Démocrature

« Une dictature, c’est quand les gens sont communistes. Qu’ils ont froid, avec des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclair. »
Au moins, la définition de la dictature proposée par le personnage incarné par jean Dujardin dans OSS 177 avait pour elle d’être tellement outrancière qu’elle faisait marrer. C’était d’ailleurs l’objectif du film de Michel Hazanavicius.

Emmanuel Macron, lui, n’a rien d’un comique. Sa déclaration du 23 janvier dernier ne baignait ainsi dans aucun second degré : « Aujourd’hui s’est installée dans notre société – et de manière séditieuse, par des discours politiques extraordinairement coupables -, l’idée que nous ne serions plus dans une démocratie, qu’une forme de dictature se serait installée. »
Et le mauvais Guignol d’enchaîner : « Mais allez en dictature ! Une dictature, c’est un régime où une personne ou un clan décident des lois. Une dictature, c’est un régime où on ne change pas les dirigeants, jamais. Si la France c’est cela, essayez la dictature et vous verrez ! »

Sûr que dans la France de 2020, quelques garanties nous protègent encore de l’État totalitaire. Mais en fait d’État splendidement démocratique, nous avons droit à un néolibéralisme autoritaire qui s’affirme chaque jour davantage par l’étendue de sa surdité et de sa fureur répressive.

« Un régime où une personne ou un clan décident des lois » ? Nous n’en sommes vraiment pas loin. Plus d’un mois et demi de grève des transports, des blocages sur tout le territoire, des cortèges sans cesse renouvelés et des actions de protestation toutes plus inventives les unes que les autres… Mais rien à faire : le pouvoir s’acharne à faire passer sa réforme des retraites. Même l’avis au
vitriol du Conseil d’État n’y a rien changé.
Et quand ce sont les enseignants et les lycéens qui protestent contre une réforme du bac qui ne fera qu’accentuer les inégalités, la stratégie est la même : le passage en force. Et la bastonnade
assénée par une police plus que jamais en roue libre, malgré de bien hypocrites et tardifs rappels a l’ordre de Macron et Castaner, son caniche de l’Intérieur.

La bonne nouvelle, c’est que la colère est tellement forte qu’elle commence à déborder. Hallucinante scène le 31 janvier, quand des dizaines d’avocats en colère ont tenté d’investir le ministère de la justice. Réjouissant spectacle que de voir les ministres et autres parlementaires de la majorité empêchés, les uns après les autres, de présenter sereinement leurs vœux pour la nouvelle année. Le ministre de la Culture, Franck Riester, a même préféré renoncer à sa petite cérémonie personnelle. Quant aux figures de la Macronie en campagne pour les municipales, Benjamin « Gris-Veau » en tête, elles voient leurs piteuses réunions consanguines immanquablement perturbées par des manifestants en colère. Jusqu’au Résident de la République en personne qui se fait exfiltrer par ses gardes du corps quand il s’aventure à une pièce de théâtre. Risible spectacle d’un pouvoir tellement haï – et comment ! – qu’il n’existe plus un seul lieu où il peut déambuler sans convoquer une petite
armée pour le protéger.

Alors oui, parler de dictature est sans doute un peu exagéré. Mais cette course en avant n’augure rien de bon. Et n’oublie pas, Emmanuel, que ça
ne finit pas toujours bien. Tu as déjà entendu parler des derniers jours de Nicolae Ceausescu et de sa meuf ?

Édito du mensuel CQFD de janvier 2020.

État répressif

Deux personnes tuées, sept cents blessés, vingt-cinq éborgnés, des mains arrachées, des mâchoires emportées…
Le bilan ne cesse de s’alourdir à chaque manifestation. Raphael Kempf, 36 ans, est l’avocat de quelques-unes des victimes d’un État de plus en plus autoritaire.

