Argent public pour BHL

Survendue dans de nombreux médias français malgré un succès visiblement mitigé, la pièce de BHL a par ailleurs eu les faveurs… d’un documentaire financé en partie par le service public, comme le révèle Le Canard enchaîné dans son édition du 30 avril. Parmi les financeurs de ce documentaire, on compte Canal Plus (300 000 euros), France 3 (230 000 euros), et Arte (200 000 euros) – dont Bernard-Henri Lévy est justement… le président du conseil de surveillance. « On n’est jamais si bien surveillé que par soi-même », comme le note Le Canard enchaîné.

En tout, ce sont donc 730 000€ donc, soit « 3 à 4 fois le prix normal pour un documentaire de ce type » selon Pascal Boniface. Et surtout, ce sont 430 000 euros qui sont généreusement déboursés par des chaînes de service public… alors même que les financements se font rares pour les documentaires ou les enquêtes d’utilité publique. « BHL aime bien utiliser l’argent public, comme lorsqu’il avait fait financer par France 5 un documentaire racontant la rénovation de sa villa de Tanger » note également Pascal Boniface.

Cette nouvelle séquence médiatique montre une fois de plus l’étendue de la complaisance, de la connivence et du ridicule des éloges courtisans dont bénéficie (encore) Bernard-Henri Levy.

Extrait de l’article Un documentaire sur la tournée de BHL… financé par le service public !sur le site d’ACRIMED.

Journalistes et pouvoir

Les relations du monde politique avec la presse varient selon ses propres intérêts. Il l’aime quand elle le sert, la déteste quand elle le contrarie. Macron, comme tous les autres, n’a pas échappé à ces oscillations d’humeur.
De séduisants, quand ils taillaient un costard à Fillon, les médias sont devenus nuisibles le jour où le candidat s’est transformé en président de la République. Empêtré dans l’affaire Benalla, Macron a même fait exploser sa détestation au grand jour en déclarant que « la presse ne cherche plus la vérité ». C’était il y a un an. Depuis, les relations ne se sont pas apaisées, au contraire.

Le chef de l’État trouve les journalistes futiles, incompétents. Et dangereux. Pour calmer la profession, Macron a lancé une opération d’intimidation. Auditions libres, gardes à vue, perquisitions et convocations à la DGSI – neuf recensées à ce jour – se multiplient.

Devant l’urgence, l’Association de la presse judiciaire (APJ) a décidé de réagir. « Il n’est plus possible de considérer les journalistes comme des suspects », explique Jean-Philippe Deniau, le président de l’APJ, qui ajoute : « ll faut prévenir les journalistes de leurs droits. » Avec le cabinet d’avocats Spinosi, et le Syndicat national des journalistes, l’association a édité un Guide de défense du journaliste, petit couteau suisse des droits de la profession, de la loi de 1881 (elle-même menacée par le gouvernement, qui voudrait la réformer), des secrets des sources et de l’attitude à adopter face à la police et à la justice.

Faut-il emporter son portable ? Puis-je refuser d’aller à une convocation ou m’opposer à une perquisition ? Suis-je obligé de donner mes mots de passe ? Peuvent-ils emporter mes documents ? Pour consulter ce kit de survie du journaliste en milieu hostile, il suffit d’aller sur les sites de l’APJ ou du SNJ. C’est gratuit et indispensable.

Article de Véronique Brocard dans Siné mensuel de juillet 2019.

Les média du dérisoire

[…] ça participe de ma déprime : affronter les poupées Jivaro de l’info. Qui réduisent tout à des querelles, à des chapelles, à du dérisoire.

Un mercredi, dans l’Hémicyc1e, lors des questions au gouvernement, je monte au créneau sur la Depakine, sur les trente mille enfants souffrant d’autisme, sur le mépris de Sanofi, et je m’apprête ensuite, devant caméras et micros, à pointer les mensonges du Premier ministre. Mais sur quoi m’interroge-t-on ? Sur les étoiles du drapeau européen.

