Passer à la caisse

Les macronistes, Jupiter en tête, font leur tronche condescendante de premier de cordée et donnent dans la pédagogie patiente mais excédée qu’on réserve au cancre bas de plafond : « Ô peuple simplet à jaune gilet, vous rejetez les impôts, mais ne comprenez-vous pas, dans votre abrutissement populaire, votre sidération profonde, que si vous voulez des services publics en état de marche et un bilan carbone acceptable, il vous faut non seulement les financer, mais augmenter votre effort ? Écoles, hôpitaux, tribunaux, ça coûte une blinde, grattez-vous le fond des poches, bande de radins ! Pigé ? » Ce qu’on appelle prendre les gens pour des billes.

Imaginons un supermarché. On circule dans les rayons, on emplit son chariot avec la conscience aiguë qu’après, faut passer à la caisse. Au cas où on serait tenté de glisser un article en loucedé, des dizaines de caméras assistées d’antivols et de vigiles surveillent l’action. Alors on passe à la caisse.
Tous ? Non ! Dans ce supermarché-là, les plus gros chariots, croulant sous les gourmandises de luxe, bénéficient d’une issue spéciale : on passe tout droit, on paie pas ! Ce supermarché s’appelle Trésor public. La caisse gratis s’appelle évasion ou fraude, l’une étant la formule légale de l’autre, une échappatoire qui permet à des voleurs, déserteurs, de mettre à gauche (un comble) ce qu’i1s doivent à la collectivité. Faire payer les pauvres, épargner les riches. C’est ça qui jette les gens dans la rue. L’injustice. Énorme, flagrante, cynique. Pigé ? Non. Le macroniste ne veut
pas le savoir, il n’est ni de gauche ni de gauche.

Article d’Isabelle Alonso paru dans Siné mensuel de février 2019.

Notre démocratie est de pure forme

Notre démocratie est de pure forme, elle se réduit au fait que nous soyons convoqués rituellement tous les cinq ans pour élire nos « représentants ».
Entre deux élections, nous sommes peu voire pas du tout interrogés, il n’y a pas de débats publics massifs sur les questions importantes qui concernent la vie d’une société, il y a des consultations partielles (les élus rencontrent les populations), des sondages d’opinion et du lobbying.
La démocratie n’est pas en échec, elle reste à construire, et on ne voit pas comment nous pourrions sortir des crises dans lesquelles nous sommes plongés sans davantage d’implication populaire, sans l’invention de procédures démocratiques radicales.

Ce que la politique, confisquée par certains et le plus souvent au profit de certains, a fait, la politique peut le refaire, à condition qu*elle ne se réduise plus à une concentration du maximum de puissance entre les mains du minimum de gens. La politique doit être démocratique, doit être le bien de tous, à cette condition elle pourra exprimer non seulement l’avis majoritaire, mais correspondre à l’expérience que chacun a de la vie en société, donner lieu à des décisions soucieuses du bien commun, de l’état de notre monde tout autant que de l’avenir.

Encore faudrait-il que l`on demande a chacun son avis autrement que sous la seule forme de l’élection, d’ailleurs considérée dans l’Antiquité comme une forme de désignation aristocratique, au contraire du tirage au sort. Les gens sont capables de s’intéresser, d’écouter, de comprendre et de délibérer, comme les jurys populaires des cours d’assises le montrent chaque année. L’expérience des « conférences de citoyens » exprime en acte la « compétence des incompétences » postulée par Paul Ariès. Mais le niveau de citoyenneté actuelle est à la hauteur de ce que les puissants veulent, des peuples amorphes, votant comme ils le souhaitent, peu revendicatifs, mobilisés par des sujets secondaires comme le sport.

Pourtant, il existe une demande de démocratie, chez nos concitoyens, en particulier dans la jeunesse, qui ne se réduit pas à l’image désabusée du consommateur penché sur son téléphone portable. […]

[…] il y aura des échecs et des heurts, mais nous n’avons pas à souhaiter que la démocratie soit pareille à un long fleuve tranquille. Au-delà de la politique « consensuelle » du politiquement correct et de l’extrême centre (Alain Deneault, La médiocratie), il convient de faire « l’éloge du conflit » (Benasayag-del Rey), c’est-à-dire non de la violence, mais de la rencontre, du débat, du désaccord et pourquoi pas du compromis.

