La bataille pour le climat

« La bataille pour le climat, nous la gagnerons tous ensemble ! », Nous sommes tous sur le même bateau, tous sur la même planète ! », Nous ne résoudrons ces défis qu’en étant davantage réconciliés ! ».
Cet impératif, sauver la planète, nous rassemblerait tous, riches et pauvres, damnés de la Terre et actionnaires, par-delà les frontières, tous unis contre la catastrophe en cours ?
Éteindrait la lutte des classes » ?
Au contraire, me semble-t-il. Au contraire.
La crise écologique aiguise la lutte, la renforce.
La « guerre » ne porte plus seulement sur le niveau de vie, mais sur la vie elle-même.

« Il est temps de mettre vos différends politiques et sémantiques de côté. »
C’était le mardi 23 juillet dernier, salle Victor Hugo à l’Assemblée nationale.
Laetitia accompagnait Greta Thunberg, et elle nous exhortait à l’Union sacrée.
J’ai noté cette phrase, aussitôt, dans mon cahier à spirales.
J’avais déjà relevé, de Mathieu Orphelin, député qui initia cette journée : « La bataille pour le climat, nous la gagnerons tous ensemble ».
De Hugues Renson, vice-président de l’Assemblée : « Cette rencontre est le signe que l’affaire environnementale concerne chacun, et qu’elle est désormais l’affaire de tous… Pointer
les fautes ou des responsabilités ne suffit plus. Le temps est désormais à chercher, collectivement, des solutions et des remèdes… Ici en France, l’écologie doit devenir une priorité absolue…
Nobles intentions, chaque jour démenties.

[…]

Quelle écologie voulons-nous ? Une écologie de consensus, qui signerait la fin des conflits, zéro idéologie, ni de droite ni de gauche ?
« La guerre des classes existe, déclarait le milliardaire Warren Buffett, c’est un fait, mais c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre et nous la remportons », mais ça ne vaudrait pas pour l’environnement ?

Mieux : ce nouveau spectre, le réchauffement, imposerait une Sainte-Alliance et mettrait fin à « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours, qui n’a été – selon Marx – que l ‘histoire de luttes de classes : hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres de jurandes et compagnons, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée » ?

Cet impératif, sauver la planète, nous rassemblerait tous, riches et pauvres, damnés de la Terre et actionnaires, par-delà les frontières, tous unis contre la catastrophe en cours ?
Au contraire, me semble-t-il.
Au contraire.
La crise écologique aiguise cette lutte, la renforce. La « guerre » ne porte plus seulement sur le niveau de vie, mais sur la vie elle-même. Nous sommes engagés, vous, moi, mes enfants, dans un combat, des « Terriens » contre des « forces destructrices », de l’intérêt général contre les multinationales. Nous avons des adversaires, et ils sont organisés, avec des bataillons d’avocats, de lobbies, d’éditorialistes, d’élus, jusqu’au sommet des États, qui tout à la fois mènent la guerre et qui, chez nous, la dissimulent, qui la déguisaient hier sous des études climato-sceptiques, qui la masquent aujourd’hui sous la « croissance verte », le « développement durable », « nous ne pouvons agir seuls », « il nous faut un cadre européen », « ne pas nuire à la compétitivité », etc.

Ailleurs, cette « guerre » ne se dissimule pas, elle est ouverte. Les « forces destructrices » disposent de la police et de l’armée, de mercenaires qui, pour défendre leurs intérêts, fonciers, miniers, laissent des cadavres derrière eux.

Extraits du prochain livre de François Ruffin à paraitre fin octobre, aux éditions Les Liens qui Libèrent.
Ces extraits proviennent du journal Fakir de septembre 2019.

