Croissance verte

Lorsque la panique monte face à des millions de suppressions d’emploi, la dépréciation monétaire, l’effondrement du taux d’investissement industriel et la banqueroute totale qui se précise, l`heure n’est plus à la réflexion critique. Mais à l’union sacrée. Plus une tête ne doit dépasser des rangs pour sauver ce qui peut encore l’être de l’expansion industrielle. Dont la seule porte de sortie envisageable est l`investissement massif dans des technologies présentées comme « écologiques » […]

C’est pourquoi les libéraux verts se trouvent désormais au cœur de la propagande étatique qui unifie toutes les forces organisées dans la relance « verte » (et désespérée) de l’industrie. L’ « appel à mobilisation » Green Recovery, lancé à l’initiative de Pascal Canfin – libéral de gauche et de droite, président de la commission environnement du Parlement européen, n’est toutefois pas qu’une énième pantalonnade du développement durable. Il franchit un cran dans l’union sacrée pour que jamais ne puisse être envisagé un autre futur que l’expansion industrielle qui détruit tout.

[…]

Le point clef est dans l’avant-dernier paragraphe, en gras, surligné, qui appelle à une alliance mondiale de « décideurs politiques, chefs d’entreprises, dirigeants financiers, de syndicats, d’ONG […] à mettre en œuvre des paquets d’investissement [sic] pour la relance verte ». Tous les signataires s’engageant alors à « travailler ensemble ». Et ce qui impressionne c’est leur qualité. Non
pas les habituels porte-flingues du libéralisme réunifié : écolos libéraux (Rivasi, Jadot…), sociales libéraux (Larrouturou. . .), libero-libéraux, etc.
Ni même la présence de quelques ministres, hauts fonctionnaires et autres ONG faux-nez des actionnaires (Club de Rome, WWF…).
Beaucoup plus intéressant, peu habitués à pétitionner, les représentants du « grand Capital » sont là : pas moins de cinquante PDG et DG de quelques-uns des plus grands groupes capitalistes européens
[…] Et enfin, les trois dirigeants de la Confédération européenne des syndicats (CES) : son président, Berger (CFDT) […]

La CES, c’est la seule confédération syndicale internationale reconnue par l’Union européenne. Sur le papier, c’est du lourd : 84 organisations, 60 millions de membres (affichés) dans 35 pays. De quoi mobiliser fortement pour changer des institutions qui créent tant de chômage, de désastre écologique, de misère psychique et de folle exploitation au travail ? Pas du tout. La CES est le
bébé de l’Union européenne pour museler le monde du travail. C’est elle qui lui garantit ses ressources matérielles – 70 % des fonds nécessaires (des dizaines de millions d’euros via divers programmes de « modernisation du marché du travail » et de « dialogue social »). Avec pour contre-partie l’enrégimentement des syndicats européens et l’adhésion totale à la croissance économique et à
la concurrence libre et non faussée.

La CES, progressiste, industrialiste et libérale n’oublie jamais d’inviter dans ses congrés ses maîtres, divers commissaires européens. Elle est la dernière qui cherchera honnêtement d’autres voies au désastre que nous connaissons présentement.
[…] qui est membre de la CES en France ? (Presque) tous les grands et petits syndicats : CFTC, CFDT, FO, CGC, UNSA, CGT. Lesquels se retrouvent donc signataires de cette « alliance européenne » entre exploiteurs et exploités pour toujours plus d’innovation industrielle. Sont-ils manipulés par d’infâmes bureaucrates ? C’est aller un peu vite en besogne. À de très rares exceptions, les forces syndicales françaises sont intégrées dans le monde industriel (donc libéral) qui broie tout sur son passage. […]

Voilà qui éclaire, pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris, « l’étrange » petit jeu des directions syndicales en France (que je ne confonds pas avec leurs militants).
Réunifiées à l’échelle européenne, chacune s’accorde sur sa partition à l’échelle de la nation. Quand la CFDT et consorts assument d’être les « jaunes » qui disent « oui » à toutes les réformes de l’État/MEDEF, la CGT et FO échouent merveilleusement à s’y opposer – en prenant garde de ne jamais sortir du cadre pré-établi : croissance, emploi, industrie, solidarité sociale. C’est-à-dire à
ne jamais prendre le risque de déplacer le combat hors de l’arène où ils sont assurés de perdre, depuis plus de cinquante ans. […]

Extraits d’un article de Denis Bayon dans le journal La Décroissance de juin 2020.