Nous sommes aujourdhui comme des enfants en politique, réagissant immédiatement aux moindres nouvelles médiatiques, même les plus dérisoires, et finalement profondément passifs et fatalistes devant les politiques libérales qui pourtant ne satisfont qu’une minorité aisée. Devenir adultes signifie que nous nous exposions, que nous revendiquions, que nous reprenions notre destin en mains, que nous fassions preuve de solidarité, que nous recréions du collectif, […]

Extraits d’un article de Florent Bussy dans la revue Les Zindigné(e)s de décembre 2018.

Marseille – La Plaine : matraques, grenades et morts

À quelques encablures de la Canebière, il y a un plateau au sommet duquel trône la plus grande place du centre-ville. La place Jean-Jaurès. Elle fait la jonction entre les 1er, 5éme et 6ème arrondissements. Ici, tout le monde l’appelle « la Plaine ».
Elle est reliée au cours Julien, second ventricule de ce quartier vivant, brassé, festif et alternatif. La Plaine, par extension, c’est le nom donné au quartier. Des rues escarpées en dévalent, charriant dans leur lit des ambiances différentes de l’une à l’autre. La Plaine, c’était aussi le plus grand marché de la ville, une institution attractive, tarifairement parlant. Ici, on se réapproprie l’espace urbain, on improvise, mais de façon organisée : assemblées populaires, banquets, animations, matchs de foot sur béton, fanfares, apéros et même concerts sauvages.

C’est sûrement ce qui met le plus en rogne les dirigeants de la ville. Le quartier est aux mains de ses riverains, dépourvu de grandes enseignes internationales, truffé de snacks, de rades, de bouibouis. Alors que, réquisitionné, il serait une véritable manne financière. Un pognon monstre à se faire…

Fin 2015, la mairie de Marseille a annoncé sa volonté de requalification de la Plaine dans le cadre de l’opération « Grand Centre-Ville » de Marseille.
Requalification, c’est évocateur, tu ne trouves pas ? Le chantier est confié à la Soleam. Son coût ? Entre 13 et 20 millions d’euros. Deux ans, peut-être trois, de travaux. Les pouvoirs publics ont laissé longtemps la situation se dégrader malgré les plaintes des habitants. La Plaine a besoin d’un coup de jeune, pas de perdre son âme.

On nous parle de montée en gamme. C’est une stratégie locale. Abandonner certaines zones de la ville puis, lorsque la situation devient préoccupante, un coup de Kärcher, un coup de ponceuse, une hausse des loyers, et par là-bas la sortie si t’as pas l’oseille. La gentrification par l’incurie.

Gérard Chenoz, adjoint au maire et président de la Soleam, dirige les travaux. […]

Une assemblée populaire se constitue, des initiatives citoyennes, agoras et journées festives d’informations ont lieu. La Plaine vit, bouillonne. Pendant trois ans, on tente de négocier une consultation. Rien à faire…

Le 11 octobre, dernier marché et début des travaux. En fin de matinée, des dizaines de camions de CRS s’installent tout autour de la place et dans les rues adjacentes pour encadrer le chantier. La Bac et de nombreuses voitures de police en renfort. Belle démonstration de force à l’égard des habitants, qui se mobilisent instantanément. Des manifestations spontanées tentent d’empêcher les travaux. Gazages, interpellations, répression commencent.
Naissance d’une Zad urbaine.
[…]

Le mur de la honte, tu ne l’as pas vu à la télé ? Le 29 octobre, lors d’une conférence de presse, tonton Gérard annonce une mesure à tomber cul par-dessus tête qui prend effet dans la foulée : l’édification d’un mur qui fera
le tour de la place, haut de 2,50 m. Le coût du mur? Dis un prix… Non, plus. Plus… Tu chauffes… 390 000 euros !
[…]
Le 1er décembre, l’une de ces manifestations est violemment dispersée, c’est la chasse à l’homme dans les rues de Noailles et de Belsunce. Une dame de 80 ans ferme ses volets par peur, dans l’air saturé de gaz. Elle habite au quatrième étage. Cest haut. Pourtant, elle reçoit une grenade lacrymogène à tir tendu en plein visage. Elle mourra à l’hôpital de la Timone. […]

Extraits d’un article paru dans Siné mensuel de janvier 2019.

Gentrification en marche à Marseille

Et si la catastrophe de Noailles permettait à la mairie de réaliser enfin la gentrification massive dont elle rêve ?