La légende du maïs OGM

La légende voudrait que le maïs hybride exploite un phénomène génétique mystérieux, l’hétérosis, qui aurait permit un bond soudain de rendement […]

Ce n’est que récemment que je me suis rendu compte que la technique de sélection du maïs hybride (ce que fait concrètement le sélectionneur) n’exploite pas l’hétérosis, mais tout simplement une fraction de la diversité naturelle des populations ou variétés de maïs, puisqu’elle consiste à remplacer cette diversité naturelle par des « copies » de la meilleure plante sélectionnée au sein de la variété – par un clone.
Avec comme conséquence que cette technique de sélection ne permet d’espérer qu’un gain de rendement limité et ponctuel ! C’est l’exact opposé de ce que l’on raconte depuis un siècle.
Ceci aurait sauté immédiatement aux yeux si le biologiste qui propose en 1908-1909 cette technique de sélection ne l’avait pas mystifiée par des considérations génétiques absconses.

Bien sûr, l’aveuglement d’une communauté de généticiens, sélectionneurs, agronomes, tous intellectuellement alertes et rompus aux débats, s’explique par leur soumission inconsciente aux exigences du système industriel.

Puis arrive le scandale Terminator en 1998 : la technique permet de fabriquer des plantes dont la descendance est stérile. C’est la fin de la pratique fondatrice de l’agriculture, semer le grain récolté. La production est des lors séparée de la reproduction. Cette nécrotechnologie confirmait totalement ma thèse sur le maïs hybride au moment où l’exploitation de l’hétérosis devenait l’objectif des sélectionneurs et généticiens du monde entier « pour nourrir la planète et protéger l’environnement ».

Les classes dominantes ont toujours justifié leur domination par des forces supérieures, Dieu sous l’ancien régime, la Nature avec la bourgeoisie. Mais qui peut croire que pour améliorer les
plantes, il faut leur interdire de se reproduire ? En vérité, il s’agit de naturaliser un processus social. Avec l’hétérosis, le monopole du semencier (du capital) prend la forme fantastique
d’une relation entre les gènes.

[…]

Le paysan savoyard d’autrefois redescendait à l’automne de ses alpages avec ses grands ronds de fromage de 30-40 kg pour les échanger sur le marché contre ce qui lui était nécessaire. Une fois ses besoins satisfaits, le cycle économique était fermé.
Avec le capitalisme, le point de départ c’est l’argent investi pour produire des marchandises qui sont, si tout va bien, vendues et transformées en argent.
Ce qui n’a de sens que si la quantité d’argent obtenue est plus grande que celle qui a été investie. L’expansion et la croissance indéfinies deviennent des nécessités structurelles et sont la religion – ce qui relie, qui soude – notre société qui, sinon, exploserait. Au moindre ralentissement, c’est la panique !

Pour l’État et le capital, l’autonomie de ce paysan savoyard était une menace à leur emprise. Il a fallu le faire passer à la moulinette de la « modernisation » pour mettre fin à cette autonomie paysanne en transformant ce paysan en marché – en l’éliminant. L’agriculture a été vidée de sa substance. Elle a été remplacée par un système agro-industriel et les paysans par des « exploitants ».
Le ministère de l’Agriculture est maintenant celui de l’Agro-industrie, mais il est essentiel de le cacher.

Extraits d’une interview de Jean-Pierre Berland dans le journal La Décroissance de septembre 2019.

Jadot et l’écologie

La candidature Jadot a bien été celle de la réhabilitation du monde de l’entreprise, c’est-à-dire de la grande entreprise, c’est-à-dire du capitalisme et partant du productivisme, comme acteur principal de la transition écologique, non plus seulement aux côtés, mais au-dessus, des autres acteurs…
C’est pourquoi Jadot a fait attention durant toute sa campagne à citer toujours l’entreprise au rang des forces écologistes…
Le risque est, bien sûr, d’entretenir une double illusion, celle selon laquelle l’écologie serait soluble dans le capitalisme, et, celle selon laquelle les solutions serait largement du côté des nouvelles technologies, y compris financières…
Ce nouveau positionnement des écologistes est responsable d’une dépolitisation des enjeux, c’est-à-dire d’un renoncement à mener, à la fois, la lutte des classes et la bataille des idées, on ne sauvera pas la planète avec les entreprises du CAC 40 mais contre elles et contre les « solutions » qu’elles représentent. Pour le dire simplement, il n’existe pas de bon anthropocène, ni de bons « Grands projets industriels »…

