Économie virtuelle

[…] Or c’est oublier que cette économie « virtuelle » repose sur une chaîne industrielle bien réelle, avide de métaux rares dont l’extraction est extrêmement polluante et générant un tsunami de déchets électriques et électromagnétiques. Pire, dans leur « numérico-mania », les dirigeants politiques trompent les citoyens, notamment en ce qui concerne la 5G, le catalyseur de la révolution numérique en cours.
Décryptons.

Les effets réels du virtuel

Le Pacte vert pour l’Europe et la communication de la Commission Façonner l’avenir numérique de l’Europe fixent l’ambition : être le chef de file mondial dans le domaine du numérique. À cet effet, « L’Europe doit accélérer les investissements dans la recherche et le déploiement de technologies dans des domaines tels que l’intelligence artificielle, la 5G et l’analyse de données et de métadonnées. » Ce qui rime(rait) avec écologie, car l’économie numérique est vue comme le levier de la « durabilité compétitive » de l’UE dans son ensemble.

Vendre le concept de l’économie numérique comme garant de la transition écologique est un marché de dupes. En premier lieu, c’est faire l’impasse sur l’impact environnemental de la massification de l’électricité, qui s’échelonne de l’extraction de métaux rares au fabricant de matériels spécialisés. Sans compter qu’une consommation quotidienne effrénée, voire compulsive, de ses multiples applications encourage une gabegie électrique sans précédent. À ce stade, le numérique est responsable de 4% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde, soit le double du transport aérien ; une empreinte carbone amenée à doubler d’ici 2025.

L’effet rebond

Quant au principe selon lequel des progrès en matière d’écoconception, d’efficacité énergétique pourraient limiter le coût d’électricité et de l’uti1isation des minerais en amont, il élude la question fondamentale de l’effet rebond, dont l’automobile constitue un exemple frappant. Les
récents progrès techniques ont permis de produire des moteurs de voiture plus efficaces et moins polluants. Pourtant, la pollution automobile ne cesse de croître, car les gains énergétiques ont largement été compensés par un usage accru de la voiture.
[…]
La foi aveugle dans le numérique conduit à une cécité politique lourde de conséquence. La naïveté de croire que les avancées technologiques nous permettront de poursuivre notre fuite en avant. Une attitude schizophrénique où l’UE adopte à la fois un discours musclé sur l’indispensable réduction des émissions de gaz à effet de serre pour atteindre la neutralité climatique en 2050 – la clé de voûte du Pacte vert européen – tout en évacuant des débats le coût de la transition numérique.
[…]

Économie circulaire

Côté pile : l’enjeu de l’économie circulaire est clairement identifié. Entre 1970 et 2017, l’extraction annuelle mondiale de matériaux dans le monde a triplé et continue de croître. Près de la moitié de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre et plus de 90 % de la perte de biodiversité sont dus à l’extraction des ressources et à la transformation des matériaux, des combustibles et des denrées alimentaires. Par ailleurs. seulement 12% des matériaux utilisés par l’industrie européenne proviennent du recyclage. Ainsi, l’objectif de l’économie circulaire, dont l’enjeu est in fine de promouvoir l’utilisation efficace des ressources, tout en réduisant la production des déchets, représente incontestablement un volet essentiel de la transition écologique.

Extraits d’un article de Inès Trépant dans L’Écologiste de décembre 2020 – février 2021.

Mondialisation dumping

La mondialisation est un processus dynamique et multidimensionnel d’intensification des échanges entre les différentes régions du monde. Elle peut être culturelle, scientifique, humaine, financière, commerciale…
Elle est positive quand elle stimule l’interconnaissance, la coopération entre les peuples ou la circulation des valeurs démocratiques et féministes, comme on l’a vu avec les printemps arabes ainsi que les récents mouvements internationaux pour le climat ou contre les violences faites aux femmes (#MeToo, Ni una menos…).

Mais la mondialisation néolibérale enchevêtre les systèmes productifs et urbains, les met en concurrence et les fragilise à l’extrême en faisant des populations et de la nature des variables d’ajustement.
Son premier pilier est la circulation effrénée des marchandises et des capitaux, ainsi que de certains groupes sociaux affairés. « Effrénée », parce que cela dit mieux que « libre » le refus des limites et l’égarement qui en résulte. Les firmes transnationales jouent sur la logique du moins-disant face aux législations nationales du travail ; elles usent et abusent du marketing, des logos et de la publicité pour accroître les dividendes versés aux actionnaires.

