Tout le monde est pour l’écologie !

Tout le monde est, bien sûr, pour l’écologie. Il est rare de nos jours de trouver un parti politique ne revendiquant pas de l’être. La plupart des grands médias, presse, radio et télévision, ont une ou plusieurs rubriques sur la question. Il s’y mélange la défense de l’environnement, la biodiversité, le climat, l’alimentation. Si douze anti-spécistes menacent un boucher de le larder de rayons de vélos, cela fait les gros titres. Il existe autant d’associations, « ONG », sur l’écologie que de particularismes.

Cependant on ne peut que constater que nous brûlons toujours plus de combustibles fossiles, que nous jetons toujours plus de déchets et que la pollution de l’eau, de l’air et des sols augmente. Y a-t-il une réponse simple à cette contradiction ?

Non. Mais il y en a bien une dont, sans en mesurer exactement l’ampleur, on peut être certain qu’elle est une entrave pour se projeter dans une civilisation soutenable. On rappellera brièvement ici que cela signifie de diviser par un facteur significatif nos consommations et prélèvements de tout ce qui n’est pas renouvelable, ou de tout ce qui est destructeur de notre habitat. Ne soyons pas trop précis, sauf à s’engager dans des arguties sans fin sur la technicité d’une telle chose, alors qu’il s’agit d’abord d’accepter cela : demain, pour tous ceux qui prélèvent et consomment plus que la part moyenne à laquelle chaque être humain peut prétendre sur les ressources renouvelables de la planète, il faudra faire avec moins, beaucoup moins.

Vous voulez quand même un ordre de grandeur ? Jared Diamond a mentionné un facteur… 34 ! Oui, mais pour nous, en Europe ? Disons la moitié. Mais vous oubliez toutes ces superbes initiatives citoyennes, solidaires, pleines de consensus, de circuits courts, de proximité, de circularité, etc. Oui, je les oublie car elles sont anecdotiques au regard des quantités et je pense même qu’e1les n’existent que dans un effet de niche.

Si, dans un système, une partie de la population est prédatrice globalement, à grands pas, et l’autre résiliente à petits pas, il n’est pas compliqué d’en tirer une fonction mathématique simple : plus on avance dans le temps et plus l’écart grandit, il ne se comble jamais. Il y a un deuxième volet à l’effet de niche. C’est la façon dont notre personnel politique, économique, industriel, financier et autres « décideurs », autoproclamés ou régulièrement désignés par la multitude, traitent, du fait de leur formation initiale, la question, et les personnes et autres éventuels énergumènes qui, kite-surfant sur cette vague à la mode, se pensent investis du rôle de sauveurs de la planète : à la niche.

Éditorial de Bruno Clémentin dans le journal La Décroissance d’octobre 2018.

Grand contournement ouest de Strasbourg

Les juges du tribunal administratif de Strasbourg nous expliquent qu’ils ont « un doute sérieux quant à la légalité du saucissonnage du dossier du Grand Contournement ouest de Strasbourg et de ses impacts, mais qu’ils ne suspendent pas les travaux préparatoires à titre exceptionnel, car ceux-ci s’accompagnent de troubles à l’ordre public nécessitant la présence des forces de l’ordre.

En résumé: on pense que le GCO est illégal et mauvais, mais parce que la majorité de la population lutte contre, avec les pasteurs, les jeunes, les anciens, les maires, les députés… on ne l’interdit pas.
Comment font-ils pour garder leur calme la-bas ?
Militant habitué des luttes de terrain en France, Yves agit à Notre-Dame-des-Landes, à Bure contre l’enfouissement des déchets nucléaires, et donc ici, à l’ouest de Strasbourg. Là où l’État et la justice déroulent le tapis rouge à la multinationale Vinci, qui détruit petit à petit 350 hectares de magnifiques forêts et de terres nourricières pour y installer un contournement autoroutier.
Une route à péage à plus de 360 millions d’euros, dont la moitié d’argent public, pour un grand projet inutile et imposé (GPII), vieux de près d’un demi-siècle.

