Médias libres

Du 7 au 14 août dernier, le Forum mondial des médias libres (FMML) a rassemblé plusieurs centaines de participant.e.s des quatre coins du globe à Montréal. Journalistes et activistes de la communication venus de la République démocratique du Congo, du Honduras, des États-Unis, de Palestine, du Mexique, d’Inde. du Brésil, du Maroc ou encore de Nations Premières québécoises ont débattu du rôle de l’information et des technologies comme appui aux luttes politiques et sociales. Dans un contexte global de montée des extrémismes et des populismes, il a notamment été question du rôle des médias libres face aux discours de la haine (lire Comment lutter contre la montée des extrêmes et les discours de haine?).

Depuis 2013, le FMML se déroule en même temps que les Forums sociaux mondiaux. En 2015 à Tunis les participant.e.s ont adopté la « Charte des médias libres » qui fait le constat que « les modes de communication des médias hégémoniques contribuent à exacerber les problèmes que le monde traverse actuellement sur le plan culturel et politique. Ils homogénéisent et monopolisent là ou il faudrait valoriser la diversité, favoriser la participation, la collaboration pour une co-construction des connaissances et de la compréhension du monde ».
Les médias libres participent de la construction d’une « communication inclusive, plurielle et transformatrice ». Sites d’information indépendants, radios et télévisions communautaires, collectifs de communicant.e.s sociaux, revues et stations d’émissions alternatives, journalistes, blogueuses/eurs, vidéastes, développeurs/euses de technologies libres… constituent ce mouvement croissant pour promouvoir le droit à la communication.

Au-delà de la soixantaine d’activités organisées à Montréal, le 5ème FMML aura permis de dégager des perspectives quant à son avenir : organisation régulière de rencontres, séminaires, forums thématiques… pour défendre les principes de la charte en appuyant les luttes locales autour des médias et des technologies libres, mise en place d’une cartographie des médias libres, accompagnement pour la communication des prochains FSM.

Article de Myriam Merlant (voir le site Ritimo dans Lignes d’attac d’octobre 2016.

Petites phrases

Les saisons médiatiques se suivent et, hélas, se ressemblent. La rentrée de septembre 2016 aura été l’occasion de le confirmer, avec son florilège de « transferts »›, de « nouvelles » émissions, voire même de « nouvelles » chaînes. C’est une impression de déjà-vu, de déjà-lu, de déjà-entendu qui domine, mais on a toutefois le sentiment qu’un pas a été franchi vers une dégradation toujours plus grande de la qualité de l’information.

Des consternantes pitreries de Cyrille Eldin dans « Le Petit journal » (Canal+) à l’institutionnalisation des rubriques consacrées aux « petites phrases » dans « Actuality » (France 2) ou « Punchline » (C8), en passant par les platitudes convenues de David Pujadas dans « L’émission politique » (France 2) ou les « enquêtes » et « reportages » à répétition sur des thèmes où les raccourcis démagogiques le disputent aux amalgames (un peu partout), le palmarès de cette rentrée est particulièrement fourni.

Et ce ne sont que quelques exemples, auxquels on aurait pu ajouter l’omniprésence d’Éric Zemmour autour de la sortie de son vrai-faux nouveau livre, le triomphe de plus en plus notable, sur l’ensemble du PAF, de l’infotainment (au détriment de l’info-tout-court), la course au scoop et au « buzz » orchestrée par les chaînes d’information en continu, ou encore les « unes » toujours plus tapageuses (et stigmatisantes) des hebdomadaires d’information générale.

