Communisme

C’est probablement là l’un des paradoxes les plus extravagants de l’histoire : on n’a pas cessé de faire le procès d’une chose – le « communisme » – qui n’a jamais existé, en tout cas dans aucune des expériences historiques à propos desquelles ces procès se sont tenus. Certes, il y a eu et il y a encore des partis formellement « communistes » (en URSS, en Chine, etc.), mais d’abord, aux dires mêmes des dirigeants de ces pays dès l’origine, il ne s’agit pas de « communisme » mais d’une supposée étape de transition à laquelle on donne le nom de « socialisme » (URSS : Union des républiques socialistes soviétiques). Ensuite, la nature même de la formation « socialiste » est très indécise – il existe d’assez bons arguments pour considérer qu’avec l’URSS on avait affaire à une variante de « capitalisme d’État ». Et surtout, « communisme » est resté depuis Marx un signifiant dont les contenus sont pour l’essentiel manquants. Qu’est-ce que c’est, le « communisme » ? Comment ça se définit ? […]

Donc voilà la situation : on fait le procès de quelque chose qui n’a jamais eu lieu et dont on sait à peine ce que c’est. Et quoiqu’on ne le sache pas exactement, nous n’en sommes pas moins certains que ce qui a eu lieu sous le nom usurpé de « communisme » est une chose dont personne ne veut refaire l’expérience.

[…] La restauration de l’idée de communisme suppose de défaire la muraille des images désastreuses sur lesquelles le mot est systématiquement rabattu avant tout examen. On ne défait jamais si bien des images distordues qu’en proposant des images droites à la place. Au reste, on règle par là deux problèmes d’un coup : celui de l’adversité imaginaire et celui de l’introuvable « définition » du communisme. […]

L’idée que le communisme pourrait advenir par le jeu des institutions politiques présentes et sous la forme d’un « président de la (Ve) République » élu en 2022 est simplement lunaire – et ce n’est pas de la date que je parle. L’avènement du communisme est le renversement d’un ordre de domination, et c’est le genre de chose que les dominants ne regardent pas sans réagir. C’est l’un des points sur lesquels j’insiste particulièrement dans le livre : ce qu’on appelle avec complaisance la « démocratie » n’a rien à voir avec la démocratie dans son concept, c’est-à-dire un système où la discussion collective s’autorise à délibérer de tout. Notre « démocratie » est la démocratie bourgeoise, elle veut bien discuter de tout sauf des bases de l’ordre social bourgeois (capitaliste) : la propriété privée des moyens de production, la liberté de contracter
– ça, pas touche! À partir du moment où un mouvement politique s’avisera d’y mettre la main, la bourgeoisie se considérera en état de guerre et tous les moyens lui seront bons. Ce sont des choses qu’il faut avoir à l’esprit pour se défaire des visions légèrement niaiseuses de la « démocratie » (que le monde entier nous envie) et surtout les cruelles déceptions qui suivraient en cas de confrontation réelle dont, d’ailleurs, la répression sauvage des Gilets jaunes nous a donné un parfait avant-goût.

[…] L’idée directrice du communisme est d’en finir avec la précarisation de l’existence – précarisation à géométrie variable : quasi inexistante pour certains, ravageuse d’angoisse pour les autres. Pour tous ceux-là, les plus nombreux, le capitalisme est un système dans lequel la survie matérielle des individus est abandonnée à ces maîtres fous que sont le marché et l’emploi. La situation présente l’illustre à la perfection : selon la loterie qui fait que vous travaillez dans la restauration ou dans le matériel informatique, votre destin sera tel ou tel. Comment peut-on accepter de livrer les existences à un aléa pareil ?
Et, quand ce n’est pas l’aléa du marché, c’est celui du patron à qui les démolitions successives du Code du travail permettent de faire à peu près ce qu’il veut des salariés. La finalité première du communisme, c’est de destituer ce double arbitraire du marché et de l’employeur (donc de la forme même « emploi »), et d’installer les existences dans la tranquillité matérielle, de les délivrer de l’incertitude chronique et de l’angoisse. Telle est la visée de la « garantie économique générale », dont j’emprunte le principe au « salaire à vie » de Bernard Friot. On ne doit plus avoir la hantise du lendemain.