La loi du marché généralisée par la force

Depuis les mobilisations contre la loi El Khomri de 2016, l’État français a fait des usages disproportionnés de la violence contre les mouvements sociaux. Inflexible sur le plan des réformes, il utilise la force pour contenir toutes les protestations. Au point de promulguer tout un arsenal de mesures juridiques liberticides. S’inscrivant dans la dévalorisation libérale des lois.
Le libéralisme met en œuvre des politiques qui sapent « l’État-providence » au nom de la « concurrence libre et mm faussée ». Mais, en raison des résistances de la société et de ce qui demeure des mouvements populaires, il fait un usage de la force qui est sans précédent depuis plusieurs décennies, n’hésitant pas à mettre la santé voire la vie de manifestants ou de grévistes en danger, par l’utilisation d’armes de répression officiellement non létales mais aux conséquences souvent dramatiques, par des pratiques policières sans commune mesure avec les risques que font peser ces mouvements sur l’État.

Les images d’acharnement de policiers sur des manifestants à terre, d’usage systématique de gaz lacrymogènes, les propagandes ministérielles qui les couvrent en les déniant impliquent aujourd’hui d’être prudent quand on se rend à de nombreuses manifestations. Les gilets jaunes en savent quelque chose […]

Peu a peu, la justice du libéralisme politique, c’est-à-dire la séparation des pouvoirs, la protection judiciaire des biens et des personnes, la garantie publique de l’indépendance individuelle, s’efface au profit de la surveillance, de la restriction des libertés, de la concentration des pouvoirs. Avec toutes les conséquences en termes d’arrestations arbitraires, d’exercice du pouvoir indifférent aux lois, d’atteintes aux droits de s’exprimer et d’agir librement.

Les ambitions néo-libérales ont peu a voir avec le libéralisme et la limitation du pouvoir, sa soumission à des règles absolues, la préservation des libertés.
Il s’agit de soumettre l’ensemble de la société à l’impératif de l’appropriation privée, de la concurrence et de la production du profit. Tout ce qui s’efforce de limiter cet impératif doit être
empêché, c’est-a-dire vidé de toute influence déterminante. C’est pour cela que les mouvements sociaux contestataires et même majoritaires dans les soutiens qu’ils reçoivent de la population sont empêchés par la violence policière, par les propagandes politiques et médiatiques, par l’organisation néo-libérale du monde, les traités de libre-échange, les tribunaux d’arbitrage privés. Toute alternative est criminalisée dès lors qu’elle s’efforce de faire bouger les lignes, parce qu’elle se heurte à la manière dont le monde est organisé et dont le système libéral a gravé ses lois économiques dans le marbre. […]

Le néo-libéralisme est en rupture avec les préoccupations sociales du libéralisme classique, soucieux de libertés individuelles, mais aussi d’appartenance de chacun à la société, de hiérarchies des valeurs (ne seraient-ce qu’esthétiques), contre le confusionnisme contemporain du « tout se vaut » dès lors que tout est évaluable à l’aune de la production du profit. Dans le modèle néo-libéral imposant sa marque partout, rien n’existe en dehors du marché, l’être humain s’apparente a un entrepreneur de lui-même et est pleinement responsable de son destin.

C’est pourquoi toute volonté de définir la société autrement que comme la rencontre entre des vendeurs et des acheteurs, par exemple en interdisant le travail le dimanche ou le travail (des femmes) la nuit, est-elle synonyme d’un ordre moral désuet, porteur de danger pour la liberté économique conçue comme liberté d’entreprendre, alors même que le travailleur se contente de vendre ce qui est la seule chose à sa disposition, comme nous l’a appris Marx, sa force de travail, contre les moyens de sa subsistance […]

Des lors, l’État n’a aucune vocation à disparaître, mais à restreindre ses interventions à ses fonctions régaliennes, la justice, la police, l’armée, les sapeurs-pompiers, les finances publiques et
les infrastructures, et donc à abandonner l’enseignement, les transports, la santé, la poste, ou à les privatiser. L’Europe a servi à généraliser ce changement politique en rupture avec les politiques sociales produites par le XXe siècle. En effet, la Commission européenne émet des directives qui rendent obligatoires pour les États membres l’ouverture à la concurrence de tous ces services.