Cette réhabilitation de l’économie de marché et de la libre-entreprise s’est accompagnée en effet d’autres mutations idéologiques : Jadot se dit, désormais, favorable à l’innovation (sous entendre technoscientifique), alors que l’écologie oppose traditionnellement créativité sociale et innovation. Ces glissements successifs ne s’expliquent pas seulement par les besoins de l’électoralisme, de s’attacher les classes moyennes. Les raisons en sont d’abord théoriques donc plus profondes.

Nous ne pourrons résister à cette dérive de la pensée écolo qu’en réveillant les gauches, en renouvelant leur langage, ce qui ne passe pas par le fait de mettre son drapeau dans sa poche, de cacher d’où nous venons et où nous allons, mais en redéfinissant un projet émancipateur à la hauteur des urgences. C’est pourquoi j’ai personnellement signé l’appel pour un Big Bang à gauche, car je sens comment la division actuelle, combien l’absence de grand projet fondé notamment sur la gratuité, risque de conduire à une nouvelle défaite en 2020. J’ai envie de dire que les prochaines élections municipales doivent être les élections du siècle en matière d’écologie. Il n’est pas trop tard même s’il est minuit moins quelques minutes.

Fin d’un article de Paul Ariès dans la revue Les Zindigné(e)s d’avril-juin 2019.

Knauf Insulation

À Illange, une usine, appartenant au géant Knauf Insulation et spécialisée dans cet isolant qu’est la laine de roche, a été imposée aux habitants à grand renfort de discours sur l’emploi (des postes) et l’environnement (de l’écolo). Une double arnaque, dénoncée par des militants locaux.

[…]

En expliquant que depuis la casse de la sidérurgie dans les vallées voisines, on ne pouvait pas cracher sur 120 emplois. Mais faut voir lesquels : du précaire, des travailleurs détachés, et des conditions de travail toxiques. Knauf a été éjectée de Differdange et Sanem, au Luxembourg, parce que les études d’impact laissaient apparaître de lourdes pollutions : des centaines de tonnes d’oxydes d’azote, d’oxydes de souffre, d’ammoniac, de phénol, de formaldéhyde, de monoxyde de carbone ou encore de chlorure d’hydrogène vont sortir de leur cheminée de 60 mètres. Et ce que la préfecture de Moselle autorise comme rejets polluants est jusqu’à 75 fois supérieur à ce que le Land de Saxe autorise à Knauf Leipzig. […]

Vous vous rendez compte qu’à l’heure où tous ces beaux hommes politiques parlent de transition écologique a Metz, à l’heure où tous les indicateurs scientifiques sont dans le rouge, la préfecture et les hommes politiques locaux poussent à l’installation de Knauf, qui tournera au charbon, qu’on fera venir de camions de Pologne ?

On reprend donc : des agriculteurs expropriés pour des dizaines d’emplois pour l’instant occupés par des travailleurs détachés, du coke comme carburant, des rejets atmosphériques plus qu’inquiétants (dont 70 000 tonnes annuelles de gaz à effet de serre), des millions d’euros d’argent public dépensés, une enquête publique n’intégrant pas toutes les communes impactées.
Il doit bien y avoir du positif dans ce projet ?

Patrick Weiten assure que « les dirigeants de Knauf se sont engagés à respecter nos valeurs ».
Leurs valeurs ? « La défense de l’environnement. L’écologie et le bien-être des populations sont nos objectifs. Et fabriquer de la laine de roche comme isolant est écologique. »

Le problème, c’est que dès 1988, alors que le radeau de l’amiante commence sérieusement à tanguer, et que l’un de ses substituts, la laine de roche donc, est mis en avant, le Centre international de recherche sur le cancer classe cette dernière comme « agent cancérogène possible pour l’homme ».