[…] Sortir du capitalisme, c’est perdre le niveau actuel de désir matériel et de consommation. Le perdre jusqu’à quel point de renoncement ? Jusqu’à un point qui trouve l’équilibre entre ce que nous devons urgemment cesser de consommer sauf à rendre la planète inhabitable et ce qui continue de constituer une proposition matérielle admissible pour une majorité – trop peu de personnes peuvent se porter à l’exigence de renoncement d’une forme de vie de type ZAD par exemple. La question du niveau des forces productives et de la division du travail reste donc crucialement posée. Le logement et ses commodités, l’alimentation, la santé sont des domaines où il ne peut pas y avoir de régression. C’est ailleurs qu’il faudra « en lâcher ».
Mais d’abord selon des abandons collectivement délibérés, ce qui ne va pas sans poser de redoutables problèmes – mais des problèmes, la proposition communiste en est pleine ! Il ne s’agit certainement pas de la donner pour un paradis immédiatement accessible, le livre s’attache d’ailleurs à ne rien cacher des difficultés et, sinon à les résoudre, du moins à commencer de les cartographier. Maintenant il s’agirait de ne pas oublier non plus tout ce qu’il y a en face de ces problèmes et de ces renoncements : toutes les récupérations et tous les gains qui les justifient et leur font contrepartie : de la tranquillité matérielle, l’égalité politique dans les rapports de production, du temps – la vie.

Extraits d’un entretien avec Frédéric Lordon dans Siné mensuel de mars 2021.

Agir contre les discriminations

Les bonnes actions de M. Macron

On entend et on lit beaucoup, depuis son élection, qu’Emmanuel Macron entretiendrait avec la vérité un rapport un peu ductile. C’est très exagéré, et assez injuste, car il arrive aussi qu’il fasse ce qu’il dit qu’il fait. Le 12 février, il a par exemple tweeté, à 6 heures 17 du matin : « Face aux discriminations, nous répondons par l’action. »
Et cela est vrai: face aux discriminations, Emmanuel Macron et ses collaborateurs agissent. Au mois d’octobre 2019, le chef de l’État français a ainsi accordé à un magazine d’extrême droite qui avait quelque temps plus tôt été condamné pour « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence envers les Roms » un long entretien dans le cours duquel il a notamment expliqué : « Il y a des emplois que vous ne ferez plus occuper à des Français, comme le métier de plongeur. […] Je préfère avoir des gens qui viennent de Guinée ou de Côte d’Ivoire légaux, qui sont là et qui font ce travail, que des filières ukrainiennes clandestines. »

Qui oserait, après cela – après qu’il avait si crânement revendiqué son intention de concéder quelques boulots éreintants à des « gens venus de Guinée ou de Côte d’Ivoire » (plutôt qu’à des « Français ») -, ne pas donner acte à M. Macron qu’il agit effectivement (et bellement, et vivement) contre les discriminations ?
Autre preuve, plus récente encore, de cette mobilisation du chef de l’État français et de ses collaborateurs : la semaine dernière, le ministre de l’Intérieur – le coruscant M. Darmanin, qui agit quant à lui depuis de longues années contre les discriminations, puisque dès 2013 il promettait par exemple de ne « pas célébrer personnellement » de mariages « entre deux hommes » ou « deux femmes » s’il était élu maire de Tourcoing – a lui aussi accordé un long entretien au même hebdomadaire.

Puis, quelques heures après la publication de cette interview, ce ministre exemplaire a redoublé son activisme contre les discriminations – en allant sur France 2 expliquer à Marine Le Pen qu’il la trouvait un peu trop « molle », avant de lui reprocher, clairement et distinctement, de « [dire] que l’islam n’est même pas un problème ».

Par cette infam… Par cette forte action, cet excellent homme a également contribué à une élévation notoire du débat public, où la dédiabolisation de la présidente du Rassemblement national consistait auparavant à présenter son discours comme normal (et, partant, acceptable) en dépit de son altérophobie, mais où M. Darmanin vient donc d’introduire la suggestion, inédite et très innovante, qu’il était plutôt anormal car insuffisamment altérophobe.
M. Macron ne s’y est d’ailleurs pas trompé, qui a, selon Le Parisien, immédiatement adressé à son collaborateur de l’Intérieur ses vives « félicitations » – avant de tweeter, quelques heures plus tard, cet admirable apophtegme : « La lutte contre toutes les formes de haine est un combat quotidien. »

Article de Sébastien Fontenelle dans Politis du 18 février 2021.

