La solidarité, l’assurance et la charité

[…] la solidarité se distingue aussi bien de l’assurance que de la charité.
À la différence de l’assurance privée, […] un régime de solidarité repose sur l’appartenance à une communauté, qu’elle soit nationale, professionnelle ou familiale. Les membres de cette communauté qui sont à un moment donné les plus fortunés, ou les moins exposés au risque, contribuent davantage que les moins fortunés ou les plus exposés, mais tous ont les mêmes droits.
À la différence de la charité (ou de son avatar contemporain, le care), la solidarité ne divise donc pas le monde entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent : tous doivent contribuer au régime selon leurs capacités, et tous ont le droit d’en bénéficier selon leurs besoins.
Expression de l’égale dignité des êtres humains, l’organisation de la solidarité est un frein à l’extension de la logique marchande à toutes les activités humaines.
C’est pourquoi elle est depuis plus de trente ans la cible privilégiée des politiques néolibérales.

[…] dès 1994, la banque mondiale avait clairement fixé aux systèmes de retraite un nouveau cap : convertir les cotisations en valeurs mobilières abondant les marchés financiers.
En Europe, où l’attachement des populations à la sécurité sociale est fort, la réalisation de ce programme a suivi une voie indirecte.
Plutôt que de s’en prendre directement à ces régimes, on a sapéleurs bases financières, en rompant le lien entre le devoir d’y contribuer et le droit d’en bénéficier.
Et l’on a pratiqué ce que le conseiller d’État Didier Tabuteau appelle « une politique du salami », qui consiste à « découper en fines tranches l’assurance maladie obligatoire, pour permettre son absorption, progressive et tolérée, par les organismes de protection complémentaire ».

Cette rupture est particulièrement nette au niveau de l’Union européenne. […] depuis près de vingt ans, la Cour de justice envisage les législations sociales et fiscales des États membres comme des « produits » en concurrence sur un marché européen des normes.
Elle autorise les grandes entreprises à choisir la plus économique et à se soustraire aux devoirs inhérents au principe de solidarité nationale. Les directives européennes, à l’exemple de celle régissant le détachement des travailleurs, vont dans ce sens.
Dans le même temps, la Cour de justice invoque la libre circulation pour étendre le cercle des bénéficiaires de la solidarité nationale à des personnes qui ne participent pas à son financement.
[…] en encourageant la fuite des cotisants et en imposant la prise en charge des non-cotisants, le droit européen brise le lien entre droits et devoirs de solidarité ; il prépare un monde où ne subsisteront plus que l’assurance et l’assistance, le marché et la charité.

Extraits d’un article d’Alain Supiot dans Le Monde diplomatique – Manière de voir d’octobre-novembre 2018.

Geneviève Legay

Au départ, on avait prévu de faire une recension des dernières déclarations politiques et médiatiques les plus atterrantes en matière de répression.
Brut. Cash. Un cocktail peu ragoûtant de Brice Couturier et de BFM, de Castaner et de Royal.
Problème : il y en avait trop, ça débordait de la fosse septique, à tel point qu’on aurait pu remplir tout le journal de ces saillies liberticides. […]

Et quel meilleur exemple de la libération d’une parole puante et décomplexée que les récentes réactions aux graves blessures de Geneviève Legay lors de l’acte XIX à Nice ?
[…]
Rapidement, les molosses sont lâchés. Au premier rang, un certain E. Macron, qui lui souhaite de trouver « une forme de sagesse », ajoutant: « Quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, ] on ne se met pas dans des situations comme celle-ci. »
Bah ouais, meuf, t’as les cheveux blancs, tu restes chez toi, ou alors faut pas s’étonner d’être molestée jusqu’au coma.
Même tonalité martiale chez la ministre de la Justice, Nicole Belloubet : « Je trouve tout de même curieux que lorsqu’une manifestation est interdite quelqu’un aille […] manifester à cet
endroit-là » (BFM, 24/03). […]

Et puisque, vraiment, on sait être classe à LREM (Le Raffinement en Marche), le député du Pas-de-Calais Benoît Potterie, profite de l’occasion pour se payer une bonne tranche de rigolade dans un tweet du 25 mars, peuplé de smileys affichant leur hilarité, trop drôle : « La manifestation était interdite, elle n’avait rien à faire la ! Moi je demande plutôt à ce qu’on lui fasse payer l’amende de 135 euros. » Indécence ? Le mot est faible. Disons : hypertrophie du gène Connardum decomplexum.