Ce ne sont pas Julie et Bertrand, installés à Illange depuis quelques mois, dans la maison de la famille de Julie, qui affirmeront l’inverse. « La laine de roche sera l’un des futurs scandales sanitaires, c’est une certitude, dit Bertrand. Mes collègues architectes et les salariés du bâtiment avec qui je bosse au Luxembourg le disent. »

Extraits d’un article de Sébastien Bonetti dans un article du mensuel CQFD de juin 2019.

Transition numérique

Vous avez raison de vouloir faire le bilan d`une décennie de mensonges. La « transition numérique » s’annonçait comme la solution vers la sobriété énergétique pour les uns, comme le nouveau moteur de la croissance pour les autres – certains, étrangement, pensant pouvoir combiner les deux.
La réalité est cinglante : au fil des ans, l’industrie numérique s’est chargée en intensité énergétique, occasionnant chaque année plus de consommation d’énergie que l’année précédente ; et tandis que les dépenses numériques ont grossi au fil des ans, jusqu’à + 5 % par an en 2018, la croissance des pays riches a stagné autour de 2 % par an sur la période 2013-2018. On a donc assisté à deux découplages : celui de la numérisation et de la croissance, et celui de la numérisation et de la descente énergétique.

En d’autres termes, la « transition numérique » vit sa vie sans profiter à la société, ni à l’économie dans une perspective libérale, ni à la baisse des consommations d’énergie dans une perspective écologiste.

Dans ces conditions, ces chiffres étant connus, publics, comment se fait-il que l’on prête encore des effets systémiques positifs à la transition numérique ? Il n’y a pas plus matérielle que
cette économie. Le cuivre, le cobalt, le tantale, les terres rares, toutes ces matières indispensables à la construction des réseaux et des terminaux, sont des minerais non renouvelables (qui ont mis des millions d`années à se former dans le sol), extraits à coups d”explosifs, de produits chimiques, de sueur humaine et de bas salaires, loin du clinquant final des objets connectés.

L’énergie nécessaire pour la fabrication et l’utilisation des équipements progresse de 9 % par an, du fait de l’explosion de la vidéo et des ventes de terminaux (renouvelés tous les 18 mois pour les téléphones portables).
Aucune mesure ni même réflexion politique autour d’un freinage n’est entreprise, au contraire, les pouvoirs publics se plient à la demande d’accelération formulée par les lobbies.

Début de l’intervention de Karine Mauvilly dans le journal La Décroissance de juin 2019.

Sobriété systémique

L’idée qu’on essaye de faire passer, peut-être loin de la décroissance telle que vous l’envisagez, c’est d’organiser une sobriété systémique, plutôt que d’appeler à la sobriété des individus. Il est très difficile de faire passer l’idée de sobriété individuelle à des gens qui ont du mal à boucler les fins du mois, on le voit avec les gilets jaunes.
La plupart vivent dans des conditions modestes.
Ce à quoi il faut s’attaquer, c’est à un système technique très vorace en énergie et en matières.

[…]

Le modèle de développement péri-urbain, avec des pavillons mal isolés et une dépendance totale à la voiture, a pu se faire grâce à l’abondance énergétique. On doit sortir de ce modèle en ayant une politique nationale cohérente d’alternative à la bagnole et de rénovation énergétique des bâtiments, pour organiser une sobriété systémique, et à partir de là on a des réponses collectives pour se désintoxiquer des énergies fossiles et donner de l’air aux plus modestes…

[…]