Tard le soir, en séance, malgré l’hostilité ambiante, je dénonce les complaisances et connivences entre Arnaud Lagardère Emmanuel Macron. Que retiennent les sites internet ? Ma chemise hors du pantalon.

Je publie un essai sur l’oligarchie, sur la fabrique des élites, comment peut-on diriger un pays qu’on ne connaît pas ? Je dépeins en contrepoint les Marie, les Anne, les Zoubir, les Peggy, que
j’ai croisés depuis vingt ans, et la dépêche AFP rassemble trois lignes ici, deux là, sur mes hypothétiques ambitions présidentielles…

Je passe sur France Inter, avec toute une tirade sur le printemps silencieux, la disparition des oiseaux, le bouquin d’Amos Oz, Soudain dans la forêt profonde, et ils titrent sur un tacle, lâché presque malgré moi, « François de Rugy à l’écologie, c’est une pitrerie ».

Et surtout, le feuilleton Mélenchon. Un mot de traviole, un bafouillage, un geste, et c’est parti sur le divorce, le conflit, la guéguerre, etc.

Tout ça m’ennuie.
Tellement.
Quel est mon credo depuis vingt ans ? Que la vie des grands n’éclipse pas la vie des gens. Que la politique, les médias, ne se bornent pas à la « chronique du roi Macron », comme Saint-Simon fit celle de Louis XIV, avec les paysans bien sûr absents. Je m’efforce de les « représenter », comme on le dit pour une peinture, de les représenter dans des articles, dans des livres, dans des films,
et c’est un titre qui me convient, aujourd’hui, « représentant de la Nation ».

Dans l’Hémicycle, je lutte avec mes petites histoires, d’une malade du cancer qui s’est fait couper le gaz, d’une maman qui cherche une accompagnante pour son enfant autiste, et qui appelle un numéro vert, et qui le rappelle en vain. Mais dans les médias, nada. On en reste à la course des petits chevaux. Aux sondages. A une partie de stratèges sur l’échiquier politique.
Et les journalistes, les journalistes politiques encore pires, se prennent pour des Machiavel, fascinés qu’ils sont par la lumière et les ombres de notre univers, pourtant si terne, le pouvoir…

Dans leur étymologie même les « médias » devraient être des passeurs, des intermédiaires, des médiateurs. Ils sont devenus des obstacles. Ils opacifient le réel, ils l’évacuent. La vie, le dehors, ne les intéressent plus, et les voilà enfermés dans le huis clos des élites, espérant faire du clic […]

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de juin 2019.

Liberté de la presse

Dominique Pradalié a été longtemps rédactrice en chef du journal de la nuit sur France 2. Aujourd’hui secrétaire générale du Syndicat national des journalistes, elle s’inquiète de la précarisation de la profession et de la mainmise du pouvoir.

[…] j’avais banni les sondages de mes journaux télévisés sur France 2. Je considérais que ce n’étaient pas des informations mais des vecteurs de promotion, de propagande, de pression pour faire croire aux gens telle ou telle chose. Mais quand vous voyez que, dans un des derniers magazines politiques de France 2, la première question posée aux hommes politiques, concerne l’immigration alors qu’on va avoir 2h30 devant nous !
Alors que le principal problème affiché des Français depuis des années, c’est le pouvoir d’achat, l’emploi, le travail. On tombe à la renverse. C’est scandaleux et c’est choquant.

Est-ce une « première » qu’il y ait eu autant de journalistes blessés ?

Parlons d’abord des manifestants, que le pouvoir nous présente comme d’épouvantables terroristes ! Même s’ils ont 72 ans ou plus, même s’ils sont dans une chaise roulante. Quelles suites vont être données à toutes ces exactions contre les centaines de blessé-e-s ? Contre les mutilé-e-s ? Il y a plus de vingt personnes qui ont perdu un œil, d’autres une main, d’autres qui sont à vie frappées dans leur corps et dans leurs certitudes constitutionnelles d’avoir le droit de manifester !