Cet abandon fait que la loi du marché et donc la rentabilité deviennent le critère dominant. Dans ce contexte, les résistances, les appels à la solidarité, à légalité, à la justice sociale
restent non seulement lettres mortes mais doivent être écartées si elles constituent des obstacles à la marchandisation généralisée du monde et de la société. Les lois elles-mêmes, en
imposant des limites à l’action politique, en faisant persister des états antérieurs de l’organisation de la société, s`opposent partiellement au libéralisme. C’est la raison pour laquelle il convient de les suspendre en attendant de les réformer complètement.

Extraits d’un article de Florent Bussy, philosophe, dans la revue Les Zindigné(e)s de janvier-mars 2020.

Fascisation en Israël

L’historien israélien Zeev Sternhell, pourtant sioniste, compare « la fascisation » (ce sont ses termes) à l’œuvre en Israël avec ce qui s’est déroulé dans l’Allemagne des années 1930.
Une idéologie raciste, militariste et suprématiste s’est imposée sans réel contrepoids. L’inégalité des individus selon leur origine réelle ou supposée est désormais inscrite dans la loi d’Israël qui se définit comme « l’État-nation du peuple juif ».

Par ailleurs, la Cour suprême vient de valider l’utilisation par les autorités religieuses de tests ADN censés prouver « la judéité » des demandeurs du statut officiel de « juif » (dont beaucoup d’immigrants russophones). Même si ces tests ADN concernent un conflit interne à l’extrême droite israélienne, ils sont significatifs du triomphe des conceptions racialistes.

Le pouvoir est disputé entre deux criminels de guerre, Benyamin Netanyahou et « Benny » Gantz – ce dernier a été chef d’état-major de l’armée israélienne, notamment quand celle-ci a tué près de 2 500 civils à Gaza en 2014. Les deux compères ont été invités par Trump et approuvent bien sûr son plan.
Il existe bien une petite minorité anticolonialiste courageuse, mais elle ne représente pas une alternative de pouvoir.
Ce régime d’extrême droite et ses relais (comme le Crif) s’acharnent à instrumentaliser l’antisémitisme et à récupérer la mémoire du génocide nazi. Et les dirigeants occidentaux soutiennent cette odieuse manipulation.

Dans un contexte extrêmement défavorable, pour l’instant le peuple palestinien plie mais ne rompt pas. Gaza est une prison à ciel fermé où l’occupant expérimente comment on peut enfermer deux millions de personnes, les priver d’eau potable et d’électricité et tirer sur des civils comme à la fête foraine.
En Cisjordanie, les Palestiniens sont confrontés tous les jours à la violence des colons et de l’armée, au vol des terres et aux destructions de maisons.

Malgré cela, le peuple palestinien croit en l’avenir. Il persiste à tout faire pour scolariser les enfants, pour cultiver la terre, pour produire, pour ne pas être transformé en peuple d’assistés.

Entre Méditerranée et Jourdain, il y a 50 % de Juifs israéliens et 50 % de Palestiniens. Les uns ont tout, les autres quasiment rien. L’apartheid a duré des décennies en Afrique du Sud ou dans le sud des États-Unis, mais il a fini par s’écrouler. Trump ne connaît que le fric et la violence. Parions que, face à une véritable lutte anti-apartheid, il ne saura pas faire.

Dernière partie d’un article de Pierre Stambul, membre de l’Union juive française pour la paix, dans le mensuel CQFD de mars 2020.

Réforme de retraites vue par les médias

« Les cheminots et les agents de la RATP rançonnent la France pour la pressurer davantage », s’alarmait Franz-Olivier Giesbert dans le Figaro du 4 décembre… 1995.
Vingt-quatre ans plus tard, alors que la grève fait rage contre le projet de réforme des retraites, l’orthodoxie médiatique n’a pas bougé d’un iota. Et l’on dirait même plus : les contre-réformes menées au cours des vingt dernières années ont été autant d’occasions, pour les tenants du système médiatique, d’affûter leurs harangues sur tous les tons et tous les canaux.

