Croissance verte

Lorsque la panique monte face à des millions de suppressions d’emploi, la dépréciation monétaire, l’effondrement du taux d’investissement industriel et la banqueroute totale qui se précise, l`heure n’est plus à la réflexion critique. Mais à l’union sacrée. Plus une tête ne doit dépasser des rangs pour sauver ce qui peut encore l’être de l’expansion industrielle. Dont la seule porte de sortie envisageable est l`investissement massif dans des technologies présentées comme « écologiques » […]

C’est pourquoi les libéraux verts se trouvent désormais au cœur de la propagande étatique qui unifie toutes les forces organisées dans la relance « verte » (et désespérée) de l’industrie. L’ « appel à mobilisation » Green Recovery, lancé à l’initiative de Pascal Canfin – libéral de gauche et de droite, président de la commission environnement du Parlement européen, n’est toutefois pas qu’une énième pantalonnade du développement durable. Il franchit un cran dans l’union sacrée pour que jamais ne puisse être envisagé un autre futur que l’expansion industrielle qui détruit tout.

[…]

Le point clef est dans l’avant-dernier paragraphe, en gras, surligné, qui appelle à une alliance mondiale de « décideurs politiques, chefs d’entreprises, dirigeants financiers, de syndicats, d’ONG […] à mettre en œuvre des paquets d’investissement [sic] pour la relance verte ». Tous les signataires s’engageant alors à « travailler ensemble ». Et ce qui impressionne c’est leur qualité. Non
pas les habituels porte-flingues du libéralisme réunifié : écolos libéraux (Rivasi, Jadot…), sociales libéraux (Larrouturou. . .), libero-libéraux, etc.
Ni même la présence de quelques ministres, hauts fonctionnaires et autres ONG faux-nez des actionnaires (Club de Rome, WWF…).
Beaucoup plus intéressant, peu habitués à pétitionner, les représentants du « grand Capital » sont là : pas moins de cinquante PDG et DG de quelques-uns des plus grands groupes capitalistes européens
[…] Et enfin, les trois dirigeants de la Confédération européenne des syndicats (CES) : son président, Berger (CFDT) […]

La CES, c’est la seule confédération syndicale internationale reconnue par l’Union européenne. Sur le papier, c’est du lourd : 84 organisations, 60 millions de membres (affichés) dans 35 pays. De quoi mobiliser fortement pour changer des institutions qui créent tant de chômage, de désastre écologique, de misère psychique et de folle exploitation au travail ? Pas du tout. La CES est le
bébé de l’Union européenne pour museler le monde du travail. C’est elle qui lui garantit ses ressources matérielles – 70 % des fonds nécessaires (des dizaines de millions d’euros via divers programmes de « modernisation du marché du travail » et de « dialogue social »). Avec pour contre-partie l’enrégimentement des syndicats européens et l’adhésion totale à la croissance économique et à
la concurrence libre et non faussée.

La CES, progressiste, industrialiste et libérale n’oublie jamais d’inviter dans ses congrés ses maîtres, divers commissaires européens. Elle est la dernière qui cherchera honnêtement d’autres voies au désastre que nous connaissons présentement.
[…] qui est membre de la CES en France ? (Presque) tous les grands et petits syndicats : CFTC, CFDT, FO, CGC, UNSA, CGT. Lesquels se retrouvent donc signataires de cette « alliance européenne » entre exploiteurs et exploités pour toujours plus d’innovation industrielle. Sont-ils manipulés par d’infâmes bureaucrates ? C’est aller un peu vite en besogne. À de très rares exceptions, les forces syndicales françaises sont intégrées dans le monde industriel (donc libéral) qui broie tout sur son passage. […]

Voilà qui éclaire, pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris, « l’étrange » petit jeu des directions syndicales en France (que je ne confonds pas avec leurs militants).
Réunifiées à l’échelle européenne, chacune s’accorde sur sa partition à l’échelle de la nation. Quand la CFDT et consorts assument d’être les « jaunes » qui disent « oui » à toutes les réformes de l’État/MEDEF, la CGT et FO échouent merveilleusement à s’y opposer – en prenant garde de ne jamais sortir du cadre pré-établi : croissance, emploi, industrie, solidarité sociale. C’est-à-dire à
ne jamais prendre le risque de déplacer le combat hors de l’arène où ils sont assurés de perdre, depuis plus de cinquante ans. […]

Extraits d’un article de Denis Bayon dans le journal La Décroissance de juin 2020.