Les violences contre les journalistes posent une autre question : celle de la liberté de la presse.
Le pouvoir veut nous empêcher de faire notre travail ! On a plus d’une centaine de cas recensés par un confrère très sérieux, David Dufresne, qui documente chaque cas en vidéos, photos, témoignages, actes médicaux, etc. Voir Allo place Beauvau.

Plus de cent journalistes se plaignent d’avoir été empêchés de travailler : injuriés, agressés, visés, ciblés, matériel saisi ou détruit, cartes de presse subtilisées. Les preuves existent.
Beaucoup plus de plaintes ont été déposées contre les forces de l’ordre que contre les agresseurs gilets jaunes. C’est quand même fou ! La France est mise en garde par l’Onu, par le Conseil de l’Europe, par le Défenseur des droits, le président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, qui disent, en substance, vous êtes en train d’outrepasser vos droits en violant les droits constitutionnels que sont les droits de manifester, d’informner et d’être informé.

C’est donc du jamais-vu…

En cinquante ans, oui ! Autrefois, la profession se levait quand un journaliste était maltraité volontairement par les forces de l’ordre. Un journaliste ! Là, il y en a plus de cent et aucune question n’a été posée à la conférence de presse du président de la République. Rien ! Et encore, notre chiffre est sans doute sous-estimé.

De nombreux jeunes journalistes précaires ne veulent pas se manifester parce qu’ils ont peur de démarrer leur vie professionnelle avec des casseroles. Ils craignent que l’IGPN les fiche à vie. Au début, on a dit à tous les confrères : signalez-vous à l’IGPN. Puis, après, on s’est dit : « Est-ce une bonne idée ? Ça sert à les mettre en fiche, clairement, et puis une fiche, après, on ne sait pas ce qu’elle devient. Comme Gaspard Glanz ou d’autres.

Extraits d’un entretien de la rédaction de Siné mensuel avec Dominique Pradalié dans l’édition de juin 2019.

Médias, gilets jaunes et antisémitisme

[…] Jean-Michel Aphatie, le 21 février dans la matinale d’Europe 1 : « Évidemment, il ne s’agit pas de dire que les gilets jaunes sont antisémites, et que ceux qui soutiennent les gilets jaunes sont antisémites, le propos n’est pas du tout celui-là. Il s’agit de s’interroger sur l’idéologie, parce qu’elle existe, des gilets jaunes, telle qu’elle s’exprime notamment sur les réseaux sociaux.

Que n’aiment pas les gilets jaunes ? Voire, que détestent-ils ? La banque, la finance, les parlementaires, les élites, et ils sont adeptes, pour beaucoup d’entre eux, de la plupart des théories du complot.
Qu’est-ce que c’est l’idéologie antisémite ? C’est ne pas aimer la banque, la finance, les parlementaires et les élites, et croire à la pire des idéologies complotistes, c’est-à-dire que tout est de la faute des juifs. Donc on voit bien qu’il y a un croisement entre les deux idéologies. Ce n’est pas un hasard si c’est au moment du mouvement des gilets jaunes que des actes antisémites nombreux, très nombreux, se produisent. […]

Examinons le raisonnement. Et quel raisonnement ! Les gilets jaunes ne sont pas antisémites, mais des antisémites en puissance, car leur « idéologie » (critique du système financier, des élites politiques, etc.) se croise avec celle des antisémites. L’éditocrate n’a pas l’air de se rendre compte que de telles généralisations se fondent sur les pires clichés antisémites, quand elles ne les entretiennent pas elles-mêmes.