Là où l’affaire Geneviève Legay est exemplaire, ce n’est pas uniquement dans cette omniprésence du jugement inversant la culpabilité – elle avait qu’a pas être là, d’abord -, mais dans ce fourmillement de petites saloperies qui l’accompagnent.
Procureur de Nice et président de la République main dans la main pour annoncer qu’aucun policier ne l’a touchée ou bousculée, juré-craché-mollardé (version reprise par les chaînes d’info en continu et depuis largement invalidée par des vidéos et révélations de Mediapart).
Estrosi enfonçant le clou à la Brute de Nice : « Ce n’est pas dans un heurt avec la police [qu’eIle a été blessée], elle a trébuché. »
Membres de la famille Legay affirmant que des policiers sont venus les intimider à l’hôpital.
Insinuations sur le côté Black Block de l’ultra-violente Geneviève Legay – « Attac, c’est pas n’importe qui, c’est une certaine extrême gauche très organisée », frissonne Alexis Lacroix, journalflippé chez l’Express, sur BFM.
Et même : justice saisie (le 28/03) pour injures en ligne contre des policiers dans les commentaires d’une vidéo montrant la charge des flics. La totale.

Ainsi va la vie médiatique et politique en Macronie, de plongeon dans le marigot en galipette dans l’égout, toujours plus bas avec les rats. Une version hypertrophiée de l’axiome vérolé d’un certain Charles Pasqua, boss de la matraque à l’ancienne: « La peur du gendarme est le commencement de la sagesse. » On a les gourous flétris qu’on mérite.

Extraits d’un article d’Émilien Bernard dans le mensuel CQFD d’avril 2019.

Colère

– Vous êtes très attaché à la colère.

– La colère est un don. L’abbé Pierre disait même qu’elle a été son don le plus précieux. La colère qui est pourtant l’un des sept péchés capitaux ! J’avais adoré ça. La colère est une force extraordinaire. Après, il faut l’architecturer, être capable d’en faire un carburant durable, pas juste un moteur à explosion.
J’appelle ça la « rage du sage ». Si tu n’as pas de colère, que veux-tu faire d’important ? Tu ne peux pas changer le monde sans ce feu-là.

– Les gilets jaunes incarnent-ils la colère d’aujourd’hui ?

– Oui, et sous une forme extrêmement légitime. Déjà, il faudrait les remercier d’avoir explosé la forme manif Nation-Bastille, traîne-savate ! Ils sont très rares, ces petits actes inventifs… Il y a eu Act’Up, un peu Greenpeace… Mais nous, la gauche radicale, nous restons trop peu créatifs sur les formes de lutte. Je regrette que les gilets jaunes ne s’en prennent pour l’instant qu’au gouvernement et pas aux vampires du profit… Les Bernard Arnault, François Pinault, Xavier Niel…
Tu ne peux pas atteindre un minimum de justice sociale si ces moguls-là, qui siphonnent la valeur en toute impunité, d’une façon obscène, ne se sentent jamais menacés !
La violence, ils l’exercent de façon systémique et permanente sur nous. Il faut les placer dans une situation critique où il se diront : « Maintenant, si on ne change pas, nous allons subir la
violence-retour qu’on a générée. »
Les gilets jaunes ne deviennent pas agressifs par hasard ! Ils ont subi des vagues continues de violence quotidienne – économique, symbolique, physique -, qui se compacte en une colère sédimentée qui n’avait jamais pu ou osé sortir. Cette violence-là est archisaine ! Quand elle est ravalée, elle débouche sur la dépression, le suicide, l’agression des proches.
Il va y avoir ce procès contre Orange où, enfin, pour la première fois, va être jugée une approche managériale fondée sur le harcèlement, qui a provoqué une vague de suicides sans précédent. Existe-t-il pire violence ? Après, quand tu casses une vitrine, quand tu démontes le Fouquet’s, ça reste une violence sur les biens. Elle fait mal à qui ? Aux assureurs ? Personne n’a égorgé de
flics. Eux, par contre, ont mutilé une trentaine de personnes déjà. Il faut être factuel ici.

Extrait d’un entretien entre la rédaction de Siné mensuel et Alain Damasio dans Siné mensuel d’avril 2019.

Antisionisme

Finkielkraut est considéré en France comme un philosophe, profond et original ; dans les pays anglosaxons, des personnages comme lui ou BHL seraient relégué au rang de parleurs dans des programmes de l’après-midi, entre l’éleveur de serpents à sonnette et la femme qui a trouvé l’amour en entrant chez les bénédictines.

