Geneviève Legay

Au départ, on avait prévu de faire une recension des dernières déclarations politiques et médiatiques les plus atterrantes en matière de répression.
Brut. Cash. Un cocktail peu ragoûtant de Brice Couturier et de BFM, de Castaner et de Royal.
Problème : il y en avait trop, ça débordait de la fosse septique, à tel point qu’on aurait pu remplir tout le journal de ces saillies liberticides. […]

Et quel meilleur exemple de la libération d’une parole puante et décomplexée que les récentes réactions aux graves blessures de Geneviève Legay lors de l’acte XIX à Nice ?
[…]
Rapidement, les molosses sont lâchés. Au premier rang, un certain E. Macron, qui lui souhaite de trouver « une forme de sagesse », ajoutant: « Quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, ] on ne se met pas dans des situations comme celle-ci. »
Bah ouais, meuf, t’as les cheveux blancs, tu restes chez toi, ou alors faut pas s’étonner d’être molestée jusqu’au coma.
Même tonalité martiale chez la ministre de la Justice, Nicole Belloubet : « Je trouve tout de même curieux que lorsqu’une manifestation est interdite quelqu’un aille […] manifester à cet
endroit-là » (BFM, 24/03). […]

Et puisque, vraiment, on sait être classe à LREM (Le Raffinement en Marche), le député du Pas-de-Calais Benoît Potterie, profite de l’occasion pour se payer une bonne tranche de rigolade dans un tweet du 25 mars, peuplé de smileys affichant leur hilarité, trop drôle : « La manifestation était interdite, elle n’avait rien à faire la ! Moi je demande plutôt à ce qu’on lui fasse payer l’amende de 135 euros. » Indécence ? Le mot est faible. Disons : hypertrophie du gène Connardum decomplexum.

Là où l’affaire Geneviève Legay est exemplaire, ce n’est pas uniquement dans cette omniprésence du jugement inversant la culpabilité – elle avait qu’a pas être là, d’abord -, mais dans ce fourmillement de petites saloperies qui l’accompagnent.
Procureur de Nice et président de la République main dans la main pour annoncer qu’aucun policier ne l’a touchée ou bousculée, juré-craché-mollardé (version reprise par les chaînes d’info en continu et depuis largement invalidée par des vidéos et révélations de Mediapart).
Estrosi enfonçant le clou à la Brute de Nice : « Ce n’est pas dans un heurt avec la police [qu’eIle a été blessée], elle a trébuché. »
Membres de la famille Legay affirmant que des policiers sont venus les intimider à l’hôpital.
Insinuations sur le côté Black Block de l’ultra-violente Geneviève Legay – « Attac, c’est pas n’importe qui, c’est une certaine extrême gauche très organisée », frissonne Alexis Lacroix, journalflippé chez l’Express, sur BFM.
Et même : justice saisie (le 28/03) pour injures en ligne contre des policiers dans les commentaires d’une vidéo montrant la charge des flics. La totale.

Ainsi va la vie médiatique et politique en Macronie, de plongeon dans le marigot en galipette dans l’égout, toujours plus bas avec les rats. Une version hypertrophiée de l’axiome vérolé d’un certain Charles Pasqua, boss de la matraque à l’ancienne: « La peur du gendarme est le commencement de la sagesse. » On a les gourous flétris qu’on mérite.

Extraits d’un article d’Émilien Bernard dans le mensuel CQFD d’avril 2019.

Jojo avec un gilet jaune

1,7 %. On en était arrivés à ce chiffre, il y a quatre ans, à l’écoute de France Inter. La , direction venait de rayer « Là-bas si j ‘y suis » de sa grille, et avec vous, amis fakiriens, nous avions opéré un décompte, chrono en main : 18 minutes. 18 minutes sur 18 heures. 18 minutes sur 1080 minutes. Soit, donc, 1,7 %. Voilà le temps que France Inter consacrait aux ouvriers, employés, travailleurs, appelez-les comme vous voulez. Voilà ceux qui ne parlaient pas. Qui parlait à la place ? Les artistes, les experts, les patrons. Alors que les classes populaires représentent, d’après l’Insee, la majorité de la population, elles étaient marginalisées à la radio.