Le libéralisme autoritaire

« Crisis of democracy. » C’est un rapport que je cite souvent, publié en 1975, de la Commission trilatérale, qui réunit les élites dirigeantes japonaise, américaine, européenne. Crise de la démocratie, donc. Ou plutôt, « Crise de démocratie ». Parce que le problème, d’après son auteur, Samuel Huntington, c’est qu’on a trop de démocratie. Historiquement, rappelait-il, les démocraties ont toujours « comporté une population marginale plus ou moins nombreuse qui ne prenait pas activement part à la politique. »Les esclaves, les étrangers, les femmes, les pauvres, les Noirs, selon les lieux et les époques.
Bien qu’ « intrinsèquement antidémocratique », concédait-il, ces exclusions avaient « permis à la démocratie de fonctionner efficacement ». Mais voilà que ces « groupes sociaux marginaux » se sont organisés : « Les différences de statut se sont estompées. Chaque groupe a affirmé son droit de participer à égalité, voire plus qu’à égalité, aux décisions qui l’affectent. « Bref, un « déferlement démocratique », non pas positif mais, au contraire, source de « problèmes pour la gouvernabilité de la démocratie dans les années 1970. » Le risque est de « surcharger le système politique avec des revendications qui étendent ses fonctions et sapent son autorité. »

Contre ce péril, quels secours ? Certains prétendent que « le seul remède aux maux de la démocratie est davantage de démocratie », mais cela reviendrait à « jeter de l’huile sur le feu. » À la place, le penseur indique une voie : « Ce qui est nécessaire est un degré plus grand de modération dans la démocratie. Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non-engagement d’une partie des individus et des groupes. » Et de prévoir : « Les tensions susceptibles de prévaloir dans une société postindustrielle exigeront probablement un modèle de prise de décision gouvernementale plus autoritaire et plus efficace. »
Comme le note un critique à l’époque, « le ton inhabituellement cru du rapport violait un tabou de la société américaine : aussi grande que soit votre haine de la démocratie, il ne faut jamais en enfreindre la rhétorique en public. » Toujours est-il que des « intellectuels occidentaux débattent désormais le plus sérieusement du monde d’hypothèses qui étaient encore, il y a peu, réservées à quelques franges délirantes ».

« Personnellement, je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique sans libéralisme. » Friedrich Hayek, le pape du néolibéralisme, est déjà venu au Chili. Sur place, ses disciples, les « Chicago Boys », appliquent ses recettes, privatisent tout, réforment le pays à tout-va. Il a même, personnellement, écrit une constitution pour Pinochet, justifiant l’état d’exception. En 1981, voilà qu’il revient à Santiago – un pays doté d’une police secrète, de camps de détention, où les syndicats sont interdits. Et qu’il donne un entretien au Mercurio : « La liberté personnelle est beaucoup plus grande que sous Allende », estime-t-il. Mais quelle « liberté personnelle » quand, comme le décrivait Amnesty, « la torture une pratique courante », « les détentions arbitraires », les « exécutions », les « disparitions de détenus politiques »…
C’est que, pour lui, « la liberté économique » doit primer. Et il approuve Margaret Thatcher lorsqu’elle déclare, plus tard : « Le libre choix doit s’exercer sur le marché plutôt que dans les urnes. »
Dès lors, si elle ne respecte pas le marché, une démocratie pourra être dénoncée comme « totalitaire ». Et à l’inverse, une dictature pourra être vantée comme libérale.
Le libéralisme autoritaire est inventé.
[…]
« Dès qu’il est question d’économie, en effet, l’État « autoritaire » renonce à son autorité. Ses porte-parole ne connaissent plus qu’un seul slogan : liberté de l’économie par rapport à l’État ! »
C’est un État fort avec les faibles, faible avec les forts, fort « contre les revendications démocratiques de redistribution », mais « faible dans sa relation au marché ». Ce mot d’ordre n’implique assurément pas que l’État pratique l’abstinence pour ce qui est de la politique de subventions accordées aux grandes banques, aux grandes entreprises industrielles et aux grandes exploitations agricoles, mais bien plutôt qu’il procède au démantèlement autoritaire de la politique sociale. »