Un tableau peu réjouissant, à fortiori à l’orée d’une année électorale, qui souligne d’autant plus la nécessité de faire vivre un pôle de la critique des médias, indépendant et radical qui ne se contente pas d’épingler tel ou tel « dérapage », mais qui s’attache à faire de la transformation des médias une question politique; autrement dit, une critique qui ne renonce pas à la lutte pour un autre paysage médiatique, pour une autre information, pour une amélioration des conditions de travail des journalistes, etc.
[…]
Nous poursuivrons donc vaillamment nos publications […] Et pour bien commencer l’année, ce numéro de Médiacritique(s) et son dossier consacré à l’art et aux artistes de l’interview : de quoi réviser pour aborder la campagne présidentielle qui s’annonce, et son lot de causeries policées et dépolitisées avec les « grands candidats », et d’interrogatoires plein d’arrogance et/ou de condescendance pour les « petits »…

Édito du magazine Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed numéro du quatrième trimestre 2016.

Climate Chance : foutage de gueule durable

Le climat méchant sera dompté par les villes. Faut le savoir. Nantes, pas peu fière, a accueilli le sommet « Climate Chance », entre la COP 21 à Paris et l’édition 22 à Marrakech. La parole est aux agglos, aux multinationales, experts, banquiers, et à quelques ONG pour crédibilise le volet « solutions ». Certains ne rêvent que de placer dans le texte final (qui n’est que la énième résolution de bonnes intentions) une ligne ou deux défendant leur cause, eau, agriculture, finance, ou la mentionnant juste, en espérant « peser sur les États ».

La maire PS de Nantes, Johana Rolland, ressasse que « la société civile est force de pression ». Cette force civile a une gueule de chimère, mixant assos d’écolos dûment subventionnées, PME pleines de fougue et d’innovation et multinationales futées misant sur la transition énergétique pour s’ouvrir de nouveaux marchés juteux.
[…]
Pour montrer qu’on embarque le populo dans la croisade, une semaine d’animations est baptisée « Jours de chance pour le climat », offrant théâtre d’impro et slam pour « le réchauffement de vos zygomatiques » et pour un abonnement au vélo à péage souscrit, deux mois offerts ou une initiation à la pêche en rivière dans 1’affluent de la Loire, l’Erdre, une vraie soupe de cyanobactéries polluée depuis des lustres par les rejets de pesticides agricoles et les trop-pleins d’eaux de pluie urbaines.

Mais la contradiction est aussi ironiquement entre local et global. D’un côté la planète à sauver, urgence mondiale aux mains d’experts, de l’autre, une zone humide toute proche menacée d’évacuation violente. La ville est dans la droite ligne de l’hypocrite label « capitale verte » européenne arboré en 2013, ignorant la destruction des terres agricoles, la biodiversité ratiboisée pour construire un aéroport en plein bocage.

La Zone à Défendre de Notre-Dame-des-Landes est menacée d’attaque imminente par une armada de flics et gendarmes, 3000, dit-on. Autant que de participants à ce sommet climatique contre lequel une manif a été appelée. Le préfet a aussitôt interdit l’initiative des deux collectifs « À l’abordage » et « Stop Climate Chance », nommément désignés dans l’arrêté.
Illico, un groupe baptisé « Stop foutage de gueule durable » a appelé à la même manif, qui n’a pas fait 500 mètres avant d’être nassée dans une rue à l’écart du palais des congrès où l’on discute au sommet. Sous le staccato de l’hélico, le climat local est sous tension.

Malgré la mise de fonds de Nantes Métropole de 500 000 euros pour cet événement de trois jours, les intervenants viennent à leurs frais et 80 bénévoles ont été recrutés : bénévoles de la médiation, du live tweet et du renseignement sourire aux visiteurs.
Place to B, un réseau aux airs de boîte de com cherche comment « écrire le nouveau récit climatique, ou les bons mots permettent d ‘interpeller et de mobiliser la société civile », en « cultivant de nouveaux imaginaires » censés « dépasser les paroles catastrophistes, culpabilisantes et les jargons en tout genre ».
[…]
Avec son rutilant slogan « la ville durable et désirable », Bouygues masque qu’en juin dernier, l’0NG WWF, pourtant pas des plus combatives, l’a épinglé pour sa consommation de bois d’œuvre, dévastatrice en Amazonie, au Congo, à Sumatra, où la déforestation fournit le BTP en destroyant les écosystèmes.
À Nantes, Bouygues a envoyé son chef de service immobilier pour vanter les immeubles performants en énergie, « mettant particulièrement l’accent sur l’importance de ce type de bâtiments dans l’attractivité des territoires. Collectivités ou géants du BTP, tous veulent des retours sur investissements. Rentabilité d’image ou de dividendes en gardant la croissance, le PIB, le productivisme et les profits comme univers indépassable, repeint en vert.