Elles le sont toujours, et pas qu’à France Inter. Le dernier baromètre – diversité du CSA en témoigne : « La représentation à l’antenne est très éloignée de la réalité », « le Conseil observe une quasi-absence des personnes en situation de précarité », etc.
À l’inverse, « 88 % des personnes montrées dans les sujets d ‘information  appartiennent aux CSP+. »
La même chose qu’à l’Assemblée : les ouvriers – employés ne représentent que 2,7 % des députés. Quand les diplômés, médecins, avocats, DRH, consultants. enseignants, journalistes, etc., trustent presque tous les sièges. Et ce Parlement se prétend « représentation nationale » !

C’est l’irreprésentation organisée… Étrange démocratie où la majorité est invisible. Où les classes populaires sont éliminées de la photo.
C’est notre obsession, depuis vingt ans, à Fakir : qu’on les voie. Qu’on les entende. Que la vie des grands n’éclipse pas la vie des gens. Alors là, en ce moment je me régale : les Gilets jaunes crèvent l’écran. Aide-soignantes, intérimaires, camionneurs, vendeurs, chômeurs, occupent radios et télés. Même si c’est pour de mauvaises raisons, d’audimat, même si c’est entourés des éditorialistes, qui leur servent la leçon, même si ça ne dure qu’un moment, je prends.

Notre président, ça lui donne de l’urticaire, à lui : « Jojo avec un gilet jaune a le même statut qu’un ministre ou un député ! », déplore-t-il en petit comité. Plutôt que leur quasi absence, y compris à l’Assemblée, ce qui le gêne, lui, c’est qu’on les aperçoive enfin, que le peuple pointe le bout de son nez dans des médias d’habitude réservés à sa caste. Que des affreux Jojos viennent déranger son club très select, son aristocratie de diplômes et d’argent.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de janvier 2019.

les gilets jaunes vus par les média

Dans la nuit du 26 décembre, une vingtaine de gilets jaunes se postent à la sortie de l’imprimerie de Ouest-France, au sud de Nantes, pour bloquer l’acheminement du quotidien régional.
Quelques jours plus tard, c’est le parvis du siège de BFM-TV qui est le théâtre des protestations de manifestants parisiens, de même que France Télévisions.

Ces actions, qui ne sont pas à mettre sur le même plan que les agressions regrettables de journalistes sur le terrain, sont de plus en plus répandues dans le cadre des mobilisations sociales. Elles expriment combien la question des médias est devenue un enjeu politique pour celles et ceux qui luttent, et qui sont intimement touchés par le mépris de classe de nombreux représentants des
grandes rédactions à leur égard ; mais qui sont aussi révoltés par les informations biaisées qui défigurent les mobilisations auxquelles ils participent. Et pour cause…

Malgré l’importance accordée au traitement du mouvement des gilets jaunes, les médias dominants ont largement pris parti contre les mobilisations et pour la « résolution » du conflit selon les lignes tracées par le gouvernement. Un activisme mené tambour battant par les chefferies éditoriales, qui ne saurait se confondre avec le travail des journalistes de terrain, précaires, pigistes, qui en subissent les conséquences.

D’abord curieux à l’égard d’un mouvement qu’ils pensaient pouvoir résumer à une simple « jacquerie fiscale » (p. 5), les éditocrates ont été gagnés par la panique face à une mobilisation durable, populaire, et mettant en péril la stabilité du gouvernement (p. 7). Devenus dès lors parties prenantes dans le conflit, éditorialistes et commentateurs ont cherché des « solutions » avec des interlocuteurs à leur image, quitte à promouvoir la visibilité publique de « porte-parole » rejetés par les gilets jaunes eux-mêmes (p. 18).
Ils se sont fait les juges d’un « dialogue social » fabriqué de toutes pièces en direct des plateaux télévisés, n’hésitant pas à traquer les « faux gilets jaunes » ou à définir le périmètre acceptable des revendications « légitimes » (p. 11).

Ce journalisme de maintien de l’ordre a franchi un cap suite aux manifestations parisiennes : sommations à ne pas aller manifester (p. 25), surenchère sécuritaire (p. 21), omniprésence d’experts et de représentants des forces de l’ordre, condamnations unilatérales des dérives des manifestants et silence sur les violences policières (p. 23)… c’est toute la panoplie du « journalisme de préfecture » qui a été mobilisée dans le traitement médiatique des mobilisations (p. 12).