Déjà sur France 5, Jean-Michel Aphatie et Maurice Szafran sursautaient en entendant le mot « banquier » prononcé par Monique Pinçon-Charlot.
Un raisonnement pour le moins inquiétant que tenait également Raphaël Enthoven dans Paris-Match, le 25 février, […] « pour que les gilets jaunes éradiquent l’antisémitisme dans leurs rangs, il faudrait changer de façon de penser. »

Ce gloubi-boulga du philosophe médiatique affirme qu’il existerait un lien de parenté entre la critique de l’exploitation capitaliste et l’antisémitisme comme « principe d’explication du monde »… La première pouvant conduire au second. Cet amalgame malhonnête, le conduit ainsi à sommer les gilets jaunes, dans leur ensemble, de « changer de façon de penser ». Rien que ça.

Enfin, Le Monde n’est pas en reste. Dans son éditorial du 19 février, le quotidien joint sa voix à la petite chorale médiatique en fustigeant « la haine » au sein du mouvement des gilets jaunes.
Une haine qui serait dirigée pêle-mêle « contre les élus, à commencer par le président de la République, contre les élites ou supposées telles, contre les riches, contre les médias et, au bout du compte, contre les juifs, éternels boucs émissaires en temps de crise et de conspirationnisme débridé – comme en témoigne l’explosion en 2018 du nombre d’actes antisémites en France ».

L’éditorial du Monde est un bon résumé des amalgames médiatiques ressassés par les éditocrates, et qui ont consisté à établir un lien entre la hausse des actes d’antisémitisme en 2018 et le mouvement des gilets jaunes. Pourtant le 12 février, au journal télévisé de 13 heures de France Info, la présentatrice Marie-Sophie Lacarrau semblait infirmer cette assertion. Elle commentait ainsi le tableau représentant les menaces et actes antisémites en 2018 : « Sur cette courbe, l’évolution de ces violences au cours de l’année, aucune augmentation significative depuis le mouvement des gilets jaunes ».

Il ne s’agit aucunement de dire que ces actes ne sont « rien », mais de voir que nos commentateurs patentés ne semblent guère se soucier des données disponibles. Dire, comme Jean-Michel Aphatie, que « ce n’est pas un hasard si c’est au moment du mouvement des gilets jaunes que des actes anti-sémites nombreux, très nombreux, se produisent », c’est donner une information biaisée – sinon une contre-vérité – qui a malheureusement pesé lourd dans le débat médiatique.

Du pouvoir des médias

Mais le plus grave n’est peut-être pas là. Les outrances des éditocrates ont, avec le temps, perdu de leur crédibilité, et apparaissent, même aux yeux les moins avertis, pour ce qu’elles sont : de la gonflette intellectuelle infatuée d’elle-même. Ils ne convainquent plus, s’ils ont jamais convaincu. Reste que, avec le concours de la grande majorité des médias dominants, ces outrances calibrées pour faire du bruit médiatique, participent à l’instauration dans le débat public de problématiques qui vont faire, un temps, le lit de l’actualité.

Le cas est ici patent : le mouvement des gilets jaunes, tout entier axé sur l’amélioration des conditions d’existence d’une partie importante de la population, n’a, à priori, rien à voir avec l’antisémitisme. Après vérification non plus ; on l’a vu, le lien entre la recrudescence des actes antisémites entre 2017 et 2018 et le mouvement des gilets jaunes dans son ensemble ne repose sur aucune base sérieuse.

Il a fallu que certains de ces actes soient montés en épingle et repris en boucle sur les ondes, les journaux et les plateaux, surtout quand ils étaient le fait de gilets jaunes, comme l’agression de Finkielkraut, pour que le sujet fasse la Une de l’actualité.

Dès lors, une fois la problématique médiatiquement constituée, chacun a pu livrer son avis éclairé sur une pléiade de « sujets » divers, plus ou moins connexes […]

Le but recherché, et souvent atteint, n’est qu’accessoirement de convaincre la population que les gilets jaunes sont successivement tous des « casseurs », tous des complotistes, tous des antisémites. Chacun sait que ce n’est pas le cas. Il s’agit surtout, par ces vagues successives d’accusations, de généralisations et d’amalgames, de semer le doute, et d’instiller l’idée selon laquelle ces gilets jaunes ne sont finalement pas très nets, qu’il vaut mieux se méfier et garder ses distances.