Extraits d’un article de Nicolas de la Casinière dans le mensuel CQFD d’octobre 2016.

Racisme dans les médias

Le racisme assumé et son accompagnement, conscient ou non, ne sont toutefois que la partie émergée de l’iceberg. Une autre forme de racisme, beaucoup plus insidieuse, réside dans la façon dont sont traitées les populations étrangères ou « d’origine étrangère », comme le souligne Teun A. van Dijk dans un rapport remis à l’Unesco en 2001. « La tendance générale est souvent la même : les médias, aujourd’hui aussi bien qu’il y a 50 et 100 ans, tendent à assimiler les étrangers, les immigrés, les réfugiés ou les minorités à un problème et s’y réfèrent comme “eux” plutôt que comme une partie intégrante de « nous ». Les autres sont alors stéréotypés, marginalisés et exclus à maints égards dans l’écrit et l’audiovisuel : la sélection tendancieuse de sujets d’actualité (le plus souvent le crime, la violence, la drogue ou les franchissements clandestins de la frontière), les gros titres, les images, la mise en page, le choix des mots, les métaphores et les nombreuses autres caractéristiques négatives des nouvelles et articles de fond concourent à présenter systématiquement les immigrés et les minorités non seulement comme différents mais également comme un groupe anormal, voire une menace. »

[…]
Il en va de même, fréquemment, dans le traitement de l’information internationale, où sévit une tendance à traiter de manière différenciée les populations et sociétés non-blanches, en ayant recours à des clichés ou à des raccourcis qui confèrent à ces populations un caractère exotique, avec un ton souvent paternaliste, voire néocolonial : « Il ne suffit pas de se déplacer pour que le regard s’ouvre. Certains territoires ne sont couverts par la presse transnationale que dans des circonstances exceptionnelles, ce qui prive l’envoyé spécial dans l’urgence des prérequis nécessaires au difficile chemin de la connaissance. La construction de l’étrangéité se développe parfois par sa seule résonance vis-à-vis des enjeux nationaux intégrés par le reporter ; mobilisée par l’attention à la « communauté internationale » que forment les résidents occidentaux; réduite à « l’effet Hilton » (Le « Hilton journalisme » désigne, de manière caricaturale, le mode de travail de certains correspondants étrangers ou envoyés spéciaux qui passent plus de temps dans les salons des hôtels à discuter avec leurs collègues que sur le terrain) entretenu par la corporation des collègues compatriotes déjà sur place ; volontairement autiste pour ne pas s’encombrer de visions du monde concurrentes ; incongrue entre les bonnes dispositions du discours et un comportement chauvin qui illustre la puissance du lien entre habitus et attitudes. »