« J’en ai vu des scandales, mais c’est la première fois que je vois une telle succession de passages en force, de mépris, de foutages de gueule complets.
C’est une preuve de plus que la démocratie à la française, si elle a jamais existé, est morte et enterrée. Sa tombe vient même d’être profanée. L’État et Vinci en ont profité pour chier dessus. »
[…]
Début juillet, une commission d’enquête publique avait pourtant rendu un avis défavorable au projet. C’était même la septième fois qu’une instance indépendante se prononçait contre le GCO, principalement pour des raisons environnementales (défrichements, mise en danger du fameux « grand hamster d’Alsace »…). Las, la préfecture a choisi… de s’en moquer royalement.

Le 10 septembre à l’aube, plus de 500 gendarmes mobiles évacuent la zone à défendre du Moulin, à Kolbsheim, occupée depuis un an.
Près de 200 personnes étaient réunies dans la petite clairière jouxtant le moulin, en face de vergers pluriséculaires. Le tout avec l’accord du propriétaire des lieux, un châtelain, mais aussi l’aide de la plupart des élus locaux et autres députés (y compris LREM), tous gazés et violemment secoués.

Les pandores auront même marché sur Germaine, 89 ans, l’une des figures de la lutte, qui peinait à se sauver avec son déambulateur. Cette habitante du village était si choquée qu’elle tenta de convertir ceux qui la bousculaient : « Elle est si belle, ma forêt. Il faut venir nous aider de partout. À mon âge, je n’ai plus tellement de choses à attendre de la vie. Mais je le fais pour la planète, pour les jeunes générations et pour vous. »

Extraits d’un article de Sébastien Bonetti dans le mensuel CQFD d’octobre 2018.

Puissants lobbys

Après la démission de Nicolas Hulot, la ritournelle médiatique sur « l’homme idéaliste face aux puissants lobbys » a comme un arrière-goût frelaté. Certains oublient un peu vite qu’on pouvait
difficilement faire confiance au ministre de la Transition écologique et solidaire sur des dossiers aussi brûlants que l’EPR de Flamanville ou l’arrêt de la centrale de Fessenheim, alors que la Fondation Hulot est grassement soutenue par EDF (lire à ce sujet écologie à la sauce Hulot). Et que dire du recyclage des déchets, une des priorités de son ministère, quand Veolia siège au conseil d’administration de la fondation tout en lui déversant 200 000 € par an ? Sûrement une broutille pour Nicolas Hulot, dont l’émission télé a été longtemps sponsorisée par le sinistre chimiquier Rhône-Poulenc…

Thierry Coste, le fameux lobbyiste pro-chasse à l’origine du départ de Nicolas Hulot, se targuait il y a peu dans les pages de Libération d’être ami avec le Président: « On plaisante, c’est cool. Nous voir comme ça, je pense que ça a déstabilisé Hulot. Était-il jaloux ? Peut-être. » Un ministre intimement lié à des multinationales pollueuses et un chasseur qui se définit comme « un véritable mercenaire » se tirant la bourre pour convaincre l’omnipotent Macron. Telle est la triste réalité de l’écologie dans les couloirs ministériels.

La démission de Hulot met ainsi en lumière tout un pan lugubre de la Macronie. L’infiltration des pires prédateurs de l’environnement dans chaque recoin des arcanes du pouvoir. On découvre ainsi qu’un Thierry Coste peut s’inviter à une réunion sur la chasse sans même que le ministre en charge de l’Environnement ne soit au courant. En mai, c’est la députée Delphine Batho qui apprenait que son amendement contre le glyphosate avait été transmis à l’industrie phytosanitaire 90 heures avant de l’être aux députés. Et on ne doit pas non plus oublier qu’Audrey Bourolleau, la conseillère agricole du président, est une ex-lobbyiste notoire de la viticulture industrielle.