Siné Mensuel :
– En 1893, Sous la IIIe République, l’Assemblée vote dans l’urgence et l’émotion une loi visant à réprimer les anarchistes. Ce sera le début d’une série de lois d’exception qui seront appelées « scélérates » par les défenseurs des libertés. Dans « Énnemis d’État », le livre que vous publiez aux éditions La Fabrique, vous faites le lien entre ces lois scélérates et celles d’aujourd’hui. Quel rapport y a-t-il entre elles ?
Raphaël Kempf :
– Elles ont un rapport intime. Elles sont souvent adoptées après un événement, un attentat par exemple, qui a provoqué une émotion légitime. Mais le pouvoir exécutif va surréagir et proposer des lois qu’il n’aurait jamais pu faire adopter en temps normal. De plus, elles sont détournées de leur objet pour attaquer des idées ou des opinions.
Au lendemain des attentats du 15 novembre 2015, François Hollande déclare l’état d’urgence et donne à son ministre de l’Intérieur les pouvoirs conférés par la loi de 1955 votée au début de la guerre d’Algérie.
L’état d’urgence va être rapidement détourné de son objet pour être utilisé, non pas contre les terroristes mais pour humilier les musulmans, qui n’ont commis aucune infraction pénale dans l’immense majorité des cas, mais aussi les écologistes, les manifestants.
Enfin, comme au XIXe siècle, ces lois ne se fondent pas sur l’acte commis mais sur l’intention. Elles cherchent à limiter la liberté des citoyens pour ce qu’ils pourraient faire à l’avenir.
Léon Blum dit à ce sujet en 1898 : « Dirigées contre les anarchistes, elles ont eu pour résultat de mettre en péril les libertés élémentaires de tous les citoyens. »

– Avez-vous des exemples dans l’actualité ?

– En mai 2016, des personnes me disent : « On a reçu un arrêté du préfet de police qui nous prive du droit de manifester contre la loi travail. » Avec ma consœur Aïnoha Pascual, nous saisissons le tribunal administratif. Lors de l’audience, le préfet fournit des notes blanches, c’est-à-dire des documents venant probablement des services de renseignement, qui ne sont ni signées ni datées et qui affirment que M. Untel s’est rendu à telle manifestation où des violences et des dégradations ont été commises à l’endroit des forces de l’ordre ou de biens privés ou publics.
À aucun moment il n’est indiqué qu’il s’est personnellement rendu coupable de ces violences ou de ces dégradations. En fait, le préfet revendique l’idée de priver des citoyens de leurs libertés fondamentales, celle de manifester, celle d’aller et venir, sous prétexte qu’à l’avenir ils pourraient commettre des violences.

[…]

Sur les 4 500 perquisitions administratives pendant les deux années d’état d’urgence – c’est énorme -, moins de 2 % ont débouché sur une
condamnation pénale, et encore moins pour des faits « terroristes ».
Les perquisitions administratives sont des moments de violence et d’humiliation très grands pour les personnes qui en sont victimes : la moitié de ces perquisitions ont en effet été réalisées la nuit entre 21 heures et 6 heures ! C’est effrayant ce que s’autorise le pouvoir à l’endroit des citoyens.

Extraits d’un entretien de Raphaël Kempf dans Siné mensuel de février 2020.

Bernard de Mandeville – La fable des abeilles

Ce petit texte (12 pages), qui a été soigneusement occulté au grand public a été publié en 1714 avec le texte le plus connu de Mandeville, « La fable des abeilles« .
C’est vraiment le début du règne du divin Marché et du capitalisme.
La Fable… diffuse la maxime selon laquelle : « Les vices privés font la vertu publique ».
Ce qui veut dire qu’il faut laisser aller les pulsions, notamment d’avidité, à leur finalité pour que de la richesse se crée chez quelques-uns avant qu’elle ne ruisselle ensuite sur les autres. Ce texte, puisqu’il encourage explicitement les vices (tout est bon pour s’enrichir), a été considéré comme diabolique et a été condamné par le grand Jury du Middlesex en 1725, puis mis à l’index et brûlé par le Bourreau sur la place de Paris en 1745.