Il s’ensuit un quadruple dumping : écologique, avec la délocalisation des usines polluantes ; social, puisqu’elles choisissent des pays où les salaires sont misérables et les syndicats muselés ; fiscal, avec leurs milliers de filiales dans des paradis fiscaux et réglementaires ; démocratique, enfin, car les gouvernements se soumettent aux désirs des marchés financiers qui financent leur dette et signent des dizaines de traités bilatéraux de libre-échange, instaurant une justice parallèle favorable aux investisseurs pour sanctionner les États dont les lois réduiraient leurs profits.

Le découpage de la production façon puzzle en chaînes de sous-traitance labyrinthiques constitue le second pilier de cette mondialisation. Ainsi, Apple répartit la production de ses iPhones dans huit pays différents, de la conception aux États-Unis à l’assemblage en Chine, en passant par la fabrication de l’écran tactile ou des processeurs au Japon ou en Corée du Sud, sans oublier l’extraction des matières premières en Afrique et en Chine.
L’industrie pharmaceutique fait de même : la pénurie de tests a révélé, au prix de dizaines de milliers de morts, que 60 % à 80 % des principes actifs de médicaments étaient fabriqués en Chine ou en Inde, nous plaçant à la merci de toute interruption du commerce mondial.

Extrait du livre Ce qui dépend de nous, Manifeste pour une relocalisation écologique et solidaire, de l’association Attac.

Avion et tourisme

Repenser le voyage pour en finir avec l’avion

Si le monde d’après doit être un monde avec un trafic aérien réduit, alors il va nous falloir repenser notre conception du voyage et des vacances. Finis les week-ends à Prague en vol low-cost ou la semaine à Bali pour décompresser. Or l’avion a pris une place de plus en plus hégémonique dans notre imaginaire : voyager, c’est partir loin et y aller vite, pour ne pas perdre de temps.
Faire se déplacer en avion et à bas coût de plus en plus de personnes constitue l’équation de la croissance du secteur touristique depuis 30 ans. L’essor de cette industrie va de pair avec celui de l’aérien: 58% des voyages internationaux ont été réalisés en avion en 2018, contre 46% en 2000, indique l’Organisation mondiale du tourisme. Qui sont ces passagers ?
En France, 30% de la population n’a jamais utilisé ce moyen de transport tandis que celles et ceux qui en ont les moyens le prennent de plus en plus souvent. C’est donc aux classes supérieures que revient la nécessité de modifier leur façon de voyager. Et si ce sont aussi ces mêmes personnes qui essayent le plus de réduire leur impact environnemental (lire l’engagement de façade des classes supérieures), les gestes du quotidien n’y suffiront pas. Pour réduire l’impact climatique du voyage, il n’y a qu’une seule solution : changer de moyen de transport et reconsidérer notre envie d’évasion.

Pour amorcer ce basculement, peut-être faut-il s’interroger sur ce qui motive ce désir ? « Notre relation au tourisme et la nécessité vitale de « partir » interrogent la qualité de notre vie quotidienne », note le sociologue Rodolphe Christin dans son Manuel de l’antitourisme. Serrer les dents toute l’année dans un quotidien désenchanté pour s’offrir trois semaines au soleil, est-ce là un horizon enthousiasmant ? Pour sortir de cette impasse, il distingue tourisme et voyage, afin de redonner du sens au second. D’un côté, le tourisme, plus proche du divertissement, tend vers une consommation du monde et n’exprime nullement le désir de rencontre de l’autre, tandis que le voyage conserve une dimension plus philosophique d’exploration de soi et de l’altérité. il livre quelques pistes : partir moins souvent mais plus longtemps afin d’éviter le syndrome de l’explorateur blasé, retrouver un rapport direct à la nature, privilégier la lenteur des déplacements…

Le slow tourisme devient une tendance, tandis que le flygskam (la honte de prendre l’avion) se répand, notamment parmi les jeunes. Cet été, la situation sanitaire a poussé de nombreux Français-es à repenser leurs escapades : au lieu de sauter dans un avion, beaucoup ont préféré les régions hexagonales plus proches. En ont-ils passé de mauvaises vacances pour autant ? Remettre en cause ses habitudes de déplacements, de logement, d’activités, peut-être est-ce déjà une manière de se mettre sur le chemin du voyage.