Libéré des chaînes de son mandat, Nicolas Hulot combattra-t-il désormais vent debout la puissance obscure du lobbying pour sauver la planète ? Que Macron se rassure. Au moment de claquer la porte en direct à la radio, le chantre de l’écologie Ushuaïa a souligné qu’il éprouvait malgré tout « une immense amitié pour ce gouvernement ». Dès le lendemain, Thierry Coste, le braconnier qui murmurait
déjà à l’oreille de Sarko et Hollande, déclarait pour sa part : « Macron, il aime bien les lobbys, il assume. »

Édito du mensuel CQFD de septembre 2018.

Croisières et paquebots géants

À l’ancrage, le navire de croisière ne dort jamais. Une épaisse fumée noire s’échappe sans discontinuer de sa cheminée rouge. De plus en plus de Marseillais souffrent de toux chronique, de maux de crâne et de gouttes au nez persistantes. Des allergies au pollen, dira-t-on… Des réactions aveugles du corps, surpris par l’instabilité de la météo, sans doute… Mais pas que. La contamination de l’air, quand le mistral fait défaut, devient alarmante.
Même s’il est supposé utiliser à quai des carburants moins polluants, la bestiasse marine brûle goulûment du fioul lourd, qui produit 3500 fois plus de particules fines que le diesel des voitures.
De plus, un paquebot de 4 000 passagers et 1 000 membres d’équipage génère en une semaine 210 000 gallons de déchets. De quoi remplir cinq piscines olympiques. Sans compter le million de gallons d’eaux grises et les 25 000 gallons d’eaux huileuses…
À Palma de Majorque, ville déjà saturée de présence touristique à terre, cinq ou six méga-paquebots de croisière jettent l’ancre chaque jour. Ce qui, selon Pedro, militant écolo, « produit autant de dioxyde de carbone que 200 autoroutes ».

Négation radicale de la mer, que ses passagers ne touchent jamais, le mastodonte est également une non-ville. Ses entrailles s’apparentent à un vaste shopping mall, agrémenté de parcs à thème et d’attractions inspirées du kitsch de Las Vegas. Cette prison dorée promeut un style de vie sédentaire, livré à la seule consommation, que ce soit de paysages ou de bouffe préfabriquée. Dans votre
cabine cage à lapin imitant ce qui fut autrefois une villégiature raffinée pour aristos oisifs, on vous pose une petite friandise chocolatée sur l’oreiller pour vous faire croire que vous êtes unique – alors qu’avec des milliers d’autres gogos, vous êtes entassés les uns sur les autres comme dans un HLM. Mi-client mi-marchandise, vous êtes ranges comme dans un porte-conteneur.

[…]

Les retombées pour la ville sont en fait ridicules : la plupart des passagers ne descendent pas à terre, puisque tout est fait pour les garder à bord. Et s’ils descendent, c’est pour dépenser moins de 50€ (en moyenne) dans les grandes enseignes installées en embuscade dans le centre commercial des Terrasses du Port.

Extraits d’un article de Bruno Le Dantec dans le mensuel CQFD de juillet-août 2018.
Lire aussi Les paquebots géants sont une source géante de pollution marine sur le site Reporterre.

Terroristes écologistes

Ces derniers mois, l’État a dépensé des sommes extravagantes pour réprimer les mouvements sociaux, à l’image de l’opération militaire menée sur la ZAD de Notre-Dame-des-landes, sans parler de la présence quasi-permanente d’un important dispositif de « maintien de l’ordre » à Bure, ou encore des forces déployées sur les campus des universités et lors de chaque manifestation. De la part
d’un gouvernement qui fait de la gestion rigoureuse des deniers publics son credo, cette situation est absurde. Dilapider de telles sommes pour expulser des personnes cherchant à vivre paisiblement, avec sobriété et simplicité, peut paraître irrationnel.