Progrès technique, progrès social ?

L’histoire environnementale a bien mis en évidence ces dernières années que le XIXe siècle n’était pas un siècle de consensus et de célébration du progrès technique, mais aussi d’interrogation et de contestation.
Contestation qui ne venait pas seulement d’intellectuels ou de savants, mais également de populations qui pouvaient être directement touchées par les nuisances : les émissions de fumées par exemple, la pollution des eaux. Elles voyaient bien la transformation de leur environnement, et elles ont porté des revendications face à ces atteintes qu’elles subissaient.

Les entreprises et les États ont dû gérer ces contestations. Dès le début du XIXe siècle, toute une série de mesures sont prises pour que l’industrie puisse continuer à se développer, malgré les oppositions locales : avec la mise en place de compensations financières, ou encore une adaptation du droit de manière à protéger les entreprises au détriment des riverains.

[…] la progressive installation d’un imaginaire technicien facilite peu à peu l’acceptation de ces procédés industriels […]

L’imaginaire technicien qui se met en avant, l’idée que le progrès technique sera le fer de lance du progrès social, se propage petit à petit. Cette idée est largement partagée y compris par les mouvements  socialistes, qui ont facilité sa propagation dans toute une partie de l’opinion publique et notamment chez la classe ouvrière, il ne faut pas le négliger.

Il y a eu des innovations d’ordre juridique, qui ont désarmé les populations touchées par des nuisances industrielles pour faire valoir leur droit.
Tout un gouvernement de la critique s’est peu à peu affiné, et a fourni une série de procédures qui permettaient de gérer ces situations-là. Quand une nouvelle infrastructure de production s’installait, une usine qui fonctionnait au charbon ou même une centrale nucléaire par la suite, on constate des procédures assez similaires : des tentatives de ralliement des élites locales par exemple, pour faciliter l’acceptation de ces projets, la mise en avant des retombées financières et des créations d’emplois…

[…]

Les énergies renouvelables ne permettent absolument pas une « transition », mais elles servent à conforter un modèle de société fondé sur l’abondance énergétique. Alors qu’une réelle transition énergétique impliquerait un autre rapport à l’énergie, une sobriété radicale, une rupture avec cet imaginaire technicien à la fois du progrès technique et de l’énergie abondante.

[…] les gens veulent croire que la société de l’abondance énergétique perdurera et tiennent les modes de vie actuels pour acquis. Faire vaciller cette conviction, c’est un saut dans l’inconnu.

Pourtant j’ai tendance à croire à l’issue du travail que nous avons mené dans ce livre (Face à la puissance)que cette société de l’abondance énergétique ne peut pas être durable. Elle rend impossible une relation apaisée entre l’homme et son milieu. Parce qu’une mobilisation abondante de l’énergie suppose de mettre en coupe réglée l’environnement, et suppose aussi des dégâts sociaux extrêmement importants : les mines dans lesquelles sont extraits les minerais indispensables, pour les éoliennes, les panneaux photovoltaïques ou les batteries de voitures électriques, sont loin d’être le paradis des travailleurs, C’est le moins que l’on puisse dire.

Extraits d’un entretien avec Alexis Vrignon dans le journal La Décroissance d’avril 2020.

Échec des Plans Écophyto

Le 4 février 2020, la Cour des comptes a envoyé au Premier ministre français un référé sur le bilan des plans Ecophyto, qui visaient une réduction de 50 % des produits phytosanitaires dans l’agriculture.
Elle estime « que les effets des plans Écophyto demeurent très en deçà des objectifs fixés », malgré plus de 400 millions d’euro de financement public. Les chiffres 2017-2018 sur l’évolution de la consommation des pesticides de l’agriculture française indiquaient une forte hausse de la consommation : +21 % en 2018 par rapport à 2017.
L’objectif fixé en 2009 de convertir en agriculture biologique 20 % de la surface agricole utile n’a pas été atteint, il était fin 2018 de seulement 7,5 %.
Pour la Cour des comptes : « l’État pourrait davantage influer sur les modes de production et les filières par l’exercice de ses compétences normatives, de régulation et d’information. »
La Cour des comptes conseille de mettre en place un meilleur fléchage des aides de la politique agricole commune (PAC) vers la « performance environnementale » et l’agriculture biologique, et d’améliorer les règles scientifiques et déontologiques d’évaluation des substances.