Comme l’un d’entre eux, François Boulo, l’exprimait clairement : « Les gens des médias ne veulent pas que le monde change. Ils savent très bien l’impact des actes racistes ou antisémites sur l’opinion publique et sautent sur la moindre occasion pour nous discréditer. » On ne saurait mieux conclure.

Extraits d’un article de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de avril-juin 2019.

Par Didier-CTPTravail personnel, CC BY-SA 4.0, Lien

Cadeau fiscal

[…] sa critique du dispositif de l’émission montre combien le service public sabote le débat d’idées et rend particulièrement laborieux le développement d’analyses qui remettent en cause l’idéologie et les intérêts des dominants. Laborieux, tant les contraintes de l’émission – notamment le nombre et le statut des invités – pèsent sur l’expression de la sociologue forte pourtant de décennies d’enquêtes, et tant les rappels à l’ordre de l’éditocratie à l’encontre de la plus petite déviation politique sont véhéments.
[…]
Cet extrait montre à quel point les tenants de l’idéologie libérale, déguisés en éditorialistes, ne cèdent pas une once de terrain sur la question du langage, et ne tolèrent qu’aucun discours n’empiète un tant soit peu sur le pré-carré lexical – et donc politique – qu’ils déroulent en permanence dans les grands médias. Éric Brunet aurait plutôt dû se réjouir du cadeau qui lui fut gracieusement offert par le service public et qui lui permit de tranquillement distiller sa haine… de l’impôt à une heure de grande écoute, aux frais du contribuable.

Mais parler de « cadeau fiscal » induit une vision du monde qui n’est évidemment pas celle promue par Éric Brunet. C’est précisément ce que l’éditocrate dénonce en rappelant Julian Bugier à l’ordre et en expliquant publiquement à quel point cette expression est « située » politiquement. Lequel plaide coupable avant de se justifier. D’abord en arguant que c’est un « élément de langage » puis en expliquant à quel point l’expression est effectivement connotée politiquement : « c’est pour ça que je cite la France Insoumise ». On attend avec impatience du présentateur du JT qu’il apporte à l’avenir autant de clarifications lorsqu’il reprendra les « éléments de langage » du gouvernement pour parler, au hasard, des futures réformes de santé ou de « l’assurance chômage ».

Extraits d’un article de Pauline Perrenot le jeudi 13 septembre 2018 :Cadeau fiscal – un langage d’ultra-gauche sur le site acrimed.org.

Les gilets jaunes et les médias

Vermine, racaille… Le traitement médiatique de la révolte des gilets jaunes est symptomatique de ce qu’Halimi appelait le journalisme de révérence : faible avec les puissants, dur avec les faibles.

Pour les violences policières, tout le monde est au courant. Même ceux qui hésitent à soutenir les gilets jaunes trouvent infâmes les yeux crevés, les vies abîmées. Mais il n’y a pas qu’avec les LBD qu’on fait un carton sur les protestataires.
Avec les mots aussi, et des formules comme les « bas instincts » (Vincent Trémolet de Villers) ou les « pulsions malsaines » (Hervé Gattégno) imputés à la foule par des éditorialistes en vue et leurs
invités. Racontés par ces messieurs en embuscade devant leur télé, les gilets jaunes deviennent des « minus rongés par le ressentiment comme par des puces » (Franz-Olivier Giesbert) ou de la « racaille cagoulée » (Pascal Bruckner).

Le mépris pour ces moins-que-rien qui ont le mauvais goût de demander sur Facebook un monde plus juste en faisant des fautes d’accord, s’est déversé dès le début. D’entrée de jeu, un procès en populisme. Et pan ! Depuis, des épiphénomènes sont présentés comme le cœur du mouvement. Homophobe, raciste, antisémite, complice quand il n’est rien de tout ça, le gilet jaune est un « nouveau beauf » (Jacques Julliard) ou un « poujadiste » (Jean Quatremer). Le « Suicidez-vous » entendu à l’acte XXIII est, à la louche, le fait de « lamentables racailles »
(Bruno Jeudy) et de « vermines » (Renaud Dély). Et tant pis pour les gilets jaunes qui, ce même samedi, disaient aux flics : « Ne vous suicidez pas, venez avec nous » et patientaient avec eux en discutant jusqu’à ce que l’ordre tombe enfin de laisser le peuple quitter la place de la République où il était « nassé » depuis plus de deux heures.