En réalité. ces choix s’expliquent par des biais idéologiques et la nécessité d’empêcher l’émergence d’alternatives aux modes de vies et aux subjectivités consuméristes qui dominent notre monde. Il s’agit d’éviter à tout prix que les populations ne s’aperçoivent du subterfuge, de la propagande gouvernementale, et des fausses promesses portées par les élites modernisatrices. Aujourd’hui
comme par le passé, les militants écologistes et anti-industriels sont au cœur de ces répressions car leurs combats radicaux portent le fer au cœur de la plaie.

[…]

Les militants écologistes ne cessèrent d’être en première ligne de la violence d’État et de la répression. Tout au long au XXe siècle, ceux qui dénoncèrent les ravages écologiques, l’influence exorbitante des intérêts privés, les prédations anti-démocratiques des grandes entreprises, furent au cœur de multiples formes de répression et marginalisation.

Aujourd’hui, l’association Global Witness et le journal britannique The Guardian comptent chaque année le nombre de militants et activistes écologistes tués dans le monde : 117 en 2014, 185 en 2015, 207 en 2016, 197 en 2017. Tous les pays ne sont évidemment pas logés à la même enseigne.
En tête se trouvent le Brésil – où les militants qui cherchent à préserver la forêt sont éliminés – mais aussi les Philippines, le Honduras et le Congo. L’industrie est majoritairement responsable de ces violences, en particulier l’industrie minière grâce à laquelle nous pouvons jouir de nos smartphones et autres gadgets high-tech.
En 2016, 33 morts étaient liées directement à des activités d’extraction. En Turquie, les militants écologistes sont également des cibles de la répression autoritaire du régime d’Erdogan. Amnesty International alerte de son côté sur la situation au Pérou et au Paraguay […]

Mais cette situation n’est pas propre aux pays dits du sud ou aux régimes autoritaires. Dans les démocraties libérales fondées sur l’extraction massive de ressources et l`hyper-consommation polluante, les gouvernements cherchent aussi les moyens de faire taire les empêcheurs de contaminer en rond. Même si la violence d’État y est plus feutrée et subtile, elle existe également alors que l’assimilation des mouvements écologistes aux mouvements terroristes semble une constante depuis 20 ans.

Extraits d’un article de François Jarrige dans La Décroissance de juin 2018.

Écologie à la sauce Hulot-macroniste

Dans Le Canard enchaîne, le journaliste objecteur de croissance jean-Luc Porquet note : « La logique qui sous-tend l’écologie à la sauce Hulot-macroniste est simple. En paroles, on se positionne à la pointe du combat et on fixe des objectifs très ambitieux. Mais on s’empresse de les repousser à la saint-glinglin, pour se contenter de mesures immédiates qui ne perturbent pas le jeu économique… […] Quelles décisions, par exemple, sur la mega-polluante Montagne d’or, en Guyane, le contournement autoroutier de Strasbourg, le délirant projet de centre commercial Europacity à
Garges-les-Gonesse, le percement pharaonique du mont Blanc pour la ligne SNCF Lyon-Turin ? Des feux verts, bien entendu. »

Jean-Luc Porquet oublie que, comme ministre d”État et n° 3 du gouvernement, Nicolas Hulot porte aussi la responsabilité, pour ne prendre qu’un exemple, dans les frappes en Syrie, et plus largement de toute la politique techno-libérale mise en œuvre par Emmanuel Macron. « En matière d’écologie, aucune reforme d’ampleur n’est en vue… Alors qu’il était le fer de lance du mouvement écologiste il y a moins d’un an, Nicolas Hulot s’en éloigne progressivement… », se désole un de ses anciens soutiens Simon Persico, « professeur de sciences politiques » dans les colonnes du journal de MM. Niel et Pigasse (Le Monde, 9 mai 2018).