Article dans L’Écologiste de mars – mai 2020.

Politique Agricole Commune et extinction de masse

Mais la communauté scientifique et les organisations onusiennes ont beau tirer la sonnette d’alarme, marteler que la sixième extinction de masse est en cours, que la protection de la biodiversité est une question relevant des droits de l’homme, une assurance vie pour l’humanité, rien ne semble, à ce stade, sortir les Etats de l’UE de leur torpeur. La Politique Agricole Commune (PAC), en cours de révision, en constitue un exemple criant.

Un système agricole mortifère sous perfusion

Les constats sont connus. En Europe, le secteur agricole est responsable d’environ 11 % des émissions de gaz à effet de serre. Il est l’un des principaux responsable des pressions exercées sur les écosystèmes terrestres de l’UE pour la période 2007-2012 (à hauteur de 20 %)…
En termes de biodiversité, l’état de conservation des habitats agricoles est bon dans seulement 11 % des cas pour la période 2007 – 2012.
Depuis 1990, les populations d’oiseaux communs des terres agricoles ont diminué de 30 %, celles des papillons des prairies de près de 50 %.
L’excédent d’azote sur les terres agricoles de l’UE a entraîné une pollution de nombreux lacs et rivières et demeure persistant.
Au niveau de la qualité de l’air, l’agriculture produit près de 95 % des émissions d’ammoniac en Europe, un polluant atmosphérique important.
Enfin, la baisse de fertilité concerne 45 % des sols.

Une fatalité ? Non, un choix politique clairement assumé. Chaque année, près de 60 milliards d’euro sont déboursés pour le budget de la PAC : la majorité de ces paiements étant octroyée aux fermes qui déversent entre autres près de 400 000 tonnes de pesticides sur leurs champs.
La réforme de la PAC en cours représente l’occasion de l’aligner sur les impératifs de protection de l’environnement, de la biodiversité et du climat, notamment en changeant drastiquement les priorités de financement.
Or, ce n’est pas l’orientation qu’a prise la majorité des eurodéputés sortants lors du vote sur le sujet, en commission parlementaire sur l’agriculture, le 2 avril 2019. C’est pour le statu quo, entendez le modèle de l’agriculture industrielle, dépendante de l’industrie chimique, qu’une majorité conservatrice-libérale a voté, au mépris des recommandations des experts scientifiques
internationaux et des attentes citoyennes.

[…]

Aide basée sur les surfaces

[…] la future PAC s’inscrit dans la continuité des réformes précédentes. Face au défi social de celle-ci (grande volatilité du revenu agricole, infériorité de celui-ci par rapport aux autres secteurs de l’économie et répartition déséquilibrée des aides), la Commission propose, dans les grandes lignes, le statu quo…

L’orientation libérale, sans régulation des marchés et donc sans maîtrise des prix payés aux producteurs, qui a provoqué la crise du lait par exemple, est maintenue. Tandis que la majeure partie du budget servirait encore à financer le régime d’aide au revenu des agriculteurs, dans la continuité du régime actuel.

Or, celui-ci a été largement décrié, notamment en raison de son iniquité sociale (80 % du budget de la PAC profitent à 20 % des exploitations les plus grandes). La Cour des comptes européenne, instituée pour améliorer la gouvernance financière de l’UE, a elle-même estimé que ce régime, calculé sur la base du nombre d’hectares de terre possédés ou cultivés, ne représente pas le moyen le plus probant pour soutenir un revenu des agriculteurs viable. Sans compter qu’il n’est pas adapté pour répondre aux préoccupations environnementales.

Extraits d’un article d’Inès Trepant dans L’Écologiste d’octobre – décembre 2019.