Article paru dans Lignes d’attac de janvier 2021.

Voiture électrique et industrie minière

L’industrie minière est l’une des plus polluantes du monde. L’extraction et la transformation primaire des métaux et de minéraux sont ainsi à l’origine du quart des émissions mondiales de gaz carbonique. Or la quantité de métaux et de minéraux nécessaires pour la transition énergétique est colossale. Des matières premières critiques seront nécessaires pour produire des batteries destinées aux véhicules électriques et aux énergies renouvelables.

Pénurie de lithium

La Commission européenne a publié son plan d’action sur les matières premières critiques afin de sécuriser l’avenir de la chaîne d’approvisionnements nécessaires à la production de terres rares. Elle propose de réduire la dépendance par rapport à des pays tiers en améliorant l’utilisation efficace des ressources et en promouvant un approvisionnement « responsable ». Pour Maros Sefcovic, vice-président de la Commission européenne pour la prospective :
« Pour les batteries des véhicules électriques » et le stockage de l’énergie, l’UE aurait besoin de 18 fois plus de lithium et de 5 fois plus de cobalt en 2030, et de près de 60 fois plus de lithium en 2050 par rapport à l’approvisionnement actuel. »

Selon Margarita Mediavilla, chercheuse du groupe de recherche et de prospective Locomotion, « la Commission européenne semble avoir enfin sorti sa calculette et découvert que si toutes les voitures du monde fonctionnaient à l’électricité en 2050 avec un taux de recyclage aussi faible qu’actuellement, alors il n’y aura pas assez de lithium. »
Cette rareté croissante combinée à l’escalade de conflits commerciaux entre la Chine et les États-Unis et l’épidémie de coronavirus a conduit l’UE à chercher à renforcer sa sécurité d’approvisionnement. Cela implique de rouvrir un type d’extraction nocif et controversé que les pays européens avaient commodément exporté.
La France a par exemple remplacé ses quelque 200 mines d’uranium par notamment de vastes exploitations minières au Niger.

Le désastre écologique des mines

On assiste actuellement à une campagne de communication massive pour vendre l’idée que l’exploitation minière est non seulement nécessaire mais aussi durable. Il faudrait au contraire réduire drastiquement notre impact sur la planète en adoptant un mode de vie durable.
Selon Margarita Mediavilla : « Si l’énergie dite verte signifie pollution et mise au rebut après usage, ce n’est pas… durable. La seule technologie vraiment durable par définition est 100% renouvelable et utilise des matériaux 100% recyclables. »
La Commission espère faire accepter au public sa stratégie en disant que l’extraction est nécessaire pour atteindre les objectifs climatiques. Or, malgré les progrès technologiques, la durabilité n’est vraiment pas acquise dans cette industrie.

L’industrie minière est à haut risque avec des actionnaires qui exerce des pressions permanentes pour réduire les coûts au détriment de l’environnement. Le désert d’Atacama au Chili fournit un exemple qui devrait servir d’avertissement. La méthode d’extraction du lithium exige beaucoup d’eau dans une région très aride et contribue à la baisse des aquifères, affectant l’équilibre hydrique et provoquant l’opposition des communautés locales.

Début d’un article de Diego Francesco Marin, chargé de mission au Bureau européen de l’environnement (BEE), dans L’Écologiste de décembre 2020.

La technique

Il ne suffit pas d’avoir des outils à sa disposition, encore faut-il savoir s’en servir. Prenez le cas des panneaux photovoltaïques sur les toits (habitations, bâtiments industriels) ou au sol (terres impropres à l’agriculture) permettant de produire de l’électricité non carbonée et prenant tout leur sens dans une stratégie d’autonomie énergétique.
Bref, le solaire photovoltaïque, ça se pense. Ce n’est apparemment pas le cas avec la décision de la Chambre d’agriculture de la Nièvre de couvrir de panneaux solaires 4000 hectares de terres agricoles pour financer. . . la construction de 500 retenues d’eau grâce à la vente de l’électricité !