Hulot « fer de lance du mouvement écologiste » ? « Vaut mieux entendre ça que d’être sourd » comme disait ma grand-mère ! Pour ce comique involontaire, « le monde de l’écologie était très optimiste quand il a appris, en mai 2017, la décision de Nicolas Hulot d’entrer au gouvernement en tant que ministre de la transition écologique ». Pour les « experts » du quotidien de MM. Niel et Pigasse, et tous les grands médias. le « monde de l’écologie » se limite aux partisans du capitalisme vert libéral, à Europe Écologie-les Verts et autres associations officielles.

La Décroissance, premier titre d’écologie politique en France, et bien d’autres, ça n’existe tout simplement pas. Même la presse des affaires – que Hulot a pourtant tant servie – car « bien sûr, Hulot ne joue pas […] contre l’ensemble du système médiatique, dont il est l’un des avatars les plus aboutis » observait l’hebdo des droitards Valeurs actuelles le 18 fevrier – feint de le critiquer. Ainsi Les Échos titre : « L’an I de Nicolas Hulot au gouvernement se solde par un bilan très mitigé » (14 mai 2018). Nicolas Hulot lui-même croit-il encore « que l’écologie avance » avec son gouvernement ? Soit c’est un gros mensonge, soit… Bref, ça sent le retour au « kite [qui] crée du lien » (Nicolas Hulot, Paris Match, 1er février 2011).

Extrait d’un dossier Hulot dans La Décroissance de juin 2018.

Tout électrique, tout nucléaire

Quand le choix irréversible du « tout électrique, tout nucléaire » a été pris par l’État-EDF au début des années 1970, les promoteurs de l’atome assuraient que la Science [finirait par trouver une aolution au problème des déchets radioactifs. Bien sûr, il n’en a rien été. Et les rebuts de leurs centrales, les technocrates n’ont plus qu’à les glisser sous le tapis. Depuis trente ans, des luttes sont menées contre les projets d’enfouissement des déchets ; comme à Angers, où une manifestation a réuni 15 000 personnes en 1990. […]

On est saisi de stupeur devant l’ampleur des enjeux, l’absence de débats réels, la violence froide de l`État. Depuis 20 ans ce territoire à la frontière de la Meuse et de la Haute-Marne est en cours de colonisation et de militarisation pour assurer la survie de la filière nucléaire française. […]

En second lieu, on achète les consciences en arrosant financièrement ce département rural plutôt pauvre. À Bure (82 habitants), les équipements urbains sont flambant neufs, les trottoirs ont été rénovés, une salle des fêtes est même sortie de terre tandis que la commune voisine de Mandres-en-Barrois (124 habitants) a désormais des terrains de sport. Entre 2007 et 2016, les collectivités territoriales, les entreprises et les associations du département auraient par ailleurs touché 271 millions d’euros, auxquels s’ajoute une aide annuelle de 480 euros par habitant versée aux communes situées dans un rayon de dix kilomètres autour du site.
Face à un tel déluge d’argent, il n’est pas étonnant que beaucoup se soient résignés et que tant d’élus choisissent le camp de l’Andra.

Troisième stratégie : la communication, ou plutôt la propagande, qui se déploie de façon débridée dans le département : organisation de sorties scolaires pour apprendre aux enfants les bienfaits du nucléaire, armées de communicants et de sociologues embarqués travaillant à l’acceptabilité du risque, à la diffusion de message rassurants ou fatalistes. […]

Depuis deux ans, l’Andra et le gouvernement ont déclaré la guerre aux opposants, en les caricaturant voire en les insultant, en cherchant à les diviser ou en en faisant de dangereux activistes cagoulés. Je peux témoigner combien les fameux opposants « radicalisés », décrits par le pouvoir comme des quasi-délinquants, sont d’abord et avant tout des militants intelligents, conscients et
inquiets, des citoyens engagés, courageux, sidérés devant la folie qui nous pousse à accepter l’inacceptable ; soucieux de maintenir vivant un espace de débat démocratique contre le monopole
de l’expertise et de la décision ; sacrifiant leur confort individuel à une cause plus large. […]