Marches climat

[…] il y a une grande naïveté dans certains mots d’ordre des marches climat, qui viennent demander au gouvernement, d’agir pour baisser les émissions de gaz à effet de serre. Ça veut dire qu’ils croient encore, ou qu’ils font semblant d’être convaincus, que les gouvernements sont en mesure de changer de trajectoire pour empêcher l’effondrement écologique et la poursuite du dérèglement climatique… alors que par définition ils protègent les multinationales et les pollueurs !

Le gouvernement se marre ! Si Brune Poirson va se montrer dans des marches pour le climat, c’est bien que ce mouvement ne les inquiète absolument pas et qu’il ne va pas changer grand-chose à notre monde.

Au contraire, clans les formes de manifestation très bon enfant comme dans les slogans, on est dans le « il ne faut pas déranger » : « Le conflit c’est mal, la politique c’est pas beau, la critique c`est pas constructif. On est là pour marcher, pour faire la fête, pour s’amuser tous ensemble et montrer qu’on est nombreux. » Ce genre de happening ne mène nulle part. Même si on était 500 000 personnes dans les marches climat à demander « s’il vous plaît mesdames et messieurs du gouvernement, faites quelque chose », qui peut imaginer obtenir quoi que ce soit ? C’est quand même assez indigent.

La volonté de ne pas politiser l’écologie, de ne surtout pas être dans le conflit, on la retrouve chez Greta Thunberg, qui incarne ce « mouvement climat ». Elle n’arrête pas de répéter qu’elle ne fait pas de politique, qu’il faut qu’on écoute les experts. La science doit décider à notre place, puisque nous ne sommes pas capables de prendre les bonnes décisions, de réfléchir, d’être assez grands pour développer un esprit critique. Il y a un discours proche chez Aurélien Barrau d’ailleurs : les scientifiques sauront tout résoudre, les gens sont trop bêtes pour se prendre en main. Tout l’inverse de la position anarchiste !

Mais je suppose qu’il y aura des déçus après ces marches. C’est déjà le cas d’ailleurs. Alors peut-être, les manifestants trop gentils, qui croyaient que le gouvernement allait prendre des mesures pour le climat, vont s’impliquer davantage, sur du long terme, et approfondir la réflexion, en se posant la question : est-ce que c’est vraiment comme ça qu’on va y arriver ? Est-ce qu’il ne faut pas dépasser la simple marche, pour réfléchir politiquement à un autre mode de fonctionnement de notre société, à d’autres façons de vivre ? Peut-être que ce mouvement est un premier pas, qui débouchera sur une plus forte mobilisation, une meilleure compréhension des enjeux, une contestation plus forte du monde dans lequel on vit.

Extrait d’une intervention d’Isabelle Attard dans le journal La Décroissance de décembre 2019.

Les français et la décroissance

« Pour préserver l’environnement, les Français sont même devenus des  adeptes de la décroissance (54% vs 45%) plutôt que d’une croissance verte » : « Il faut changer fondamentalement notre mode de vie, nos déplacements et réduire drastiquement notre consommation. »
Étude du cabinet Odoxa pour Aviva Assurance, BFM et Challenges publiée le 3 octobre 2019.

Un sondage isolé ? « Plus d’un Français sur deux pense qu’il « faut complètement revoir notre modèle économique ». Entre 2017 et 2019, la vision des Français de la « consommation responsable » a significativement changé, montre une étude du cabinet
Greenflex.
Ils sont de plus en plus nombreux à citer la nécessité de réduire leurs achats… […] Huit sur dix croient notamment qu’on ne pourra pas avancer sur ce terrain sans réduire les inégalités socio-économiques. […]
Ils portent aussi un regard de plus en plus désenchanté sur l’offre présentée comme « durable » : plus de huit sur dix d’entre eux pensent par exemple que les produits bio ne s’équivalent pas tous, et préfèrent consommer local et de saison. » La Tribune, 20 septembre 2019. Voilà des informations fondamentales passées quasiment sous silence par des grands médias occupant leur temps à monter en épingle les pires insignifiances.

