Jadot et l’écologie

La candidature Jadot a bien été celle de la réhabilitation du monde de l’entreprise, c’est-à-dire de la grande entreprise, c’est-à-dire du capitalisme et partant du productivisme, comme acteur principal de la transition écologique, non plus seulement aux côtés, mais au-dessus, des autres acteurs…
C’est pourquoi Jadot a fait attention durant toute sa campagne à citer toujours l’entreprise au rang des forces écologistes…
Le risque est, bien sûr, d’entretenir une double illusion, celle selon laquelle l’écologie serait soluble dans le capitalisme, et, celle selon laquelle les solutions serait largement du côté des nouvelles technologies, y compris financières…
Ce nouveau positionnement des écologistes est responsable d’une dépolitisation des enjeux, c’est-à-dire d’un renoncement à mener, à la fois, la lutte des classes et la bataille des idées, on ne sauvera pas la planète avec les entreprises du CAC 40 mais contre elles et contre les « solutions » qu’elles représentent. Pour le dire simplement, il n’existe pas de bon anthropocène, ni de bons « Grands projets industriels »…

Cette réhabilitation de l’économie de marché et de la libre-entreprise s’est accompagnée en effet d’autres mutations idéologiques : Jadot se dit, désormais, favorable à l’innovation (sous entendre technoscientifique), alors que l’écologie oppose traditionnellement créativité sociale et innovation. Ces glissements successifs ne s’expliquent pas seulement par les besoins de l’électoralisme, de s’attacher les classes moyennes. Les raisons en sont d’abord théoriques donc plus profondes.

Nous ne pourrons résister à cette dérive de la pensée écolo qu’en réveillant les gauches, en renouvelant leur langage, ce qui ne passe pas par le fait de mettre son drapeau dans sa poche, de cacher d’où nous venons et où nous allons, mais en redéfinissant un projet émancipateur à la hauteur des urgences. C’est pourquoi j’ai personnellement signé l’appel pour un Big Bang à gauche, car je sens comment la division actuelle, combien l’absence de grand projet fondé notamment sur la gratuité, risque de conduire à une nouvelle défaite en 2020. J’ai envie de dire que les prochaines élections municipales doivent être les élections du siècle en matière d’écologie. Il n’est pas trop tard même s’il est minuit moins quelques minutes.

Fin d’un article de Paul Ariès dans la revue Les Zindigné(e)s d’avril-juin 2019.

Désillusion et complotisme

Venons-en à ce qui fait encore sens, autorité, dans notre société. Nous reprenons ici ce que disait Gérard Mendel dans Pour décoloniser l’enfant : « L’Autorité n’est pas une valeur. Elle n’est qu’un consensus social ». Lorsque ce consensus éclate, comme ce qui est l’évidence désormais, alors, il n’y a plus que de la désillusion. Mais quelle valeur, alors ? « Est Valeur à notre sens seulement ce que la progression du déconditionnement à l’Autorité a permis d’asseoir collectivement ».

Comme le dit Mendel, il pourrait émerger une autorité qui fasse sens, à la condition expresse qu’elle soit « assise collectivement » par des individus ou des collectifs « déconditionnés à l’Autorité »,
donc autonomes et non hétéronomes. C’est cette expérience-là que l’on peut tenter dans des groupes de formation ou dans les écoles, à la condition bien entendu de le vouloir et de s’en donner les moyens – qui sont très simples et ne demandent rien d’autre qu’une volonté d’abolir le rapport de pouvoir.

Donc, il est encore possible d’agir en politique de manière autonome et contre un État totalitaire-libéral. Mais ce n’est pas cette option qui est majoritairement choisie par les individus. Ceux qui attendaient encore quelque chose de l’État, comme une instruction de qualité, un diplôme valable, un emploi à durée indéterminée, ou encore une place dans la hiérarchie sociale, tombent dans la désillusion.

Rien de ce conte de fées républicain n’est vrai. L’idée d’un complot omniprésent et destructeur surgit comme une évidence. Le complotisme s’installe dans les têtes, et il n’est pas facile de l’en extirper. Car l’autre résultat de la désillusion généralisée, outre la montée en puissance du complotisme, est d’aboutir sans coup férir au renoncement en politique.