Les failles du projet sont nombreuses mais sont sans cesse euphémisées, niées, au nom de la confiance dans le génie des ingénieurs et de l’absence d’alternative. Une fois de plus, nous sommes face
aux alternatives infernales déjà utilisées lors de la controverse OGM : vous refusez les OGM ? Eh bien vous ne pourrez pas résoudre la faim dans le monde, vous ferez fuir les scientifiques vers des cieux plus elements et vous nous mettrez en retard dans la grande compétition économique. La même rhétorique est à l’œuvre pour imposer la solution de l’enfouissement des déchets nucléaires, alors même que dans plusieurs pays les habitants s’opposent à de tels projets et que des rapports d’experts – comme celui de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucleaire (IRSN) – pointent les
risques d’incendie et les lacunes en matière de sécurité. En Australie un comité d’enquête a choisi de repousser un projet du même type l’année dernière, en Allemagne et aux États-Unis plusieurs sites d`enfouissement ont connu des problèmes et ont dû fermer, partout ce type d’installation provoque la colère et l’opposition des habitants.

Extraits d’un long article de François Jarrige dans La Décroissance d’avril 2018.

Libéralisation du marché agricole

En cinquante ans, la France a perdu plus de trois millions de paysans. Et chaque semaine, deux cents fermes mettent la clé sous la porte. Depuis la libéralisation du marché agricole planétaire lancée dans les années 1990, la course à la productivité fait des ravages, éliminant brutalement ceux qui ne parviennent (ou ne veulent) pas s’adapter aux injonctions du système agro-industriel. D’où un phénomène de concentration massif, qui voit les riches agro-businessmen, nouveaux seigneurs des campagnes, accaparer les terres agricoles et les fermes.

L’agriculture répond à notre besoin primaire le plus élémentaire : se nourrir. En ce sens, elle est la tête de pont d’un capitalisme toujours plus empressé à nous déposséder de nos moyens de subsistance. Après la privatisation des terres à partir du XVIIIe siècle, l’exode rural et la mécanisation des campagnes, puis le culte du progrès technique et de la productivité à outrance
durant les Trente Glorieuses, l’agriculture est entrée dans une nouvelle phase d’industrialisation.
Macron ne s’y trompait guère quand, lors de la traditionnelle visite présidentielle au Salon de l’agriculture le 24 février, il déclarait : « L’agricuIture française est une terre de conquête. »

De « conquête » et d’argent, surtout : pour les acteurs de l’agro-industrie, il y a un sacré paquet de blé à la clé. Avec la privatisation du vivant via la certification des semences ou grâce aux OGM. Avec la normalisation des pratiques agricoles en procédures industrielles. Et avec la robotisation.
Pour les agriculteurs, par contre, ces « conquêtes » sont d’abord synonymes de précarisation des conditions de travail : en 2017, 30% des agriculteurs français gagnaient moins de 354 € par mois – ils n’étaient que 18% dans cette situation en 2014…

Cette industrialisation à marche forcée se traduit dans nos campagnes par un désastre social sans précédent. Les agriculteurs se retrouvent englués dans des logiques d’endettement, provoquées par la nécessité d’investir en permanence pour rester compétitif. Ils sont aussi soumis à des contrôles administratifs de plus en plus intrusifs. Et stigmatisés comme des « ploucs » maltraitant leurs
animaux. Bref, les paysans français vont mal : deux d’entre eux se suicident chaque jour (soit trois fois plus que pour les autres professions).

En ce qui concerne l’environnement, le tableau n’est guère plus reluisant : malgré les incantations étatiques louant l’agro-écologie, la consommation de pesticides ne cesse de croître (+25% entre 2009 et 2014). L’été 2017 a ainsi connu un nouveau record de prolifération des algues vertes, à cause de l’agriculture intensive bretonne. Et les empires agroalimentaires n’hésitent pas à mettre en danger la santé des consommateurs pour sauvegarder leurs marges bénéficiaires – la récente contamination à la salmonelle de produits infantiles de Lactalis en est une parfaite illustration.