Bientôt 2 000 évacués à Marseille. Et le chiffre augmente tous les jours. Une psychose de l’effondrement gagne les locataires, les bailleurs, les syndics et, surtout, les services municipaux.
Certains ont senti le souffle du danger, et de la culpabilité, passer sur leur nuque. Si une nouvelle catastrophe survenait, et si par malheur il y avait encore des morts, le prix politique à payer serait très lourd. Sans doute
fulgurant.
Deux éditorialistes ont déjà réclamé la démission du maire Jean-Claude Gaudin sur Europe 1 et France-Inter.

Après l’évacuation de la rue d’Aubagne entre la rue Moustier et la rue Estelle, puis de plusieurs immeubles de la rue Jean-Roque, le vent mauvais des expulsions préventives, « à titre conservatoire », s’est étendu sur le centre-ville et au-delà. Christophe Suanez, chef du service de prévention et de gestion des risques, a estimé, lors de la visite du ministre du Logement du jeudi 29 novembre, qu’ « en quelques jours, on en est à [l’équivalent de] quatre ans de procédures ». Effort louable si on avait affaire à des gens bienveillants. Mais pour l’équipe Gaudin, il s’agit probablement à terme de « se débarrasser de la moitié dela population » du cœur de ville, qui mérite autre chose (mots de Claude Valette, adjoint au maire chargé de l’urbanisme dans le journal La Figaro en 2003).

Une certitude : ce zèle soudain dans l’application du principe de précaution est suspect. Surtout quand, sur les lieux du drame, le jeune ministre Julien Denormandie vient susurrer à Arlette Fructus, élue chargée du logement et
présidente de Marseille Habitat, qu’ « on va accompagner la mairie et la métropole pour accélérer tout ça, il faut aller beaucoup plus vite ». Accélérer tout ça…
Parle-t-il du relogement des sinistrés ou de l’éviction des pauvres du centre-ville ? On est en droit de se poser la question.

Lorsque l’adjointe au maire, casque de chantier sur la tête, insinue en mode alibi que « le problème, c’est qu’on est dans un périmètre « site classé » et on a des instructions des Architectes des bâtiments de France de plutôt travailler à la réhabiIitation qu’à la démolition », le ministre macronien la rassure tout de suite : « ça nous a valu beaucoup de critiques, mais on a modifié ça. […] On va laisser le dernier mot au maire. […] La loi a été votée et validée par le Conseil constitutionnel la semaine dernière. »
Ce à quoi l’intriguante Fructus répond, gourmande : « Avec décret d’applicatíon ? Alors là, c’est super ! » (voir la vidéo « Julien Denormandie en visite rue d’Aubagne » sur lamarseillaise.fr).
Quant au maire, on connaît le fond de sa pensée : « Nous avons pris d’un commun accord avec Monsieur le préfet des arrêtés de péril pour pouvoir dégager l’ensemble de ce secteur. » (sur bfm-tv le 09 novembre 2018)
Cet homme-là est un livre ouvert. Et il ne regrette rien.

Ceux qui réclamaient que l’État prenne la main en pensant affaiblir le vieux Gaudin en sont pour leurs frais.
Et devraient tirer les leçons du passé : la mise sous tutelle de la ville en 1938 (après la gestion calamiteuse de l’incendie des Nouvelles Galeries) avait facilité, cinq ans plus tard – et avec l’aide de la Kommandantur -, l’expulsion de milliers de Marseillais et le dynamitage du quartier historique de Saint-Jean. Plutôt que d’éloigner encore plus les centres de décision, c’est un contrôle des habitants sur toutes les opérations urbanistiques à
venir qu’il va falloir imposer.

Article du mensuel CQFD de décembre 2018.

Comment vivre

On pourrait dire que comme d’habitude, l’essentiel n’était pas à l’ordre du jour. Car il y a des priorités. Entendez : il y a le comment survivre avant le comment vivre.
Fournier, pionnier de la lutte écolo, l’avait dessiné ironiquement dès 1972.
On voyait des manifestants qui réclamaient de l’argent. Mais ils défilaient environnés de fumées, disons jaunâtres. Au lieu de préconiser de s’attaquer au problème des fumées, ils voulaient une augmentation de leur pouvoir d’achat. ll est vrai qu’avec un certain pouvoir d’achat, on peut acheter des masques anti-fumées jaunâtres.

