Make our planet great again

Lorsque Emmanuel Macron devient ministre de l’Économie, un de ses premiers faits d’armes a été de permettre aux constructions illégales de ne pas être démolies (loi du 6 août 2015, dite « loi Macron »). […]

Mais à peine arrivé à l’Élysée, il a repris son boulot de démolition énergiquement, tantôt en pleine lumière, tantôt en douce sous prétexte de « choc de simplification » des normes. Des normes qui, pour simplifier, sont devenues franchement plus arrangeantes, voire inexistantes…

Ainsi Macron a-t-il généralisé le principe du « silence vaut accord » des administrations.
Exemple : une ferme usine de 1 000 vaches veut s’agrandir, elle demande une autorisation, l’administration ne répond pas dans les deux mois, l’absence de réponse vaut un « oui ». Et tant pis si les services de l’État auraient pu constater qu’augmenter le nombre de ruminants au mètre carré risquait de polluer le cours d’eau situé à côté…

Cette « simplification » a été accompagnée d’une autre : nombre d’installations classées (susceptibles d’impact sur l’environnement) sont passées d’un régime d’autorisation (avec vérification obligatoire des services de l’État) à un régime de déclaration. […]

Plusieurs décrets ont permis, sous prétexte d’ « expérimentation », de se passer purement et simplement d’appliquer le droit.
Ainsi, le décret du 29 décembre 2017 permet aux préfets de Mayotte, du Lot, du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la Creuse et des régions Pays de la Loire et Bourgogne-Franche-Comté de s’asseoir purement et simplement sur les normes réglementaires en matière d’environnement […]

Plus récemment, le 28 décembre dernier, C’est l’enquête publique qui a été supprimée au profit d’une simple consultation par Internet, pour les régions Bretagne et Hauts-de-France. […]

Le must, c’est la loi Elan, votée fin 2018. L’article 1 permet de créer des grandes opérations d’urbanisme, qui pourront s’asseoir sur le droit de l’environnement avec bonheur.
L’article 4 multiplie les dérogations possibles à l’évaluation environnementale censée être obligatoire.
L’article 15 tente de minorer les obligations de respect de normes édictées au niveau régional pour les maîtres d’ouvrage…
Et l’article 24, sous prétexte de « limiter l’insécurité liée au contentieux », complique sérieusement le recours à la justice pour les associations pour stopper un projet débile. Génial !

[…]. À France Nature Environnement, un juriste s’est chargé de dresser la liste de toutes les régressions sur le droit de l’environnement commises par le gouvernement.
Antoine Gatet avoue : « On n’arrive plus à suivre question contentieux, les décrets sont trop nombreux. On a donc décidé de se concentrer sur les recours au Conseil d’État, car toute régression du droit de l’environnement est interdit selon la Charte de l’environnement. »

Arnaud Gossement, avocat spécialiste de l’environnement, ajoute : « Ce qui m’inquiète le plus, c’est le manque de moyens. Il y a toujours moins d’inspecteurs des installations classées, la police de l’environnement ne peut plus faire son travail. Traduire un pollueur en justice relève du parcours du combattant. Et quand on y arrive, les peines sont dérisoires. »

Make our planet great again, disait l’autre! Dire qu’il y en a qui y ont cru…

Extraits d’un article de Blandine Flipo dans Siné mensuel de février 2019.

Décroissance, post-croissance…

Il y a quarante-sept ans, le rapport Les Limites à la croissance, commandité par le Club de Rome et préparé par un collectif de scientifiques du MIT, a fait sensation en affirmant que le système planétaire risquait de s’effondrer sous la pression de la croissance démographique et industrielle.
Selon ce rapport, qui s’appuyait sur un modèle mathématique du monde, la seule échappatoire possible était que l’humanité décide de stabiliser sa population et sa production, tout en recourant de manière raisonnable à la technologie, afin de réduire au maximum la pollution et la pression sur les ressources générées par les activités humaines.
Le rapport ne précisait pas par quels moyens la société globale (pour autant qu’elle existe) pouvait mettre fin à la croissance. Il ne réfléchissait que très peu au type de société qu’il convenait de construire, et pas plus aux valeurs à promouvoir dans une telle perspective. Il s’agissait en réalité de porter un message simple à une audience très large, avec la caution d’un modèle scientifique : « si on continue comme ça, on va droit dans le mur ».