Et pourtant… il est symptomatique qu’un chroniqueur si représentatif de la Macronie en la personne de Jean-Michel Apathie en soit venu à conclure cette année sur la radio de l’héritier Arnaud Lagardère : « Nous devons moins voyager, moins consommer, et moins produire. […] Les esprits malins parlent de « croissance verte » [. . .] le mot est faux, le concept n’existe pas, ce qu’il faut organiser c’est la décroissance. » (Europe 1, 24 juin 2019.)

Le patron des patrons wallons, Jacques Crahay, déclarait lui-même cet automne : « Les patrons savent qu’on ne peut plus continuer sur le modèle d’une croissance sans limite alors que les ressources sont limitées. Mais ils ne veulent pas en parler parce que cela met leur business à mal. » (L’Écho, Belgique, 27 septembre 2019.)

Même la « presse économique », traduire « capitaliste libérale », qui a tant œuvré pour défendre contre tout bon sens la croissance, en est venue à laisser passer dans ses colonnes des études scientifiques concluant à l`inéluctabilité de la décroissance : « Une étude récente publiée par les économistes de l’environnement Jason Hickel (Université de Londres) et Giorgos Kallis (Université autonome de Barcelone) dans la revue New Political Economy remet fondamentalement en cause cette notion de développement durable.

Intitulée « Is Green Growth Possible ? » , cette étude s’appuie sur les modèles existants pour évaluer la possibilité de découpler croissance, utilisation de ressources naturelles et émissions de carbone. Et la réponse est négative… […] pour contenir les émissions de CO2 dans des limites compatibles avec un réchauffement planétaire inférieur à 1,5 °C, des stratégies de décroissance devraient être mises en œuvre. »
(L’Expansion, 11 juin 2019.)

Bien sûr, pour la majeure partie de la classe médiatico-politique, la décroissance reste l’épouvantail absolu, néanmoins, de gauche (voir notre interview de François Ruffin page 8) à droite, on observe que « l’idée de décroissance redevient à la mode » (Denis Tillinac, Valeurs actuelles, 15 nov. 2019). Le temps semble dépassé où prononcer le seul mot de décroissance ,vous faisait immédiatement passer auprès de vos amis et de votre famille pour un illuminé, un fou dangereux ou un traître à la patrie.

Extrait d’un article du journal La Décroissance de décembre 2019.

Croissance et climat

Mais franchement, je me disais : c’est foutu.
La pub a vaincu.
Elle s’est installée dans les têtes.
Elle a forgé les imaginaires.
La grosse voiture qui amène la belle gonzesse. Le iPhone 11 qui vous fait des amis. L’hiver au soleil de la Guadeloupe.
Avec les politiques comme doublures : croissance, croissance, croissance…
L’homme réduit à ces fonctions, produire – consommer, produire plus pour consommer plus, comme le hamster dans sa cage.

Je pensais : nous avons perdu ce combat, décisif.
Mais j’ai repris espoir, un espoir ténu grâce à l’écologie. Oui, la crise climatique est aussi une chance…
Car vous voyez les temps étranges que nous vivons : certes, la publicité poursuit son invasion. Mais on perçoit désormais la résistance en face, une résistance qui ne recule pas mais qui avance. Une résistance, surtout, qui trouve un écho dans bien des cerveaux. Tellement la contradiction est aujourd’hui évidente, criante : la planète brûle, et pourtant, sur toutes les chaînes, sur les murs de nos villes, du matin au soir, les multinationales nous répètent leur propagande : « Achetez ! Achetez ! » Ce n’est plus tenable.

Ce vendredi matin, d’ailleurs, Valérie Masson-Delmotte, climatologue, co-présidente du GIEC, inaugurait la « convention citoyenne pour le climat ».
Vous savez, le genre de loft-story, cent cinquante personnes tirées au sort, enfermées ensemble, et à la fin doivent en sortir des mesures écolos.
Cette scientifique aurait pu se limiter à des statistiques, les + 5°C, la fonte du permafrost, les scénarii catastrophe, mais non, elle a pointé ce fossé mental :
« On dit aux gens, d’un côté, qu’il faut baisser les émissions des gaz a effet de serre. Et de l’autre côté on est submergés de publicités qui poussent à faire l’inverse.
Donc ça crée une espèce de confusion, les scientifiques parlent de dissonance, on nous dit des choses contradictoires. je pense donc que la question de la publicité, c’est quelque chose d’important et qui est à considérer. »

Qu’une officielle le fasse, dans ce lieu officiel, c’est un cri : la bataille est rouverte. Et pas seulement par une poignée d’agités : elle est rouverte dans tous les esprits.