Sur cette question, tout comme dans le débat flics et banlieue, on tourne en rond sur les plateaux merdiatiques. C’est que l’essentiel n’est jamais à l’ordre du jour.
Activez décroissance et dé-croyance et vous auriez un adulte qui voudrait bien faire vivre son esprit. Pour la plupart des gens, ce serait une sacrée conversion. Mais, j’en ai bien peur, regardez, je suis tout pâle, une autre façon de vivre ne pourra naître que d’une immense catastrophe. Mentalités et pratiques post-catastrophe sont à naître.

Et encore, pour combien de temps, avant que l’avidité humaine ne reprenne le maillot jaune. ll faut rappeler ce paradoxe : plus il y a de choses à consommer, plus il y a d’uniformité. Et c’est parce que le divers décroît que le désert croît. C’est pas de moi, c’est de Segalen. Et c’est pas d’aujourd’hui.
C’est de tout temps industriel qu’une minorité lance des alertes. Félix Guattari parlait de notre système comme frein à la subjectivation. Et la subjectivation, c’est la création de diversité bonne, et non pas l’augmentation de produits à consommer et les moyens de se les approprier.

Le bonheur au rond-point, c’est le moment de fraternité. Mais aura-t-il bien noté, ce bon Jean Dugilet, qu’il était à ce moment plus heureux que dans sa vie habituelle, et ces heures riches en chaleur humaine lui ont-elles révélé que sortir de sa vie merdique n’est pas qu’une question d’argent mais aussi de facon de vivre ?
En vérité, je vous le dis, bien sûr, puisque je suis en train de me prendre pour celui qui l’a dit, qu’il n’est pas prêt. Enlevez le foot, la télé, la voiture, la pub, et là, c’est le pays entier qui serait en feu.
Je ne les prends pas de haut, je suis loin d’être vraiment différent, mais ce qu’on peut sentir venir, c’est qu’après Macron et consorts, les – malgré tout – derniers presque démocrates, la foule de votants mettra au pouvoir, « parce qu’il y en a marre », ceux qui feront tirer à balles réelles sur leurs électeurs, les gilets à venir.

Article de Jackie Berroyer dans Siné mensuel de janvier 2019.

Poubelle nucléaire : un pognon dingue !

Bure, dans la Meuse. Ses 80 habitants, ses champs de céréales à perte de vue et… sa future poubelle nucléaire. C’est ici, à 500 mètres sous terre, dans un Centre de stockage géologique (Cigéo), que la filière atomique veut enfouir ses déchets les plus dangereux. De drôles de colis qui resteront radioactifs pendant des centaines de milliers d’années.
Forcément, la perspective est inquiétante. Alors, l’État sort le chéquier : élus invités dans les meilleurs restaurants, millions d’euros de subventions … « Une sorte de corruption institutionnelle », persiflent les récalcitrants.

[…]

Il faut dire aussi que la lutte anti-Cigéo a pris un gros coup sur la tête à la fin du printemps, du fait d’une méchante vague de perquisitions. Suivies d’arrestations, […] (terrorisme d’état)

À l’issue de leur garde à vue, sept personnes sont mises en cause pour « association de malfaiteurs ». Un délit flou, qui ne réprime pas des actions illégales, mais l’appartenance à un groupe ayant de supposées intentions délictueuses. Une boîte de pandore qui permet d’imbriquer actes et responsabilités à tous les niveaux de la lutte et de criminaliser celle-ci dans sa globalité.

« Ça permet de rendre responsable à peu près tout le monde et n’importe qui des faits qui ont été commis », résume une des personnes mises en cause.
« Les autorités postulent que le mouvement est pyramidal, hiérarchique, qu’il y a des responsables qui donnent l’ordre à telle ou telle composante de la lutte de se livrer à des dégradations. Ce qui est complètement irréaliste quand on connaît cette mobilisation », commente Charlotte Mijeon, du réseau Sortir du nucléaire.

Parmi les mis en cause, on trouve des personnes connues pour avoir un rôle social à l’interface entre les différentes composantes de la lutte, avec les habitants et même entre les groupes de travail – automédia, collectif anti-répression, groupe juridique… Ainsi de l’avocat Étienne Ambroselli, qui a vu son matériel de travail saisi, au mépris de tout droit à la confidentialité (au bout d’une semaine, il a finalement pu récupérer son matériel, la perquisition le visant ayant été jugée illégale après coup).