Au fil des années qui ont suivi sa publication, les hypothèses et les conclusions du rapport ont été décortiquées, discutées et critiquées par de très nombreuses institutions et personnalités, dont William Nordhaus, récompensé en 2018 par le prix de la Banque de Suède en économie et connu pour avoir « démontré », sur la base d’un modèle économique du climat, qu’il convenait de ne pas prendre de mesures trop rapides ou trop ambitieuses pour réduire les émissions, parce que cela n’aurait pas été optimal en termes économiques.

Le point commun de ces approches critiques : dénoncer le caractère « simpliste » du message du rapport et chercher des modalités de conciliation entre d’une part la poursuite du modèle de « développement » industriel, d’autre part la sauvegarde d’un environnement propice à une vie humaine de qualité à grande échelle.

Sur leur lit ont émergé des modèles tels que la « croissance organique » ou le développement durable. La construction de ces modèles était motivée par un attachement idéologique fort à la croissance, et s’appuyait souvent sur des hypothèses discutables, notamment concernant la possibilité de résoudre les problèmes environnementaux par la technologie.
Presque un demi-siècle plus tard, et en dépit de très nombreuses alertes, de la constitution de structures d’expertise internationale comme le GIEC, et de l’organisation de sommets globaux destinés à contenir le dérèglement climatique et l’érosion de la biodiversité, les voyants sont au rouge.
L’un après l’autre, les rapports sur l’état des écosystèmes revoient la gravité de la situation à la hausse, et la perspective d’un effondrement civilisationnel devient plus que plausible.

Il semble donc que ces modèles, bien loin d’avoir permis de réorienter la trajectoire de l’humanité, ont conduit à une fuite en avant, qui rend la situation plus grave encore. Il ne s’agit pas aujourd’hui de trouver un nouveau concept pour s’échapper une nouvelle fois de la réalité physique du monde, et de se bercer d’illusions sur la possibilité de trouver des technologies miraculeuses pour réparer nos dégâts, mais d’assumer enfin sérieusement les limites auxquelles nous sommes soumis.
Le concept de décroissance, s’il n’est pas propice à susciter le rêve, et ne doit pas à mon sens constituer le cœur d’une vision de société (je crois davantage à des valeurs telles que le lien social, l’égalité, ou le « bien-vivre »), a le mérite d’énoncer avec clarté l’indispensable changement de cap à opérer pour sauver la possibilité même d’un avenir.

Extrait d’un article d’Élodie Vieille Blanchard dans le journal La Décroissance de janvier 2019.

éolien

Désormais, l’éolien est entré dans l’ère du gigantisme : les constructeurs – souvent d’anciens producteurs d’électricité au moyen du charbon – multiplient les annonces et les projets grandioses. La filiale du groupe américain General Electric dédiée aux énergies renouvelables a ainsi annoncé un investissement de 400 millions de dollars pour construire Haliade-X, une nouvelle turbine éolienne offshore de 260 m de haut censée produire 45 % d°énergie de plus que les installations actuelles.

Ce monstre sera composé d’un rotor de 2,20 m pour une envergure totale de 38 000 m2. Ses promoteurs assurent qu’elle pourra produire 67 GWh d’électricité par an, soit la consommation de 16 000 foyers.