L’affaire a vu le jour dans le cerveau de Didier Ramet, président (FDSEA) de la Chambre d’agriculture. Le 24 septembre, il a fait voter une motion adoptant la mobilisation des terres pour ce projet sur chaque communauté de communes. L’investissement tourne autour du milliard d’euros. Pas un mot sur le volume et l’utilisation de l’électricité produite, pas un mot sur les investisseurs, mais la fascination de soustraire 200 millions de mètres cubes d’eau à leur cycle naturel. De l’eau pour faire quoi ?

Quand on se penche sur la géographie de la Nièvre, on est frappé par l’harmonie du chevelu de 5000 kilomètres des 80 cours d’eau qui l’irriguent – dont la Loire, l’Allier, l’Yonne, la Nièvre. L’agriculture nivernaise est dominée par l’élevage bovin (viande et lait) qui, quand il est normalement pratiqué (sur des prairies), n’a pas besoin d’irrigation. Néanmoins, ces dernières années, la Nièvre connaît des sécheresses estivales. La faute au changement climatique, où l’agriculture a sa part de responsabilité (autour de 20 % des émissions de gaz à effet de serre).

Or la Chambre ne parle pas de lutter contre le changement climatique avec une stratégie qui prendrait sa place dans une politique territoriale cohérente sur le sujet. Elle parle de s’adapter grâce à l’innovation. Son président ignore-t-il que la meilleure façon de fixer de l’eau dans le sol est de planter des arbres et des haies sur des parcelles de taille raisonnable ?

Inventer l’inutile
Pourquoi ce silence de la Chambre devant les arrachages de haies, les comblements de mares, les retournements de prairies pendant le premier confinement ? Sylvain Ratheau, porte-parole départemental de la Confédération paysanne, nous confie : « En tournant le dos aux fondamentaux du cycle de l’eau, ce projet ajoute de la sécheresse à la sécheresse et tend à transformer les paysans en énergiculteurs. »

Un modèle d’économie circulaire inutile : détruire des prairies pour produire de l’électricité afin de stocker de l’eau pour arroser des cultures qui alimenteront les animaux qui ne pourront plus brouter les-dites prairies, et installer des méthaniseurs qui, à leur tour, produiront de l’énergie. Digne d’un sketch.

Un article d’Antoine Lopez dans Siné mensuel de décembre 2020.

Nucléaire et gaz à effet de serre

Quand on nous parle de réchauffement climatique, on nous parle gaz à effet de serre et C02. Or il existe d’autres gaz à effet de serre, dont le pouvoir réchauffant est bien plus important. Et ces gaz sont couramment utilisés dans l’industrie. Par exemple, en huit mois, la centrale nucléaire de Flamanville (50) a dépassé le maximum autorisé pour toute l’année de fuites de SF6 (Hexafluorure de soufre, utilisé comme isolant), un des plus puissants gaz à effet de serre.

Un kilo de ce gaz équivaut à 22 800 Kg de C02 en termes de pouvoir réchauffant. Pour se faire une idée des niveaux d’émissions individuelles, si vous partez de Paris pour aller voir des amis à Bruxelles, votre trajet (312 km) émettra 2,6 Kg de CO2 si vous le faites en train, 40 Kg de CO2 en voiture. Le site nucléaire de Flamanville a l’autorisation de laisser fuiter 100 Kg de SF6 par an. Ce qui revient à rejeter chaque année plus de 2,2 millions de Kg de C02. Multiplié par le nombre de centrales nucléaires, ce sont plus de 41 millions de Kg de CO2 rejetés chaque année dans l’air en France, rien que par les fuites de ce gaz.

Malgré son impact avéré sur l’environnement, jusqu’en 2018 EDF ne déclarait pas ces fuites de SF6 . Et même s’il est dorénavant tenu de le faire, ses explications sont pour le moins laconiques : l’exploitant ne précise ni les causes, ni pourquoi la limite annuelle réglementaire a été dépassée en seulement huit mois.