Cette voie, « libérale-autoritaire », est abandonnée après la chute d’Hitler, avec le keynésianisme triomphant, le socialisme montant, l’État-providence partout en Occident. Mais ce projet lui-même s’use, dans les années 1970, et Hayek reprend alors, en conscience, en affirmant, le flambeau de Carl Schmitt, et avec lui tous les Chicago Boys, Friedman and co. La place me manque, ici, pour recenser toutes les citations, pour identifier tous les chaînons qui nous mènent à aujourd’hui. C’est Alain Madelin, ex-ministre libéral, qui avec Maastricht voit dans l’Europe « une assurance-vie contre toute expérience socialiste ».

Extraits d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de février 2021.

Beauvau de la sécurité

Lundi matin 8 février, s’est ouvert le Beauvau de la sécurité, grand raout voulu par le président de la République après le tollé de l’affaire Michel Zecler. Retransmise en direct sur les réseaux sociaux, cette première séance avait pour thématique les « relations police-population ». Un débat… sans la population. Aucune association citoyenne ni aucun-e universitaire ayant travaillé sur ces questions n’était présent-e. Cette absence s’explique, paraît-il, par la pression des syndicats de police… Une certaine vision du débat.

Outre le gratin sécuritaire français, tous dépendant du ministère, trois « personnalités qualifiées » étaient présentes : le directeur du pôle « opinion et stratégie d’entreprise » de l’Ifop, le référent déontologue du ministère de l’Intérieur et le président de l’association Raid aventure,
seule représentante d’organismes au contact des jeunes, mais – coincidence ? – parrainée par Jean-Michel Fauvergue, ancien patron du Raid, député LREM, présent lui aussi. Naturellement, cet entre-soi a produit les effets escomptés.

À peine un élu local a-t-il évoqué le mot « contrôle d’identité », en racontant que son fils, d’apparence « basanée », était tout de même beaucoup plus contrôlé que ses camarades, mais que finalement « ça n’est pas un problème ». Le tout, vite enfoui sous un monticule de poncifs sur l’image de la police et sa communication, avant que Gérald Darmanin en arrive à la conclusion qu’il fallait revoir le code pénal pour permettre à la police de communiquer sur les enquêtes au lieu de laisser la primauté au parquet, soit à un autre ministère. Le problème serait donc principalement une affaire de com’.

Un « combat culturel », selon le ministre, qui n’a, semble-t-il, rien à voir avec les violences policières, expression qui n’a même pas été prononcée. Rien à voir non plus avec la politisation de l’utilisation de la police. Que pèsent les détentions arbitraires en marge de la mobilisation du 12 décembre contre la loi de « sécurité globale », dénoncées par Amnesty international ce même lundi 8 février ? Certes, un ou deux intervenants ont pointé du bout des lèvres la désastreuse répression des gilets jaunes, dont de nombreux policiers se sentent proches. Mais le « débat » s’est arrêté là.

Tout ce beau monde s’est accordé pour dire que, de toute manière, les « irréconciliables » avec la police étaient surtout les délinquants et que, par conséquent, ce n’était pas la peine de s’époumoner. Gérald Darmanin a concédé que 10 millions de Français, soit 27 % de la population, éprouvent « inquiétude ou hostilité » vis-à-vis de la police… Mais ne vous inquiétez pas, braves gens : la Police nationale se prépare à débarquer sur TikTok et Snapchat – véridique ! – et alors tout va changer.