Ainsi, depuis le 5 décembre, éditorialistes, rédacteurs en chef et autres éminences médiatiques s’engagent à corps perdu pour défendre ce que l’économiste Élie Cohen dépeint comme « la mère de toutes les reformes, celle qui devait concilier justice sociale, lisibilité et prévisibilité ». (29 nov.)
Le (petit) périmètre du débat est balisé : la réforme est inéluctable, d’ailleurs elle est excellente (page 3); les « galères » d’usagers écrasent la couverture des grèves (page 41), en particulier dans les JT devenus, au choix, succursales de Bison futé, ou cellules de crise pour entreprises en péril (page 13); les violences médiatiques se multiplient à l’encontre des grévistes en général, et de la CGT en particulier.

Si les chaînes d’information en continu se mobilisent (page 25), les radios privées sont en tête de cortège (page 31); la grande presse, quant à elle, veille au bon déroulé du « dialogue social », et prodigue au prince divers conseils pour que cessent les « blocages » (page 21), les yeux rivés sur les sondages et « l’essoufflement » tant attendu ! Et qu’importe si les oracles de comptoir sont contredits d’une heure sur l’autre : proportionnelle au niveau d’indigence, l’immunité journalistique permet à la fleur de l’éditocratie de se maintenir en poste (page 19).
De même, cet univers orwellien autorise la libre circulation des mantras les plus mensongers – « les femmes seront les grandes gagnantes », par exemple – au mépris de toute contradiction sérieuse (page 38).

Obsédé par la « sortie de crise », le journalisme de commentaire voudrait baliser les termes du conflit, agitant certains enjeux comme le retrait de l’âge pivot (dont dépendrait le « dénouement » final) ou la suppression des « régimes spéciaux », jugée légitime et nécessaire (page 17). Calqués sur l’agenda gouvernemental, ces choix éditoriaux dénotent un suivisme zélé de la part des grands médias qui, dans le cas de France 2, confine à la propagande (page 9). Mais ils constituent surtout des déformations en chaîne des réalités sociales : les médias sont plus occupés à faire rentrer la mobilisation dans des cases préétablies qu’à la donner à voir dans sa diversité. Ainsi la vie des grévistes et les multiples actions – rivalisant de créativité – quiils entreprennent échappent-elles presque intégralement aux radars médiatiques.

C’est bien là la moindre des règles du journalisme dominant : hors des chemins balisés, point de salut ! D’un revers de main, les propositions visant à améliorer le système de retraites actuel sont écartées au prétexte qu’aucune ne serait « réaliste ». Idem pour les actions jugées « illégitimes » ou les démarches syndicales refusant le jeu en trompe l’œil de la « concertation ». Au cours de leurs interviews-interrogatoires, les chiens de garde ne cessent de rappeler aux opposants ce périmètre étriqué de la contestation légitime et bienséante.

Bref: cette séquence révèle une nouvelle fois le rôle politique des grands médias en temps de crise. Par leurs partis pris systématiques et leur traitement amputé de l’information, ils se font promoteurs de la démobilisation sociale et gardiens de l’ordre dominant. Et posent, à ce titre, un problème démocratique majeur.

Édito du numéro de janvier 2020 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

Démocrature

« Une dictature, c’est quand les gens sont communistes. Qu’ils ont froid, avec des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclair. »
Au moins, la définition de la dictature proposée par le personnage incarné par jean Dujardin dans OSS 177 avait pour elle d’être tellement outrancière qu’elle faisait marrer. C’était d’ailleurs l’objectif du film de Michel Hazanavicius.

Emmanuel Macron, lui, n’a rien d’un comique. Sa déclaration du 23 janvier dernier ne baignait ainsi dans aucun second degré : « Aujourd’hui s’est installée dans notre société – et de manière séditieuse, par des discours politiques extraordinairement coupables -, l’idée que nous ne serions plus dans une démocratie, qu’une forme de dictature se serait installée. »
Et le mauvais Guignol d’enchaîner : « Mais allez en dictature ! Une dictature, c’est un régime où une personne ou un clan décident des lois. Une dictature, c’est un régime où on ne change pas les dirigeants, jamais. Si la France c’est cela, essayez la dictature et vous verrez ! »

Sûr que dans la France de 2020, quelques garanties nous protègent encore de l’État totalitaire. Mais en fait d’État splendidement démocratique, nous avons droit à un néolibéralisme autoritaire qui s’affirme chaque jour davantage par l’étendue de sa surdité et de sa fureur répressive.