En plus de produire des déchets dangereux pour des centaines d’années, les sites nucléaires ont donc non seulement le droit de rejeter des radionucléides dans l’air et dans l’eau en fonctionnement normal, mais aussi le droit de rejeter dans l’atmosphère des substances qui contribuent très largement au réchauffement climatique. Même lorsque EDF respecte les limites, ces rejets polluent notre environnement. Un droit à polluer offert par les pouvoirs publics, sans qu’il ne soit remis en question malgré l’urgence climatique. Alors, qui a dit que le nucléaire ne rejetait pas de gaz à effet de serre ? Les faits le prouvent : le nucléaire ne sauvera pas le climat.

Article de Laure Barthélemy dans la revue Sortir du nucléaire de l’automne 2020.

Pesticides et argent public

Dans un de ses derniers référés, la Cour des comptes dresse un constat d’échec de la politique de réduction d’usage des pesticides. On y devine le combat d’arrière-garde du lobby agro-industriel, mettant enjeu la santé publique et retardant la transition écologique de l’agriculture.

Cancérigènes, mutagènes ou reprotoxiques, les pesticides nous pourrissent la vie. En France, il a fallu attendre le Grenelle de l’environnement (2007) pour fixer un objectif de réduction de 50% de l’utilisation des pesticides de synthèse (molécules les plus dangereuses) en dix ans, encadré par le plan national Écophyto (2008-2018).

En 2015, devant l’absence de résultat, le gouvernement a pondu un plan Écophyto 2, courant jusqu’en 2025, pour atteindre ce même objectif. Soit sept ans de prime aux pollueurs… sans plus d’effet, c’est ce que pointe un référé de la Cour des comptes : « Des objectifs non atteints en dépit d’une décennie d’actions mobilisant des fonds publics importants. […] Les effets des plans Écophyto demeurent très en deçà des objectifs fixés. »

Et pour cause ! Plus 12 % de consommation de pesticides entre 2009 et 2016, +21 % d’augmentation des volumes de ces poisons achetés en 2018. Et le contribuable paie son empoisonnement : selon la Cour, pour cette seule année 2018, Écophyto a coûté 400 millions d’euros d’argent public aspirés par les multiples bras de cette pompe à finances de l’ « utilisation raisonnée » des phytosanitaires.

Usine à Gaz

Pour faire quoi? C’est la bonne question, à laquelle la Cour répond en pointant malicieusement l’organisation de l’inaction par « le nombre et la diversité des acteurs impliqués, l’insuffisante articulation du plan Écophyto avec plus d’une dizaine d’autres instruments de programmation portant des mesures relatives aux pesticides, la diversité des sources de financement et la généralisation des cofinancements ou appels à projets qui ont conduit à développer une gestion administrative et financière si complexe qu’elle peut neutraliser les effets de l’impulsion nationale et, plus récemment, des initiatives régionales » et « un dispositif de contrôle reposant sur au moins sept services différents ».

On reconnaît tout l’art du lobby agricole pour siphonner les finances publiques et échapper au contrôle. Bref, en regard de l’objectif de 50 % de réduction d’usage des pesticides, « seulement 12% des exploitations sont engagées dans des projets labellisés économes en intrants (dont 2272 certifiées de « haute valeur environnementale ».

[…]

Alors, on peut se ranger derrière la Cour des comptes, qui recommande plus de transparence en tenant et en rendant public « à l’échelon national et à l’échelon régional un tableau des ressources financières mobilisées pour mettre en œuvre le plan Écophyto pluriannuel ». La Cour préconise aussi de « rendre accessibles au public, chaque année, les données et les analyses rendant compte de la politique menée, des substances actives émises et de leurs effets sur la santé et sur l’environnement, notamment sous forme de cartographies ».

Enfin, plus stratégiquement, pour impulser « une nécessaire évolution des modes de production agricole […], la Cour estime que l’État pourrait davantage influer sur les modes de production et les filières par l’exercice de ses compétences normatives de régulation et d’information ».
Et qu’il serait de bon ton « d’introduire, dans les négociations de la nouvelle politique agricole commune (PAC), un objectif prioritaire de réduction de l’usage des produits phytopharmaceutiques ». Il y a des jours où les institutions de la République ont du bon.