Finkielkraut est tout au plus un publiciste réactionnaire qui a fait son fonds de commerce en instrumentalisant les accusations d’antisémitisme pour salir les meilleurs (Morin, Mermet, Siné). Cela dit, les attaques antisémites dont il a été l’objet dans une des manifestations des gilets jaunes sont inadmissíbles et doivent être condamnées sans équivoque. De telles attaques salissent les gilets jaunes.

Les rares slogans antisémites entendus dans les rassemblements des gilets jaunes ont fourni l’occasion à certains politiciens français de relancer une campagne visant à pénaliser non pas les propos racistes et donc aussi antisémites (ils le sont déjà dans plusieurs lois), mais ce qu’ils appellent des propos antisionistes.
Le député Sylvain Maillard vient de proposer un projet de loi dans ce sens, et affirme : « On a le droit de critiquer le gouvernement israélien, mais pas de remettre en question le droit de l’État [d’Israël] d’exister. Personne ne remet en question le droit à l’existence de la France ou de l’Allemagne. »

Doublement faux : contrairement à la France ou à l’Allemagne, l’État d’Israël est le produit d’une colonisation, et nombreux ont été les États colonialistes dont on a refusé la légitimité (la Rhodésie ou l’Afrique du Sud, pour ne donner que deux exemples). De même que l’existence ne fait pas le droit, la non-existence ne signifie pas l’absence du droit à exister, comme l’ont montré le sort de dizaines d’États colonisés qui sont devenus souverains.

Deuxième erreur : l’antisionisme est originellement une idéologie juive et pas une invention d’islamo-gauchistes. Quand, au tournant du XXe siècle, le sionisme a vu le jour, l’immense majorité
des Juifs s’y étaient opposés : les religieux pour des raisons théologiques, le mouvement ouvrier juif (en particulier le Bund) par socialisme… et les Juifs bourgeois d’Europe occidentale par peur de perdre leurs droits civiques.

Extrait d’un article de Michel Warschawski dans Siné mensuel de mars 2019.

Lire aussi Antisionisme et antisémitisme de Denis Sieffert.

Casseur de droits

Le 23 décembre 1981, la gauche remporte un de ses plus beaux trophées. Sous les signatures de François Mitterrand, Pierre Mauroy et Robert Badinter, la loi anticasseurs, de sinistre mémoire,
portée par Marcellin après Mai 68, qui introduisait dans le code pénal une responsabilité collective des violences commises par des manifestants, est abrogée.

La droite revenue au pouvoir va certes créer un nouveau délit, celui de groupement en vue de commettre des infractions, destine « à nettoyer les racailles au Kärsher », selon la oélèbre expression
de Sarkozy.

C’est ce qui va être utilisé contre tous les manifestants opposés à la loi travail puis contre les gilets jaunes, la Cour de cassation ayant à nouveau rappelé, en 2017, que le vieux délit de
refus de dispersion était une infraction politique avec des garanties procédurales pour les prévenus incompatibles avec une répression expéditive.
Mais la droíte n’osera pas rétablir la loi anticasseurs.

Il a suffi de quelques tags, d’une statue cassée mais surtout d’une grande trouille pour qu’Édouard Philippe ose dépasser tous ses prédécesseurs. Sans vergogne, le gouvernement a repris un projet de loi déposé au Sénat par la droite pour inventer l’interdiction préventive de manifestation. La principale nouveauté du projet, actuellement discuté au Parlement, c’est qu’elle donne aux préfets, représentants salariés du gouvernement, le pouvoir de décider qui a le droit de manifester, alors que toutes les démocraties réservent le contrôle de cette liberté fondamentale à des magistrats judiciaires indépendants, qui statuent à l’égard de délinquants dont la culpabilité a été établie.

il suffit désormais qu’au doigt mouillé, et à l’aide de notes blanches secrètes, le préfet considère qu’une personne constitue « une menace d’une particulière gravité à l’ordre public ».

Pour s’assurer de l’efficacité de la mesure, le préfet peut convoquer le quidam à l’heure de la manifestation. Le récalcitrant encourt une peine d’emprisonnement.

Les voies de recours, coûteuses, à supposer qu’elles soient utilisées, seront examinées trop tard par le tribunal administratif pour être efficaces. Il faut rappeler que la plupart des assignations à résidence prononcées à l’occasion de la COP21 ont été annulées trop tard.