Le complotisme est un renoncement d’envergure, car il est « pensé », et pas de n’importe quelle manière : le complotisme est la vision pseudo-politique qui annule toute pensée rebelle et tout espoir d’émancipation. Le complotisme est une politique du vide en actes ; elle est juste la pièce encore manquante dans l’engrenage de la dépolitisation de masse mis en mouvement depuis un demi-siècle, en réponse peut-être à la montée des contestations en 1968, en Europe, en Amérique et jusqu’en Asie (même si parfois la contestation revêtait un aspect des plus réactionnaires et totalitaires, comme en Chine).

C’est sans doute un mouvement de l’Histoire que de refouler la politique dans des sphères obscures, et de mettre sur le devant de la scène, soit la religion, soit le complotisme, soit toute idée qui tient les masses le plus loin possible du lieu de leur émancipation. Lutter contre le complotisme aujourd’hui n’a de sens que si nous combattons aussi la désillusion généralisée, dont il n’est qu’un avatar – au sens propre : il en « descend », et il en est le fruit empoisonné.

Fin d’un article de Philippe Godard, auteur de Croire ou pas aux complots, dans la revue Les Zindigné(e)s d’avril-juin 2019.

Privatisation du groupe ADP

« un pur et simple cadeau au privé »

Le projet de privatisation du groupe ADP (ex-aéroports de Paris) a fédéré l’opposition, excepté le Rassemblement national (RN), contre le gouvernement.
Présenté avec la loi Pacte, le projet prévoit aussi la cession de la Française des Jeux et d’Engie.
Malgré le rejet du Sénat, l’Assemblée nationale l’a adopté le 11 avril.
En réaction, 248 parlementaires ont lancé une procédure pour un référendum d’initiative partagée, validée par le Conseil d’État. Reste encore à récolter 4,7 millions de signatures en neuf mois, pour déclencher un référendum sur le « caractère de service public » des aéroports concernés.

De cet imbroglio législatif ressort surtout la contradiction de ce projet avec l’intérêt général. Rien ne justifie la vente d’ADP, ni sur le plan politique, ni sur le plan économique. Le groupe ADPR gère l’ensemble des aéroports d’Île-de-France, dont Roissy-Charles-de-Gaulle et Orly.
Un outil stratégique, car ils représentent 80 % du trafic aérien depuis l’étranger. Le groupe possède également 8 600 hectares de terres en Île-de-France, qui seraient laissées a la discrétion du secteur privé.
L’État français demeure majoritaire au sein d’ADP, avec 50,6 % des parts. Elles lui ont rapporté 9,7 milliards d’euros en cotation boursière et 174 millions d’euros de dividendes en 2018. En les vendant, il escompte en tirer environ 8 milliards d’euros, qui seront versés dans un fonds destiné à « l’économie de rupture ». Ce placement générerait 250 millions d’euros en dividendes. Une somme qui comprend en réalité les cessions cumulées du groupe ADP, de la Française des Jeux et d’Engie, bien inférieure à ce que rapporte actuellement ADP.

Pour faire passer la pilule, Bruno Le Maire a évoqué une « concession » plutôt qu’une privatisation. Les actionnaires minoritaires actuels devront alors être dédommagés entre 500 millions et 1 milliard d’euros pour le « préjudice subi ». La durée de cette concession sera également hors-normes : 70 ans, alors que les équipements sont rentables et ne nécessitent plus de lourds investissements. En outre, cela signifie que l’État devra racheter ses parts au terme de cette durée. Une gageure en ces temps de restrictions budgétaires… Au final, c’est un magnifique cadeau au privé que fait Emmanuel Macron, qui poursuit ici sa logique de démantèlement de l’État.

Article d’Ambre Lefevre dans Lignes d’attac de juillet 2019.