« Un régime où une personne ou un clan décident des lois » ? Nous n’en sommes vraiment pas loin. Plus d’un mois et demi de grève des transports, des blocages sur tout le territoire, des cortèges sans cesse renouvelés et des actions de protestation toutes plus inventives les unes que les autres… Mais rien à faire : le pouvoir s’acharne à faire passer sa réforme des retraites. Même l’avis au vitriol du Conseil d’État n’y a rien changé.
Et quand ce sont les enseignants et les lycéens qui protestent contre une réforme du bac qui ne fera qu’accentuer les inégalités, la stratégie est la même : le passage en force. Et la bastonnade
assénée par une police plus que jamais en roue libre, malgré de bien hypocrites et tardifs rappels a l’ordre de Macron et Castaner, son caniche de l’Intérieur.

La bonne nouvelle, c’est que la colère est tellement forte qu’elle commence à déborder. Hallucinante scène le 31 janvier, quand des dizaines d’avocats en colère ont tenté d’investir le ministère de la justice. Réjouissant spectacle que de voir les ministres et autres parlementaires de la majorité empêchés, les uns après les autres, de présenter sereinement leurs vœux pour la nouvelle année. Le ministre de la Culture, Franck Riester, a même préféré renoncer à sa petite cérémonie personnelle. Quant aux figures de la Macronie en campagne pour les municipales, Benjamin « Gris-Veau » en tête, elles voient leurs piteuses réunions consanguines immanquablement perturbées par des manifestants en colère. Jusqu’au Résident de la République en personne qui se fait exfiltrer par ses gardes du corps quand il s’aventure à une pièce de théâtre. Risible spectacle d’un pouvoir tellement haï – et comment ! – qu’il n’existe plus un seul lieu où il peut déambuler sans convoquer une petite armée pour le protéger.

Alors oui, parler de dictature est sans doute un peu exagéré. Mais cette course en avant n’augure rien de bon. Et n’oublie pas, Emmanuel, que ça ne finit pas toujours bien. Tu as déjà entendu parler des derniers jours de Nicolae Ceausescu et de sa meuf ?

Édito du mensuel CQFD de février 2020.

État répressif

Deux personnes tuées, sept cents blessés, vingt-cinq éborgnés, des mains arrachées, des mâchoires emportées…
Le bilan ne cesse de s’alourdir à chaque manifestation. Raphael Kempf, 36 ans, est l’avocat de quelques-unes des victimes d’un État de plus en plus autoritaire.

Siné Mensuel :
– En 1893, Sous la IIIe République, l’Assemblée vote dans l’urgence et l’émotion une loi visant à réprimer les anarchistes. Ce sera le début d’une série de lois d’exception qui seront appelées « scélérates » par les défenseurs des libertés. Dans « Énnemis d’État », le livre que vous publiez aux éditions La Fabrique, vous faites le lien entre ces lois scélérates et celles d’aujourd’hui. Quel rapport y a-t-il entre elles ?
Raphaël Kempf :
– Elles ont un rapport intime. Elles sont souvent adoptées après un événement, un attentat par exemple, qui a provoqué une émotion légitime. Mais le pouvoir exécutif va surréagir et proposer des lois qu’il n’aurait jamais pu faire adopter en temps normal. De plus, elles sont détournées de leur objet pour attaquer des idées ou des opinions.
Au lendemain des attentats du 15 novembre 2015, François Hollande déclare l’état d’urgence et donne à son ministre de l’Intérieur les pouvoirs conférés par la loi de 1955 votée au début de la guerre d’Algérie.
L’état d’urgence va être rapidement détourné de son objet pour être utilisé, non pas contre les terroristes mais pour humilier les musulmans, qui n’ont commis aucune infraction pénale dans l’immense majorité des cas, mais aussi les écologistes, les manifestants.
Enfin, comme au XIXe siècle, ces lois ne se fondent pas sur l’acte commis mais sur l’intention. Elles cherchent à limiter la liberté des citoyens pour ce qu’ils pourraient faire à l’avenir.
Léon Blum dit à ce sujet en 1898 : « Dirigées contre les anarchistes, elles ont eu pour résultat de mettre en péril les libertés élémentaires de tous les citoyens. »

– Avez-vous des exemples dans l’actualité ?