[…]Pour que cette « morale » passe sans qu’elle provoque de soulèvements, il faut faire en sorte que les individus se tiennent tranquilles. C’est là qu’intervient l’ « art de gouverner » mis au point par Mandeville, Si l’on veut que les hommes, égoïstes par nature, se tiennent tranquilles, il faut les amener, dit-il, à modérer leurs appétences. Avant, dans les anciens régimes, il y avait le joug et la servitude forcée. Mais depuis la révolution anglaise de 1689 qui a posé les fondements de la démocratie, c’est la « ruse » qu’il faut employer. En effet, aucun argument raisonnable ne saurait persuader les hommes de suivre la moindre recommandation de modération. Pour qu’ils consentent à obéir aux lois, il ne reste donc – rançon de leur égoïsme – qu’à les « payer ».

Mais, comme ils sont nombreux et qu’il n’y aurait jamais assez d’argent pour tous les rémunérer, il faut les dédommager avec une monnaie… qui ne coûte rien – sinon un peu de vent. C’est en effet « en parole » qu’on peut les payer, avec des flatteries célébrant l’étendue de leur entendement, leur merveilleux désintéressement personnel, leur noble souci de la chose publique. Cette façon de circonvenir les hommes, utilisant le phantasme de leur vertu, constitue, pour Mandeville, l’essence du Politique, le cœur de l’économie politique en démocratie. Seule cette politique de la flatterie est susceptible de pouvoir faire vivre les hommes ensemble par la modération de leurs appétences.

Il en résulte deux classes, au sens plus psychologique que sociologique du terme. Un petit nombre auprès de qui cette politique n’est pas efficace composent une classe d’individus courant sans cesse derrière les jouissances immédiates et ne pensant qu’à leurs avantages personnels : c’est la classe dangereuse composée des bandits, des voleurs, des proxénètes, des prostituées, des mendiants, des trafiquants… Mais cette petite classe vile d’irréductibles est fort utile car elle agit comme un répulsif qui permet en regard la création d’une large classe vertueuse composée de créatures qui se targuent d’avoir réussi la ou les autres ont échoué.

Nous voici avec deux classes. C’est là où le génie de Mandeville s’exprime. Il montre que cette manipulation politique n’a qu’un but : créer une troisième classe, invisibilisée, composée des « pires d’entre tous les hommes », qui se caractérisent de « faire semblant d’obéir à la loi » dans un double but : profiter du prestige des vertueux et, surtout, tenir tout le monde tranquille afin d’en tirer tous les bénéfices possibles.

Ceux de cette troisième classe simulent l’abnégation (en parlant comme ceux de la classe vertueuse) et dissimulent leurs penchants (qui les rattachent à la classe vile) en prônant le bien public.
Ils forment donc cette troisième classe d’ambitieux qui récoltent tous les bénéfices, qui font tourner les affaires et qui, grâce à leur double jeu, peuvent gouverner avec facilité. Il leur suffit en effet de prêcher l’esprit de dévouement au bien public pour mieux contraindre à l’abnégation et à l’honnêteté tous les autres en les faisant au besoin bêler de concert contre la corruption – ce qui permet de les faire ainsi travailler à leur service afin de récolter tranquillement les fruits de leur labeur.

Extrait d’un entretien du philosophe Dany-Robert Dufour (Baise ton prochain – une histoire souterraine du capitalisme) dans la revue Les Zindigné(e)s de octobre-décembre 2019.

Bluewashing 3.0

Le Forum économique mondial de Davos capture l’ONU, et personne ne  s’en aperçoit. L’été dernier, l’Organisation des Nations unies (ONU) a conclu discrètement un vaste partenariat avec la plus grande organisation de lobbying au monde : le Forum économique mondial (WEF pour World Economic Forum). La société civile monte désormais au créneau contre cet accord qui entérine la primauté de l’économie sur la politique et dépouille l’0NU de son rôle de garante internationale du respect des droits humains.