Pour soutenir la proposition de référendum : referendum.interieur.gouv.fr/initiatives_encours

L’Europe forteresse soutient les dictatures

[…] Au Soudan, après le choc du massacre du 3 juin (128 personnes tuées sur la place Al Qiyadah à Khartoum, lors de la dispersion du sit-in révolutionnaire), suivie de la censure d’internet, la révolte s’est réorganisée dans les comités de quartier. De nouveaux chants s’élèvent des manifestations : « C’est toi ou ton pays : prépare ton cercueil ! », « On ne demande pas des moyens, on les prend ! ».
Le serment de la diaspora, c’est d’attirer l’attention du monde et « de faire cesser la complicité de l’Europe avec ces dirigeants qui nous massacrent. Si cela arrivait en France, le monde entier s’indignerait.
Mais ce silence-là, c’est le résultat de ce que les États ne veulent pas dévoiler », poursuit notre interlocuteur.

Précisément, l’Union européenne (UE) pourrait bien être compromise avec les Rapid Support Forces (RSF) à l’origine de la tuerie du 3 juin. Accusées de crimes de masse au Darfour, ces milices se seraient officialisées, formées et armées dès 2014, grâce à un pactole européen de 400 millions d’euros tiré du « Processus de Khartoum ». Dans la balance, le contrôle de la frontière soudano-libyenne, des équipements sécuritaires et les conseils des agences Frontex et Interpol via le Rock (Centre opérationnel régional de Khartoum).

En 2018, cette sous-traitance de la police anti-migratoire était assumée par le patron des RSF, le général Hemetti, qui a pu claironner: « Nous faisons le travail à la place de l’Union européenne ! » Laquelle ne s’offusque pas de ses vieilles habitudes répressives.

Après la chute d’Al Bachir le 11 avril dernier, le pays est tombé sous la coupe de Hemetti. Pourtant, le Soudan continue d’être traité en tant que partenaire, comme le centre névralgique des migrations de la Corne de l’Afrique : « En Europe, on parle des migrants comme quelque chose à contrôler. En plein bain de sang, la France tente d’expulser au Soudan ! Mais nos déplacements, qui deviennent un problème pour l’Europe au point qu’elle en ouvre son portefeuille, sont la conséquence de sa collusion avec nos dirigeants », s’indigne-t-on chez Asuad, pour qui les accords avec l’UE ont renforcé les capacités de la dictature soudanaise à mater la population.

L’autre objectif contre-révolutionnaire de l’UE est d’honorer son alliance avec l’Arabie saoudite, « qui a des intérêts financiers au Soudan et veut conserver un allié islamiste, arabe dans la région ». On ne sera pas surpris de retrouver 30 000 membres des milices RSF soudanaises enrôlés dans la guerre au Yémen, dont de nombreux enfants soldats. Utilisant, allez savoir, des armes made in France ?

Extrait d’un article de Oum Ziad dans le mensuel CQFD de juillet-août 2019.

Journalistes et pouvoir

Les relations du monde politique avec la presse varient selon ses propres intérêts. Il l’aime quand elle le sert, la déteste quand elle le contrarie. Macron, comme tous les autres, n’a pas échappé à ces oscillations d’humeur.
De séduisants, quand ils taillaient un costard à Fillon, les médias sont devenus nuisibles le jour où le candidat s’est transformé en président de la République. Empêtré dans l’affaire Benalla, Macron a même fait exploser sa détestation au grand jour en déclarant que « la presse ne cherche plus la vérité ». C’était il y a un an. Depuis, les relations ne se sont pas apaisées, au contraire.

Le chef de l’État trouve les journalistes futiles, incompétents. Et dangereux. Pour calmer la profession, Macron a lancé une opération d’intimidation. Auditions libres, gardes à vue, perquisitions et convocations à la DGSI – neuf recensées à ce jour – se multiplient.

Devant l’urgence, l’Association de la presse judiciaire (APJ) a décidé de réagir. « Il n’est plus possible de considérer les journalistes comme des suspects », explique Jean-Philippe Deniau, le président de l’APJ, qui ajoute : « ll faut prévenir les journalistes de leurs droits. » Avec le cabinet d’avocats Spinosi, et le Syndicat national des journalistes, l’association a édité un Guide de défense du journaliste, petit couteau suisse des droits de la profession, de la loi de 1881 (elle-même menacée par le gouvernement, qui voudrait la réformer), des secrets des sources et de l’attitude à adopter face à la police et à la justice.