Noyée sous l’information spectaculaire et le commentaire policier, l’enquête sociale est devenue une exception dans le paysage médiatique. Pis : certaines publications jugées « irresponsables » par les grands pontes de la profession ont été démontées en règle, sans que ces derniers ne s’inquiètent de l’esprit de censure véhiculé par leurs indignations (p. 28).

Toutes ces dérives, doublées d’attaques gouvernementales contre la liberté d’informer et de violences policières contre les journalistes qui l’exercent, nous mettent face à une urgence démocratique : celle de nous emparer de la question du fonctionnement des médias, c’est-à-dire de leur critique radicale et des propositions qui visent à le transformer.
C’est la raison de l’appel que notre association a lancé fin décembre (p. 16), et dont nous espérons qu’il portera ses fruits en 2019 grâce à des mobilisations multiples et victorieuses.

Édito-Sommaire de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de janvier-mars 2019.

Cirque médiatique

Pas une semaine ne passe sans que le cirque médiatique ne charrie son lot de « clashes », de « dérapages » et autres « bad buzz », selon le vocabulaire désormais consacré, tant ce type d’épisodes l’alimentent et le font vivre, comme le mois de septembre l’a encore montré au gré des « polémiques » Zemmour, Campion ou Bastié.
Dans leur course à la provocation et à la surenchère, les animateurs-producteurs, indifférents à ce qui se dit sur leurs plateaux, se préoccupent d’abord de capter l’audience. Le groupe Bolloré ne s’y trompe pas, lui qui a capitalisé sur les dernières outrances d’Éric Zemmour en feuilletonnant la polémique jusqu’à plus soif sur les différentes chaînes en sa possession (C8, CNews, CStar et Canal+), comme le signalait Arrêt sur images.

La financiarisation du paysage médiatique, son extrême concentration et la concurrence inter-médias qui en résulte expliquent, en partie, la circulation circulaire de ces polémiques à répétition.
Pour arracher quelques dixièmes de points d’audimat et capter les intérêts publicitaires associés, les médias dominants commentent en boucle ce qui se dit chez le voisin, en invitant un Zemmour à présenter son dernier ouvrage (16 invitations entre le 7 et le 23 sept.) voire en consacrant des émissions entières à ses « dérapages » en compagnie de « dérapeurs » de la même trempe ou… de lui-même.

Le formatage des émissions de télé – service public comme secteur privé – repose sur les mêmes ressorts : de faux débats, surchargés en invités et fondés sur le principe d’échanges « vifs », nécessitant un vivier de « bons clients médiatiques », disponibles à toute heure pour s’exprimer sur n’importe quel sujet, avec une prime au « franc-parler ».

Cadrant particulièrement bien avec ce portrait-robot, une poignée de professionnels de la polémique représentant un nuancier de la droite réactionnaire et extrême se répartissent les fauteuils à la télévision et à la radio : Charlotte d’Ornellas (Valeurs actuelles) a son rond de serviette dans « 28 minutes » sur Arte, dans « L’heure des pros » sur CNews, et est régulièrement invitée chez Ardisson, ou Gilles William Goldnadel (Valeurs actuelles, Le Figarovox) est chroniqueur permanent. Ivan Rioufol (Le Figaro) et Élisabeth Lévy (Causeur) bénéficient eux aussi des faveurs de Pascal Praud ou de David Pujadas sur LCI, comme Jean-Claude Dassier (Valeurs actuelles), régulièrement invité par Laurence Ferrari sur CNews. Éric Brunet quant à lui anime des émissions sur RMC et BFM-TV, tandis que Charles Consigny, ex-« grande gueule », est désormais confortablement installé chaque samedi chez Ruquier (France 2).

Face à un tel système, répondre par la censure individuelle semble vain : selon quels critères ? Qui pour décider ? Et pour quels effets? Le problème n’est pas ce que ces idéologues pensent ou disent, mais leur surreprésentation
dans les grands médias (en plus de leurs médias respectifs) pour venir commenter l’actualité sous l’étiquette trompeuse de simples « chroniqueurs » ou « éditorialistes ».
Une surreprésentation qui nourrit la dépolitisation de la politique au profit du sensationnalisme d’une part, et, d’autre part, la promotion des thèmes chers à l’extrême droite (sécurité, identité nationale, immigration, islam) dont les plateaux « discutent » en restreignant le périmètre des réponses qui y sont apportées. Et surtout sans qu’il soit possible de remettre en cause le cadrage même de ces thèmes, )à fortiori pour leur substituer d’autres questions, notamment sociales.