Pour le 50ème anniversaire du WEF, Klaus Schwabi a offert à son bébé le plus beau cadeau qui soit. Un rêve de longue date devient réalité pour le fondateur du WEF : le 13 juin dernier, le WEF et l’ONU ont signé un « cadre de partenariat stratégique », qui vient miner encore la légitimité et l’autorité de l’instance internationale, déjà mise à mal par MM. Trump et consorts, et offre aux multinationales une influence
directe sur de nombreuses commissions et programmes.

Fait presque aussi scandaleux que ce putsch du secteur privé contre le multilatéralisme étatique, celui-ci a été orchestré à l’écart des regards
du public : aucun grand média n’a encore analysé le contenu et les conséquences de ce document qui, fait révélateur, n’est disponible que sur le site web du WEF… Les quatre pages du « protocole d’accord » semblent susciter un tel inconfort que le service de presse de l’ONU s’est contenté de publier une photo de la cérémonie de signature à New York.

En route vers une ONU de type « public-privé »…
Le quatrième pouvoir a ignoré ici un moment historique de la « corporate capture », entendez l’intrusion systématique d’acteurs économiques dans les institutions politiques, et ses conséquences toujours plus grotesques. Dans cette dangereuse redistribution des pouvoirs, le club de Davos joue depuis longtemps un rôle moteur. Avec sa « Global Redesign initiative », le WEF a déjà posé, il y a dix ans, la pierre angulaire de l’accord récemment signé.

Ce document de 600 (!) pages présentait un nouveau modèle de gouvernance basé sur des processus dits multipartites, ne se souciant guère d’une quelconque légitimation démocratique et garantissant aux entreprises un rôle déterminant, voire prépondérant. Le spectre d’une ONU de type «public-privé» semble désormais se matérialiser, pas à pas, par cet accord de coopération qui couvre l’ensemble des questions sociopolitiques actuelles, du changement climatique à la numérisation,
en passant par la santé et l’égalité hommes-femmes.

Public Eye critiquait déjà le « blanchiment d’image » des multinationales à travers les institutions internationales après l’annonce à Davos, évidemment- par l’ancien secrétaire général de l’0NU du « Pacte mondial ». Ce tigre de papier sert encore aujourd’hui de voile de pudeur pour les multinationales et a grandement entaché la crédibilité de l’ONU.

Extrait d’un article de Lignes d’attac de janvier 2020.

Contre-réforme des retraites

Outre l’opacité sur la nature et les effets réels de la réforme, qui ressemble à un joli cadeau aux fonds de pension privés, beaucoup s’interrogent sur la nécessité même du recul de l’âge de départ à la retraite, qui se ferait via la création d’un âge pivot (on peut partir avant, mais en y perdant beaucoup d’argent).

Le démographe Hervé Le Bras, peu suspect de crypto-bolchevisme, s’est ainsi fendu d’une tribune dans Le Monde du 19 décembre pour démentir la nécessité qu’il y aurait à faire travailler les gens plus longtemps : « Sur les retraites, il n’y a aucune urgence à prendre des mesures d’économie. »

On trouve d’autres arguments de poids du côté du président Macron himself qui déclarait le 25 avril 2019, lors d’une conférence de presse : « Tant qu’on n’a pas réglé le problème du chômage dans notre pays, franchement ce serait assez hypocrite de décaler l’âge légal. Quand on est soi-même en difficulté, qu’on a une carrière fracturée, bon courage déjà pour arriver à 62 ans ! C’est ça la réalité de notre pays.
Alors on va dire, « Non, non, faut maintenant aller à 64 ans ! » Vous savez déjà plus comment faire après 55 ans, les gens vous disent « Les emplois c’est plus bon pour vous ! » C’est ça la réalité, c’est le combat qu’on mène, on doit d’abord gagner ce combat avant d’aller expliquer
aux gens : « Mes bon amis, travaillez plus longtemps ! »
Va comprendre !