Invisibilisées, infantilisées, mises en scène… les populations des pays « du Sud » servent trop souvent de faire-valoir aux gouvernements des pays « occidentaux » (lors des « guerres éthiques »), à l’action des coopérants ou des humanitaires (lors des « catastrophes »), voire même aux journalistes eux-mêmes. Si nous n’en sommes plus à l’époque de Tintin apprenant à lire aux petits Congolais, les sujets, les angles choisis, les mots utilisés… font souvent écho à un imaginaire victimaire, colonial, voire raciste, qui interdit de concevoir « l’autre » comme étant « notre » égal, un acteur à part entière, et pas seulement un objet de compassion ou de comparaison « civilisationnelle » : « En dehors des zones potentiellement solvables, les espaces investis sont identifiés sans surprise, au hasard des sécheresses, famines, maladies, guerres interethniques, coups d’État militaires, corruptions, etc.
[…]
Aidan White, alors secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), le soulignait en 2001: « Les journalistes sont parfois les victimes ordinaires du préjugé et de la manipulation politique. Trop souvent, l’ignorance et la méconnaissance de cultures, de traditions et de croyances différentes conduisent les médias à reproduire des stéréotypes qui encouragent le racisme et l’extrémisme. » Et de poursuivre: « Pour être efficace, le journalisme doit être intégrateur, responsable et refléter la communauté tout entière. Les journalistes doivent donc diversifier leurs sources d’information pour représenter l’ensemble des idées, des opinions et des expériences du public auxquels ils s’adressent.
[…]
Dans un long article intitulé « Pourquoi les faits-divers stigmatisent-ils ? , Jérôme Berthaut, Éric Darras et Sylvain Laurens soulignent ainsi, sur la base d’enquêtes et d’observations au sein de plusieurs titres de la presse quotidienne régionale, que « [les] explications par « l’idéologique » apparaissent d’emblée un peu courtes », et qu’il est indispensable d’interroger certaines routines et contraintes professionnelles pour comprendre la survivance de nombre de clichés.

Il existe ainsi, selon les auteurs, « un parallèle entre, d’une part, le caractère stratégique des « faits-divers » pour la survie économique du groupe de presse et, d’autre part, les zones et les catégories de population qui apparaissent principalement dans ces rubriques ». En d’autres termes, « tout ce qui quotidiennement se passe de « positif » dans les quartiers populaires (dont les habitants ne sont pas perçus comme des acheteurs potentiels et les lecteurs utiles) est relégué, au mieux, en milieu de cahier local, dans un espace rédactionnel déjà réduit. La marginalisation des habitants des quartiers populaires dans la stratégie de diffusion se double donc d’une relégation dans la composition du journal. Il en va en revanche autrement dans les faits-divers “plus lus et plus vus », et qui méritent ainsi d’intégrer les premières pages diffusées dans l’ensemble du département ».

C’est ainsi que l’on multiplie les articles privilégiant le sensationnalisme à peu de frais, phénomène qui participe d’une stigmatisation, voire d’une discrimination, à l’encontre des quartiers populaires et de leurs habitants, avec une part importante de sujets entretenant des confusions ou des amalgames entre immigration et délinquance, relégation et « communautarisme », islam et « islamisme », etc. Les exemples sont nombreux de ces articles et reportages stigmatisants, y compris dans les médias nationaux », avec en outre un poids particulier de la relation des journalistes avec leurs sources qui, pour des raisons là encore liées à une méconnaissance du terrain, sont très souvent les sources policières et judiciaires. Les clichés racistes, de même que les amalgames discriminatoires, sont donc bien souvent au carrefour de préjugés et de routines qui, si elles peuvent s’expliquer en partie par la composition des rédactions, sont également liées aux conditions de production de l’information.

Extraits d’un dossier, sur le racisme dans les médias, de Médiacritique(s) d’avril-juin 2016, magazine trimestriel d’Acrimed