Extrait d’un article de Mickaël Correia dans CQFD de mars 2018.

Accaparement des terres

Depuis quinze ans, organisations de la société civile et médias attirent notre attention sur les accaparements de terre et leurs conséquences désastreuses dans des pays en développement. Aujourd’hui, c’est en Europe et en France que le phénomène s’étend.

En 2008, lorsque l’ONG GRAIN lance un cri d’alarme avec un premier grand recensement, l’accaparement s’apparente à l’acquisition de terres à très grande échelle dans les pays du Sud. Parfois
accompagné d’expulsions et de violences, il passe aussi par des voies légales. Il se fait toujours aux dépens de l’accès à la terre des paysans, de la sécurité alimentaire des communautés locales et de l’environnement.

À l’origine, des entreprises et des États

Au départ, l’accaparement est le fait d’entreprises ou d’États qui cherchent à sécuriser leur approvisionnement alimentaire, dans un contexte d’émeutes de la faim et de crise financière internationale.
L’exemple emblématique est le projet d’achat par Daewoo de 1,3 million d’hectares à Madagascar, en 2009. L’entreprise sud-coréenne dut finalement renoncer face à l’indignation et aux mobilisations nationales et internationales.

Mais depuis, l’accaparement s’étend à des pays d’Europe comme l’Ukraine ou la Roumanie en raison de la qualité et du faible prix de leurs terres et des possibilités de connivence avec des pouvoirs locaux. En 2013, la coordination européenne Via Campesina publie un rapport qui met pour la première fois en lumière des cas d’accaparement dans douze pays d’Europe, révélant la continuité entre l’accaparement et les phénomènes de concentration foncière.

Stade ultime de la financiarisation

Via Campesina souligne alors que ces phénomènes sont des développements « naturels » de l’intensification et de la financiarisation de l’agriculture. Si le débat tend à porter sur le caractère positif ou négatif des investissements étrangers dans l’agriculture, des voix s’élèvent pour le recentrer sur la question essentielle : quels modèles d’agriculture promeuvent ces investissements et
quelles sont les conséquences sociales et environnementales de cette agriculture de type « extractive » ?

En 2016, Via Campesina intègre dans la notion d’accaparement l’usage qui est fait des terres « à des fins de spéculation, extraction, de contrôle des ressources ou de réification au détriment
des paysans, de l’agroécologie, de la gestion des terres, de la souveraineté alimentaire et des droits de l’Homme. » (voir la définition sur Via Campesina)

Mutation de l’agriculture

En France, au-delà de cas emblématiques tels que l’achat de domaines viticoles par des opérateurs étrangers ou les « grands projets inutiles » (Notre-Dame-des-Landes, extraction de gaz de schiste, projet ferroviaire Lyon-Turin), c’est bien à une mutation profonde du système agricole que 1’on assiste.

Dès 2015, le président de la fédération nationale des Safer tire la sonnette d’alarme: « Les changements s’accélèrent. La financiarisation est galopante, la concentration des exploitations s’emba1le. L’accaparement des terres n’est pas ailleurs, il est chez nous aujourd’hui en France. C’est le moment d’agir, il sera vite trop tard. »
La financiarisation croissante de l’agriculture, la constitution d’unités de production gigantesques pour gérer en bloc des milliers d’hectares, souvent dans une grande opacité, se déroulent aux dépens de l’agriculture paysanne, de l’économie de proximité, de la diversité des paysages et de l’environnement. La réalité de l’accaparement en Europe et en France a été très récemment reconnue par le Parlement européen ainsi que par la loi contre l’accaparement des terres portée par le député Potier en 2017.

