’étaient foncièrement et définitivement accommodés des injustices du système. Comme s’ils devaient seulement veiller à ce que leur indignation ne dépasse pas les bornes du tact et de la mesure. Comme si les inégalités, parce qu’elles seraient inscrites dans la logique profonde des choses, ne pouvaient être supprimées vraiment, et qu’on ne pouvait espérer les corriger qu’à la marge, par des réformettes qui, moyennant une bonne communication, passeront pour des mesures de justice sociale. […]

Oui, ce qui a fait le succès du capitalisme, c’est qu’il a su culturaliser et valoriser toute la libido de l’homoncule en donnant libre cours à toutes ses pulsions, même les pires, telles que le besoin de dominer, la soif de posséder, la prédation, etc., quitte à réduire autrui à un simple instrument de ses désirs, un pur objet de jouissance.

Le capitalisme a été, et reste à cet égard, un grand jeu de massacre, une fabrique d’assassins et de victimes. Mais de même que pour la pédophilie, ce qui devrait frapper l’observateur honnête, comme cela a frappé l’évêque, c’est la placide indifférence dont les institutions et la masse des fidèles électeurs font preuve à l’égard des coupables, envers les violeurs d’enfants chez les uns, envers les voleurs de pauvres chez les autres. Dans tous les cas, le « peu d’attention accordé aux victimes dans l’Église » n’a d’égal que le manque d’intérêt pour les victimes des inégalités sociales dans la République.

Alors qu’il est si facile de se faire décerner un brevet d’humanisme en prenant la défense de n’importe quelle minorité, comme font les stars en mal de pub, on ne s’émeut guère du sort réservé depuis toujours à l’immense majorité des travailleurs exploités et spoliés, esclaves antiques, serfs de la féodalité, prolos de l’industrie, petits salariés jetables d’aujourd’hui. […]
On sait mesurer cette terrible violence-là, mais elle ne semble vraiment chagriner que quelques malheureux sociologues. Populistes, bien évidemment.

Il semble admis une fois pour toutes et par beaucoup de gens, que les masses sont faites pour être passées à la moulinette et que les oligarchies sont là pour tourner la manivelle. Et si d’aventure une bonne âme pas encore anesthésiée refuse la banalisation du mal, elle mobilise aussitôt contre elle toutes les défenses du système. Celui-ci organise l’omerta sur les crimes perpétrés, étouffe les plaintes des victimes, discrédite les accusateurs et installe un climat de peur (depuis la « montée de l’anarchie », la « violence extrémiste », la « menace terroriste », jusqu’à la « volatilité des marchés » et autres épouvantails médiatiques).

Extraits d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance d’avril 2019.

La solidarité, l’assurance et la charité

[…] la solidarité se distingue aussi bien de l’assurance que de la charité.
À la différence de l’assurance privée, […] un régime de solidarité repose sur l’appartenance à une communauté, qu’elle soit nationale, professionnelle ou familiale. Les membres de cette communauté qui sont à un moment donné les plus fortunés, ou les moins exposés au risque, contribuent davantage que les moins fortunés ou les plus exposés, mais tous ont les mêmes droits.
À la différence de la charité (ou de son avatar contemporain, le care), la solidarité ne divise donc pas le monde entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent : tous doivent contribuer au régime selon leurs capacités, et tous ont le droit d’en bénéficier selon leurs besoins.
Expression de l’égale dignité des êtres humains, l’organisation de la solidarité est un frein à l’extension de la logique marchande à toutes les activités humaines.
C’est pourquoi elle est depuis plus de trente ans la cible privilégiée des politiques néolibérales.

[…] dès 1994, la banque mondiale avait clairement fixé aux systèmes de retraite un nouveau cap : convertir les cotisations en valeurs mobilières abondant les marchés financiers.
En Europe, où l’attachement des populations à la sécurité sociale est fort, la réalisation de ce programme a suivi une voie indirecte.
Plutôt que de s’en prendre directement à ces régimes, on a sapéleurs bases financières, en rompant le lien entre le devoir d’y contribuer et le droit d’en bénéficier.
Et l’on a pratiqué ce que le conseiller d’État Didier Tabuteau appelle « une politique du salami », qui consiste à « découper en fines tranches l’assurance maladie obligatoire, pour permettre son absorption, progressive et tolérée, par les organismes de protection complémentaire ».

Cette rupture est particulièrement nette au niveau de l’Union européenne. […] depuis près de vingt ans, la Cour de justice envisage les législations sociales et fiscales des États membres comme des « produits » en concurrence sur un marché européen des normes.
Elle autorise les grandes entreprises à choisir la plus économique et à se soustraire aux devoirs inhérents au principe de solidarité nationale. Les directives européennes, à l’exemple de celle régissant le détachement des travailleurs, vont dans ce sens.
Dans le même temps, la Cour de justice invoque la libre circulation pour étendre le cercle des bénéficiaires de la solidarité nationale à des personnes qui ne participent pas à son financement.
[…] en encourageant la fuite des cotisants et en imposant la prise en charge des non-cotisants, le droit européen brise le lien entre droits et devoirs de solidarité ; il prépare un monde où ne subsisteront plus que l’assurance et l’assistance, le marché et la charité.

Extraits d’un article d’Alain Supiot dans Le Monde diplomatique – Manière de voir d’octobre-novembre 2018.

Colère

– Vous êtes très attaché à la colère.