Faut-il emporter son portable ? Puis-je refuser d’aller à une convocation ou m’opposer à une perquisition ? Suis-je obligé de donner mes mots de passe ? Peuvent-ils emporter mes documents ? Pour consulter ce kit de survie du journaliste en milieu hostile, il suffit d’aller sur les sites de l’APJ ou du SNJ. C’est gratuit et indispensable.

Article de Véronique Brocard dans Siné mensuel de juillet 2019.

Knauf Insulation

À Illange, une usine, appartenant au géant Knauf Insulation et spécialisée dans cet isolant qu’est la laine de roche, a été imposée aux habitants à grand renfort de discours sur l’emploi (des postes) et l’environnement (de l’écolo). Une double arnaque, dénoncée par des militants locaux.

[…]

En expliquant que depuis la casse de la sidérurgie dans les vallées voisines, on ne pouvait pas cracher sur 120 emplois. Mais faut voir lesquels : du précaire, des travailleurs détachés, et des conditions de travail toxiques. Knauf a été éjectée de Differdange et Sanem, au Luxembourg, parce que les études d’impact laissaient apparaître de lourdes pollutions : des centaines de tonnes d’oxydes d’azote, d’oxydes de souffre, d’ammoniac, de phénol, de formaldéhyde, de monoxyde de carbone ou encore de chlorure d’hydrogène vont sortir de leur cheminée de 60 mètres. Et ce que la préfecture de Moselle autorise comme rejets polluants est jusqu’à 75 fois supérieur à ce que le Land de Saxe autorise à Knauf Leipzig. […]

Vous vous rendez compte qu’à l’heure où tous ces beaux hommes politiques parlent de transition écologique a Metz, à l’heure où tous les indicateurs scientifiques sont dans le rouge, la préfecture et les hommes politiques locaux poussent à l’installation de Knauf, qui tournera au charbon, qu’on fera venir de camions de Pologne ?

On reprend donc : des agriculteurs expropriés pour des dizaines d’emplois pour l’instant occupés par des travailleurs détachés, du coke comme carburant, des rejets atmosphériques plus qu’inquiétants (dont 70 000 tonnes annuelles de gaz à effet de serre), des millions d’euros d’argent public dépensés, une enquête publique n’intégrant pas toutes les communes impactées.
Il doit bien y avoir du positif dans ce projet ?

Patrick Weiten assure que « les dirigeants de Knauf se sont engagés à respecter nos valeurs ».
Leurs valeurs ? « La défense de l’environnement. L’écologie et le bien-être des populations sont nos objectifs. Et fabriquer de la laine de roche comme isolant est écologique. »

Le problème, c’est que dès 1988, alors que le radeau de l’amiante commence sérieusement à tanguer, et que l’un de ses substituts, la laine de roche donc, est mis en avant, le Centre international de recherche sur le cancer classe cette dernière comme « agent cancérogène possible pour l’homme ».

Ce ne sont pas Julie et Bertrand, installés à Illange depuis quelques mois, dans la maison de la famille de Julie, qui affirmeront l’inverse. « La laine de roche sera l’un des futurs scandales sanitaires, c’est une certitude, dit Bertrand. Mes collègues architectes et les salariés du bâtiment avec qui je bosse au Luxembourg le disent. »

Extraits d’un article de Sébastien Bonetti dans un article du mensuel CQFD de juin 2019.

Répression

Le préfet de police de Paris a réquisitionné une dizaine de clébards dressés pour l’attaque, ordonnant de les démuseler.
Quand on a lu cette phrase dans le Canard enchainé du 24 avril, notre sang de Chien rouge n’a fait qu’un tour. D’abord parce qu’on déplore qu’on utilise nos congénères canins pour de viles tâches policières. Ensuite parce que l’irruption de cabots à képi dans le paysage confirme que le fond de l’air est à la répression décomplexée.

Semaine après semaine, l’attirail mobilisé ne cesse d’enfler, du retour des Voltigeurs motorisés aux marqueurs chimiques dans le liquide des canons à eau, avatars d’une surenchère dont on suit les épisodes en flippant grave. Quand le pouvoir embauche un ultra-réac à mentalité « para » pour mater les manifestations parisiennes, faut pas s’étonner que les digues sautent. Aujourd’hui, les molosses enragés. Demain, quoi : des robots tueurs ? Des drones à Famas ?