Les groupes industriels investissent dans ce secteur à forte croissance, ils y importent leur quête du profit, leur imaginaire productiviste, leur obsession pour le gigantisme dont on connaît pourtant les limites. Au nom des quelques centaines d’emplois promis et des annonces mensongères sur « l’énergie propre », le gouvernement et la presse relaient et soutiennent ces projets, convaincus d’avoir trouve la solution à l’effondrement environnemental.

Mais le coût écologique et énergétique de ces géants des airs est loin d’être négligeable : pour construire et installer ces éoliennes à la durée de vie limitée il faut par exemple 1 500 tonnes de béton enterré, mais aussi de nombreux métaux plus ou moins rares, dont l’extraction est polluante, et des batteries pour stocker l’énergie.

La multiplication des projets conduit à une spéculation débridée, à des gabegies financières, à une artificialisation des terres absurde.
L’aspect « propre » et « durable » du photovoltaïque comme des grandes fermes d’éoliennes peut être contesté au regard des déchets qu’ils produisent et de leur demande en métaux.
Si les énergies dites renouvelables ont acquis une place importante dans les politiques européennes, tout se passe comme si le secteur de l’électricité et les grandes multinationales tentaient de capter ces technologies ,pour les conformer à ses normes, tout en repoussant le modèle alternatif qu’elles véhiculaient initialement. Avec le changement d’échelle des grands projets renouvelables, le rêve d’autonomie et de relocalisation s’effondre.

L’essor et la promotion des énergies renouvelables s’apparente de plus en plus à un moyen de détourner l’attention des enjeux les plus urgents en faisant croire qu’il existerait des solutions techniques pour sortir de notre dépendance aux combustibles fossiles sans modifier radicalement nos modes de vie, nos systèmes économiques et nos imaginaires consuméristes.
Certaines des associations qui militent contre les projets d’éoliennes géantes en viennent d’ailleurs à promouvoir le nucléaire, perçu comme la seule alternative, cédant ainsi au mirage du « nucléaire propre » véhiculé par les ingénieurs d’EDF et du CEA. D’autres militants écologistes, comme ceux de l’Amassada ont bien saisi le piège et choisissent de remettre en cause le nucléaire comme l`éolien géant, deux modalités d’une même course à la puissance mortifère.

Il n’y a pas de solutions techniques miraculeuses et il faut cesser de croire que notre pouvoir d’achat pourra continuer de croître indéfiniment en consommant toujours plus d’énergie.
La promotion des énergies renouvelables doit s’accompagner d’une réduction des consommations, de leur relocalisation, au lieu de se fondre dans l’imaginaire de la puissance. Comme le montre toute l’histoire du capitalisme, sa force réside dans sa capacité à intégrer et absorber ses critiques : le problème n’est pas l`éolien en tant que tel mais l’éolien industriel.

Ivan Illich l’avait montré dans les années 1970 : c’est l’imaginaire de la puissance et du productivisme qui pose problème, c’est lui qui transforme le beau rêve d’une énergie alternative et propre en cauchemar de paysages saccagés et de techniques contrôlées par les lobbies et leurs intérêts financiers.

Extrait d’un article de Vincent Cheynet dans le journal La Décroissance de janvier 2019.

Marches pour le climat

Depuis septembre 2018, un mouvement pour le climat s’affirme et devient visible dans l’espace public en France.
[…]
Les marches pour le climat questionnent donc les formes d’organisation, les revendications et les messages politiques qui sont formulés. Si, souvent, la cause climatique apparait consensuelle, son cadrage médiatique étant porteur d’une idée d’uniformité des responsabilités, des responsables et des victimes, des mobilisations collectives prolongées peuvent permettre la production d’un autre discours, reposant tout autant sur le sentiment d’urgence que sur la nécessité de s’attaquer aux causes du phénomène. Pour le dire autrement, les changements climatiques ne sont pas un problème pour de lointaines générations futures, c’est un problème de l’ici et maintenant.