– En mai 2016, des personnes me disent : « On a reçu un arrêté du préfet de police qui nous prive du droit de manifester contre la loi travail. » Avec ma consœur Aïnoha Pascual, nous saisissons le tribunal administratif. Lors de l’audience, le préfet fournit des notes blanches, c’est-à-dire des documents venant probablement des services de renseignement, qui ne sont ni signées ni datées et qui affirment que M. Untel s’est rendu à telle manifestation où des violences et des dégradations ont été commises à l’endroit des forces de l’ordre ou de biens privés ou publics.
À aucun moment il n’est indiqué qu’il s’est personnellement rendu coupable de ces violences ou de ces dégradations. En fait, le préfet revendique l’idée de priver des citoyens de leurs libertés fondamentales, celle de manifester, celle d’aller et venir, sous prétexte qu’à l’avenir ils pourraient commettre des violences.

[…]

Sur les 4 500 perquisitions administratives pendant les deux années d’état d’urgence – c’est énorme -, moins de 2 % ont débouché sur une
condamnation pénale, et encore moins pour des faits « terroristes ».
Les perquisitions administratives sont des moments de violence et d’humiliation très grands pour les personnes qui en sont victimes : la moitié de ces perquisitions ont en effet été réalisées la nuit entre 21 heures et 6 heures ! C’est effrayant ce que s’autorise le pouvoir à l’endroit des citoyens.

Extraits d’un entretien de Raphaël Kempf dans Siné mensuel de février 2020.

Bernard de Mandeville – La fable des abeilles

Ce petit texte (12 pages), qui a été soigneusement occulté au grand public a été publié en 1714 avec le texte le plus connu de Mandeville, « La fable des abeilles« .
C’est vraiment le début du règne du divin Marché et du capitalisme.
La Fable… diffuse la maxime selon laquelle : « Les vices privés font la vertu publique ».
Ce qui veut dire qu’il faut laisser aller les pulsions, notamment d’avidité, à leur finalité pour que de la richesse se crée chez quelques-uns avant qu’elle ne ruisselle ensuite sur les autres. Ce texte, puisqu’il encourage explicitement les vices (tout est bon pour s’enrichir), a été considéré comme diabolique et a été condamné par le grand Jury du Middlesex en 1725, puis mis à l’index et brûlé par le Bourreau sur la place de Paris en 1745.

[…]Pour que cette « morale » passe sans qu’elle provoque de soulèvements, il faut faire en sorte que les individus se tiennent tranquilles. C’est là qu’intervient l’ « art de gouverner » mis au point par Mandeville, Si l’on veut que les hommes, égoïstes par nature, se tiennent tranquilles, il faut les amener, dit-il, à modérer leurs appétences. Avant, dans les anciens régimes, il y avait le joug et la servitude forcée. Mais depuis la révolution anglaise de 1689 qui a posé les fondements de la démocratie, c’est la « ruse » qu’il faut employer. En effet, aucun argument raisonnable ne saurait persuader les hommes de suivre la moindre recommandation de modération. Pour qu’ils consentent à obéir aux lois, il ne reste donc – rançon de leur égoïsme – qu’à les « payer ».

Mais, comme ils sont nombreux et qu’il n’y aurait jamais assez d’argent pour tous les rémunérer, il faut les dédommager avec une monnaie… qui ne coûte rien – sinon un peu de vent. C’est en effet « en parole » qu’on peut les payer, avec des flatteries célébrant l’étendue de leur entendement, leur merveilleux désintéressement personnel, leur noble souci de la chose publique. Cette façon de circonvenir les hommes, utilisant le phantasme de leur vertu, constitue, pour Mandeville, l’essence du Politique, le cœur de l’économie politique en démocratie. Seule cette politique de la flatterie est susceptible de pouvoir faire vivre les hommes ensemble par la modération de leurs appétences.