On est allés plusieurs fois à l’Élysée, à Matignon, au ministère de Nicolas Hulot, chez France stratégie, on a rencontré diverses figures de la macronie à l’Assemblée et au Sénat, on a discuté avec des élus de droite et de gauche…
On leur disait : « C’est un devoir moral, ayez l’audace politique de dessiner une stratégie cohérente de décarbonation, d’avoir pour ligne de mire une société post-énergies fossiles, et donc d’organiser nécessairement une sobriété systémique. »
Qu’est-ce qui s’est passé ? Quand on a discuté avec Nicolas Hulot, qu’on lui a proposé de créer une structure ad hoc de concertation public-privé, sous l’égide de Matignon et de France stratégie, pour articuler un plan cohérent de décarbonation secteur par secteur (transport, bâtiment, agriculture, industrie), sa réponse a été : « Si j’arrivais à faire ça, je ne regretterai pas d’avoir accepté ce poste de ministre. »

Son conseiller a travaillé sur notre proposition, et finalement elle s’est perdue dans les eaux.
Globalement, on a eu beaucoup d’interlocuteurs qui partageaient notre diagnostic, notamment des gens de moins de 40 ans : on sent qu’il y a une envie de dessiner une société de sobriété, et qu’ils ressentent une honte d’être au pouvoir dans un pays qui ne respecte pas lui-même l’accord de Paris de 2015, qui se paye de mots en matière d’écologie. […]

Extraits d’une intervention de Matthieu Auzanneau dans le journal La Décroissance de mai 2019.

Néo-Extractivisme

L’extractivisme a certes toujours existé en Amérique latine, mais depuis quelque temps nous assistons à une accélération de l’extraction des ressources du sous-sol.
Dans un conte×te de crise socio-écologique, la majorité des gouvernements ont adopté un modèle néolibéral de mal-développement qui accentue la pression sur les biens et les terres.
En exigeant toujours plus de ressources minières et énergétiques, il crée des phénomènes croissants de dépossession territoriale.

On distingue actuellement plusieurs formes de néo-extractivisme : la multiplication des projets miniers d`or, d’argent et de cuivre qui sont le fait d’entreprises canadiennes et, de plus en plus, chinoises ; l’exploitation des terres rares utilisées dans les technologies de pointe (lasers, radars, etc.) et dans l’industrie du numérique et celle des gaz et pétroles de schiste par fracturation hydraulique (le « fracking ») ; enfin, la construction de méga-barrages hydroélectriques, notamment en Argentine et au Brésil, qui sont un désastre pour l’environnement.

C’est surtout à partir de 2013-2015 que s’est intensifié le néo-extractivisme lié aux énergies extrêmes : fracking, off-shore profond, sables bitumineux.
Le site de Vaca Muerta en Argentine a commencé à cette époque a être exploité avec une vision « eldoradiste » totalement irréaliste : le pays allait soi-disant devenir une puissance énergétique mondiale… alors que nous importons toujours du gaz de Bolivie ! Le fracking a colonisé toute la province de Neuquen, le sud de celle de Mendoza et dans l’Alto Valle de Rio Negro, il s’est même développé au milieu des plantations traditionnelles de poires et de pommes.

Le gouvernement entretient un discours totalement hypocrite qui mêle les intérêts des producteurs de fruits à ceux des compagnies pétrolières ; lesquelles sont subventionnées, en particulier lorsque les cours mondiaux du pétrole baissent, afin de les inciter à rester.
[…]
Le néo-extractivisme s’est ensuite étendu au Mexique et à la Colombie. Bien sûr, il y a des résistances, en particulier lorsque les syndicats sont en lien avec les communautés locales. Par exemple, en Colombie, ou les travailleurs du pétrole sont contre la fracturation hydraulique et mènent des actions en vue de l’interdire. Mais jusqu’ici, seul l’Uruguay a imposé un moratoire sur le fraocking. Au Mexique, le président Lopez Abrador s’est également engagé dans ce sens pendant sa campagne ; mais qu’en sera-t-il vraiment ?