Par ailleurs, il existe une incompatibilité entre le sauvetage du climat et la préservation d’un système dominé par la finance, les énergies fossiles, le culte de la croissance et la libre
concurrence. En ce sens, les politiques, à l`instar d’Emmanuel Macron, qui se prétendent « pro climat » tout en accentuant les politiques libérales sont à combattre.
De plus, à l’échelle planétaire ou plus locale, tout le monde n’est pas impacté de la même façon par les changements climatiques et les dégradations environnementales : la lutte contre les changements climatiques doit être une lutte pour la justice sociale ; de même, il existe des responsables des changements politiques, ils sont nombreux, et c’est contre eux que doit se diriger notre colère.

La révolution énergétique que nous défendons n’est donc pas seulement, et pas d’abord, un changement technologique, elle implique un changement plus global dans tous les secteurs productifs pour avancer vers la sobriété. La géo-ingénérie et tous les jokers technologiques ne peuvent être une solution, et sont là avant tout pour reculer le moment de prendre des décisions d’ampleur. Dès lors, les changements climatiques sont un problème global qui ne peut trouver de solutions dans des formes de repli local/national(iste) mais appelle au contraire le déploiement d’une solidarité internationaliste. La résolution, même partielle, de la question climatique ne viendra que de mobilisations et d’initiatives massives et multiformes.

Extraits d’un article de Vincent Gay, Maxime Combes et Julien Rivoire dans Lignes d’attac de janvier 2019.

La place de l’automobile

Et évidemment, il ne faut pas croire une seule seconde ce gouvernement quand il jure mordicus de vouloir sauver la planète avec sa petite taxe : s’il se piquait d’écologie et voulait vraiment contester la place de l’automobile, il mettrait fin au déploiement des infrastructures routières (comme ce chantier Vinci du Grand contournement ouest de Strasbourg, qui se heurte toujours à une opposition exemplaire) et arrêterait de soutenir massivement l’industrie automobile.

Au contraire, Emmanuel Macron, l’homme qui a fait exploser la circulation des cars, qui conforte la circulation routière et qui « aime la voiture », comme il l’a rappelé lors d’une interview à Europe 1 (6 novembre 2018), ne cesse d’aider les producteurs de charrettes à moteur.
Début octobre, il invite les grands patrons de l’automobile à manger a l`Élysée, juste avant le salon de l’auto, pour leur vanter l’attractivité du pays et les prier d’investir en France. En réponse au mouvement des gilets jaunes, il augmente encore les primes à la « conversion » des automobile. Toute la collectivité subventionne l’achat de véhicules neufs et la mise au rebut de véhicules en état de marche.

Comme le disait Nicolas Sarkozy lors de la crise économique de 2008 « L’État est prêt à tout faire pour sauver l’industrie automobile ». Déjà en 1971, un rapport qui évoquait les nuisances engendrées par la circulation croissante des automobiles (bruit, pollution et épaves) appelait malgré tout à « soutenir la vente des voitures neuves pour le bien de la collectivité et pour éviter une tendance à la récession de l’industrie ».

On en est toujours là : d’un côté le gouvernement fait croire qu’il veut lutter contre la pollution automobile, de l’autre il soutient cette industrie automobile « symbole et moteur de la croissance capitaliste ».
Et Emmanuel Macron finit par affirmer, pour rassurer les automobilistes en colère, qu’il est hors de question « de nous déplacer moins » (discours du 27 novembre 2018).

Le système automobile

[…]
C’est cette énergie abondante offerte par les combustibles fossiles qui a permis le développement exponentiel de la civilisation industrielle et la croissance fulgurante de notre « niveau de vie ».
« Il existe une corrélation étroite entre la consommation d’énergie sous toutes ses formes et le revenu national », reconnaissaient les bureaucrates du Plan dans les années 1950.