Article de Véronique Rioufol dans Chemin de terre de mars 2018, journal publié par l’association Terre de liens.

Réchauffement

À l’évidence, ce monde connaît un tournant historique. Nous allons vers un réchauffement de trois à quatre degrés par rapport à 1880, et cela d’ici la fin du XXIe siècle. Un chaos climatique s’annonce. Et si rien n’est fait, il pourrait rendre inhabitables de grandes parties de cette planète – à l’orée 2300, c’est carrément un réchauffement de 8 à 13 degrés qui est envisagé… Dans ce contexte, les négociations pour le climat que mène la petite caste des gouvernants, à l’abri dans des bureaux climatisés, paraît bien risible.

Alors oui, la situation est catastrophique, non seulement au vu des conséquences très réelles et physiques de ce « crime » climatique, mais aussi en regard de l’hégémonie de ces gouvernants qui prétendent apporter les solutions aux problèmes qu’ils ont eux-mêmes initiés. Il est aussi de plus en plus clair que ce n’est pas la prétendue « transition énergétique » qui apportera le salut de l’humanité, puisque celle-ci consiste en réalité en une addition des énergies fossiles, nucléaires et renouvelables.

Les historiens de l’énergie et de l’extractivisme, par exemple Christophe Bonneuil, Philippe Bihouix ou encore Anna Bednik, l’ont bien montré : cette transition est d’abord et avant tout une transition de l’économie en recherche de nouveaux gisements. La fusion entre les technologies de l’information et le high tech énergétique incarne cette troisième révolution industrielle louée par les apôtres de l’économie verte. Une fusion qui n’est possible qu’avec l’extraction pharaonique de métaux et terres rares, nécessairement accompagnée d’immenses ravages environnementaux et humains. Voyez le dernier livre de Guillaume Pitron, La Guerre des métaux rares, c’est édifiant.

La fable de l’économie verte est ainsi en train de tomber. Seulement voilà, malgré l’urgence de la situation, nous allons perdre 50 ans en nous lançant dans cette nouvelle religion verte de l’hyper-industriel. Un demi-siècle d’extractivisme fou, jusqu’à l’épuisement de ces nouvelles mines… Non décidément, la solution ne viendra pas de ces géo-ingénieurs et autres intendants de la planète.

Comment croire des êtres qui prétendent gouverner le monde depuis un point de vue si manifestement étranger à celui-ci ? Comme s’ils pilotaient le globe depuis une cabine spatiale – rien de ce qui arrive ne semble les toucher sensiblement. Si nous devons prendre à bras- le-corps les problèmes de notre temps, ce sera sans eux. Comme le montrent bien les camarades de l’Amassada à travers leur lutte contre le méga-transformateur RTE et les méga- centrales éoliennes du Sud-Aveyron. Ce n’est pas à une politique de gestion technocratique, de management écologique, quel qu’il soit, ou de gouvernance climatique qu’il faut en appeler, mais bien à un radical retour sur Terre. En finir avec cette vue surplombante sur les êtres, qui les réduit à des lignes d’algorithmes et à des plans comptables, serait déjà un bon début.

Il s’agit donc d’habiter ce monde, au plein sens du terme. C’est-à-dire partir de là où on vit, de là où on lutte, partir de nos situations singulières, élaborer des liens entre les êtres qui sont là, humains et non-humains, commencer à regarder les sols non comme une matière première mais comme une architecture vivante, comprendre une forêt non comme un stock sur pied mais comme une communauté de vie. Tout est à réapprendre à ce niveau sensible des connaissances. Cela s’annonce passionnant. Et augure de bien des alliances inédites. L’objectif est d’en finir avec la posture universelle d’un Homme maître et possesseur de la nature. Nous en avons assez soupé de cette pathologie toute occidentale.

Extrait d’un entretien de Jean-Baptiste Vidalou (auteur de Être forêts – Habiter des territoires en lutte) dans CQFD de février 2018.