Extrait d’un article François Ruffin dans le journal Fakir de novembre 2019.

Les petits gestes bons pour l’environnement

[…] d’un côté, la conscience grandissante que la trajectoire actuelle conduit, globalement, au désastre, de l’autre l’intolérance persistante à tout infléchissement pour soi de la trajectoire.
Un tel clivage est, pour partie, subi – imposé par notre degré de dépendance au système.
Ivan Illich remarquait que nous sommes allés si loin dans la technologisation des modes de vie que « le passage du présent état de choses à un mode de production convivial menacera beaucoup de gens jusque dans leur possibilité de survivre. […] Le passage à une société conviviale s’accompagnera d’extrêmes souffrances : famine chez les uns, panique chez les autres » (La Convivialité).
Parce que nous avons désappris à vivre en dehors du système qui s’est mis en place, nous sommes nombreux à continuer vaille que vaille à collaborer avec lui, quand bien même nous savons qu’il conduit à la catastrophe.

Mais on ne saurait s’en tenir là. Si véritablement il y a une majorité de Français pour penser que nous devrions réduire notre consommation, il s’en trouve forcément bon nombre parmi eux qui, tout en disant cela, équipent leurs logements d’écrans géants full HD, circulent en SUV surdimensionnés et vont passer des vacances sous les tropiques.
Même ici cependant, il se pourrait que cette consommation absurde réponde à une forme de nécessité.

En effet, ainsi que le relevait jacques Ellul, « l’homme ne peut vivre et travailler dans une société technicienne que s’il reçoit un certain nombre de satisfactions complémentaires qui lui permettent de surmonter les inconvénients. Les loisirs, les distractions, leur organisation ne sont pas un superflu qu’il serait aisé de supprimer au profit de quelque chose de plus utile, ils ne représentent pas une élévation véritable du niveau de vie : ils sont strictement indispensables pour compenser le manque d’intérêt du travail, la déculturation provoquée par la spécialisation, la tension nerveuse due à l’excessive rapidité de toutes les opérations, l’accélération du progrès demandant des adaptations difficiles […] Les gadgets sont indispensables pour tolérer une société de plus en plus impersonnelle, les remèdes sont nécessaires aux adaptations, etc. » (Le Système technicien).

Au passage, on mesure à quel point l’espoir que l’on pourra « sauver la planète » par une accumulation de petits gestes « bons pour l’environnement » est stupide : non seulement les « petits gestes », même nombreux, demeurent dérisoires par rapport aux enjeux, mais encore ils contribuent moins à infléchir la trajectoire actuelle qu’ils ne servent d’alibi pour s’y maintenir. Puisque je fabrique moi-même mon dentifrice, je peux bien continuer à prendre l’avion !

Extrait d’un article d’Olivier Rey dans le journal La Décroissance de novembre 2019.

Les yachts ou la nature

Depuis début octobre, une tour en bois de palettes, dans le plus pur style zadiste, surplombe la plage de la Normandelière à Bretignolles-sur-Mer. Et c’est la panique chez les édiles, à commencer par le maire de cette commune vendéenne de 4 000 habitants qui s’est, constate un observateur, « tiré une balle dans le pied » en envoyant ses bulldozers saccager la dune d’un site classé pour engager les travaux de son projet de port de plaisance.

Ce que dix-sept années d’opposition légale n’avaient pas réussi, la « Zad de la Dune » l’a obtenu en quelques jours : emballement médiatique, large soutien de la population (2 500 personnes au rassemblement du 6 octobre), bulldozers arrêtés. Favorisée par cet effet Zad, l’opposition « historique » à ce projet aberrant, principalement rassemblée dans l’association La Vigie, a gagné une visibilité nationale qui lui faisait défaut et, conséquemment, un soutien croissant à son combat.