Autre absurdité gouvernementale : la fin des régimes spéciaux est justifiée par une volonté d’universalité (en réalité un nivellement par le bas), mais avec quelques exceptions notables. Entre autres : les militaires, les policiers, les pilotes de ligne et … les sénateurs, dont la terrible pénibilité du travail est connue de tous. Mais qu’importe les criantes contradictions l’hypocrisie, la stratégie du pouvoir est de passer en force, façon Thatcher, épuisant ainsi les derniers espoirs de résistance sociale.

Extrait de l’édito du mensuel CQFD de janvier 2020.

Macron, l’héritier tueur

En juin 2018, au palais de l’Élysée, Emmanuel Macron a remis la Grand-Croix de la Légion d’honneur à Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin, compagnon de la Libération – on n’en finirait pas de dérouler la liste des hauts faits et des qualités de cet homme d’exception, mais là n’est pas mon propos.
À cette occasion, j’ai eu la surprise d’entendre notre président (on a un peu de mal à y croire parfois, on se dit que c’est un mauvais rêve, mais c’est un fait indiscutable : il a été élu pour de vrai) faire un éloge sans réserves du Conseil national de la Résistance et de son programme de 1945, dont il se prétendait toute honte bue l’héritier.

Ce type ose tout, c’est à ça qu’on le reconnaît, et c’est sans doute pour cela aussi que vous avez voté pour lui, bande de petits malins.
Cordier faisait partie des signataires du programme, avec les Aubrac, Guingouin, Hessel, Tillion, Vernant et quelques autres. Ce programme a été en partie appliqué après la Libération : loi des quarante heures, nationalisation de plusieurs banques, des grandes compagnies d’assurance, de l’électricité, du gaz, extension du pouvoir des comités d’entreprise, instauration de la Sécurité sociale et de la « retraite des vieux ». Un programme de progrès social, d’égalité et de justice, en somme.

Or c’est très exactement à la démolition de ces acquis que Macron s’emploie sans relâche. Denis Kessler, vice-président du Medef, l’avait d’ailleurs très clairement formulé voici quelques années en
définissant les « réformes » indispensables selon le patronat : « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du CNR. »
Si vous vous dites aujourd’hui « déçus » par Macron, vous n’aviez qu’à lire son programme électoral : tout cela y était écrit noir sur blanc. Bon, ça passe pour cette fois, mais vous ne recommencez pas en 2022, promis ?

Article de Jean-Marie Laclavetine dans Siné mensuel de janvier 2020.

Classes et races

Chômeurs, retraités, fonctionnaires, cheminots, étudiants, étrangers, bénéficiaires des aides au logement… Rares sont aujourd’hui les populations qui n’ont pas vu leurs ressources diminuées ou leur situation détériorée par les mesures libérales adoptées tambour battant depuis 2017, auxquelles il faut ajouter l’incroyable répression menée contre les Gilets jaunes et la traque incessante des personnes exilées (renforcée par la loi « Asile et immigration » de septembre 2018).

Une politique aussi violemment antipopulaire a dès le début du quinquennat posé la question de la base sociale de la majorité actuelle. La suppression de l’ISF et de l’exit tax, la flat tax sur les revenus du capital, les privatisations (Aéroports de Paris, Française des jeux, etc.) et les retombées économiques des mesures prises depuis plus de deux ans profitent à la fraction la plus riche de la population. Les milliardaires français sont ceux qui s’enrichissent le plus vite : le « président des ultra-riches » n’a pas usurpé son surnom.

Ces mesures inégalitaires créent toutefois sans cesse des foyers de contestation sociale et compromettent à terme la possibilité pour le président d’être reconduit pour un second mandat. Conscient de cela, Macron a décidé d’investir pleinement la question raciale.

Le pensionnaire de l’Élysée a fait part aux élu-es de sa majorité réunis en septembre dernier de sa volonté de durcir le ton en matière d’immigration et de sécurité, thèmes jugés « régaliens » qu’il faudrait « affronter en face » et ne pas abandonner à l’extrême droite : « La question est de savoir si nous voulons être un parti bourgeois ou pas, déclare Emmanuel Macron. Les bourgeois n’ont pas de problèmes avec cela (l’immigration) : ils ne la croisent pas. Les classes populaires vivent avec. »

Même si la traque faite aux personnes exilées n’avait jamais cessé et que les interventions de ministres pour amplifier quantité de polémiques racistes étaient déjà régulières, le changement d’orientation présidentielle est notable.