De toute façon, un nouvel arrêté peut être édicté pour chaque manifestation, ce qui rend tout recours illusoire. Le gouvernement peut désormais choisir les manifestants autorisés à s’opposer à sa politique.

On connaissait la justice préventive qui consiste à condamner quelqu’un pour ce qu’il pourrait faire, voici désormais la police politique préventive.
La droite l’a rêvé, Macron l’a fait.

Article de Dominique Tricaud dans Siné mensuel de mars 2019.

Le municipalisme

Force est de constater que les mouvements sociaux actuels, urbains comme « périphériques », semblent exprimer un même rejet des modes de « gouvernance » libéraux-autoritaires qui limitent la politique à une représentativité sans contrôle du « citoyen », « ne lui laissant que le loisir d’élire des candidats de plus en plus identiques et, éventuellement, de participer à des consultations très médiatisées dont les résultats ne seront jamais pris en compte » (citation de Janet Biehl).

Un an avant la colère des Gilets jaunes, en novembre 2017, une étude publiée dans Le Monde indiquait que plus de 40 % de Français étaient « enclins à essayer un système politique alternatif à la démocratie [représentative] ». Parmi eux, si 20 % penchaient pour des systèmes autoritaires, pour 40 % d’autres, l’alternative était dans « un système participatif horizontal, proche du conseillisme qui avait hanté le mouvement révolutionnaire au début du XXé siècle ».

Mais c’est un autre concept atypique, et par ailleurs connexe, qui commence à s’immiscer dans un champ politique complètement verrouillé : celui du municipalisme libertaire. Théorisé par Murray
Bookchin, penseur de l’écologie sociale, le municipalisme ne reporte pas l’action politique au Grand Soir mais veut « restaurer les pratiques et les qualités de la citoyenneté afin que les femmes et les hommes prennent collectivement la responsabilité de la conduite de leurs propres [territoires], suivant une éthique du partage et de la coopération, plutôt que de s’en remettre à des élites » (Janet Biehl toujours).

Le principe emprunte d’ailleurs à de multiples exemples historiques : la cité antique, les communes médiévales qui s’affranchissaient de la féodalité et de la monarchie, les town meetings (assemblées communales) de la Nouvelle-Angleterre au moment de la guerre d’indépendance américaine, les sections parisiennes de la Révolution française ou encore la Commune de 1871, etc.

[…]

Aujourd’hui, les expériences municipalistes qui commencent à prendre forme aux quatre coins du globe se veulent des alternatives au rouleau compresseur de la mondialisation : dans les « mairies rebelles » d’Espagne, où des plateformes citoyennes ont remporté plusieurs élections municipales en 2015, comme dans les zones d’autonomie zapatistes du Chiapas ou au Rojava avec la tentative d’instaurer un confédéralisme démocratique.

Ces pratiques, expériences et réflexions partagent une même volonté d’exp1orer les multiples pistes de la démocratie directe : assemblées de quartier, institutions participatives, soutien à l’économie sociale et solidaire, consultations d’initiative populaire, féminisation de la politique, droits des étrangers, éducation populaire, municipalisation des services publics, de
l’énergie, écologie sociale, etc.

Extraits d’un article de Mathieu Léonard dans le mensuel CQFD de mars 2019 (cet article est l’introduction d’un dossier consacré au municipalisme et au communalisme).

Jojo avec un gilet jaune

1,7 %. On en était arrivés à ce chiffre, il y a quatre ans, à l’écoute de France Inter. La , direction venait de rayer « Là-bas si j ‘y suis » de sa grille, et avec vous, amis fakiriens, nous avions opéré un décompte, chrono en main : 18 minutes. 18 minutes sur 18 heures. 18 minutes sur 1080 minutes. Soit, donc, 1,7 %. Voilà le temps que France Inter consacrait aux ouvriers, employés, travailleurs, appelez-les comme vous voulez. Voilà ceux qui ne parlaient pas. Qui parlait à la place ? Les artistes, les experts, les patrons. Alors que les classes populaires représentent, d’après l’Insee, la majorité de la population, elles étaient marginalisées à la radio.

Elles le sont toujours, et pas qu’à France Inter. Le dernier baromètre – diversité du CSA en témoigne : « La représentation à l’antenne est très éloignée de la réalité », « le Conseil observe une quasi-absence des personnes en situation de précarité », etc.
À l’inverse, « 88 % des personnes montrées dans les sujets d ‘information  appartiennent aux CSP+. »
La même chose qu’à l’Assemblée : les ouvriers – employés ne représentent que 2,7 % des députés. Quand les diplômés, médecins, avocats, DRH, consultants. enseignants, journalistes, etc., trustent presque tous les sièges. Et ce Parlement se prétend « représentation nationale » !