Extraits d’un article de Clair Rivière dans le mensuel CQFD de novembre 2018.

Le système de retraite

[…] Le système de retraite représente en France 14% du produit intérieur brut (PIB) annuel. Ce qui est jugé trop fort ; il faut diminuer cette part au nom de la baisse des dépenses publiques et sociales.
[…]
Puisque les pensions sont désindexées de l’évolution des salaires, plus la croissance économique est forte (et donc, normalement, plus les salaires augmentent), plus les pensions seront déconnectées et représenteront une part plus faible dans le PIB. Ainsi, d’après le COR, si la croissance économique est en moyenne de 1,8% par an pendant le prochain demi-siècle, la part des pensions baissera de 14 % à 11,7 %. Mais si la croissance n’est que de 1 % en moyenne, la part des pensions montera jusqu’à 4,5 %.

Or, les prévisions de croissance sont très modérées pour les prochaines années, et même pour les prochaines décennies. Donc, il s’agit de mettre a bas le système actuel de retraite parce qu’il ne garantit pas une baisse suffisante de la part des pensions dans le PIB.
Comment faire ? En le remplaçant soit par un système par points, soit par un système dit par comptes notionnels. Leur élément commun est d’en finir avec la fixation d’une norme de l’âge de la retraite et avec la durée de cotisation exigée pour une pension à taux plein et, de fait, avec la notion même de taux plein, puisqu`il n’y aura plus de taux de remplacement (pension par rapport au
salaire) garanti.

Rappelons que, jusqu’à la reforme de 1993, les cotisations étaient définies à l’avance. avec au final un taux de remplacement d’environ 75 % pour les carrières complètes, régimes publics et spéciaux inclus.
Le président Macron a promis qu’un euro de cotisation donnerait le même droit à toutes et à tous, et qu’ainsi il n’y aurait plus d`inégalités. C’est doublement faux !

Si le nouveau système était par « comptes notionnels », […]
En rattachant strictement la pension avec la cotisation, on renforce la contributivité et on restreint, voire on élimine, la part de solidarité. Les femmes, en étant les principales bénéficiaires de cette solidarité, on entrevoit le risque de double peine pour elles qui sont déjà moins payées et subissent les temps partiels.
Les retours de l’expérience suédoise sont d’ailleurs éloquents : le système se révèle inégalitaire, pénalise les femmes et les travailleurs aux carrières heurtées et, comme le note l’ex-premier ministre suédois, « il procure des pensions trop basses »…

Si le système proposé sera, comme cela semble le plus probable, par points, sa régulation se fera au niveau des gestionnaires des caisses, par l’ajustement du prix d’achat du point et de la valeur de service de ce point, autrement dit par la disjonction entre les droits acquis et leur satisfaction. Plus personne ne saura quelle pension il percevra. Il est même possible d’introduire dans un système par points la variable de l’espérance de vie par le biais d’un « correcteur démographique » de la valeur de service du point.

La seconde erreur – ou mensonge – est de laisser croire qu’un système par points ou par comptes notionnels échappe aux contraintes démographiques et économiques. C’est complétement faux : aucun miracle n’est à attendre d’un système face à un vieillissement de la population ou à une récession économique. Car tout système de retraite (même par capitalisation !) ne peut que répartir la richesse produite par la population active.

On reste abasourdi de voir des experts les plus reconnus, sinon les plus avertis, étudier comment des systèmes par comptes notionnels ou par points seraient à même de « mieux gérer la double incertitude économique et démographique ». La recherche est vaine car, de l’avis même de ces experts, « il est nécessaire de déterminer les trois paramètres de pilotage majeurs de ce type de régime, suffisant pour déterminer l`accumulation de droits et leur conversion en rente de retraite : le taux de cotisation du nouveau système, le taux de rendement du système (appliqué aux cotisations versées au compte individuel), la règle d’indexation des pensions après liquidation ». Pour au bout du compte conclure que toute reforme « conduit à peu près au même type de partage du produit national entre actifs et retraités quelle que soit la dynamique de ce produit. » […]

Fondamentalement, le projet de réforme du gouvernement vise a sortir du débat démocratique des questions aussi essentielles que la solidarité intergénérationnelle, le temps de travail et le temps de repos après la vie active, ainsi que le partage des richesses produites. […]

Extraits d’un article de Christiane Marty et Jean-Marie Harribey dans Lignes d’attac d’octobre 2018.