Sans les importations massives de pétrole, la modernisation accélérée du pays n’aurait pas eu lieu : l’éradication des sociétés rurales, l’entrée dans l’ère de la surconsommation, l’éclatement des villes, le zonage, la prolifération de la banlieue du cauchemar pavillonnaire, le tourisme de masse et les embouteillages sur la « route des vacances », les Week-ends passés à 200 km de chez soi, les chassés-croisés quotidiens de la main-d’œuvre…

La société a été bouleversée par la massification de l’automobile, qui a transformé notre rapport au temps, à l’espace et les liens humains.
Le territoire a été réorganise par et pour ce monstre dévorant. Les technocrates des Ponts et chaussées ont dû réaliser un « schéma général d`aménagement de la France » pour adapter le pays « à l’augmentation intensive de la circulation routière » et multiplier les voies. Ce qui a à nouveau engendré une augmentation de la circulation…

Les déplacements quotidiens entre le domicile et le travail se sont allongés du fait de la périurbanisation. Les ménages y ont consacré une part croissante de leur budget, allant jusqu’à débourser davantage pour les transports que pour l’alimentation. […]

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de décembre 2018.

Nutrition mondiale

Dès à présent, le réchauffement climatique accroît encore les périodes de sécheresse et donc la baisse de la production agricole dans les pays les plus chauds. Or, il est prévu que la température mondiale moyenne se renforce pour atteindre de 4 à 6°C en 2100. […]

En 2017, selon le rapport sur la nutrition mondiale, sur 7 milliards d’humains dans le monde, 2 milliards de personnes souffraient de carences en micronutriments essentiels, comme le fer, la vitamine A ou l’iode, 815 millions de personnes se couchent le ventre vide, soit plus d’une personne sur 8. Il y a donc une augmentation quantitative par rapport aux 777 millions de personnes
recensées en 2015. […]

L’augmentation de la population mondiale a un impact sur la malnutrition, cependant, certains agronomes, estiment que la quantité de nourriture disponible dans le monde est suffisante pour nourrir l’humanité même si elle atteint 11 milliards d’individus. Or, selon le WWF sur les 9 frontières écologiques à ne pas franchir, 4 sont déjà dépassées : le phosphore et l’azote, le CO2, la biodiversité, l’usage des sols avec la déforestation.
[…]

Le développement des agrocarburants contribue à affamer les plus malnutris. Un rapport confidentiel de la Banque mondiale, obtenu par le Guardian, affirme que Don Mitchell, un économiste réputé de la Banque mondiale, « a calculé le prix d’un panier de denrées entre janvier 2002 et février 2008 et mesuré une hausse globale de 140 %. Prenant en compte la « chaîne des conséquences », Mitchell estime que sur les 140 % d’accroissement, 35 % sont imputables à la hausse des prix de l’énergie, des engrais et à la faiblesse du dollar, et 75 % aux agrocarburants.

En 2016, Grain recense « 491 accaparements de terres, portant sur 30 millions d’hectares dans 78 pays. Grâce aux mouvements sociaux, la croissance a ralenti depuis 2012, néanmoins, le problème continue de s’amplifier ». Ce qui accroît encore le nombre de paysans sans terre.

Extraits d’un article de Thierry Brugvin dans la revue Les Zindigné(e)s de septembre 2018.

Biocarburants

La FNSEA l’avait bien compris, l’avenir de l’agriculture française, c’est l’industrie des biocarburants. Rien n’avait été laissé au hasard et tout est allé très vite. En une décennie le décor était planté dans le  paysage français.

Les trémolos et envolées lyriques des élus dans l’hémicycle sur l’indépendance énergétique et l’emploi, les succions assurées des subventions de la PAC et de l’État, sans oublier l’image de marque affinée au greenwashing… bref le package promotionnel de lancement de son nouveau réseau de biocarburants fut très tôt irréprochable à tous les points de vue. Le Syndicat de l’agrobusiness avait tout prévu et planifié avec brio à l’échelle nationale… sauf peut-être que Total partage aussi vite son point de vue et décide de faire cavalier seul en lançant au national sa filière végétale internationale. Le géant pétrolier tricolore, lui aussi, a su accélérer son aggiornamento dans le renouvelable pour faire du blé et de l’oseille dans la filière des biocarburants.