Le billet de la rédaction par Nadia Sweeny dans Politis du 11 février 2021.

illibéralisme du libéralisme

Et nous n’en finissons plus d’avoir des démonstrations de l’illibéralisme du « libéralisme », à un point d’incohérence qui laisse d’ailleurs pantois. Car c’est tout de même un discours qui ne cesse de célébrer l’ « innovation », donc la possibilité d’expérimenter, mais qui interdit toute expérimentation hors de son ordre. Ce qui s’est passé à la ZAD en est la plus récente et la plus spectaculaire illustration.
Qu’il se soit posé un problème juridique autour de la propriété collective, c’était une excellente nouvelle : celle de l’opportunité d’une innovation, précisément. On remarque alors que le néolibéralisme a son idée bien à lui des innovations opportunes et des innovations importunes. Les premières peuvent compter sur toutes les facilités : on les appelle des « zones franches ». Franches, ou affranchies de quoi ? D’un certain type de droit seulement : essentiellement le droit fiscal et le droit social – ici il y a lieu d’innover. Sur le droit de propriété, plutôt non. Au reste, c’est une histoire qui ne date pas d’hier : Lip, c’était déjà ça. Et dans les deux cas la même grand-peur de l’État. On comprend qu’il redoute comme la peste ces expérimentations-là : et si elles venaient à marcher ? Tu sais ce qu’avait dit Giscard, alors ministre de l’Économie, à propos de Lip : « ils vont véroler tout le corps social et économique ».

J ‘ai quitté un peu brutalement le plan conceptuel de la différance spinozienne, mais tout de même, on ne peut pas ne pas être sensible à des aveux d’une clarté si cristalline, c’est que tout y est dit ou presque. D’abord que la concurrence non faussée (coulons-nous un instant dans leur syntaxe) est une fable pour imbéciles. Car après tout, si c’est une valeur à ce point universelle, mettons donc en concurrence les formes de vie ! Et puis on verra bien lesquelles attirent combien. Or dans ce jeu concurrentiel-là, dont je te propose l’expérience de pensée, il est des plus probable que la proposition salariale-capitaliste perde de la « part de marché ». Terrible aveu du pouvoir stato-capitaliste qui reconnaît implicitement la médiocrité de sa propre proposition, dont la mesure en creux est donnée par ses inquiétudes : Lip, la ZAD, et si ça marchait ? et si ça donnait des idées ? et si ça se répandait ? Si donc ces propositions de différance-là s’avèrent d’un dynamisme évolutionnaire inattendu, alors il est bien certain qu’il faut les faire tourner court au plus vite. Il ne manquerait plus que des nombres croissants contractent l’envie de différer dans ces directions.
Reprenons : un libéralisme conséquent, enivré de l’idée de concurrence, devrait regarder avec faveur « la mise en concurrence des formes de vie », et par conséquent « la diversification des offres par l’innovation ». Sauf qu’ici non.

Extrait du livre Vivre sans ? de Frédéric Lordon.

Mondialisation dumping

La mondialisation est un processus dynamique et multidimensionnel d’intensification des échanges entre les différentes régions du monde. Elle peut être culturelle, scientifique, humaine, financière, commerciale…
Elle est positive quand elle stimule l’interconnaissance, la coopération entre les peuples ou la circulation des valeurs démocratiques et féministes, comme on l’a vu avec les printemps arabes ainsi que les récents mouvements internationaux pour le climat ou contre les violences faites aux femmes (#MeToo, Ni una menos…).

Mais la mondialisation néolibérale enchevêtre les systèmes productifs et urbains, les met en concurrence et les fragilise à l’extrême en faisant des populations et de la nature des variables d’ajustement.
Son premier pilier est la circulation effrénée des marchandises et des capitaux, ainsi que de certains groupes sociaux affairés. « Effrénée », parce que cela dit mieux que « libre » le refus des limites et l’égarement qui en résulte. Les firmes transnationales jouent sur la logique du moins-disant face aux législations nationales du travail ; elles usent et abusent du marketing, des logos et de la publicité pour accroître les dividendes versés aux actionnaires.

Il s’ensuit un quadruple dumping : écologique, avec la délocalisation des usines polluantes ; social, puisqu’elles choisissent des pays où les salaires sont misérables et les syndicats muselés ; fiscal, avec leurs milliers de filiales dans des paradis fiscaux et réglementaires ; démocratique, enfin, car les gouvernements se soumettent aux désirs des marchés financiers qui financent leur dette et signent des dizaines de traités bilatéraux de libre-échange, instaurant une justice parallèle favorable aux investisseurs pour sanctionner les États dont les lois réduiraient leurs profits.