Il en résulte deux classes, au sens plus psychologique que sociologique du terme. Un petit nombre auprès de qui cette politique n’est pas efficace composent une classe d’individus courant sans cesse derrière les jouissances immédiates et ne pensant qu’à leurs avantages personnels : c’est la classe dangereuse composée des bandits, des voleurs, des proxénètes, des prostituées, des mendiants, des trafiquants… Mais cette petite classe vile d’irréductibles est fort utile car elle agit comme un répulsif qui permet en regard la création d’une large classe vertueuse composée de créatures qui se targuent d’avoir réussi la ou les autres ont échoué.

Nous voici avec deux classes. C’est là où le génie de Mandeville s’exprime. Il montre que cette manipulation politique n’a qu’un but : créer une troisième classe, invisibilisée, composée des « pires d’entre tous les hommes », qui se caractérisent de « faire semblant d’obéir à la loi » dans un double but : profiter du prestige des vertueux et, surtout, tenir tout le monde tranquille afin d’en tirer tous les bénéfices possibles.

Ceux de cette troisième classe simulent l’abnégation (en parlant comme ceux de la classe vertueuse) et dissimulent leurs penchants (qui les rattachent à la classe vile) en prônant le bien public.
Ils forment donc cette troisième classe d’ambitieux qui récoltent tous les bénéfices, qui font tourner les affaires et qui, grâce à leur double jeu, peuvent gouverner avec facilité. Il leur suffit en effet de prêcher l’esprit de dévouement au bien public pour mieux contraindre à l’abnégation et à l’honnêteté tous les autres en les faisant au besoin bêler de concert contre la corruption – ce qui permet de les faire ainsi travailler à leur service afin de récolter tranquillement les fruits de leur labeur.

Extrait d’un entretien du philosophe Dany-Robert Dufour (Baise ton prochain – une histoire souterraine du capitalisme) dans la revue Les Zindigné(e)s de octobre-décembre 2019.

Bluewashing 3.0

Le Forum économique mondial de Davos capture l’ONU, et personne ne  s’en aperçoit. L’été dernier, l’Organisation des Nations unies (ONU) a conclu discrètement un vaste partenariat avec la plus grande organisation de lobbying au monde : le Forum économique mondial (WEF pour World Economic Forum). La société civile monte désormais au créneau contre cet accord qui entérine la primauté de l’économie sur la politique et dépouille l’0NU de son rôle de garante internationale du respect des droits humains.

Pour le 50ème anniversaire du WEF, Klaus Schwabi a offert à son bébé le plus beau cadeau qui soit. Un rêve de longue date devient réalité pour le fondateur du WEF : le 13 juin dernier, le WEF et l’ONU ont signé un « cadre de partenariat stratégique », qui vient miner encore la légitimité et l’autorité de l’instance internationale, déjà mise à mal par MM. Trump et consorts, et offre aux multinationales une influence
directe sur de nombreuses commissions et programmes.

Fait presque aussi scandaleux que ce putsch du secteur privé contre le multilatéralisme étatique, celui-ci a été orchestré à l’écart des regards
du public : aucun grand média n’a encore analysé le contenu et les conséquences de ce document qui, fait révélateur, n’est disponible que sur le site web du WEF… Les quatre pages du « protocole d’accord » semblent susciter un tel inconfort que le service de presse de l’ONU s’est contenté de publier une photo de la cérémonie de signature à New York.

En route vers une ONU de type « public-privé »…
Le quatrième pouvoir a ignoré ici un moment historique de la « corporate capture », entendez l’intrusion systématique d’acteurs économiques dans les institutions politiques, et ses conséquences toujours plus grotesques. Dans cette dangereuse redistribution des pouvoirs, le club de Davos joue depuis longtemps un rôle moteur. Avec sa « Global Redesign initiative », le WEF a déjà posé, il y a dix ans, la pierre angulaire de l’accord récemment signé.

Ce document de 600 (!) pages présentait un nouveau modèle de gouvernance basé sur des processus dits multipartites, ne se souciant guère d’une quelconque légitimation démocratique et garantissant aux entreprises un rôle déterminant, voire prépondérant. Le spectre d’une ONU de type «public-privé» semble désormais se matérialiser, pas à pas, par cet accord de coopération qui couvre l’ensemble des questions sociopolitiques actuelles, du changement climatique à la numérisation,
en passant par la santé et l’égalité hommes-femmes.