Stratégie de l’émotion

On pourrait prolonger à l’infini une liste d’exemples qui ne traduit aucune hiérarchie autre que celle du ressenti réel ou supposé des populations et de ceux qui les observent.
Les médias ne sont pas seuls à jouer de l’accordéon émotionnel. Les responsables politiques s’y adonnent également, notamment lorsqu’il s’agit de masquer leur impuissance ou de justifier, comme si elles relevaient de la fatalité, les mesures qu’ils s’apprêtent à prendre.
[…]
Au-delà de la simple sortie de route politico-médiatique, l’émotion devient l’un des ressorts majeurs de l’expression sociale et du décryptage des événements. Même les chefs d’entreprise sont incités à faire de leur « intelligence émotionnelle » un outil de management, tandis que leurs salariés peuvent y recourir pour obtenir une augmentation. L’un des symboles les plus visibles de l’invasion de l’espace public par l’émotion est le phénomène grandissant des marches blanches.
[…]
L’émotion pose un redoutable défi à la démocratie, car il s’agit, par nature, d’un phénomène qui place le citoyen en position passive. Il réagit au lieu d’agir. Il s’en remet à son ressenti plus qu’à sa raison. Ce sont les événements qui le motivent, pas sa pensée. Les marches blanches n’ont aucune conséquence pratique : la justice demeure sans moyens, la société continue de se décomposer. D’ailleurs, on n’a encore répertorié aucune marche blanche pour le suicide d’un chômeur ou l’assassinat d’un inspecteur du travail.
[…]
À la « stratégie du choc » décryptée par Naomi Klein, faut-il ajouter une « stratégie de l’émotion » ? La classe dirigeante s’en servirait pour dépolitiser les débats et pour maintenir les citoyens dans la position d’enfants dominés par leurs affects. L’émotion abolit la distance entre le sujet et l’objet; elle empêche le recul nécessaire à la pensée ; elle prive le citoyen du temps de la réflexion et du débat.
[…]
La valorisation de l’émotion constitue ainsi un terreau favorable aux embrigadements guerriers des philosophes médiatiques toujours prêts à soutenir une guerre « humanitaire », à l’instar d’un Bernard-Henri Lévy dans l’expédition de Libye en 2011. Mais aussi un terreau plus quotidiennement favorable aux mécaniques du storytellíng et aux fausses évidences du populisme.
[…]
Mais la marche blanche vient aussi combler un vide laissé par les formes collectives d’action, comme le syndicalisme ou le militantisme politique.

Extraits d’un article d’Anne-Cécile Robert dans Le Monde diplomatique de février 2016.

Petite bourgeoisie culturelle

Après Charlie, on écrivait encore :
La petite bourgeoisie culturelle, par ses défilés, sauvait la façade. Elle s’offrait en tampon entre deux fractions des classes populaires, dans un moment de tension potentiellement explosive. Très bien. Mais il ne faudrait pas qu’elle prenne ses désirs pour des réalités, une gentille réconciliation bisounours, qu’elle nie les ruptures à l’œuvre derrière le consensus apparent, qu’elle prétende incarner à elle seule la France – comme elle le fait depuis trente ans. Et surtout, qu’elle continue à célébrer les vertus du libre-échange, de l’ouverture des frontières… au détriment de toutes les classes populaires.
Quand une crise surgit, on cherche à comprendre, on lit un peu tout. Ainsi, après les attentats, au Relay de la gare d’Amiens, j’ai acheté les Inrockuptibles. En couve, était dessinée une panoplie de bobos, des trentenaires black blanc beur, qui picolent, qui dansent, qui s’enlacent. Et la Une proclamait : « Paris nous appartient ».
Mais qui est ce « nous » ?
Faut-il le revendiquer avec tant de fierté, que Paris leur appartient ?

Face à la terreur, un inconscient de classe, d’habitude caché, masqué, discret, a refait surface, affiché avec fierté. Dans ces Inrocks, toujours, un journaliste posait cette question à Jean-Luc Mélenchon : « Est-ce la fin de l’insouciance pour une partie de notre génération ? » J’ai aussitôt souligné, avec trois points d’exclamation : « !!! » Quelle « insouciance » ?
Le taux de chômage (officiel), chez les moins de 30 ans, avoisine les 20 %. Dans les quartiers, ça grimpe à 45% ! Et 30 % dans les campagnes.
« Notre génération » (bon, maintenant, j’ai quarante ans) se la prend en pleine face, la « crise » qui dure depuis quarante ans, la mondialisation qui lamine les emplois et les salaires, et elle ne l’a guère éprouvée, cette insouciance. Mais cette France-là, pourtant majoritaire, n’a pas, ou plus, ou peu, droit de cité dans un Paris gentrifié. N’a, en tout cas, pas droit de citation dans les Inrocks. Au fil des 110 pages du magazine, l’on rencontre des écrivains, des philosophes, des historiens, des sociologues, des chanteurs, des acteurs, des réalisateurs, etc.
Mais des banlieues : personne. Des campagnes : personne. Des ouvriers, employés, agriculteurs : personne.