[…]

La répression est en effet terrible : l’Amérique latine est la région du monde où l’on assassine le plus les militant-e-s des droits de l’homme, les femmes et les activistes environnementaux qui militent contre l’extension des mines et l’agrobusiness (la déforestation massive, l’utilisation des pesticides…). […]

Extraits des réponses de Maristella Svampa, sociologue argentine, dans un entretien réalisé par Isabelle Bourboulon dans Lignes d’attac d’avril 2019.

Greta Thunberg

Les riches des pays riches, dont elle (Greta Thunberg) fait manifestement partie avec sa famille, Greta les pourfend pourtant à la tribune de la COP24. Elle accuse la petite minorité qui vit dans le luxe, appelle à abandonner l’illusion d’une « croissance verte éternelle » et à arrêter de brûler les combustibles fossiles : c’est une « question de survie ».

À Davos, elle prie les milieux d’affaires de bien vouloir s’alarmer de la situation écologique. Il faut paniquer et agir dans l’urgence, puisque « la maison brûle », dit-elle en paraphrasant Jacques Chirac. Sourcils froncés, Mademoiselle Thunberg tance les adultes : « Vous n’êtes pas assez matures »… « Vous dites que vous aimez vos enfants par-dessus tout et pourtant vous leur volez leur futur »…
Et tout le monde applaudit à la fin de sa prestation.

Les anciennes générations futures

Toute cette agitation laisse une forte impression de déjà-vu. Jouer sur les émotions, mettre en avant des porte-paroles des « générations futures » pour dire qu’il faut prendre soin de notre petite planète, c’est un scénario typique de la superproduction verte depuis des décennies.

Le sommet de la Terre de Rio, en 1992, avait ainsi braqué les projecteurs sur l’adolescente Severn Cullis-Suzuki qui avait tenu sensiblement le même discours que Greta Thunberg tient aujourd’hui. Elle aussi craignait que l’avenir fût compromis, accusait les pays riches de surconsommer et demandait aux gouvernants d’agir : « Vous, les adultes, vous dites que vous nous aimez. je vous mets au défi : faites que vos actions reflètent vos paroles. »
Et tout le monde applaudissait.

À l’époque, la déclaration de Rio gravait dans le marbre le principe du développement durable (lire COP Business) tel qu’il avait été défini par le rapport Brundtland quelques années plus tôt : « Le développement durable, c’est s’efforcer de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité de satisfaire ceux des générations futures. Il ne s’agit en aucun cas de mettre fin à la croissance économique, au contraire ».

Le souci de protéger l’environnement pour les « générations futures » – sans jamais contester l’expansion illimitée -, on le trouve affirmé par les Nations unies depuis le premier Sommet de la Terre, organisé à Stockholm en 1972.

Dès que la préoccupation écologique se répand dans les grandes puissances industrielles au tournant des années 1960-1970, plane une inquiétude sur la survie même de l’humanité, et donc le sort de la jeunesse.
« Quelle Terre laisserons-nous à nos enfants ? » : la question lancinante que pose le titre d’un livre de Barry Commoner en 1969, question qui ne cesse d’être posée par l’écologie politique depuis une cinquantaine d’années, témoigne bien de la menace existentielle qui nous saisit face au développement explosif de la science et de la technique.
« En tant que biologiste je suis parvenu à cette conclusion : nous avons atteint une phase critique de notre vie sur terre », alertait Barry Commoner, qui prévenait : « Si nous voulons survivre, nous devons prendre conscience des effets nuisibles des innovations techniques ».

Extrait d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance d’avril 2019.