Tant que cet ordre médiatique ne sera pas radicalement remis en cause et donc posé comme une question politique, on aura beau sortir tous les Zemmour qu’on voudra par la porte, d’autres reviendront instantanément par la fenêtre.

Édito de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de octobre-décembre 2018.

Liberté de la presse

La France a voté à différents moments de son histoire des lois pour garantir la liberté de la presse vis-a-vis des pouvoirs politique et économique.
Problème : cet arsenal législatif n’a jamais été vraiment appliqué pour la protéger des appétits de la finance.

[…]

D’abord, les « lois scélérates » de 1895-1894, votées en période d’attentats anarchistes, restreignent sérieusement la liberté de ceux qui professent des opinions d’extrême gauche. Ensuite, évidemment, la Première Guerre mondiale donne au gouvernement l’occasion de s’asseoir pendant quatre ans sur la liberté de la presse. Mais, surtout, c’est une autre forme de censure qui se
développe, une sorte de censure privatisée : celle exercée par des patrons de presse de plus en plus puissants, dirigeant leurs journaux comme des entreprises capitalistes.

[…]

Dans l’entre-deux-guerres, la presse française accélère sa financiarisation : le maître de forges et parlementaire François de Wendel devient actionnaire de plusieurs titres prestigieux comme
Le journal des débats et Le Temps. Parfumeur millionnaire, également engagé en politique, François Coty rachète Le Figaro en 1922 et en fait un journal encore plus à droite qu’il ne l’était
jusque-là. Enfin,Jean Prouvost, grand patron de l’industrie textile du Nord, s’emploie à bâtir un empire de presse […]

Par ailleurs, les éditions Hachette disposent d’un quasi-monopole dans la distribution des journaux. À gauche, on dénonce cette collusion du monde de la presse et du monde de l’argent qui, de toute évidence, permet de diffuser essentiellement des idées de droite. Il faut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que soient prises des mesures garantissant la liberté de la presse vis-à-vis des « puissances d’argent ». En 1944, trois ordonnances du Gouvernement provisoire de la République visent ainsi à assurer l’indépendance de l’information par la rupture de la presse avec les milieux financiers en interdisant par exemple à la même personne de posséder plusieurs quotidiens et à un directeur de publication de tirer l’essentiel de ses revenus d’une activité industrielle ou commerciale.

Dans Combat, journal issu de la Résistance, Camus explique qu’il s’agit là d’un impératif politique après quatre années qui ont vu la presse vénale se jeter dans les bras de l’occupant par « appétit de l’argent ». Trois ans plus tard, l’Assemblée nationale vote la loi Bichet, qui vise clairement Hachette, en ce sens qu’elle entend mettre fin à la situation hégémonique dont jouit cette entreprise en termes de distribution des journaux, comme le souligne son premier article : « La diffusion de la presse imprimée est libre ». La loi Bichet est fondée sur la solidarité entre les éditeurs, qui se regroupent librement dans des coopératives de presse, elles-mêmes chargées d’une diffusion équitable dans les kiosques. Elle défend ainsi le pluralisme de l’information contre la tentation monopolistique de certains groupes. Il n’est donc pas surprenant que le président Macron envisage depuis quelque temps d’abroger cette loi de liberté, au nom du libéralisme économique.

D’ailleurs, le libéralisme économique n’est-il pas le pire ennemi de la liberté de la presse ? Très vite après la publication des ordonnances de 1944, les grandes féodalités financières ont repris leurs droits : dès 1947, le journal de Camus, Combat, est racheté pour moitié par un homme d’affaires, Henri Smadja. Plusieurs grands groupes de presse, démantelés après la guerre, comme Prouvost, se reconstituent rapidement. En somme, ces ordonnances n’ont jamais été effectivement appliquées, comme le montre l’exemple de Robert Hersant : condamné à la Libération pour faits de collaboration,
il parvient en quelques décennies à fonder un gigantesque empire de presse […]

Et la loi dite « anti-Hersant », préparée par le gouvernement socialiste en 1984, qui devait limiter les concentrations financières dans la presse, ne fut pas davantage appliquée.