– La colère est un don. L’abbé Pierre disait même qu’elle a été son don le plus précieux. La colère qui est pourtant l’un des sept péchés capitaux ! J’avais adoré ça. La colère est une force extraordinaire. Après, il faut l’architecturer, être capable d’en faire un carburant durable, pas juste un moteur à explosion.
J’appelle ça la « rage du sage ». Si tu n’as pas de colère, que veux-tu faire d’important ? Tu ne peux pas changer le monde sans ce feu-là.

– Les gilets jaunes incarnent-ils la colère d’aujourd’hui ?

– Oui, et sous une forme extrêmement légitime. Déjà, il faudrait les remercier d’avoir explosé la forme manif Nation-Bastille, traîne-savate ! Ils sont très rares, ces petits actes inventifs… Il y a eu Act’Up, un peu Greenpeace… Mais nous, la gauche radicale, nous restons trop peu créatifs sur les formes de lutte. Je regrette que les gilets jaunes ne s’en prennent pour l’instant qu’au gouvernement et pas aux vampires du profit… Les Bernard Arnault, François Pinault, Xavier Niel…
Tu ne peux pas atteindre un minimum de justice sociale si ces moguls-là, qui siphonnent la valeur en toute impunité, d’une façon obscène, ne se sentent jamais menacés !
La violence, ils l’exercent de façon systémique et permanente sur nous. Il faut les placer dans une situation critique où il se diront : « Maintenant, si on ne change pas, nous allons subir la
violence-retour qu’on a générée. »
Les gilets jaunes ne deviennent pas agressifs par hasard ! Ils ont subi des vagues continues de violence quotidienne – économique, symbolique, physique -, qui se compacte en une colère sédimentée qui n’avait jamais pu ou osé sortir. Cette violence-là est archisaine ! Quand elle est ravalée, elle débouche sur la dépression, le suicide, l’agression des proches.
Il va y avoir ce procès contre Orange où, enfin, pour la première fois, va être jugée une approche managériale fondée sur le harcèlement, qui a provoqué une vague de suicides sans précédent. Existe-t-il pire violence ? Après, quand tu casses une vitrine, quand tu démontes le Fouquet’s, ça reste une violence sur les biens. Elle fait mal à qui ? Aux assureurs ? Personne n’a égorgé de
flics. Eux, par contre, ont mutilé une trentaine de personnes déjà. Il faut être factuel ici.

Extrait d’un entretien entre la rédaction de Siné mensuel et Alain Damasio dans Siné mensuel d’avril 2019.

Le municipalisme

Force est de constater que les mouvements sociaux actuels, urbains comme « périphériques », semblent exprimer un même rejet des modes de « gouvernance » libéraux-autoritaires qui limitent la politique à une représentativité sans contrôle du « citoyen », « ne lui laissant que le loisir d’élire des candidats de plus en plus identiques et, éventuellement, de participer à des consultations très médiatisées dont les résultats ne seront jamais pris en compte » (citation de Janet Biehl).

Un an avant la colère des Gilets jaunes, en novembre 2017, une étude publiée dans Le Monde indiquait que plus de 40 % de Français étaient « enclins à essayer un système politique alternatif à la démocratie [représentative] ». Parmi eux, si 20 % penchaient pour des systèmes autoritaires, pour 40 % d’autres, l’alternative était dans « un système participatif horizontal, proche du conseillisme qui avait hanté le mouvement révolutionnaire au début du XXé siècle ».

Mais c’est un autre concept atypique, et par ailleurs connexe, qui commence à s’immiscer dans un champ politique complètement verrouillé : celui du municipalisme libertaire. Théorisé par Murray
Bookchin, penseur de l’écologie sociale, le municipalisme ne reporte pas l’action politique au Grand Soir mais veut « restaurer les pratiques et les qualités de la citoyenneté afin que les femmes et les hommes prennent collectivement la responsabilité de la conduite de leurs propres [territoires], suivant une éthique du partage et de la coopération, plutôt que de s’en remettre à des élites » (Janet Biehl toujours).

Le principe emprunte d’ailleurs à de multiples exemples historiques : la cité antique, les communes médiévales qui s’affranchissaient de la féodalité et de la monarchie, les town meetings (assemblées communales) de la Nouvelle-Angleterre au moment de la guerre d’indépendance américaine, les sections parisiennes de la Révolution française ou encore la Commune de 1871, etc.

[…]

Aujourd’hui, les expériences municipalistes qui commencent à prendre forme aux quatre coins du globe se veulent des alternatives au rouleau compresseur de la mondialisation : dans les « mairies rebelles » d’Espagne, où des plateformes citoyennes ont remporté plusieurs élections municipales en 2015, comme dans les zones d’autonomie zapatistes du Chiapas ou au Rojava avec la tentative d’instaurer un confédéralisme démocratique.

Ces pratiques, expériences et réflexions partagent une même volonté d’exp1orer les multiples pistes de la démocratie directe : assemblées de quartier, institutions participatives, soutien à l’économie sociale et solidaire, consultations d’initiative populaire, féminisation de la politique, droits des étrangers, éducation populaire, municipalisation des services publics, de
l’énergie, écologie sociale, etc.

Extraits d’un article de Mathieu Léonard dans le mensuel CQFD de mars 2019 (cet article est l’introduction d’un dossier consacré au municipalisme et au communalisme).