Article d’Antoine Lopez dans Siné mensuel de septembre 2020.

L’ombre de la Montagne d’or

Le projet minier Espérance, de par sa taille et l’arrachage de milliers d`arbres, n’est pas sans rappeler celui de la compagnie de la Montagne d’or, symbole de tous les refus. Porté par
les sociétés canadienne et russe Columbus Gold et Nordgold, inscrit dans 190 km2 de concession, la Montagne d’or prévoit une fosse de 2,5 km de long, 500 m de large et 400 m de profondeur, un déboisement de 1 515 hectares, l’utilisation de 57 000 tonnes d’explosifs et de 46 000 tonnes de cyanure pour obtenir 7 tonnes du métal précieux par an pendant douze ans.

Situé à l’ouest du pays, à 120 km de Saint-Laurent-du-Maroni, entre deux réserves biologiques intégrales (à un peu moins de 500 mètres de l’une d’elles), le projet de la Montagne d’0r est actuellement à l’arrêt, mais les péripéties et contradictions qui l’entourent incitent à la plus grande vigilance.
Alors ministre de l’Économie et des Finances de François Hollande, Emmanuel Macron se rendait, le 21 août 2015, sur le site de la Montagne d’or où il affirmait : « Cet industriel est un des fers de lance de la mine responsable. »
Dès lors, le futur candidat à la présidence, à la suite de son prédécesseur Arnaud Montebourg, encourageait l’extraction minière avec l’appui de son « conseiller spécial » Jacques Attali qui siégeait au Comité consultatif de la Columbus Gold. L’opposition s’organisait rapidement avec la constitution du collectif Or de question, le 14 juillet 2016, qui dénonçait la Montagne d’0r dans un courrier du 4 décembre adressé au président de la République, comme « le plus grand danger social et environnemental pour la Guyane ».
En septembre 2017, WWF France (World Wildlife Fund) diffusait une étude, « Montagne d’or, an mirage économique ?« , qui évaluait à 420 millions d’euros le montant des subventions publiques attendues.

Extrait d’un article de Eva Lacoste dans la revue Les Zindigné(e)s de avril-juin 2020.

Plein emploi et croissance économique

Viser le plein emploi par un surcroît de croissance économique : voilà un mythe tant usé que l’on en vient à de se demander ce qui, de la paresse intellectuelle ou de l’hypocrisie, lui permet de subsister encore. Car la croissance – et ce d’autant plus lorsqu’on la dope à l’innovation – n’est pas qu’un pur phénomène quantitatif : dans la mesure où les gains de productivité sont à la fois moteurs et produits de celle-ci, une telle stratégie productiviste tend à moyen terme à rendre l’activité économique de moins en moins intensive en travail, ce qui nécessite, pour compenser, de faire croître parallèlement les volumes de production et de consommation à des niveaux toujours plus insoutenables. Si le bilan en matière d’emploi est incertain, le désastre social et écologique est assuré.

Les solutions au problème du chômage de masse sont donc évidemment à chercher ailleurs que dans des politiques de croissance indifférenciée.
Tout d’abord, si la sortie de la crise écologique et sociale requiert une réduction globale des niveaux de production et de consommation, la transition de modèle qu’elle implique nécessite, de façon sélective, la croissance au moins temporaire de certains secteurs spécifiques.
Les énergies renouvelables (qui représentent actuellement moins de 14 % de la consommation finale d’énergie en France) et l’efficacité énergétique (notamment l’isolation des bâtiments) en sont des exemples évidents, car la sobriété, qui doit demeurer le levier d’action prioritaire, ne suffira probablement pas : même à supposer une évolution radicale des modes de vie, une fraction non négligeable de notre demande énergétique est contrainte à moyen terme par l’inertie des infrastructures, des choix technologiques et des agencements territoriaux actuels.

De même, nombre d`emplois locaux sont à créer dans la transition vers une agriculture paysanne biologique, favorisant les pratiques permacoles, davantage intensives en travail, mais beaucoup moins en ressources et capital. La relocalisation de productions essentielles, l’amélioration des filières de recyclage, le redéploiement des activités de réparation, l’amélioration qualitative de la production par le développement de normes et standards industriels imposant des critères ambitieux de soutenabilité environnementale, de durabilité et de réparabilité, ou encore la reconfiguration des espaces urbains et des infrastructures de transport afin de remplacer massivement l’automobile par l’articulation entre mobilités actives (marche, vélo…) et transports en commun, sont autant de tâches urgentes et essentielles qui nécessiteront du travail.