Extraits d’un article de Stéphane Mazurier, historien, dans Siné mensuel de septembre 2018.
Sur le même sujet : l’indépendance des médias.

L’éditocratie se mobilise

En avril-mai dernier, la mobilisation contre la réforme des universités et le système Parcoursup s’est amplifiée de manière spectaculaire avec l’occupation de nombreuses facultés. Contre ce mouvement d’une ampleur sans précédent ces dix dernières années, la fine fleur de l’éditocratie n’a pas manqué de se mobiliser. Pour les tauliers des médias, les étudiants seraient en réalité instrumentalisés par une « minorité agissante » issue de l’ « ultragauche ». Et bien évidemment, ils se mobiliseraient pour de mauvaises raisons, voire sans raison du tout. Retour sur les plus belles manifestations de morgue et de mépris médiatiques à l’égard des mobilisations étudiantes.

Difficile d’échapper à cette interview de Georges Haddad, président de l’université Paris-I, dont les propos ont fait les titres de nombreux articles de presse, et ont été repris dans les journaux télévisés des grandes chaînes et sur les chaînes d’info en continu. Face à un Jean-Pierre Elkabbach visiblement terrifié par l’occupation de Tolbiac, Haddad évoque, sur le ton d’un reportage de Bernard de La Villardière, « la violence, la drogue, le sexe » qui régneraient dans la fac occupée.

Le caractère alarmiste et outrancier de l’entretien prête évidemment à sourire. Il a d’ailleurs été tourné en dérision par les occupants de Tolbiac dans une vidéo pastiche de reportage sur l’occupation de la fac. Cet entretien témoigne néanmoins de la tonalité des commentaires des tauliers des grands médias à l’égard des mobilisations étudiantes.

[…]

Mais d’où vient ce chiffre de 800 à 1200 membres de « l’ultra-gauche » qui noyauteraient les mobilisations étudiantes ? Une simple recherche en ligne nous conduit à deux articles, du Figaro (14 avril) et du JDD (16 avril), qui évoquent tous deux ces chiffres issus… d’une note des Renseignements territoriaux (ex-Renseignements généraux). Quelle source plus fiable que la police pour se renseigner sur les méfaits de « l’ultragauche » – comme l’a récemment démontré le fiasco du procès de Tarnac ?
Le JDD, en pointe en matière de journalisme de préfecture, reprend à son compte la note des Renseignements territoriaux pour qui « il n’y a guère de doute, l’ultragauche est à la manœuvre dans onze
de la quinzaine d’universités occupées, fer de lance de la contestation contre la réforme de l’accès à l’enseignement supérieur ».

[…]

L’indigence journalistique de ces « analyses » est sidérante. De journalisme et d’analyse il n’est d’ailleurs pas vraiment question, puisque aucune de ces sommités médiatiques ne fonde ses propos sur un quelconque travail d’enquête qui les aurait menés à quelques stations de métro de leurs studios, rencontrer des étudiants ou des enseignants qui auraient pu leur exposer leur point de vue et leurs raisons de rejeter la réforme. Étudiants et enseignants mobilisés sont d’ailleurs systématiquement absents des plateaux télévisés où les éditocrates devisent gaiement de l’irresponsabilité des mobilisations universitaires.

Extraits d’un article de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de juillet-septembre 2018.

L’exemple allemand

Puis un reportage enthousiaste est dédié à l’exemple allemand de privatisation des petites lignes.

Le journaliste évoque des trains « spacieux, modernes », une clientèle « soignée » par des sociétés privées qui reprennent même l’exploitation des lignes non rentables (par altruisme, on imagine). Les témoignages des passagers interrogés sont unanimes, et livrent un bel échantillon de pédagogie libérale : « quand il y a de la compétition, ça marche mieux parce que chacun fait plus d’effort ! » explique une première dame. Un second passager : « et comme ça les prix restent abordables car quand il y a un seul opérateur, il peut fixer les prix comme il l’entend ». Le journaliste témoigne : « les prix restent raisonnables, le service ne change pas ». En ce qui concerne les cheminots, explique la voix-off, c’est également le cas. Le conducteur interrogé est catégorique « il y a jamais eu de problème […] en général les conditions de travail dans le privé ne sont pas moins bonnes ».