Le découpage de la production façon puzzle en chaînes de sous-traitance labyrinthiques constitue le second pilier de cette mondialisation. Ainsi, Apple répartit la production de ses iPhones dans huit pays différents, de la conception aux États-Unis à l’assemblage en Chine, en passant par la fabrication de l’écran tactile ou des processeurs au Japon ou en Corée du Sud, sans oublier l’extraction des matières premières en Afrique et en Chine.
L’industrie pharmaceutique fait de même : la pénurie de tests a révélé, au prix de dizaines de milliers de morts, que 60 % à 80 % des principes actifs de médicaments étaient fabriqués en Chine ou en Inde, nous plaçant à la merci de toute interruption du commerce mondial.

Extrait du livre Ce qui dépend de nous, Manifeste pour une relocalisation écologique et solidaire, de l’association Attac.

Délit d’opinion

Dans son décret de dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France, le gouvernement assimile la critique de certaines politiques étatiques à un encouragement au terrorisme. Généralisée, cette logique de « délit d’opinion » pourrait conduire à la fermeture administrative de nombreuses autres associations, syndicats ou partis politiques contestataires.

C’est trois jours après l’assassinat de Samuel Paty que Gérald Darmanin avait annoncé son intention de dissoudre le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Le ministre de l’Intérieur assurait alors que cette association était « manifestement impliquée » dans l’affaire de Conflans-Sainte-Honorine. Mais dans le décret de dissolution finalement édicté le 2 décembre, il n’y a plus qu’une seule mention de Samuel Paty. On reproche au CCIF de ne pas avoir, sur les réseaux sociaux, supprimé des commentaires d’internautes « laissant entendre que l’État français est à l’initiative de l’atentat » fatal au professeur.

Légalement et globalement parlant, le gouvernement justifie la dissolution du CCIF en l’accusant d’encourager le terrorisme, la discrimination, la haine et la violence. L’association n’a pourtant jamais été poursuivie en justice pour de tels délits. Pour rappel, son cœur d’activité était d’offrir un soutien juridique aux musulmans victimes de discrimination.

Peinant à établir des faits précis, le décret gouvernemental reproche à l’association sa conception « particulièrement large » de l’islamophobie, ses fréquentations et son manque de maîtrise des commentaires générés par ses posts sur les réseaux sociaux. Le journaliste Pierre Januel s’est amusé à faire un tour sur le compte Twitter de Gérald Darmanin : en termes de commentaires racistes d’internautes appelant à la haine, on y trouve de quoi dissoudre dix fois la place Beauvau.

[…]

Le décret prétend surtout « qu’en qualifiant d’islamophobes des mesures prises dans le but de prévenir des actions terroristes », le CCIF « doit être regardé comme partageant, cautionnant et contribuant à propager de telles idées ». Autrement dit, considérer discriminatoires des lois, des opérations de police ou des décisions administratives relevant de l’antiterrorisme (par exemple les assignations à résidence ou les perquisitions administratives de l’état d’urgence subies par de nombreux innocents) reviendrait donc à soutenir le terrorisme. « Le raccourci fait entre critique des politiques de l’État et provocation au terrorisme fait froid dans le dos », commente le Syndicat des avocats de France (SAF).

Extraits d’un article de Clair Rivière dans le mensuel CQFD de janvier 2021.