C’est l’irreprésentation organisée… Étrange démocratie où la majorité est invisible. Où les classes populaires sont éliminées de la photo.
C’est notre obsession, depuis vingt ans, à Fakir : qu’on les voie. Qu’on les entende. Que la vie des grands n’éclipse pas la vie des gens. Alors là, en ce moment je me régale : les Gilets jaunes crèvent l’écran. Aide-soignantes, intérimaires, camionneurs, vendeurs, chômeurs, occupent radios et télés. Même si c’est pour de mauvaises raisons, d’audimat, même si c’est entourés des éditorialistes, qui leur servent la leçon, même si ça ne dure qu’un moment, je prends.

Notre président, ça lui donne de l’urticaire, à lui : « Jojo avec un gilet jaune a le même statut qu’un ministre ou un député ! », déplore-t-il en petit comité. Plutôt que leur quasi absence, y compris à l’Assemblée, ce qui le gêne, lui, c’est qu’on les aperçoive enfin, que le peuple pointe le bout de son nez dans des médias d’habitude réservés à sa caste. Que des affreux Jojos viennent déranger son club très select, son aristocratie de diplômes et d’argent.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de janvier 2019.

Interpellations préventives

J’ai déjà dénoncé les dérives inacceptables qui se sont déroulées lors des manifestations des Gilets jaunes, notamment lors de l’acte IV, le 8 décembre, qui a occasionné près de 2000 interpellations, la plupart préventives. C’était déjà très choquant, mais cela restait à la seule appréciation du procureur de la République. Avec cet article, ce serait désormais entre les mains du préfet, donc du champ politique. Un grand recul pour la justice.

[…]

Un dispositif préventif est à mes yeux beaucoup plus attentatoire aux droits et aux libertés qu’un dispositif répressif. Car ce dernier est mis en œuvre dans le cadre du droit pénal, qui présente
des garanties. Il vient réprimer un comportement que le droit a préalablement posé comme interdit. C’est un héritage important de 1789.

Rappelons qu »il y a une dimension inédite dans les interpellations préventives de masse qui ont frappé le mouvement des Gilets jaunes. C’est du jamais-vu. Il y a bien eu des arrestations groupées lors du dernier 1er Mai ou des manifestations contre la loi Travail, mais elles étaient réalisées après coup, en fin de cortège. C’était déjà problématique. En utilisant l’article 78-2-2 du code de procédure pénale (issu d’une loi de 2001 conçue pour lutter contre le terrorisme) pour interpeller des manifestants, le procureur de Paris a franchi une étape. Confier ce pouvoir à l’exécutif en serait un autre.

La loi anti-casseurs, qui présente jusque dans son appellation une dimension floue – qu’est-ce qu’un casseur ? -, permettrait de généraliser des dispositifs préventifs.
Elle s’inspire directement des mesures exceptionnelles prévues par la loi sur l’état d’urgence. On sait qu’entre 2015 et 2017, le préfet de police de Paris a tenté d’interdire à des personnes de manifester, sur la base de ce qu’elles pourraient avoir l’intention de faire. Cela avait été invalidé par le Conseil constitutionnel.

Si la loi passe telle quelle, les articles 2 et 3 permettraient par exemple à ce préfet d’interdire de manifester sur la base du soupçon.
Il suffirait pour cela qu’un manifestant ait déjà été condamné dans le cadre de débordements en manifestation ou qu`il appartienne à un groupe susceptible de commettre des violences. C’est évidemment ce deuxième point qui pose le plus de problèmes. Il relève clairement d’une logique de police politique, puisqu’il impliquerait d’étudier en profondeur le relationnel des personnes. On peut penser que certains groupes politiques seraient particulièrement ciblés.

Il faut rappeler qu’il existe depuis 1995 un dispositif qui permet au juge de prononcer une peine complémentaire d’interdiction de manifester à l’encontre de personnes reconnues coupables
d’infractions au cours de manifestation : la loi Pasqua. À mes yeux, c’était déjà une dérive. Reste que ce dispositif était mis en œuvre par le juge, relevait du droit pénal. »

Extraits d’un entretien de Raphaël Kempf, dans le mensuel CQFD de février 2019, réalisé par Émilien Bernard.