[…]

Savoir si la violente campagne sur le voile et l’islam que nous venons de vivre était destinée à masquer les problèmes sociaux cache en réalité une autre question, toute simple : pourquoi ça marche ? Pourquoi c’est justement le racisme – et notamment l’islamophobie – qui permet d’occuper l’espace politique et médiatique et pas une autre question ?

La facilité avec laquelle les majorités successives peuvent utiliser la carte raciale nous montre que mobiliser l’identité blanche permet d’unifier des strates très différentes de la population. En agitant les chiffons rouges de l’immigration et de l’islam, le gouvemement entend ainsi rassurer « les Blancs » qui craignent sans cesse le déclassement social.

Le message qu’il leur adresse est celui-ci : quoi qu’il puisse vous arriver, aussi brutales que puissent être les mesures que nous prenons, vous ne perdrez jamais votre blanchité.
Parce que les oppressions de classe et de race se renforcent mutuellement, la lutte contre les politiques libérales ne peut se faire sans une lutte concomitante contre les politiques racistes qui les accompagnent.

Extraits d’un article de Rafik Chekkat dans le mensuel CQFD de décembre 2019.

Démocratie

C’est facile de dire : « Je suis démocrate. » « Il n’y a pas assez de démocratie. » « Je suis pour plus de démocratie. » C’est un mot sympathique. Mais c’est un mot vague et flou et, au fond, personne n’y met jamais la même chose. L’idée de démocratie renvoie à l’idée d’un peuple qui se gouverne lui-même. Mais ça ne veut rien dire.
La souveraineté populaire, ça n’existe pas ; le peuple, ça n’existe pas. Non seulement ça n’existe pas, mais ça n’existera jamais. Ce qui existe, ce sont des fractions, des groupes en lutte, etc.

Ce ne sont pas les Français qui élisent quelqu’un lors d’une élection, mais une partie, petite, qui impose sa volonté aux autres. Ce qu’on appelle la démocratie, c’est le fait qu’une partie des membres d’un territoire en gouverne une autre.
La seule différence avec l’aristocratie est que cette petite partie peut bouger et n’est pas fixée par les règles de l’hérédité. Je pense que le concept de démocratie, d’autodétermination du peuple est purement mystificateur. Nous vivons dans des systèmes de domination de la bourgeoisie économique et culturelle qu’il faut remplacer par un autre type de régime.

L’une des choses qui me frappent, c’est le fait que la vérité n’a pas de pouvoir contraignant sur les gouvernements. Les chercheurs produisent des connaissances puissantes. Par exemple, sur la migration, la drogue, les violences faites aux femmes, le climat évidemment, la prison.
Les gouvernants ne bougent pas, ils mentent sciemment. Il faut donc les contraindre. Je me demande si on ne pourrait pas mettre en place un conseil scientifique, comme il y a un Conseil constitutionnel, qui pourrait censurer les lois au nom de la vérité scientifique.

Dès que je parle de ça, on me répond souvent : « C’est un fantasme autoritaire. » Mais qu’on ne me parle pas de régimes autoritaires ! Regardez ce qu’on a aujourd’hui : Bolsonaro, Trump, Macron, Orbán, Salvini, Erdogan… Tout cela s’inscrit dans l’histoire de nos « démocraties libérales ».

Extrait d’un entretien de Geoffroy de Lagasnerie dans Siné mensuel de décembre 2019.

Main basse sur la sécu

Macron siphonne les ressources de la Sécurité sociale pour en organiser le déficit. Les gilets jaunes ont bon dos !
Que serait la Sécu sans son trou ? La question n’est pas que métaphysique. Depuis des décennies, elle prend une résonance très concrète dans le discours politique. Le « déficit » de la Sécu a fini par s’imposer comme une incontournable réalité dont les médias se font périodiquement l’écho pour accréditer l’idée que la Sécu serait chroniquement déficitaire. C’est faux mais c’est ainsi.