Mais, s’émeut le journaliste – car il y a un mais – « l’Allemagne est loin d’avoir libéralisé totalement ses chemins de fer, sur les grandes lignes la Deutsche Bahn est toujours en situation de quasi-monopole ». Et d’interroger le patron d’un opérateur privé qui s’en indigne. On apprend tout de même, à la fin du reportage, que l’Etat allemand verse tous les ans 8 milliards d’euros aux régions pour subventionner les opérateurs privés, sans quoi ces derniers ne pourraient pas être rentables.

Le « modèle allemand » de privatisation du rail a décidément du succès auprès des journalistes de télévision. Le JT de TF1 du 19 février lui dédie également un reportage. Cette fois-ci, c’est la dimension comptable qui l’emporte. « La Deutsche Bahn a renoué avec les bénéfices » annonce Gilles Bouleau non sans admiration. De manière fort originale, le reportage se déroule… dans un train. On y vante les mérites de l’ICE [7], « un train rapide sur une ligne entièrement nouvelle ». Rien de bien nouveau sous le soleil pourtant, puisque l’ICE allemand n’est autre que l’homologue du TGV français… Mais l’information la plus importante, ce sont les résultats de la Deutsche Bahn, et ses bénéfices quatre fois supérieurs à la SNCF, « le résultat d’une profonde mutation ».

Le porte-parole de la compagnie confirme, enthousiaste : « Notre objectif est de faire du profit […] nous devons gagner de l’argent avec nos activités commerciales ». Cependant – à la différence du reportage de France 2 – le syndicaliste interrogé évoque des conditions de travail plus difficiles pour les cheminots. Enfin, apprend-on en fin de reportage, la Deutsche Bahn demeure en dessous de la SNCF pour ce qui est du nombre de passagers. En d’autres termes, la SNCF transporte plus de personnes pour moins de profit. La différence entre une logique privée et (ce qu’il reste d’) une logique de service public peut-être ?

Extrait d’un article de Frédéric Lemaire et Pauline Perrenot sur le site d’Acrimed sur la réforme de la SNCF.

Le pouvoir des médias

[…] la plupart des grands médias et des producteurs d’information (pris collectivement) se trouvent dans des situations d’interdépendance étroite à l’égard des pouvoirs politique et économique vis-à-vis desquels ils ne sont donc pas en position de jouer le moindre rôle de contre-pouvoir :

  • À la fois associés et rivaux des responsables politiques pour la définition et le cadrage légitime du débat public, les éditocrates les plus en vue, adeptes d’un journalisme de commentaire et de prescription, apparaissent comme de véritables acteurs de la vie politique ; comme tels, ils ne sauraient prétendre à incarner le rôle d’arbitres impartiaux du débat public.
  • Alors que l’élite des grandes rédactions fraye avec bonheur jusqu’à se confondre avec les élites politiques et économiques, et alors que la profession recrute presque exclusivement parmi les classes moyennes et supérieures, le choix et la mise en perspective des informations produites dans les médias dominants reflètent inévitablement des visions du monde et des préoccupations socialement très situées.
  • La structure capitalistique de la plupart des médias les place dans une situation de dépendance économique et donc éditoriale vis-à-vis de leurs propriétaires qui se trouvent être
    le plus souvent des représentants de grands intérêts privés ; les grandes entreprises médiatiques finissent par constituer un secteur parmi d’autres du grand Monopoly capitaliste.

Enfin, force est d’admettre que le journalisme d’investigation et particulièrement le journalisme d’enquête sociale qui pourraient donner quelque consistance à l’idée de contre-pouvoir, sont loin de constituer l’ordinaire de la production journalistique. Les prendre pour modèles c’est oublier qu’ils s’épanouissent essentiellement aux marges de la profession.