Uber et Deliveroo

Une des premières victoires qui a eu un retentissement est celle d’ABS, l’an dernier, en Californie, où tous les jobs des travailleurs ont été requalifiés en contrats de travail. Au Parlement européen, j’ai rencontré les lobbyistes d’Uber et de Deliveroo.
Eh ben je peux te dire que leur gros flip, c’est que ça se passe comme aux États-Unis…
[…]
Le 12 décembre 2019, on a fait venir 80 coursiers à vélo au Parlement, mais aussi des taxis espagnols, des chauffeurs de Californie, une mobilisation énorme. Ils ont fait une AG, ont interpellé la Commission européenne. Dans l’entourage du commissaire, ils disent que ça les aide, dans le rapport de forces. Et là, je me suis rendu compte qu’il y avait en fait vachement plus de consensus que ce qu’on pensait, sur cette question. Même à droite, on trouve des alliés, faut les chercher, OK, mais on en trouve. On crée un arc de forces.
En fait, seuls les macronistes sont contre, vent debout !
[…]
Beaucoup de livreurs ont compris une chose, désormais : leur statut, c’est une vraie porte d’entrée pour casser le code du Travail : de faux indépendants, qui sont tous pris pour des salariés. Mais chez Uber et autres, ils ne veulent pas du salariat. Le piège dans lequel ils veulent nous amener, c’est ce qu’on appelle le « troisième statut ».
[…]
Une sorte de statut entre indépendants et salariés. En fait, il légalise le fait que ces chauffeurs sont des indépendants, avec un petit peu de protection sociale. Bref, on institutionnalise la précarité. Et c’est un vrai piège, du pain béni pour les plateformes. Bien sûr qu’elles sont d’accord pour prendre à leur charge un tout petit peu de protection sociale, avec une charte par exemple : ça les exonère de tout ! Ça leur évite des procès !
[…]
Pour le lobbyiste de Deliveroo, Macron, c’est le modèle… D’ailleurs, Sylvie Brunet, une eurodéputée, est clairement envoyée par l’E1ysée pour ce faire. Tout le monde est d’accord pour progresser, aller dans le bon sens, sauf elle, qui ralentit les choses. Déjà, la loi LOM, la loi d’orientation des mobilités, de fin 2019, voulait protéger les plateformes, avec une charte contre tout risque de requalification des emplois en contrats de travail. D’ailleurs, les lobbyistes à Bruxelles regrettent que le Conseil constitutionnel n’ait pas validé l’idée…

Extraits d’un entretien de Leïla Chaibi dans le journal Fakir de décembre 2020.

Un régime de plus en plus autoritaire

Nous basculons vers un régime de plus en plus autoritaire. Quand chacun de nous s’adapte à des contraintes aussi lourdes que celles qui nous sont imposées aujourd’hui au nom de la santé, nous nous habituons progressivement à ce que nos libertés se dissolvent. C’est un mouvement qui me semble très dangereux, contre lequel toute personne attachée à la défense des libertés doit s’interroger sinon résister.
[…]
il y a un prétexte, qui est tout à fait incontestable – personne ne peut nier qu’il y a eu des actes de terrorisme, personne ne contestera qu’il y a depuis mars 2020 une situation sanitaire particulièrement préoccupante sinon dégradée sur le territoire français. Mais cela ne justifie pas nécessairement d’y répondre par des mesures coercitives. Or, depuis trente ans, les pouvoirs publics nationaux répondent à toute difficulté sociétale par un empilement de mesures sécuritaires.
Quand on ne sait pas quoi faire, on choisit la réponse la plus facile, de court terme, et… on adopte une loi, dans l’urgence : on prend une loi contre le terrorisme – comme si les terroristes allaient être terrorisés par la volonté du législateur ! -, une loi contre l’épidémie, ce qui est une folie pure : ce n’est pas par une « stratégie » de ligne Maginot et par des amendes qu’on va utilement combattre un virus.

Adopter une loi, ça permet de donner l’impression d’être actif. […] En réalité, toutes ces mesures n’ont ni permis de lutter efficacement contre le terrorisme, ni de limiter la propagation du virus de manière équilibrée par rapport aux atteintes aux libertés fondamentales.
[…] tout le monde a accepté d’être confiné pendant 55 jours au printemps 2020, sans même se poser la question de savoir si ce confinement n’était pas disproportionné par rapport aux enjeux de santé publique, avec quand même cette donnée problématique en période de pandémie qui est qu’un pays de 67 millions d’habitants dispose de 6 000 lits de réanimation…

Aujourd’hui, la situation perdure. On a des ministres qui nous disent quels sont les produits « essentiels » ou non à notre vie courante et qui décident, au nom de la santé publique, comment la vie quotidienne de tout un peuple doit être organisée. Sans que jamais l’efficacité de ces mesures ne soit évaluée, sans qu’aucun bilan ne soit tiré. Sans que l’on prenne en compte les conséquences du confinement sur nos libertés, sur les commerçants, sur notre droit à une vie familiale normale, sur notre psychisme même.