Quoi qu’il en soit, les témoignages s’empilent,dressant tous le même constat : ce samedi 20 avril, à Paris, pour l’acte XXIII, la police était plus que jamais là pour faire mal. Pour blesser. Pour marquer les chairs de ceux qui s’entêtent à ne pas courber l’échine devant l’alliance matraque-goupillon-tête de con. Et comme ce pouvoir ne recule devant rien, bim !, il s’est payé une nouvelle dégringolade vers Orwell-land en embastillant des journalistes. À l’instar des street-medias, cela fait belle lurette que ces derniers sont cibles de tirs de LBD et de grenades.

Mais les arrestations d’Alexis Kraland et de Gaspard Glanz pour des motifs aberrants’ (tout comme la convocation par la DGSI de journalistes ayant publié un document confidentiel prouvant les mensonges
gouvernementaux au sujet des armes françaises utilisées au Yémen), montrent clairement que la liberté de la presse est en danger.
Idem pour la liberté d’expression : combien de Gilets jaunes poursuivis pour un commentaire anodin sur Facebook ? Après celle de manifester, ça commence à faire pléthore.
Il est où le bouton stop ?

Les chiens de guerre sont de sortie, donc, et avec eux une dérive policière liberticide qui ne se cache même plus – la justice étant là pour assurer l’impunité aux condés. Le message est clair : vous ne voulez pas communier devant un discours télévisé lacrymalo-débile et persistez à refuser notre projet politique mortifère ? Primo, vous allez déguster. Secundo, personne ne s’en offusquera, puisqu’il y a des choses tellement plus importantes, genre une charpente religieuse en flamme ou ce besoin irrépressible qu’aurait le peuple français de vouloir travailler plus et se faire sucrer des jours fériés. Face à ce pouvoir pyromane, on n’espère qu’une chose : que le joli mois de mai confirme son caractère agité et enfile le jaune de chauffe. Parce que sinon, bordel : animal, on est mal.

Éditorial du mensuel CQFD de mai 2019.

L’indifférence du grand nombre

[…] Ce qu’elle pointe en effet, à travers la dénonciation du silence de l’Église sur la pédophilie, c’est un phénomène tellement généralisé et constant, qu’on finit par oublier qu’il est sociologiquement fondamental et qu’il constitue un de ces facteurs structurels sans lesquels […]

Ce mutisme est à la fois un effet et une condition nécessaire du rapport général de domination. Un ordre bien établi est un ordre auquel chacun se soumet d’avance.

Une illustration permanente de ce phénomène nous est fournie par le déroulement de la vie publique. La France est en principe une nation démocratique dont la Constitution, solennellement réaffirmée depuis 1791, stipule que tous les citoyens, sans distinction d’aucune sorte, sont égaux devant la Loi. Apparemment cet admirable principe fait l’unanimité, ou presque. Mais tout le monde apprend très vite qu’il n’y a pratiquement pas de domaine où il ne soit oublié, contourné, bafoué […]

De ces inégalités, les plus graves peuvent d’autant plus sûrement être qualifiées de crimes qu’elles entraînent la mort d’êtres humains par désespoir ou par dénuement, par misère économique et/ou psychologique et morale. Chaque déni de justice vient ranimer l’émotion et la réprobation générales. Mais une tragédie chasse l’autre et la barbarie suit son cours ordinaire. […]

Tout se passe comme si les citoyens, dans leur très grande majorité, là où ils ont voix au chapitre, s’étaient foncièrement et définitivement accommodés des injustices du système. Comme s’ils devaient seulement veiller à ce que leur indignation ne dépasse pas les bornes du tact et de la mesure. Comme si les inégalités, parce qu’elles seraient inscrites dans la logique profonde des choses, ne pouvaient être supprimées vraiment, et qu’on ne pouvait espérer les corriger qu’à la marge, par des réformettes qui, moyennant une bonne communication, passeront pour des mesures de justice sociale. […]

Oui, ce qui a fait le succès du capitalisme, c’est qu’il a su culturaliser et valoriser toute la libido de l’homoncule en donnant libre cours à toutes ses pulsions, même les pires, telles que le besoin de dominer, la soif de posséder, la prédation, etc., quitte à réduire autrui à un simple instrument de ses désirs, un pur objet de jouissance.