Sur cette déferlante d’injures, Alain Brossat, ancien professeur de philosophie à la faculté de Nanterre vient à point nommé poser deux mots parfaits : violences médiatiques.
C’est le concept qui manquait. « La violence médiatique est dans l’ordre des discours sur l’événement en cours, l’équivalent du monopole de la maîtrise des airs que s’assure une puissance impériale lorsqu’elle affronte un ennemi rivé au sol, écrit-il […] Elle s’éprouve comme un tort infligé à ceux qui n’ont qu’un accès infinitésimal à la parole publique ».

On la voit d’ailleurs s’exercer sur les ouvriers, chaque fois qu’ils font grève pour dire non à la fermeture d’une usine ou à la privatisation d’un service public.
On se souvient que l’an dernier les cheminots étaient, pour les mêmes, d’insupportables « privilégiés ».
Invités à la télévision pour y être sans cesse interrompus, des syndicalistes repartaient perdants, vaguement ridicules. À l’évidence, un journalisme de classe se renforce mais il indigne
de plus en plus, et jusque dans la paisible Académie française où Danièle Sallenave sort des rangs avec un court essai intitulé Jojo le gilet jaune, référence à la petite phrase présidentielle de cet hiver.

En arrière-petite-fille d’un cheminot et d’une ouvrière à la peine sur un lavoir municipal des bords de Loire, la dame en gilet vert n’a pas l’esprit à s’engourdir sous les ors de la République. « J’ai éprouvé dès les premières manifestations un élan de sympathie, régulièrement renouvelé par le contraste réjouissant, à la télévision, entre leur assurance un peu maladroite et l’hostilité mal dissimulée des journalistes et de leurs invités », écrit-elle. À l’heure où le mépris coule à flots, l’académicienne, avec Alain Brossat, tient désormais ouvert le registre des violences
médiatiques.

Article de Lara Smith dans Siné mensuel de mai 2019.

Geneviève Legay

Au départ, on avait prévu de faire une recension des dernières déclarations politiques et médiatiques les plus atterrantes en matière de répression.
Brut. Cash. Un cocktail peu ragoûtant de Brice Couturier et de BFM, de Castaner et de Royal.
Problème : il y en avait trop, ça débordait de la fosse septique, à tel point qu’on aurait pu remplir tout le journal de ces saillies liberticides. […]

Et quel meilleur exemple de la libération d’une parole puante et décomplexée que les récentes réactions aux graves blessures de Geneviève Legay lors de l’acte XIX à Nice ?
[…]
Rapidement, les molosses sont lâchés. Au premier rang, un certain E. Macron, qui lui souhaite de trouver « une forme de sagesse », ajoutant: « Quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, ] on ne se met pas dans des situations comme celle-ci. »
Bah ouais, meuf, t’as les cheveux blancs, tu restes chez toi, ou alors faut pas s’étonner d’être molestée jusqu’au coma.
Même tonalité martiale chez la ministre de la Justice, Nicole Belloubet : « Je trouve tout de même curieux que lorsqu’une manifestation est interdite quelqu’un aille […] manifester à cet
endroit-là » (BFM, 24/03). […]

Et puisque, vraiment, on sait être classe à LREM (Le Raffinement en Marche), le député du Pas-de-Calais Benoît Potterie, profite de l’occasion pour se payer une bonne tranche de rigolade dans un tweet du 25 mars, peuplé de smileys affichant leur hilarité, trop drôle : « La manifestation était interdite, elle n’avait rien à faire la ! Moi je demande plutôt à ce qu’on lui fasse payer l’amende de 135 euros. » Indécence ? Le mot est faible. Disons : hypertrophie du gène Connardum decomplexum.