Pourtant, le maire et ses compères de la communauté de communes qu’il préside pouvaient, quelques jours plus tôt, se sentir triomphants. Après les sept avis défavorables de la commission d’enquête publique de 2011, après les avis négatifs de plusieurs préfets successifs, le nouveau préfet avait décidé de trouver ce projet « d’intérêt public » et d’autoriser les travaux. L’objectif d’éventrer la côte, de détruire une dune classée, une zone humide classée, une zone verte naturelle agricole, pour creuser 40 hectares d’un port de 915 anneaux, ce rêve pharaonique, allait pouvoir se réaliser.

Les partisans de ce port, se comptant surtout parmi les estivants domiciliés sur la commune mais n’y venant que quelques semaines par an, allaient pouvoir rejoindre ces plaisanciers dont les statistiques nationales notent qu’ils sortent en moyenne trois jours par an leur bateau, qui servent surtout à y prendre l’apéritif en Docksides. Et on allait pouvoir, cerise sur le gâteau vicié, détruire une réserve d’eau douce de 340 000 m3 en l’utilisant comme emplacement de dépôt des matériaux d’extraction, dans une région placée tout l’été en « alerte rouge sécheresse ». Tout cela pour un « investissement » d’argent public estimé à 43 millions d’euros.

Mais c’était sans compter avec une poignée de jeunes du coin, fortement soutenus par de nombreux habitants et vieux paysans, qui, se proclamant « gardiens de la dune », s’installèrent sur un terrain privé au cœur de la zone dont la mairie n’avait pas réussi à circonvenir les propriétaires, ajoutant leur stratégie « désobéissante » (mais non violente) à celle plus classique des opposants « historiques » lancés dans de nombreux recours administratifs.
La machinerie du saccage est donc, pour le moment, enrayée. Le projet de « Port Bretignolles » a désormais du plomb dans les voiles.

Article de Gérard Lancien dans le mensuel CQFD de novembre 2019.

tourisme égoïste

Même si ce ne sont que de petites réformes, quand des députés proposent de taxer le kérosène ou d’interdire les vols intérieurs, c’est un pas, pas que symbolique. Mathilde Szuba, maître de conférence en science politique, nous l’a raconté avec brio cet été, lors des Festives de la décroissance : le gouvernement de Grande-Bretagne, avec l’assentiment des citoyens, a organisé le rationnement de l’approvisionnement en carburant. C’était lors de la Seconde Guerre mondiale pour permettre le combat contre les nazis.

Par ailleurs, il peut y avoir une dimension émancipatrice au rationnement, cette autolimitation collectivement assumée.
Mathilde et son équipe ont créé un instructif outil pédagogique : un carnet de rationnement pour se figurer ce que nos actes quotidiens génèrent en matière de gaz à effet de serre.
L’exercice est des plus formateurs et nous montre l’ampleur du changement nécessaire de nos modes de vie.

La simplicité sera à l’honneur, faire un pas de côté générera des petits bonheurs et quelques frustrations (qui font partie de la vie…). Pour info, le moindre billet d’avion Paris/New-York
demandera presque trente ans d’économie sur le carnet de rationnement, réduisant le reste de l’existence à une vie des plus rustres et étriquées…

Osons l’affirmer et le proclamer tous azimuts, preuves à l’appui, le tourisme est une calamité écologique (lire aussi Croisières et paquebots géants) et culturelle ! Nos temps de vie méritent bien mieux que ces escapades formatées pour fuir l’aliénante société productiviste. Les rencontres sont des voyages, réapprenons cet art de vivre en les relocalisant. Seulement la bataille idéologique est rude et se niche partout, y compris chez certains camarades…

Porter la décroissance en politique est indispensable, car la cantonner sur le champ individuel génère forcément des phénomènes de culpabilisation et de défense contre-productives. Notre destin commun est un dessein qui dépasse notre nombril, il est plus que temps d’opposer l’intérêt général aux désirs des particuliers, aux égoïsmes singuliers aiguisés par la troisième industrie mondiale dans un pays qui a pour fleurons industriels Airbus, Les Chantiers de l’Atlantique, Vinci. Pour vivre dans une société décente et dans un environnement vivable, le joyeux combat politique pour la décroissance est plus que jamais d’actualité.

Dernière partie d’un article de Thierry Brulavoine dans le journal La Décroissance d’octobre 2019.