Le grand débat

C’est une photo qui se passe de commentaire. Une manif de Gilets jaunes avec une femme en premier plan. Bonnet phrygien et poing levé, elle porte un morceau de carton avec inscrit dessus : « Le grand débat est ici ». Ici dans la rue, ici sur les ronds-points, ici sur les points de blocage. Que de chemin parcouru depuis la goutte de gasoil ! Qu’est-il arrivé pour qu’en quelques semaines ces agoras périurbaines transforment une colère anti-taxe en un genre de revival de la sans-culotterie de 1789 ?

Prêt à tout pour endiguer la colère, le gouvernement joue la carte de la consultation populaire : « Un grand débat national sur quatre thèmes qui couvrent des grands enjeux de la nation : la fiscalité et les dépenses publiques, l’organisation de l’État et des services publics, la transition écologique, la démocratie et la citoyenneté ».

On se demande : il vit où Jupiter ? Sur la Lune ? Depuis des semaines, des femmes et des hommes, réunis autour de feux de palettes ou dans des abris de fortune, ne font que ça : parler politique et imaginer le monde de demain. Et les principaux axes sont assez simples : un meilleur partage des richesses et plus de démocratie directe. Y a encore besoin d’un sous-titre ?

On comprend qu’ils flippent, les radicalisés de la représentation nationale. Tout en faisant bastonner et embastiller du Gilet par pelletée, ils retricotent en dernière urgence la trame usée de leur légitimité. Mais faut leur dire : il est bien trop tard, messieurs-dames. Vos tours de passe-passe, vos langues de bois vermoulues, vos incantations républicaines, ça nous passe à dix mille. Ça ne fait même plus l’objet de commentaire sur les ronds-points. Ou alors pour se moquer, comme on crache un glaviot.

Dans la Drôme, des camarades Gilets ont publié un texte dans lequel le Grand débat national est qualifié de « grand cirque imaginé par les marionnettes de l’oligarchie ultra-libérale » : « Une pure
imposture, une basse opération de communication, une campagne électorale qui ne dit pas son nom. » Et de poursuivre : « La seule vraie réponse apportée jusqu’à aujourd’hui est une féroce répression : plus de 10 000 interpellations ; plus de 5 600 gardes à vue ; plus de 1 000 condamnations ; plus de 2 000 blessés ; plus de 100 blessés graves, éborgnés, mutilés, brisés… et 12 morts dont l’une au moins est imputable aux armes utilisées par les forces de la répression. »

Sous le vernis craquelé de la démocratie libérale, la sous-couche étanche d’un vulgaire État-flic. Bas les masques.

Édito du mensuel CQFD dans son numéro de février 2019.

Passer à la caisse

Les macronistes, Jupiter en tête, font leur tronche condescendante de premier de cordée et donnent dans la pédagogie patiente mais excédée qu’on réserve au cancre bas de plafond : « Ô peuple simplet à jaune gilet, vous rejetez les impôts, mais ne comprenez-vous pas, dans votre abrutissement populaire, votre sidération profonde, que si vous voulez des services publics en état de marche et un bilan carbone acceptable, il vous faut non seulement les financer, mais augmenter votre effort ? Écoles, hôpitaux, tribunaux, ça coûte une blinde, grattez-vous le fond des poches, bande de radins ! Pigé ? » Ce qu’on appelle prendre les gens pour des billes.

Imaginons un supermarché. On circule dans les rayons, on emplit son chariot avec la conscience aiguë qu’après, faut passer à la caisse. Au cas où on serait tenté de glisser un article en loucedé, des dizaines de caméras assistées d’antivols et de vigiles surveillent l’action. Alors on passe à la caisse.
Tous ? Non ! Dans ce supermarché-là, les plus gros chariots, croulant sous les gourmandises de luxe, bénéficient d’une issue spéciale : on passe tout droit, on paie pas ! Ce supermarché s’appelle Trésor public. La caisse gratis s’appelle évasion ou fraude, l’une étant la formule légale de l’autre, une échappatoire qui permet à des voleurs, déserteurs, de mettre à gauche (un comble) ce qu’i1s doivent à la collectivité. Faire payer les pauvres, épargner les riches. C’est ça qui jette les gens dans la rue. L’injustice. Énorme, flagrante, cynique. Pigé ? Non. Le macroniste ne veut
pas le savoir, il n’est ni de gauche ni de gauche.

Article d’Isabelle Alonso paru dans Siné mensuel de février 2019.