La petite bourgeoisie culturelle se regarde si belle en son miroir. Et elle nous donne à la regarder, à la célébrer.
C’est notre modeste fonction, il me semble : ne pas oublier la majorité. Échapper à la cécité de l’entre-soi social (car éduqués, blancs, nous le sommes aussi). Écouter le tic-tac des « bombes à retardement », les repérer, près de chez nous.
Sans réduire les hommes à des ventres qui ont faim.
Sans borner la « question sociale » au matériel.
C’est important, certes, le gîte et le couvert, la répartition de la valeur ajoutée, etc. C’est le nécessaire, mais insuffisant. À la fois, le vote, massif, pour le Front national et l’engagement de jeunes dans le djihad dénotent, avant tout, un malaise quasi-existentiel : tous ces gens sont paumés. Ils peinent à trouver leur place, une place satisfaisante, stable peut-être, valorisante, dans cette société. Et nous le sommes sans doute un peu avec eux, paumés, tous, collectivement, inquiets pour l’avenir, perdus dans une non-histoire.

La « question sociale » est aussi spirituelle.
J’aurais envie, ici, de recopier des passages entiers de notre entretien avec Richard Wilkinson, l’épidémiologiste, qui lie montée des inégalités avec l’anxiété, l’estime de soi vacillante, la santé mentale menacée, etc. Mais il faudrait ses graphiques aussi et ça prendrait des pages.
Alors, à la place, juste cette citation d’Emmanuel Todd. On peut contester ses remèdes (la sortie de l’euro, le protectionnisme, etc.), mais lui vise dans le mille avec ce diagnostic : « Ce qui mine les gens, actuellement, ça n’est pas simplement la baisse du niveau de vie, ou le chômage, ou des perspectives sombres : c’est le sentiment d’impuissance. »

Extraits du journal Fakir de janvier-février 2016.

La science asservie

Annie Thébaud-Mony, sociologue de la santé, avait (un peu) fait parler d’elle au cœur de l’été 2012, en refusant avec fermeté la Légion d’honneur dont voulait la décorer la ministre verte Cécile Duflot. Elle avait fait savoir que la seule récompense souhaitable pour ces travaux serait un changement complet d’orientation des politiques publiques, dans le sens de la prévention du cancer.

Bien sûr, la presse ne s’était pas appesantie sur ce geste rare. Le dernier livre de Thébaud-Mony, La science asservie, est, lui, carrément passé inaperçu, bien que son propos soit fracassant. C’est assez compréhensible d’un certain point de vue, car la lecture de ce livre est douloureuse, insupportable même parfois. Il porte sur le lien entre cancers, Big business et Big science. Pour être plus précis : sur la façon dont les grandes industries empoisonnent notre milieu et trouvent systématiquement des appuis dans la recherche scientifique pour les aider à masquer le fait qu’elles détruisent consciemment un grand nombre de vies – à commencer par celles de leurs ouvriers.
[…]
En matière d’amiante, par exemple, Annie Thébaud-Mony souligne que des révélations ont été faites dès 1906 dans deux des nations capitalistes les plus avancées. Un inspecteur du travail de Caen, Denis Auribault, publie cette année-là une enquête sur les conditions de travail dans une filature d’amiante : se fondant sur les dires du directeur de l’usine et d’un contremaître présent depuis l’ouverture de l’usine en 1890, il dénombre 50 décès d’ouvrières en 15 ans. La même année, à Londres, le docteur Murray présente devant la commission des maladies industrielles le cas d’un travailleur victime d’asbestose (type de fibrose provoquée par l’inhalation de poussières d’amiante), qu’il a soigné et vu mourir, après dix ans d’exposition à l’amiante. Vingt ans plus tard, en Afrique du Sud, un médecin employé dans une mine de la firme Turner & Newal montre que 70 % des travailleurs y souffrent d’insuffisance respiratoire, accompagnée d’une perte de poids ; la moitié des mineurs de fond et des ouvriers du moulin sont selon lui atteints d’asbestose. Son rapport lui vaut d’être licencié, et ses résultats, consignés dans une thèse universitaire non publiée, ne seront découverts que plusieurs décennies après.