On les avait presque oubliés dans le bruitage médiatique des bonnes intentions des COP au chevet du réchauffement climatique et, durant les années 2000, leur filière s’était retrouvée largement éclipsée par la brutale ruée générale sur les hydrocarbures non conventionnels – gaz de schiste et sables bitumineux. Ainsi avec la puissance de frappe politique de la FNSEA, et contrairement aux autres « énergies vertes », les biocarburants ont pu discrètement et très rapidement s’intégrer dans le paysage agricole français.

Dans le même temps, presque aussi vite, mais pas suffisamment pour arrêter l`imposture, le vrai visage mortifère de la filière avait été démasqué. Nul ne l’ignore aujourd’hui, les biocarburants font des ravages à l’échelle de la planète et avec l’huile de palme on a la totale : la déforestation, l’écocide, la pollution bien sûr mais aussi la ruée actuelle d’accaparation des terres, la guerre aux chaumières, les expropriations et, spécificité culturelle française du temps, de sordides marchandages de l’industrie de l’armement tricolore avec les juntes militaires.

Et, facteur aggravant, contrairement aux hydrocarbures non-conventionnels qui ne peuvent être exploités que là où sont les gisements, les biocarburants, huile de palme en tête, arrivent avec le potentiel d’expansionnisme qu’en moins d’une décennie il était possible de décrire un nouvel impérialisme avec ses millions de victimes à l’echelle planétaire.

Début d’un article de Jean-Marc Sérékian dans la revue Les Zindigné(e)s de septembre 2018.

Chine écologique

Face à ces défis énergétiques et écologiques, le pays s’engage dans d’énormes projets hydrauliques dont les dégâts s’annoncent terribles, sans parler des tensions avec les voisins comme le Vietnam qui pourraient être privés de leurs ressources. Dans les régions industrielles, les pollutions charbonnières sont telles qu’elles provoquent d’immenses problèmes sanitaires, stérilisent les terres agricoles et contraignent les autorités à déplacer les populations.

En trente ans, l’industrialisation et la modernisation agricole de la Chine ont ainsi contaminé 20 % des terres arables, soit 20 millions d’hectares, et 40 % des rivières. Trois cent millions de ruraux consommeraient de l’eau comportant des taux de métaux lourds dangereux pour la santé. La pollution atmosphérique est particulièrement dramatique, les pluies acides se multiplient et les maladies pulmonaires explosent, une situation qui pourrait être à l’origine de 1,6 million de morts chaque année, alors que les médias relaient régulièrement l’ampleur des smogs et le désarroi des populations face à un phénomène devenu incontrôlable.

Même le ministère de l’Environnement chinois admet l’ampleur du problème ; en 2013, après avoir ignoré la carte du journaliste Deug Fei, répertoriant les principaux sites pollués de Chine, il
publie une liste de villages contaminés où la proportion des personnes malades (notamment du cancer) était particulièrement alarmante. Ces « villages du cancer » officiels sont près de 450, tous situés dans les zones industrielles.

[…]

Face aux défis écologiques, la Chine devient le modèle d`une société autoritaire, le laboratoire d’une societé écologisée de force et par en haut, au moyen d’une surveillance algorithmique permanente des populations.
Il y a quelques mois, un long et passionnant article du journal britannique The Guardian révélait les terrifiants projets numériques des autorités chinoise. En quelques années, le pays s’est en
effet numérisé à une vitesse extraordinaire, et les projets de surveillance algorithmique se multiplient via notamment le projet de « crédit social » qui doit entrer en application à partir de 2020.
Pour résoudre les problèmes de corruption et les défis écologiques et sociaux, il s’agit d’attribuer des scores aux individus à partir de la collecte d’immenses quantités de données sur leurs choix et habitudes. Ces projets de crédit social sont pilotés par les autorités locales des grandes villes comme Shanghai et Hangzhou, ou par des entreprises comme le géant chinois du commerce en ligne Alibaba. Il s’agit de transformer la population en masse surveillée en permanence.