Là où l’affaire Geneviève Legay est exemplaire, ce n’est pas uniquement dans cette omniprésence du jugement inversant la culpabilité – elle avait qu’a pas être là, d’abord -, mais dans ce fourmillement de petites saloperies qui l’accompagnent.
Procureur de Nice et président de la République main dans la main pour annoncer qu’aucun policier ne l’a touchée ou bousculée, juré-craché-mollardé (version reprise par les chaînes d’info en continu et depuis largement invalidée par des vidéos et révélations de Mediapart).
Estrosi enfonçant le clou à la Brute de Nice : « Ce n’est pas dans un heurt avec la police [qu’eIle a été blessée], elle a trébuché. »
Membres de la famille Legay affirmant que des policiers sont venus les intimider à l’hôpital.
Insinuations sur le côté Black Block de l’ultra-violente Geneviève Legay – « Attac, c’est pas n’importe qui, c’est une certaine extrême gauche très organisée », frissonne Alexis Lacroix, journalflippé chez l’Express, sur BFM.
Et même : justice saisie (le 28/03) pour injures en ligne contre des policiers dans les commentaires d’une vidéo montrant la charge des flics. La totale.

Ainsi va la vie médiatique et politique en Macronie, de plongeon dans le marigot en galipette dans l’égout, toujours plus bas avec les rats. Une version hypertrophiée de l’axiome vérolé d’un certain Charles Pasqua, boss de la matraque à l’ancienne: « La peur du gendarme est le commencement de la sagesse. » On a les gourous flétris qu’on mérite.

Extraits d’un article d’Émilien Bernard dans le mensuel CQFD d’avril 2019.

Jojo avec un gilet jaune

1,7 %. On en était arrivés à ce chiffre, il y a quatre ans, à l’écoute de France Inter. La , direction venait de rayer « Là-bas si j ‘y suis » de sa grille, et avec vous, amis fakiriens, nous avions opéré un décompte, chrono en main : 18 minutes. 18 minutes sur 18 heures. 18 minutes sur 1080 minutes. Soit, donc, 1,7 %. Voilà le temps que France Inter consacrait aux ouvriers, employés, travailleurs, appelez-les comme vous voulez. Voilà ceux qui ne parlaient pas. Qui parlait à la place ? Les artistes, les experts, les patrons. Alors que les classes populaires représentent, d’après l’Insee, la majorité de la population, elles étaient marginalisées à la radio.

Elles le sont toujours, et pas qu’à France Inter. Le dernier baromètre – diversité du CSA en témoigne : « La représentation à l’antenne est très éloignée de la réalité », « le Conseil observe une quasi-absence des personnes en situation de précarité », etc.
À l’inverse, « 88 % des personnes montrées dans les sujets d ‘information  appartiennent aux CSP+. »
La même chose qu’à l’Assemblée : les ouvriers – employés ne représentent que 2,7 % des députés. Quand les diplômés, médecins, avocats, DRH, consultants. enseignants, journalistes, etc., trustent presque tous les sièges. Et ce Parlement se prétend « représentation nationale » !

C’est l’irreprésentation organisée… Étrange démocratie où la majorité est invisible. Où les classes populaires sont éliminées de la photo.
C’est notre obsession, depuis vingt ans, à Fakir : qu’on les voie. Qu’on les entende. Que la vie des grands n’éclipse pas la vie des gens. Alors là, en ce moment je me régale : les Gilets jaunes crèvent l’écran. Aide-soignantes, intérimaires, camionneurs, vendeurs, chômeurs, occupent radios et télés. Même si c’est pour de mauvaises raisons, d’audimat, même si c’est entourés des éditorialistes, qui leur servent la leçon, même si ça ne dure qu’un moment, je prends.