Public Eye critiquait déjà le « blanchiment d’image » des multinationales à travers les institutions internationales après l’annonce à Davos, évidemment- par l’ancien secrétaire général de l’0NU du « Pacte mondial ». Ce tigre de papier sert encore aujourd’hui de voile de pudeur pour les multinationales et a grandement entaché la crédibilité de l’ONU.

Extrait d’un article de Lignes d’attac de janvier 2020.

Contre-réforme des retraites

Outre l’opacité sur la nature et les effets réels de la réforme, qui ressemble à un joli cadeau aux fonds de pension privés, beaucoup s’interrogent sur la nécessité même du recul de l’âge de départ à la retraite, qui se ferait via la création d’un âge pivot (on peut partir avant, mais en y perdant beaucoup d’argent).

Le démographe Hervé Le Bras, peu suspect de crypto-bolchevisme, s’est ainsi fendu d’une tribune dans Le Monde du 19 décembre pour démentir la nécessité qu’il y aurait à faire travailler les gens plus longtemps : « Sur les retraites, il n’y a aucune urgence à prendre des mesures d’économie. »

On trouve d’autres arguments de poids du côté du président Macron himself qui déclarait le 25 avril 2019, lors d’une conférence de presse : « Tant qu’on n’a pas réglé le problème du chômage dans notre pays, franchement ce serait assez hypocrite de décaler l’âge légal. Quand on est soi-même en difficulté, qu’on a une carrière fracturée, bon courage déjà pour arriver à 62 ans ! C’est ça la réalité de notre pays.
Alors on va dire, « Non, non, faut maintenant aller à 64 ans ! » Vous savez déjà plus comment faire après 55 ans, les gens vous disent « Les emplois c’est plus bon pour vous ! » C’est ça la réalité, c’est le combat qu’on mène, on doit d’abord gagner ce combat avant d’aller expliquer
aux gens : « Mes bon amis, travaillez plus longtemps ! »
Va comprendre !

Autre absurdité gouvernementale : la fin des régimes spéciaux est justifiée par une volonté d’universalité (en réalité un nivellement par le bas), mais avec quelques exceptions notables. Entre autres : les militaires, les policiers, les pilotes de ligne et … les sénateurs, dont la terrible pénibilité du travail est connue de tous. Mais qu’importe les criantes contradictions l’hypocrisie, la stratégie du pouvoir est de passer en force, façon Thatcher, épuisant ainsi les derniers espoirs de résistance sociale.

Extrait de l’édito du mensuel CQFD de janvier 2020.

Macron, l’héritier tueur

En juin 2018, au palais de l’Élysée, Emmanuel Macron a remis la Grand-Croix de la Légion d’honneur à Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin, compagnon de la Libération – on n’en finirait pas de dérouler la liste des hauts faits et des qualités de cet homme d’exception, mais là n’est pas mon propos.
À cette occasion, j’ai eu la surprise d’entendre notre président (on a un peu de mal à y croire parfois, on se dit que c’est un mauvais rêve, mais c’est un fait indiscutable : il a été élu pour de vrai) faire un éloge sans réserves du Conseil national de la Résistance et de son programme de 1945, dont il se prétendait toute honte bue l’héritier.

Ce type ose tout, c’est à ça qu’on le reconnaît, et c’est sans doute pour cela aussi que vous avez voté pour lui, bande de petits malins.
Cordier faisait partie des signataires du programme, avec les Aubrac, Guingouin, Hessel, Tillion, Vernant et quelques autres. Ce programme a été en partie appliqué après la Libération : loi des quarante heures, nationalisation de plusieurs banques, des grandes compagnies d’assurance, de l’électricité, du gaz, extension du pouvoir des comités d’entreprise, instauration de la Sécurité sociale et de la « retraite des vieux ». Un programme de progrès social, d’égalité et de justice, en somme.

Or c’est très exactement à la démolition de ces acquis que Macron s’emploie sans relâche. Denis Kessler, vice-président du Medef, l’avait d’ailleurs très clairement formulé voici quelques années en
définissant les « réformes » indispensables selon le patronat : « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du CNR. »
Si vous vous dites aujourd’hui « déçus » par Macron, vous n’aviez qu’à lire son programme électoral : tout cela y était écrit noir sur blanc. Bon, ça passe pour cette fois, mais vous ne recommencez pas en 2022, promis ?

Article de Jean-Marie Laclavetine dans Siné mensuel de janvier 2020.