Territoire

Territoire et capitalisme globalisé

Pour ce capitalisme globalisé tout territoire est équivalent, c’est dire combien il lui est indifférent. Le lieu n’est qu’un support technique sur lequel on branche une gare TGV, un aéroport,
un centre commercial, des logements standardisés, des services, des entreprises, des labos de recherche, etc.
Cette configuration ne correspond plus à ses attentes ?, il débranche et délocalise ses activités. Les dirigeants n’entretiennent aucun lien avec le territoire, contrairement à ce qui se passait avec le capitalisme paternaliste du siècle dernier qui s’évertuait à s’enraciner dans le local, gagnant la municipalité, tissant un réseau clientéliste, assurant am; travailleurs –
quil fallait discipliner – un logement. un jardin et des loisirs contrôlés…
Les dirigeants actuels partent le week-end à Prague, Amsterdam, Londres ou Berlin et rêvent déjà de leur futur poste à Dubai ou Shanghai…

Les gilets jaunes, si l’on peut regrouper sous cette appellation une telle diversité d’opinions et de revendications, pointent l’éloignement entre leur logement et leur travail. les obligeant à des navettes quotidiennes en automobile, d’où une facture « essence » importante. Ce qu’ils condamnent c’est bel et bien « la banlieue totale » que Bernard Charbonneau dénonçait déjà en 1972 !
La haute administration d’État, sous couvert d’américanisation/modernisation de la France sous de Gaulle et avec la complicité, de fait, du Parti communiste français (PCF) et de la Confédération générale du travail (CGT) a déménagé le territoire, démantelé un réseau ferré finement maillé, tracé d’imposantes autoroutes à péage, zoné les activités, dont le commerce, offert sur un plateau aux multinationales de la distribution.

Le centre commercial

Ne l’oublions pas, le centre commercial (remarque personnelle : lire Europacity) a assassiné la ville, toutes les villes, en les décentrant, en développant la périphérie au détriment de leur ancien centre et en imposant, comme nouveau cœur de ville, ces vastes parkings sur lesquels sont posés, sans aucune aménité ni beauté, des boîtes à consommation !
Je me méfie beaucoup de cette caractérisation de « périurbanisation » pour des territoires et des populations qui n’ont aucune unité, ni sociologique, ni électorale, ni culturelle. Ce sont des non-villes et des non-campagnes imbriquées tant bien que mal entre elles avec une population qui n’avait guère le choix de son installation, sa seule consolation étant le « rêve pavillonnaire », devenu une farandole de maisons sans grâce. Réactiver les bourgs et les villages, soit désertés soit transformés en dortoirs, devient un impératif politique.

Devoir de ville

En cela, je ne parle pas seulement de « droit à l’urbain », en élargissant le périmètre du « droit à la ville » d’Henri Lefebvre, mais en réclamant un « devoir de ville », de la même manière que Bernard Charbonneau expliquait que la liberté n’était pas un droit mais un devoir ! Le « devoir » de faire ville, consiste à refuser l’éparpillement des habitations, des lieux de production et des services et de les rassembler dans des unités territoriales bio-urbaines qui exalteraient les qualités des villes, à savoir l’urbanité, la diversité et l’altérité.
Cela signifie à l’échelle mondiale la décroissance des mégalopoles et pour la France, dont certains territoires frontaliers sont à cheval avec d’autres États (Pays basque, Catalogne…), la
mise en place de « biorégions urbaines », décidées par les habitants et non pas décrétées d’en haut, qui inventent une nouvelle démocratie locale directe, assurent une production décentralisée d’énergie, recherchent l’autonomie alimentaire, n’opposent plus nature et culture, ville et campagne, etc.

Extrait d’un entretien de Thierry Paquot dans le journal La Décroissance de mars 2019.

Sciences économiques et changement climatique

Sciences économiques

Nicholas Stern est un économiste britannique hautement galonné, d’envergure internationale avec le titre respectable de Professeur à la London School of Economics – « LES » pour les initiés.
Ancien employé de la Banque mondiale et tout juste anobli par sa très gracieuse majesté la reine d’Angleterre, rien ne laissait prévoir qu’en 2006 il puisse se faire remarquer en traitant le sujet brûlant du moment.