L’économie sociale et solidaire offre par ailleurs des pistes prometteuses, comme le montre par exemple le projet Territoires zéro chômeur de longue durée. Il ne s’agit donc pas simplement de réduire la production, mais aussi d’en changer la nature. Or cette vaste réorientation des activités productives requiert une certaine flexibilité économique, afin de permettre la reconversion de l’appareil productif, ainsi que de la main d’œuvre.

Toutefois, cette flexibilité ne doit pas être envisagée sans garantir en premier lieu la sécurité et la sérénité économique des personnes, c’est-à-dire leur assurer inconditionnellement les ressources nécessaires et suffisantes à une vie décente. En d’autres termes, il convient de substituer à la protection de l’emploi – exigence chère aux syndicats mais qui procède d’une inversion entre la fin et les moyens – celle des personnes.
Cette garantie, qui suppose une désindexation – au moins partielle – du revenu par rapport au travail, pourrait par exemple prendre la forme d`une dotation inconditionnelle d’autonomie, attribuée à chaque individu, dont une partie pourrait être versée en monnaie locale et/ou en gratuités à travers l’accès à des droits de tirage et des services (par exemple énergie, eau, logement, transport, santé, service funéraire…).

Début d’une intervention de François Briens dans le journal La Décroissance de juillet 2020.

Relocalisation

Nos gouvernants ont dû se résoudre à stopper la croissance, suspendre les transports aériens et le commerce mondial, trouver des milliards par milliers, bouleverser temporairement les modes de vie. Dans les affaires humaines, quand on veut, on peut : cette leçon est apprise, nous ne l’oublierons pas. Le choc de la pandémie est un signal d’alarme qui indique à des millions d’habitant-e-s de la Terre la fin d’un monde, ce prétendu « nouveau monde » qui n’était que destruction sans limite de la planète pour assouvir une croissance infinie de la production, de la consommation et des profits.

Pourtant les projets des dirigeants sont clairs : par la stratégie du choc, il s’agit d’accélérer encore la privatisation du monde, la restriction des libertés, le contrôle numérique, l’automatisation de tout, la déraison scientiste, la mainmise sur les ressources naturelles, la relégation des classes populaires, l’urbanisation sans limites…

Les mouvements sociaux et l’altermondialisme travaillent depuis plus de vingt ans à concevoir et expérimenter des alternatives : elles sont aujourd’hui mûres, crédibles et radicales, mais il va falloir les imposer par une mobilisation déterminée, des insurrections citoyennes et un nouveau rapport de forces. Une perspective pourrait les inspirer : la relocalisation solidaire et écologique. Tout le monde ou presque se dit maintenant favorable à une relocalisation de l’économie.

Mais la droite extrême veut un repli xénophobe derrière des frontières étanches. C’est oublier que les problèmes majeurs de notre époque – réchauffement climatique, inégalités, pandémies – nécessitent une coopération mondiale renforcée. Les néolibéraux, eux, disent vouloir relocaliser certains secteurs essentiels comme les masques ou les médicaments : mais ils en resteront à des mesures homéopathiques qui préserveront leur système mondialisé de domination.

Ni identitaire ni homéopathique, notre projet de relocalisation veut engager une transformation des rapports entre les humains et avec la nature pour passer d’une civilisation de la domination à une civilisation du soin. Il s’agit de répondre à la question cruciale de la période : comment couper le moteur de la machine infernale qui détruit la planète ?
Quelles activités voulons-nous délaisser, redémarrer, transformer ou inventer ? Quelles ressources pouvons-nous trouver pour que cette relocalisation soit la source d’un mieux-vivre pour toutes et tous ? Comment réorganiser nos activités productives et nos rapports politiques à l’échelle locale, nationale et internationale, pour faire prévaloir la solidarité et la vie ?

Extrait d’un article de Thomas Coutrot dans Lignes d’attac de juillet 2020.