Je suis un spécialiste de l’état d’urgence sécuritaire, de la loi du 3 avril 1955, et je peux vous garantir qu’aucune des mesures qui ont été prises à ce titre n’a permis la prévention d’un seul acte terroriste. Aucune. Et malgré cela la loi de 1955 a servi de modèle à la loi du 23 mars 2020 qui a permis le confinement de toute la population, c’est-à-dire 67 millions d’assignations à domicile 23h/24. La sécurité renforcée mine nos libertés individuelles sans nous apporter ce au nom de quoi elle a été instituée.

[…] La cause n’est pas traitée. On essaie de colmater des fuites, avec des sparadraps qui ne tiennent pas. Bien sûr, il y a eu un effet de surprise en mars 2020. L’hôpital public ne pouvait pas être prêt, il a été débordé, du fait même des politiques publiques qui sont menées au niveau national. Le mantra depuis des décennies, c’est de supprimer des lits pour faire des économies.
L’hôpital a été envisagé comme une entreprise, et le patient comme un client. Évidemment, on fait des économies à l’instant « t » en supprimant des lits, mais en temps de pandémie, on manque de places et on se rend compte que ces politiques néolibérales coûtent infiniment plus cher à long terme. Après la première vague de coronavirus, plutôt que de multiplier les lois d’urgence sanitaire, l’exécutif aurait dû, toutes affaires cessantes, améliorer la situation de l’hôpital public.

Extraits d’un entretien avec Paul Cassia dans le journal La Décroissance de décembre 2020.

Propagande

Comment dit-on « licenciement de masse » en 2020 ? « Plan de sauvegarde de l’emp1oi »…
« La propagande est à la société démocratique ce que la matraque est à l’État totalitaire », écrit le linguiste Noam Chomsky. Constat lucide : si la propagande moderne est née au toumant des XIXe et XXe siècles, c’est parce que dans l’Occident tout juste démocratisé, la bourgeoisie craignait de perdre son pouvoir. Comme elle ne pouvait plus l’imposer au peuple par la simple force, il a fallu trouver un autre moyen.

« Le public doit être mis à sa place, afin que les hommes responsables puissent vivre sans crainte d’être piétinés ou encornés par le troupeau de bêtes sauvages », expliquait sans fard Walter Lippmann, un des premiers théoriciens de la manipulation de l’opinion publique. Edward Bernays, précurseur du métier de « conseiller en relation publique » rêvait à voix haute : « Si l’on parvenait à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu’elles s’en rendent compte ? »

Collés à cet objectif, les propagandistes du XXe siècle se sont appuyés sur différentes sciences sociales, développant de machiavéliques procédés de manipulation de masse. « Ces techniques pouvaient parfois donner quelques résultats dans le domaine du marketing, mais ce n’était rien en comparaison de ce qu’on connaît aujourd’hui, alarme l’historien David Colon. Car le propagandiste du XXe siècle s’appuie aussi sur les [derniers] acquis de l ‘économie comportementale, des neurosciences, de la psychologie sociale, sur la connaissance des biais cognitifs des individus ou encore la psychologie évolutionniste. Autrement dit, il a des outils extrêmement précis pour façonner un dispositif de persuasion lui permettant d’obtenir très exactement ce qu’il recherche. Et toutes ces techniques ne cessent de progresser… »

Exemple particulièrement préoccupant de propagande high tech : la publicité politique ciblée sur les réseaux sociaux, telle qu’elle se pratique communément aux États-Unis, notamment dans le camp de Donald Trump. En récupérant les données personnelles des électeurs, on peut établir leur profil psychologique spécifique, et donc leur adresser des messages collant au plus près de leurs attentes, quitte à donner sans vergogne dans la fake news ou la promesse qui n’engage que celui qui y croit…

Dans l’Hexagone, la chaîne CNews ne s’embarrasse pas de procédés sophistiqués : les idées d’extrême droite sont tout simplement rabâchées à longueur de journée. Une ligne éditoriale partisane qui fait florès dans le paysage audiovisuel français, imprimant sans relâche ses idées néofascistes dans le cerveau du public.

Extrait d’un article d’un dossier « propagande » dans le mensuel CQFD de novembre 2020.