Certains y verront un excès proprement chinois qui ne saurait se réaliser dans nos démocraties libérales, mais la Chine est plutôt le laboratoire et le miroir de nos propres contradictions où se dessine déjà le futur de nos vies numériques.
À travers les « villes intelligentes » et les nombreux objets connectés qui déferlent aujourd’hui, ne pénétrons-nous pas aussi dans cette dictature soft qui se donne à voir sans fard en Chine ?
Le président Xi Jinping n’est pas seulement un président autoritaire tendant de plus en plus au pouvoir personnel – il a fait adopter au début de l’année une réforme des institutions qui lui permet de rester à vie – il est aussi l’incarnation des nouvelles élites qui mêlent l’héritage autoritaire du maoïsme à de nouvelles ambitions écologiques et high-tech.

[…]

Comme au temps de la révolution culturelle où le maoïsme séduisit une partie de l’opinion occidentale, ce mirage écologique chinois en fascine certains.
Mais il exerce des effets destructeurs en entretenant l’illusion que la réponse aux problèmes environnementaux ne saurait venir que d’un pouvoir autoritaire et fort, qu’il ne saurait y avoir d’autre voie que le gigantisme industriel et aménageur, la frénésie consumériste et la surveillance numérique intégrale.

La Chine devient un modèle pour les élites modernisatrices désireuses de profiter de la crise écologique globale pour renforcer leur pouvoir, pour tous les autres elle annonce l’apocalypse à venir.

Extraits d’un article de François Jarrige dans le journal La Décroissance de novembre 2018.

Nucléaire omerta

J’ai développé un cancer de la thyroïde pendant que j’exerçais mon activité professionnelle (Patrice Girardier était technicien de maintenance nucléaire pour une filiale d’0rano, ex-Aréva).
La médecine du travail et la sécurité sociale ont considéré que ce cancer était probablement d’origine génétique. Puisque 95% des cancers de la thyroïde sont d’origine accidentelle, industrielle et professionnelle, la lecture statistique qu’en fait le corps médical est pour le moins surprenante, pour ne pas dire abusive.

À l’issue de ce cancer, j’ai été déclaré invalide, et comme mon employeur n’avait pas d’autre poste à me proposer, j’ai été licencié. Fin de l’histoire pour l’employeur et la sécurité sociale, mais pas pour moi, car je conteste cette décision.

Grâce au site de l’association Ma zone contrôlée et au soutien du Réseau Sortir du nucléaire, je suis contacté par une personne qui est interpelée par mon cas. Il lui apparaît un certain nombre d’incohérences. Elle se demande comment l’entreprise peut se dédouaner de toute forme de responsabilité sur mon exposition et sur quelles bases médicales la médecine du travail et la sécurité sociale, peuvent exclure tous risques professionnels.

Afin de corréler ce premier constat, elle me demande de récupérer mon dossier médical auprès du Laboratoire de biologie médicale de Saint-Denis. Ce que je tente de faire en leur adressant un courrier avec accusé de réception, avec justiftcatif d’identité tout en demandant une liste détaillée des informations avec justification de traçabilité et rapports techniques de mesures.

La directrice bottera en touche, tout en m’invitant à prendre contact avec mon médecin du travail. Cette réponse est pour le moins étrange. En effet, tout patient a un droit d’accès à son dossier médical s’il en fait la demande explicite, celui-ci n’étant pas la propriété, ni du laboratoire, ni du médecin.
[…]
La directrice, en conditionnant un passage obligé par la médecine du travail, qui elle-même refuse de me recevoir, me prive des données qui sont la base de ma contestation. À en croire l’étrange attitude de la médecine du travail, il semble apparaître que « le téléphone ait bien fonctionné ». Comment fait-on alors pour accéder aux éléments médicaux en pareille situation ?