Extraits d’un article de Matthieu Amiech dans le journal CQFD d’octobre 2015.

Savoirs et pouvoirs

Des savoirs sont en fait produits par milliers à chaque instant, dans les universités, les laboratoires industriels, les bureaux de conseil aux entreprises, les administrations comme l’INSEE, les groupes professionnels, les économistes, les ONG, les associations de patients, etc. Ces savoirs sont éminemment différents, ils sont plus ou moins diffusés, appropriés, critiqués, invalidés ou acceptés, et leur trajectoires publiques sont diverses. Certains ont peu d’impact, d’autres deviennent des normes, des vérités acceptées comme telles – et ce sont ces savoirs particuliers que nous nommons les savoirs (qui sont devenus) légitimes. Non parce qu’ils auraient une légitimité en eux-même, mais tout simplement parce qu’ils sont souvent repris dans les médias et par les élites, qu’ils deviennent des évidences de masse.

Le monde a beaucoup changé depuis quatre décennies et, avec lui, les savoirs qui comptent. Les think tanks libéraux des années 1970, des instituts de réflexion créés à l’initiative du monde des affaires et des réseaux républicains, ont joué un rôle capital dans ces évolutions. Leur but a été de décoloniser le social du politique, de réduire la place de l’État providence et de promouvoir une active libéralisation économique. Un exemple en est la Heritage Foundation, fondée en 1971, qui joue un rôle décisif dans la formulation intellectuelle et politique du tournant reaganien et qui fait de la théologie néo-libérale le nouveau savoir, le savoir évident.
(…)
La vision de la réalité qui domine depuis 30 ou 40 ans est souvent dite libérale, ou néo-libérale. Elle n’est pas d’un bloc mais s’organise autour de quelques convictions communes. Elle s’est imposée au long des années 1970 et 80, elle a été le fait d’intellectuels (comme Hayek) mais surtout d’un monde des affaires terrifié par la situation de la fin des années 1960 et les années70 : difficultés à contrôler les mondes ouvriers, aussi bien chez Fiat que chez General Motors ; à faire avec le refus des guerres post-coloniales (Vietnam notamment), notamment parmi les élites (dans les universités du Nord) ; à gérer la critique des dégâts environnementaux et sanitaires du progrès technique-industriel ; à contenir la contestation des pays du Sud, des non-alignés, etc.

Le résultat fut un retour militant au libéralisme économique et à l’individu seul responsable de sa vie, à l’effacement de la question sociale, du droit du travail, des règles de l’État providence – et à terme à la marginalisation radicale du politique comme lieu de discussion et décision.

Extraits d’un entretien avec Dominique Pestre dans le journal Les Zindigné(e)s de mars 2015.

Du pluralisme et de l’indépendance de la presse

Au contraire, à force de parler du même point de vue, celui du consumérisme triomphant imposé par son modèle économique, la presse-prospectus a rendu sa liberté trop souvent formelle.