Médias et propagande démocratique

La propagande n’existe pas que dans les dictatures. Dans les démocraties, elle ne prend pas le même caractère systématique et orchestré – et ne se renforce pas en s’appuyant sur la répression, voire la violence politique -, mais elle est non moins omniprésente. Le contrôle des contenus médiatiques est devenu un enjeu de luttes au sein des pouvoirs économiques et politiques. Une lutte si intense et un enjeu si stratégique que l’industrie des relations publiques, qui fournit armes et munitions, est devenue un secteur économique majeur. Et c’est ainsi que des armées de communicants
et de « spin doctors », d’attachés de presse et de publicitaires, ainsi que les récits qu’ils bâtissent, sont devenus les filtres qui s’interposent désormais entre les journalistes et la réalité.
La porosité de ces professions avec le journalisme est à cet égard particulièrement significative et inquiétante.

Analysant la « fabrication du consentement« ; dans les démocraties, Noam Chomsky montre quels « filtres » (et non quelles conspirations) conditionnent la production de l’information et comment la réduction du pluralisme aboutit à une représentation consensuelle, aseptisée et épurée de l’information, quand elle n’est pas strictement propagandiste. Le poids et la force des sources institutionnelles (privées et publiques, capitalistes et étatiques) tendent à co-construire l’information dans les contextes routiniers. En cas de crise sociale ou de conflit militaire, notamment, le recours à des techniques de propagande et de désinformation contribue à transformer les médias en simples relais des pouvoirs constitués, sans qu’il soit nécessaire pour le comprendre de recourir à l’explication par des manipulations intentionnelles et concertées, dont il serait par ailleurs naïf de nier l’existence.

Extraits d’un dossier sur le pouvoir des médias dans Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed (avril-juin 2018).

Idées reçues sur mai 68

Première idée reçue : la France de 1968, prise dans le tourbillon des « Trente Glorieuses », se porterait bien économiquement.

Certes, on vit dans une société bien différente de celle de l’immédiat après-guerre qui avait souffert de toutes les pénuries. Là, on a un taux de croissance qui est confortable, plutôt stable, de
l’ordre de 5 % par an. Mais derrière cette croissance se cachent des inégalités sociales très profondes. 5 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, 2 millions avec des salaires de
l’ordre de 400 ou 500 francs par mois, à peu près l’équivalent en euros aujourd’hui. La moitié des logements n’ont ni eau courante ni toilettes. Beaucoup de familles habitent dans une ou deux
pièces à six, à huit. Il y a entre 470 O00 et 500 000 demandeurs d’emploi. Évidemment par rapport aux chiffres actuels, ça paraît faible. Mais beaucoup d’entreprises ferment dans le textile, la métallurgie, la mécanique. On commence à dire que les conditions de production françaises ne sont plus assez compétitives, concurrentielles, dans un monde où le marché commun se met en œuvre, où
le libre-échange se diffuse à l’échelle internationale. L’ANPE est créée en 1967. On ne crée pas une agence nationale pour l’emploi s’il n’y a pas de problème de chômage. La même année est créé le
poste de secrétaire d’État à l’emploi occupé par jacques Chirac ! Ses détracteurs l’appellent Monsieur chômage…
On lit sur les banderoles de la CGT et même de la CFDT le 1er mai 68 : « Défense de l’emploi », « Non aux licenciements »…

Les jeunes étaient moins bien payés, Pourquoi ?

Pour les jeunes, il y a l’abattement d’âge, c’est à dire qu’ils ne touchent qu’un pourcentage du salaire des travailleurs adultes à travail égal. Concrètement, on a 16 ans et on gagne 60 % du salaire d’un adulte, à 17 ans 70 %… Ces très bas salaires pour les jeunes vont d’ailleurs être une des étincelles de la mobilisation, avant même mai 68.

Autre idée reçue : tout commence à Paris.

Les premiers pavés n’ont pas été lancés au quartier Latin mais à Quimper, en octobre 67, avec de grandes manifestations paysannes. À Caen en janvier-février 68, il y a des grèves très importantes
de jeunes ouvriers, surtout dans les entreprises sous-traitantes de l’automobile. Les patrons avaient « délocalisé » en province, hors des bastions ouvriers traditionnels de la région parisienne,
notamment dans l’Ouest. Ils espéraient que cette main-d’œuvre d’origine rurale serait plus servile, et les salaires sont beaucoup moins élevés à travail égal par rapport à la région parisienne.
Ce sont ces jeunes-la qui vont se mobiliser les premiers dans une grève très dure où les rejoignent des paysans, des étudiants et des salariés du secteur tertiaire.