Le capitalisme a été, et reste à cet égard, un grand jeu de massacre, une fabrique d’assassins et de victimes. Mais de même que pour la pédophilie, ce qui devrait frapper l’observateur honnête, comme cela a frappé l’évêque, c’est la placide indifférence dont les institutions et la masse des fidèles électeurs font preuve à l’égard des coupables, envers les violeurs d’enfants chez les uns, envers les voleurs de pauvres chez les autres. Dans tous les cas, le « peu d’attention accordé aux victimes dans l’Église » n’a d’égal que le manque d’intérêt pour les victimes des inégalités sociales dans la République.

Alors qu’il est si facile de se faire décerner un brevet d’humanisme en prenant la défense de n’importe quelle minorité, comme font les stars en mal de pub, on ne s’émeut guère du sort réservé depuis toujours à l’immense majorité des travailleurs exploités et spoliés, esclaves antiques, serfs de la féodalité, prolos de l’industrie, petits salariés jetables d’aujourd’hui. […]
On sait mesurer cette terrible violence-là, mais elle ne semble vraiment chagriner que quelques malheureux sociologues. Populistes, bien évidemment.

Il semble admis une fois pour toutes et par beaucoup de gens, que les masses sont faites pour être passées à la moulinette et que les oligarchies sont là pour tourner la manivelle. Et si d’aventure une bonne âme pas encore anesthésiée refuse la banalisation du mal, elle mobilise aussitôt contre elle toutes les défenses du système. Celui-ci organise l’omerta sur les crimes perpétrés, étouffe les plaintes des victimes, discrédite les accusateurs et installe un climat de peur (depuis la « montée de l’anarchie », la « violence extrémiste », la « menace terroriste », jusqu’à la « volatilité des marchés » et autres épouvantails médiatiques).

Extraits d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance d’avril 2019.

La solidarité, l’assurance et la charité

[…] la solidarité se distingue aussi bien de l’assurance que de la charité.
À la différence de l’assurance privée, […] un régime de solidarité repose sur l’appartenance à une communauté, qu’elle soit nationale, professionnelle ou familiale. Les membres de cette communauté qui sont à un moment donné les plus fortunés, ou les moins exposés au risque, contribuent davantage que les moins fortunés ou les plus exposés, mais tous ont les mêmes droits.
À la différence de la charité (ou de son avatar contemporain, le care), la solidarité ne divise donc pas le monde entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent : tous doivent contribuer au régime selon leurs capacités, et tous ont le droit d’en bénéficier selon leurs besoins.
Expression de l’égale dignité des êtres humains, l’organisation de la solidarité est un frein à l’extension de la logique marchande à toutes les activités humaines.
C’est pourquoi elle est depuis plus de trente ans la cible privilégiée des politiques néolibérales.

[…] dès 1994, la banque mondiale avait clairement fixé aux systèmes de retraite un nouveau cap : convertir les cotisations en valeurs mobilières abondant les marchés financiers.
En Europe, où l’attachement des populations à la sécurité sociale est fort, la réalisation de ce programme a suivi une voie indirecte.
Plutôt que de s’en prendre directement à ces régimes, on a sapé leurs bases financières, en rompant le lien entre le devoir d’y contribuer et le droit d’en bénéficier.
Et l’on a pratiqué ce que le conseiller d’État Didier Tabuteau appelle « une politique du salami », qui consiste à « découper en fines tranches l’assurance maladie obligatoire, pour permettre son absorption, progressive et tolérée, par les organismes de protection complémentaire ».