Certes, tout n’est pas à rejeter, il y a beaucoup de journalistes intègres et de bons articles. Bernard Maris disposait, sur France Inter, de quelques minutes d’antenne par semaine pour exprimer une vision un peu différente de l’économie. Mais pour le faire, il devait accepter de se voir couper la parole en permanence par un idéologue qui a le droit d’éditorialiser tous les jours, sans aucun contradicteur pour vanter les mérites de la sacro-sainte concurrence libre et non faussée qui est à l’économie ce que l’obscurantisme est à la religion, c’est à dire une pure violence imposée aux êtres humains.
France Inter n’est pas un exemple anodin. C’est l’un des organe de presse de grande audience le plus pluraliste. C’est dire, pour reprendre les mots de Arendt (que l’on peut lire comme une réflexion sur le crime contre l’humanité comme crime contre la pluralité), à quel point l’espace de l’information est devenu un « désert » dans lequel les défenseurs du capitalisme sont livrés à leur solitude, totalement coupé de l’altérité que constitue la pensée critique.

Le combat de Charlie contre la publicitéc’est le combat pour la laïcité, c’est à dire un combat pour l’indépendance, garante de la pluralité nécessaire à la démocratie. Le mot d’ordre « ni Dieu, ni maître », cher à nos joyeux anarchistes dit aussi que l’on ne doit pas accepter d’avoir un maître. Comme Libé l’a appris à ses dépends lorsqu’il a perdu un contrat suite à un article déplaisant pour son annonceur, la publicité tue aussi le droit à l’information.
Il y a ce matin une réelle émotion à France Inter, je suggère une façon de rendre hommage à l’équipe de Charlie : arrêter le pluralisme factice consistant à donner 1 % du temps de parole à la pensée critique et inviter chaque jour un véritable économiste – Jean-Marie Harribey, Jacques Généreux, Frédéric Lordon, Christian Chavanieux, Serge Latouche pour ne citer qu’eux – puis inviter Dominique Seux le vendredi pour débattre avec lui. Lorsque la pensée critique aura rattrapé son retard de temps de parole, alors il sera temps de nous infliger à nouveau Dominique Seux tous les matins.

Extrait d’un article de Laurent Paillard dans le mensuel Les Zindigné(e)s de février 2015.

Liberté et soutien à la presse

Je n’ai pas participé à la manifestation d’unité nationale convoquée dimanche 11 janvier, bien que terriblement choqué et peiné des meurtres commis à Charlie Hebdo.
(…)
Jusqu’ici, Charlie Hebdo survivait par ses seules ventes, sans pub, et sans l’aide de l’état, si ce n’est une aide minorée à l’affranchissement, chichement accordée, tout comme Siné Mensuel, Le Monde diplomatique ou encore la presse syndicale.
Les Échos, propriété de Bernard Arnault, première fortune de France, s’est vu doté de 4 millions d’euros, Serge Dassault, cinquième fortune de France, reçoit lui aussi une aide conséquente, 16 millions d’euros, pour Le Figaro, qui peine à vivre. Le journal L’Opinion, appartenant à Nicolas Beytout et relayant le point de vue du Medef est aussi aidé par l’État, pour informer, cultiver, sans doute.
Selon le ministère de la Culture, les aides publiques à la presse concourent à la modernisation et la diffusion partout dans le pays d’une presse pluraliste et diverse. Cela explique sans doute que le Journal de Mickey, Gala, Closer ou Prions en église bénéficient d’aides publiques lorsque Charlie Hebdo et d’autres journaux d’information en sont privés.
(…)
L’autre choix serait d’aider la presse d’information et de la préserver des appétits financiers, pour garantir son indépendance. Pour cela, il serait nécessaire d’affronter les empires financiers, Bouygues, Dassault, Matra Hachette, entre autres, qui vivent des commandes de l’État et siphonnent au passage les aides publiques.
(…)
Aujourd’hui, les despotes sont repartis museler la presse dans leur pays et bafouer les droits de l’homme sans que votre gouvernement ou le Parti socialiste ne bronchent d’un poil. C’est normal, on ne fâche pas les clients qui font leur shopping chez les marchands d’armes français (5e rang mondial), comme Dassault, également détenteur de médias.

Extraits d’un article de Michel Ancé dans le journal Siné mensuel de février 2015.