Caen, c’est aussi une place forte de la jeunesse communiste révolutionnaire qui vient prêter main-forte aux grévistes. À tel point que le préfet du Calvados rédige des rapports quasiment chaque
jour envoyés au ministère de l’Intérieur pour alerter sur cet alliage de groupes sociaux qui se rencontrent à la faveur de la grève, une situation qu’on pourrait, prévient-il, retrouver à l’échelle nationale.
Pendant les événements, outre les régions très industrialisées, j’ai découvert avec surprise que, par exemple, dans les Vosges, il y avait des grèves avec occupation dans de nombreuses industries textiles, parfois implantées en milieu rural, avec dix ou vingt salariés.

Cela nous amène au troisième lieu commun : 68 ne serait qu’un petit mouvement d’étudiants.

L’événement est défiguré partout par le discours médiatique un peu hégémonique – même s’il est en train de changer – qui dit que tout ça était une petite révolte de fils à papa qui ne savaient
pas très bien ce qu’ils voulaient, qui jouaient à la révolution mais qui, ensuite, se sont bien tranquillement rangés. On a occulté pendant des décennies la grève générale, le mouvement social, les occupations d’usines, de bureaux, de magasins, de ports, de gares, de théâtres, de lycées, d’universités…
Il y a eu cette occultation tout simplement pour éviter que ça ne se reproduise.

Début d’un entretien avec Ludivine Bantigny dans Siné mensuel de mai 2018.

Médias aux ordres

Le vendredi 30 mars 2018, des milliers de Palestinien-ne-s se rassemblent pour dénoncer le blocus imposé par Israël à Gaza. Des snipers de l’armée israélienne exécutent, là, seize manifestant-e-s.
Cela porte un nom : c’est une tuerie de masse. C’est, aussi – et cela vaut d’être souligné, car c’est au nom, précisément, de l’avulsion d’une « menace terroriste » qu’elle a été faite -, du terrorisme, d’après l’une des définitions que le dictionnaire donne de ce mot : « Emploi systématique par un pouvoir ou par un gouvernement de mesures d’exception et/ou de la violence pour atteindre un but politique. »
Cette exaction, envisagée sous l’aune des pratiques désormais ordinaires de cette armée – qui avait par exemple tué dans Gaza, en 2008-2009, puis en 2014, deux milliers de civil-e-s – , n’est pas étonnante.

Le compte-rendu qu’en ont fait la presse et les médias français, par contre, surprend un peu – non par lui-même, mais parce qu’il est tout de même assez rare que les journalistes hexagonaux donnent à voir si nettement leur (ancienne déjà, mais toujours plus) écœurante propension à exonérer le gouvernement israélien de ses forfaitures par une atténuation délibérée de leur extrême gravité.
Puisqu’en effet, ce qui s’est passé à Gaza ce 30 mars s’est d’abord résumé, selon ces si rigoureux professionnels, à des « heurts », puis à de « violents affrontements » – qui par une minuscule
concession au réel sont tout de même devenus, au fil des heures, et au fur et à mesure que le bilan du massacre s’alourdissait, un « face-à-face meurtrier », puis à la fin des fins un « vendredi meurtrier », sans qu’à aucun moment donc, les véritables meurtriers ne soient clairement désignés.

Car bien sûr – il est vertigineux d’avoir à le rappeler – , quand des tireurs d’élite assassinent froidement des manifestant-e-s pacifiques, il n’est pas question d’ « affrontements », ni de « heurts » : il s’agit d’un massacre (doublé, au cas présent, d’une violation délibérée du droit humanitaire). Ce n’est pas un « face-à-face », qui a tué seize Gazaoui-e-s : ces Palestinien.ne.s ont été exécuté-e-s par des soldats israéliens, dont le ministre de tutelle – l’extrémiste de droite Avigdor Lieberman – a ensuite assuré, par un surcroît de mépris haineux, que ces tueurs « méritaient une médaille ».

Mais pourquoi se contiendrait-il, quand il est assuré que des journalistes occidentaux devenus experts ès euphémismes s’appliqueront à nier avec lui qu’un meurtre soit un meurtre ?

Article de Sébastien Fontenelle dans CQFD d’avril 2018.