L’orchestration de ce tintamarre médiatique a permis de légitimer aux yeux de l’opinion publique l’idée qu’il fallait sans cesse réduire les dépenses.
Depuis plus de trente ans, malgré des besoins croissants, la couverture sociale diminue. Résultat de ces décennies de régression : la Sécurité sociale est désormais en excédent durable.
D’après l’Insee, les administrations de Sécurité sociale ont dégagé un excédent de 5,5 milliards en 2017 et de 10,7 milliards en 2018. De 2019 à 2022, l’excédent prévu par les documents officiels est d’environ 20 milliards par an. De quoi largement améliorer les prestations.

Au lieu de cela, Macron a décidé dès son arrivée au pouvoir de faire main basse sur ces excédents. Il a ainsi programmé fin 2017 (loi de programmation des finances publiques pour 2018-2022) le transfert des ressources de la Sécurité sociale vers l’État afin de maintenir les comptes dans un équilibre financier précaire. Restait à organiser concrètement ce scénario dans la loi.
C’est ce que prévoit de faire le PLFSS (projet de loi de financement de la Sécurité sociale) pour 2020.

Ce projet de loi, débattu cet automne par les députés, prévoit notamment que les exonérations de cotisations sociales décidées par le gouvernement ne seront plus désormais compensées par l’État, comme ce dernier en a l’obligation légale. Du coup, nombre de « mesures d’urgence » décidées à la suite du mouvement des gilets jaunes devraient être payées par les cotisations des salariés eux-mêmes… et grever les comptes de la Sécu.

C’est notamment le cas pour l’exonération de cotisations sociales sur les heures supplémentaires et la réduction du taux de CSG pour les retraités modestes. Avec ce racket organisé, Macron fait d’une pierre deux coups : il perpétue l’idéologie du déficit et il en fait porter le chapeau aux gilets jaunes, comme une certaine presse complaisante (ou mal informée) s’en fait l’écho.

On résume : le gouvernement définance la Sécu pour continuer à entonner la litanie du déficit et justifier ainsi de nouvelles mesures de régression sociale pour la retraite ou la santé. Dans le genre cachotier, le gouvernement en rajoute une couche en passant sous silence le fait que la Sécu aura bientôt remboursé sa dette. Le dernier rapport de la commission des comptes de la Sécurité sociale prévoit que ce sera le cas en 2024. Conséquence : plus de 15 milliards d’euros prélevés chaque année pour rembourser cette dette seront à nouveau disponibles pour améliorer notre protection sociale. Plus de déficit ni de dette pour la Sécu : ça mériterait bien un vrai grand débat, n’est-ce pas ?

Article de Pierre Concialdi dans Siné mensuel de novembre 2019.

Ce constant travail de destruction est à l’œuvre depuis longtemps (mise à mort de la sécurité sociale).

Intégration à la française

Comparer l’intégration des diverses vagues d’immigration a toujours été un jeu très prisé des commentateurs. Dans les années 1950, les démographes s’amusaient à mesurer le « degré d’assimilabilité » des étrangers ; après la guerre, les experts vantaient les mérites des Nordiques au détriment des Européens du bassin méditerranéen.

[…]

Cette mise en scène de l’histoire conjugue deux présupposés. Le premier consiste à penser que les étrangers s’intégraient plus aisément et plus rapidement hier qu’aujourd’hui. Mais nombre de chercheurs mettent en avant la permanence des mécanismes d’exclusion (sociale, urbaine, symbolique) et de préjugés frappant les personnes d’origine étrangère. Brutaux, sales, voleurs d’emplois, agents de l’extérieur : les italiens, les Polonais, les Portugais, les Espagnols durent aussi en passer par là, et, bien que de culture chrétienne, on les trouvait trop religieux, superstitieux, mystiques.