Grand contournement ouest de Strasbourg

Les juges du tribunal administratif de Strasbourg nous expliquent qu’ils ont « un doute sérieux quant à la légalité du saucissonnage du dossier du Grand Contournement ouest de Strasbourg et de ses impacts, mais qu’ils ne suspendent pas les travaux préparatoires à titre exceptionnel, car ceux-ci s’accompagnent de troubles à l’ordre public nécessitant la présence des forces de l’ordre.

En résumé: on pense que le GCO est illégal et mauvais, mais parce que la majorité de la population lutte contre, avec les pasteurs, les jeunes, les anciens, les maires, les députés… on ne l’interdit pas.
Comment font-ils pour garder leur calme la-bas ?
Militant habitué des luttes de terrain en France, Yves agit à Notre-Dame-des-Landes, à Bure contre l’enfouissement des déchets nucléaires, et donc ici, à l’ouest de Strasbourg. Là où l’État et la justice déroulent le tapis rouge à la multinationale Vinci, qui détruit petit à petit 350 hectares de magnifiques forêts et de terres nourricières pour y installer un contournement autoroutier.
Une route à péage à plus de 360 millions d’euros, dont la moitié d’argent public, pour un grand projet inutile et imposé (GPII), vieux de près d’un demi-siècle.

« J’en ai vu des scandales, mais c’est la première fois que je vois une telle succession de passages en force, de mépris, de foutages de gueule complets.
C’est une preuve de plus que la démocratie à la française, si elle a jamais existé, est morte et enterrée. Sa tombe vient même d’être profanée. L’État et Vinci en ont profité pour chier dessus. »
[…]
Début juillet, une commission d’enquête publique avait pourtant rendu un avis défavorable au projet. C’était même la septième fois qu’une instance indépendante se prononçait contre le GCO, principalement pour des raisons environnementales (défrichements, mise en danger du fameux « grand hamster d’Alsace »…). Las, la préfecture a choisi… de s’en moquer royalement.

Le 10 septembre à l’aube, plus de 500 gendarmes mobiles évacuent la zone à défendre du Moulin, à Kolbsheim, occupée depuis un an.
Près de 200 personnes étaient réunies dans la petite clairière jouxtant le moulin, en face de vergers pluriséculaires. Le tout avec l’accord du propriétaire des lieux, un châtelain, mais aussi l’aide de la plupart des élus locaux et autres députés (y compris LREM), tous gazés et violemment secoués.

Les pandores auront même marché sur Germaine, 89 ans, l’une des figures de la lutte, qui peinait à se sauver avec son déambulateur. Cette habitante du village était si choquée qu’elle tenta de convertir ceux qui la bousculaient : « Elle est si belle, ma forêt. Il faut venir nous aider de partout. À mon âge, je n’ai plus tellement de choses à attendre de la vie. Mais je le fais pour la planète, pour les jeunes générations et pour vous. »

Extraits d’un article de Sébastien Bonetti dans le mensuel CQFD d’octobre 2018.

L’intérêt général

Julien Milanesi : l’intérêt général est une notion dont la force prescriptive (comment peut-on s’opposer à « l’intérêt général » ?) n’a d’égale que son indétermination. Il n’existe pas en réalité de substance, le contenu objectif de l’intérêt général qui permettrait de dire si des projets sont d’intérêt général ou pas. Est tout simplement d`intérêt général ce que la collectivité détermine comme tel, et cela dépend donc des modes de décision.

C’est pourquoi réfléchir sur l’intérêt général aboutit nécessairement à une réflexion sur la démocratie, et de fait, toute la verticalité de notre système politique apparaît quand on s’intéresse aux projets d’aménagement : quelles que soient les procédures de discussion ou de consultation mises en œuvre depuis quelques décennies, dans notre système représentatif l’intérêt général est déterminé par les élus, en lien plus ou moins étroit avec l’administration.