Notre président, ça lui donne de l’urticaire, à lui : « Jojo avec un gilet jaune a le même statut qu’un ministre ou un député ! », déplore-t-il en petit comité. Plutôt que leur quasi absence, y compris à l’Assemblée, ce qui le gêne, lui, c’est qu’on les aperçoive enfin, que le peuple pointe le bout de son nez dans des médias d’habitude réservés à sa caste. Que des affreux Jojos viennent déranger son club très select, son aristocratie de diplômes et d’argent.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de janvier 2019.

les gilets jaunes vus par les média

Dans la nuit du 26 décembre, une vingtaine de gilets jaunes se postent à la sortie de l’imprimerie de Ouest-France, au sud de Nantes, pour bloquer l’acheminement du quotidien régional.
Quelques jours plus tard, c’est le parvis du siège de BFM-TV qui est le théâtre des protestations de manifestants parisiens, de même que France Télévisions.

Ces actions, qui ne sont pas à mettre sur le même plan que les agressions regrettables de journalistes sur le terrain, sont de plus en plus répandues dans le cadre des mobilisations sociales. Elles expriment combien la question des médias est devenue un enjeu politique pour celles et ceux qui luttent, et qui sont intimement touchés par le mépris de classe de nombreux représentants des
grandes rédactions à leur égard ; mais qui sont aussi révoltés par les informations biaisées qui défigurent les mobilisations auxquelles ils participent. Et pour cause…

Malgré l’importance accordée au traitement du mouvement des gilets jaunes, les médias dominants ont largement pris parti contre les mobilisations et pour la « résolution » du conflit selon les lignes tracées par le gouvernement. Un activisme mené tambour battant par les chefferies éditoriales, qui ne saurait se confondre avec le travail des journalistes de terrain, précaires, pigistes, qui en subissent les conséquences.

D’abord curieux à l’égard d’un mouvement qu’ils pensaient pouvoir résumer à une simple « jacquerie fiscale » (p. 5), les éditocrates ont été gagnés par la panique face à une mobilisation durable, populaire, et mettant en péril la stabilité du gouvernement (p. 7). Devenus dès lors parties prenantes dans le conflit, éditorialistes et commentateurs ont cherché des « solutions » avec des interlocuteurs à leur image, quitte à promouvoir la visibilité publique de « porte-parole » rejetés par les gilets jaunes eux-mêmes (p. 18).
Ils se sont fait les juges d’un « dialogue social » fabriqué de toutes pièces en direct des plateaux télévisés, n’hésitant pas à traquer les « faux gilets jaunes » ou à définir le périmètre acceptable des revendications « légitimes » (p. 11).

Ce journalisme de maintien de l’ordre a franchi un cap suite aux manifestations parisiennes : sommations à ne pas aller manifester (p. 25), surenchère sécuritaire (p. 21), omniprésence d’experts et de représentants des forces de l’ordre, condamnations unilatérales des dérives des manifestants et silence sur les violences policières (p. 23)… c’est toute la panoplie du « journalisme de préfecture » qui a été mobilisée dans le traitement médiatique des mobilisations (p. 12).

Noyée sous l’information spectaculaire et le commentaire policier, l’enquête sociale est devenue une exception dans le paysage médiatique. Pis : certaines publications jugées « irresponsables » par les grands pontes de la profession ont été démontées en règle, sans que ces derniers ne s’inquiètent de l’esprit de censure véhiculé par leurs indignations (p. 28).

Toutes ces dérives, doublées d’attaques gouvernementales contre la liberté d’informer et de violences policières contre les journalistes qui l’exercent, nous mettent face à une urgence démocratique : celle de nous emparer de la question du fonctionnement des médias, c’est-à-dire de leur critique radicale et des propositions qui visent à le transformer.
C’est la raison de l’appel que notre association a lancé fin décembre (p. 16), et dont nous espérons qu’il portera ses fruits en 2019 grâce à des mobilisations multiples et victorieuses.

Édito-Sommaire de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de janvier-mars 2019.