Le rejet a parfois duré plusieurs décennies. Apparu dans le dernier quart du XIXème siècle, le racisme anti-Italiens ne s’est véritablement éteint qu’après la seconde guerre mondiale.

Selon le second présupposé, moins souvent discuté, les immigrés européens auraient été plus enclins à « s’assimiler » pour embrasser pleinement la culture française. Rien n’est plus faux. Chaque génération d’immigrés a eu le souci de préserver son identité d’origine et de la transmettre à ses enfants ; chaque génération a été traversée par des clivages entre ceux qui voulaient s’assimiler et ceux qui restaient attachés à leurs particularismes.

À la fin du XIXe siècle, il n’était pas rare que les Italiens renvoient leurs enfants au pays jusqu’à l’âge de 12 ans, avant de les faire revenir en France. À Paris, Montreuil, Marseille, Nice ou Nogent-sur-Marne, certains quartiers regorgeaient de boutiques de produits transalpins, de cafés-hôtels qui accueillaient les nouveaux arrivants, de bars où les exilés se retrouvaient pour écouter de l’accordéon, instrument alors typiquement italien. Grâce à la loi du 1er juillet 1901, les Italiens ont pu cultiver cet entre-soi en fondant des dizaines d’associations culturelles, sportives, récréatives, de bienfaisance réservées à leurs compatriotes. Pour Satisfaire l’état civil – qui imposait alors de choisir des noms du calendrier français -, les immigrés appelaient certes leurs enfants Albert et Marie, mais, dès la sortie de l’école, tout le monde les appelait Alberto et Maria.

[…]

Les Polonais arrivés après la première guerre mondiale entendaient encore davantage préserver leur « polonité ». Ils se mariaient entre eux, refusaient toute naturalisation, interdisaient à leurs enfants de parler français à la maison. Certaines villes du Pas-de-Calais comptaient deux clubs de football : le premier pour les Polonais, le second pour les Français et les autres étrangers. Lors des grandes fêtes religieuses, durant l’entre-deux-guerre : les membres de la communauté en costumes traditionnels, défilaient en chantant (antiques, ce qui ne manquait pas de déplaire à la population locale.

[…]

(« l’intégration à la française ») a été le résultat de contacts et d’échanges quotidiens entre les populations minoritaires et leur milieu d’insertion, c’est-à-dire le plus souvent un milieu urbain, populaire, ouvrier.
L’histoire a largement balisé les sentiers de cette intégration : le travail, à une époque où la solidarité ouvrière, le sentiment d’appartenance professionnelle et la conscience de classe étaient vifs ; le service militaire et les deux guerres mondiales, qui réunirent sous le même drapeau Français et descendants d’étrangers ; l’école, alors lieu d’acclimatation à la culture dominante et outil d’ascension sociale; l’Église catholique, qui tentait de s’attirer les fidèles étrangers en leur proposant patronage et services de bienfaisance ; les luttes sociales et le militantisme au sein des organisations de gauche, quand le Parti communiste français, la Confédération générale du travail et leurs associations satellites (Secours populaire français, Union des femmes françaises, Tourisme et travail…) servaient d’activeurs d’intégration ; la ville populaire ancienne, qui offrait une certaine mixité sociale et ethnique.

Des demandes profondément sociales

La plupart de ces sentiers sont aujourd’hui barrés. Dans un contexte de chômage de masse et de concurrence généralisée au sein des classes populaires, le travail joue désormais un rôle de division plutôt que de rapprochement. Les bancs des églises sont désertés, les organisations progressistes vidées de leurs adhérents, et les banlieues populaires connaissent une ségrégation socio-ethnique toujours plus importante, qui se répercute sur l’école à travers la carte scolaire.

Faire de l’origine des descendants d’immigrés l’unique source de leurs « problèmes d’intégration » conduit à négliger le contexte social de cette intégration. Et à transformer en questions identitaires des demandes qui sont pour la plupart profondément sociales.

Extraits d’un article de Benoît Bréville dans le numéro d’août-septembre de la revue Le Monde diplomatique – Manière de voir.