Dans un système de plus en plus oligarchique, ceci conduit souvent à donner raison à Marx, selon qui « toute classe qui aspire à la domination doit conquérir d’abord le pouvoir politique pour représenter à son tour son intérêt propre comme étant l’intérêt général ». L’intérêt général est ainsi souvent l’intérêt des dominants, […]

[…] l’autre ressort puissant soutenant ces projets est notre imaginaire économique et social qui leur associe de nombreuses valeurs positives. Pour reprendre l’exemple des transports, le fait que les personnes soient des usagers réguliers ou pas de lignes à grande vitesse n’est pas nécessairement déterminant dans leur soutien à ces projets. Les gains de vitesse, de mobilité, sont dans notre société désirés pour eux-mêmes sans qu’il n’y ait de justification à cela, comme le montre par exemple Hannut Rosa dans ses travaux sur l’accélération.
Nul en effet ne peut démontrer pourquoi ce serait mieux d`aller plus vite, c’est un « bien en soi », un présupposé qui constitue une part de notre collectif et qui est je crois déterminant pour expliquer le soutien important que reçoivent encore ces projets dans la population. […]

Extraits de la réponse de Julien Milanesi à la question « La décroissance est-elle contre l’intérêt général ? » dans le journal La Décroissance de septembre 2018.

Dolder

…On n’en a pas entendu parler. Mais une dépêche de l’AFP l’annonce :
« Le Dolder, club ultra-discret de la Big Pharma a rendez-vous lundi à Paris.
Le gotha de la pharmacie mondiale s’invite à Paris, à l’occasion du Dolder, un forum privé et dont les échanges restent secrets. De quoi alimenter les fantasmes déjà nombreux sur l’opacité de la « Big Pharma ».
Ce petit sommet d’environ vingt-cinq patrons est encore plus confidentiel que son modèle, le club Bilderberg, qui réunit chaque année à huis clos une centaine de personnalités du monde des affaires
et de la politique. Car à l ‘inverse du Bilderberg, le Dolder n’a pas de site officiel divulguant au moins le lieu et la date du rendez-vous, les thèmes des discussions et la liste des participants. […]
Le patron d’une grande entreprise du pays d’accueil de chaque Dolder joue d’habitude le rôle de maître de cérémonie. Aussi cette fonction incombera lundi à Olivier Brandicourt, le directeur général de Sanofi, qui fera un discours d’introduction, indique à l’AFP une porte-parole du géant pharmaceutique français.
La date et la tenue du Dolder cette année à Paris n’ont rien d’anodin. La réunion a lieu la veille du Conseil stratégique des industries de santé (Csis), une instance de dialogue entre l’État et les entreprises du secteur se réunissant tous les deux ans depuis 2004 sous l’égide du Premier ministre. »

Et la dépêche se concluait sur cette phrase :
« Par ailleurs, les PDG du Dolder seront reçus à dîner par Emmanuel Macron lundi soir, a indiqué l’Élisée à l’AFP. »

[…]

On regarde sur le site de la Présidence, à nouveau : la rencontre avec le Dolder ne fait 1’objet d’aucun compte-rendu. Et pas une ligne non plus, pas un mot dans la presse. Qui se félicite, en revanche, que l’année prochaine le Président répondra aux parlementaires… Hourra !

J’adresse officiellement, via l’Assemblée, une question écrite à Edouard Philippe : « Dolcler : qu’a raconté monsieur Macron à Big Pharma ?
Le député François Ruffin souhaiterait être éclairé : quelles questions furent abordées entre les géants du médicament et M. Emmanuel Macron ?

Le lendemain, mardi 10 juillet, c’était rebelote : les membres du Dolder se retrouvaient à nouveau, mais sous votre égide cette fois, au Conseil stratégique des industries de santé, instance de
dialogue entre l’État et les entreprises du secteur. N’avez-vous pas oublié les victimes de la Dépakine, le fonds d’indemnisation, la suppression en France de milliers de chercheurs, l’immense pollution à Mourenx. Ou avez-vous fait silence sur ces sujets, considérant – comme dans l’Hémicycle le 17 octobre dernier – qu’on ne doit pas dénigrer une entreprise française qui fonctionne bien ?  »

Un copain de la BPI, la Banque publique d’investissement, m’adresse un SMS : « ]’ai vu tes vidéos. Elles sont super. Le Dolder a justement discuté à l’Élisée avec Bpifrance qui a annoncé le
lendemain la création d’un fonds d’investissement avec Servier, Ipsen, Sanofi, etc. Encore de l’argent public sans contrepartie pour les citoyens. »

Extraits d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de septembre 2018.