Cette rupture est particulièrement nette au niveau de l’Union européenne. […] depuis près de vingt ans, la Cour de justice envisage les législations sociales et fiscales des États membres comme des « produits » en concurrence sur un marché européen des normes.
Elle autorise les grandes entreprises à choisir la plus économique et à se soustraire aux devoirs inhérents au principe de solidarité nationale. Les directives européennes, à l’exemple de celle régissant le détachement des travailleurs, vont dans ce sens.
Dans le même temps, la Cour de justice invoque la libre circulation pour étendre le cercle des bénéficiaires de la solidarité nationale à des personnes qui ne participent pas à son financement.
[…] en encourageant la fuite des cotisants et en imposant la prise en charge des non-cotisants, le droit européen brise le lien entre droits et devoirs de solidarité ; il prépare un monde où ne subsisteront plus que l’assurance et l’assistance, le marché et la charité.

Extraits d’un article d’Alain Supiot dans Le Monde diplomatique – Manière de voir d’octobre-novembre 2018.

Geneviève Legay

Au départ, on avait prévu de faire une recension des dernières déclarations politiques et médiatiques les plus atterrantes en matière de répression.
Brut. Cash. Un cocktail peu ragoûtant de Brice Couturier et de BFM, de Castaner et de Royal.
Problème : il y en avait trop, ça débordait de la fosse septique, à tel point qu’on aurait pu remplir tout le journal de ces saillies liberticides. […]

Et quel meilleur exemple de la libération d’une parole puante et décomplexée que les récentes réactions aux graves blessures de Geneviève Legay lors de l’acte XIX à Nice ?
[…]
Rapidement, les molosses sont lâchés. Au premier rang, un certain E. Macron, qui lui souhaite de trouver « une forme de sagesse », ajoutant: « Quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, ] on ne se met pas dans des situations comme celle-ci. »
Bah ouais, meuf, t’as les cheveux blancs, tu restes chez toi, ou alors faut pas s’étonner d’être molestée jusqu’au coma.
Même tonalité martiale chez la ministre de la Justice, Nicole Belloubet : « Je trouve tout de même curieux que lorsqu’une manifestation est interdite quelqu’un aille […] manifester à cet
endroit-là » (BFM, 24/03). […]

Et puisque, vraiment, on sait être classe à LREM (Le Raffinement en Marche), le député du Pas-de-Calais Benoît Potterie, profite de l’occasion pour se payer une bonne tranche de rigolade dans un tweet du 25 mars, peuplé de smileys affichant leur hilarité, trop drôle : « La manifestation était interdite, elle n’avait rien à faire la ! Moi je demande plutôt à ce qu’on lui fasse payer l’amende de 135 euros. » Indécence ? Le mot est faible. Disons : hypertrophie du gène Connardum decomplexum.

Là où l’affaire Geneviève Legay est exemplaire, ce n’est pas uniquement dans cette omniprésence du jugement inversant la culpabilité – elle avait qu’a pas être là, d’abord -, mais dans ce fourmillement de petites saloperies qui l’accompagnent.
Procureur de Nice et président de la République main dans la main pour annoncer qu’aucun policier ne l’a touchée ou bousculée, juré-craché-mollardé (version reprise par les chaînes d’info en continu et depuis largement invalidée par des vidéos et révélations de Mediapart).
Estrosi enfonçant le clou à la Brute de Nice : « Ce n’est pas dans un heurt avec la police [qu’eIle a été blessée], elle a trébuché. »
Membres de la famille Legay affirmant que des policiers sont venus les intimider à l’hôpital.
Insinuations sur le côté Black Block de l’ultra-violente Geneviève Legay – « Attac, c’est pas n’importe qui, c’est une certaine extrême gauche très organisée », frissonne Alexis Lacroix, journalflippé chez l’Express, sur BFM.
Et même : justice saisie (le 28/03) pour injures en ligne contre des policiers dans les commentaires d’une vidéo montrant la charge des flics. La totale.

Ainsi va la vie médiatique et politique en Macronie, de plongeon dans le marigot en galipette dans l’égout, toujours plus bas avec les rats. Une version hypertrophiée de l’axiome vérolé d’un certain Charles Pasqua, boss de la matraque à l’ancienne: « La peur du gendarme est le commencement de la sagesse. » On a les gourous flétris qu’on mérite.

Extraits d’un article d’Émilien Bernard dans le mensuel CQFD d’avril 2019.