PIB et réchauffement climatique

On ignore pourquoi, en cette année, le gouvernement ultraréactionnaire et néolibéral de Tony Blair eut l’idée de lui commander une dissertation difficile sur le thème du PIB et du réchauffement
climatique. Il est vrai qu’en cette décennie 2000, la chronique était climatique, animée par les négociations au finish pour l’entrée en vigueur du Protocole de Kyoto.
Mais elle l’était tout aussi bien par la furie des gaz de schiste aux États-Unis ; en Europe, l’Angleterre affairiste à l’odeur alléchée s’apprêtait, elle aussi, à dérouler le tapis rouge devant les compagnies pétrolières et, si nécessaire, à donner de la matraque sur les populations potentiellement impactées par le « fracking » ou fracturation hydraulique.

Chassé-croisé au pays d’Adam Smith, alors que Tony Blair avait converti le Labour Party au thatchérisme, son illustre conseiller économique Nicholas Stern décida, on ne sait pas pourquoi, de convertir les économistes à l’écologie ou du moins à la climatologie.
Le chargé d’étude s’acquitta de sa tâche avec brio et fit sensation. Il sorti de l’ombre et devint célèbre avec un énorme rapport de près de 700 pages : The « Stern Review on the Economics of Climate Change« .

[…]

Dogmes

Ainsi, pour la première fois dans l’histoire de la spécialité, un économiste orthodoxe réputé, Lord Stern, transgressait dans un rapport officiel au gouvernement britannique les dogmes de l’économie et de l’idéologie libérale. La croissance du PIB pouvait être affectée par les dégradations rapides de la planète et la main invisible ne pourrait rien faire pour sauver la situation. Hérésie mortelle, une action concertée des États à l’échelle de la planète s’imposait. Un comble au pays d’Adam Smith.

Le rapport fit l’effet d’une bombe dans le microcosme des économistes et bien évidemment les rares personnes gardiennes du temple et des dogmes qui firent l’effort de lire l’énorme pavé traîtreusement lancé par un Lord dans la marre des sciences économiques s’empressèrent de crier à l’imposture méthodologique, choisie à dessein pour noircir le tableau. Pourtant, Nicholas Stern dans sa savante démarche comptable restait dans les clous de l’orthodoxie.

Obscurantisme

Il était donc irréprochable et même méritoire en tant qu’économiste puisqu’en définitive il sortait sa spécialité de l’ornière obscurantiste où elle s’enfonçait depuis le triomphe du néolibéralisme. Et, cerise sur le gâteau, son rapport sauvait la face des « sciences économiques » qui, en cette décennie 2000, ne pouvaient plus faire l’impasse sur la menace du dérèglement
climatique sans se décrédibiliser à jamais.

En cette première année d’entrée en vigueur du Protocole de Kyoto, les (vrais) scientifiques des sciences de la Terre étaient au plus haut point préoccupés par l’état de la planète et
de l’atmosphère ; comment les économistes pouvaient-ils encore prétendre à un statut de science à part entière en continuant à ignorer la triste réalité du monde ? Après la déchéance des scientifiques climatosceptiques, démasqués à la solde des pétroliers, les économistes n’avaient pas d’autre choix que de se remettre à la page.

[…]

L’idée même que le PIB puisse être égratigné et cesser de croître était effectivement hétérodoxe et a pu être vécu comme une haute trahison dans le microcosme de la science économique. « Donnez pour sauver le PIB ! », tel était le message sacrilège du rapport Stern face à la doxa néolibérale dominante ; la main invisible était mise au rancart […]

PIB mortifère

Si le travail de Sir Nicolas Stern fut une tentative pour inciter les États à l’action, il ne disait pas ce qu’il fallait faire en dehors d’investir une part minime du PIB dans la lutte contre le dérèglement climatique pour sauver la croissance de ce même PIB. C’est en cela que Nicolas Stern reste un économiste orthodoxe malgré les cris outrés de certains de ses collègues.
Mais aujourd’hui, une douzaine d’années après et à la veille de 2020, tout ce bruitage académique d’experts économiques paraît bien désuet. […]

Extraits d’un article de Jean-Marc Sérékian dans la revue Les Zindigné(e)s de février 2019.