J’adresse un second courrier : aucune réponse. Puis un troisième courrier avec copie auprès des autorités de contrôles, dont l’Autorité de sûreté nucléaire.
À ce jour, je n’ai toujours reçu aucune réponse.
[…] vous vous rendrez vite compte que vous êtes bien seul et démuni devant un monstre qui use et abuse de moyens totalement illégaux pour faire barrage, au plus basique des principes, celui de pouvoir se défendre sur la base de documents officiels qui vous sont normalement accessibles. […]

Quand les autorités de contrôle et le Laboratoire font barrage en se distinguant par leur silence, cela soulève des questions qui rendent légitimes les suspicions.
[…]
Toute personne susceptible d’avoir été exposée est en droit de contester un refus de reconnaissance en maladie professionnelle et doit pouvoir accéder à
son dossier médical pour faire valoir ses droits.
Quand les moyens légaux sont verrouillés, il existe d`autres moyens, notamment celui de la mobilisation pour faire pression.
C’est pourquoi je vous demande de relayer ce message massivement, pour que ce genre d’entrave ne soit plus la règle et qu’un maximum de personnes soient au courant de ce genre de pratique totale-
ment illégale mais cautionnée par les autorités.

Extraits d’un article de Patrice Girardier dans la revue Sortir du nucléaire du printemps 2017.

Tout le monde est pour l’écologie !

Tout le monde est, bien sûr, pour l’écologie. Il est rare de nos jours de trouver un parti politique ne revendiquant pas de l’être. La plupart des grands médias, presse, radio et télévision, ont une ou plusieurs rubriques sur la question. Il s’y mélange la défense de l’environnement, la biodiversité, le climat, l’alimentation. Si douze anti-spécistes menacent un boucher de le larder de rayons de vélos, cela fait les gros titres. Il existe autant d’associations, « ONG », sur l’écologie que de particularismes.

Cependant on ne peut que constater que nous brûlons toujours plus de combustibles fossiles, que nous jetons toujours plus de déchets et que la pollution de l’eau, de l’air et des sols augmente. Y a-t-il une réponse simple à cette contradiction ?

Non. Mais il y en a bien une dont, sans en mesurer exactement l’ampleur, on peut être certain qu’elle est une entrave pour se projeter dans une civilisation soutenable. On rappellera brièvement ici que cela signifie de diviser par un facteur significatif nos consommations et prélèvements de tout ce qui n’est pas renouvelable, ou de tout ce qui est destructeur de notre habitat. Ne soyons pas trop précis, sauf à s’engager dans des arguties sans fin sur la technicité d’une telle chose, alors qu’il s’agit d’abord d’accepter cela : demain, pour tous ceux qui prélèvent et consomment plus que la part moyenne à laquelle chaque être humain peut prétendre sur les ressources renouvelables de la planète, il faudra faire avec moins, beaucoup moins.

Vous voulez quand même un ordre de grandeur ? Jared Diamond a mentionné un facteur… 34 ! Oui, mais pour nous, en Europe ? Disons la moitié. Mais vous oubliez toutes ces superbes initiatives citoyennes, solidaires, pleines de consensus, de circuits courts, de proximité, de circularité, etc. Oui, je les oublie car elles sont anecdotiques au regard des quantités et je pense même qu’e1les n’existent que dans un effet de niche.

Si, dans un système, une partie de la population est prédatrice globalement, à grands pas, et l’autre résiliente à petits pas, il n’est pas compliqué d’en tirer une fonction mathématique simple : plus on avance dans le temps et plus l’écart grandit, il ne se comble jamais. Il y a un deuxième volet à l’effet de niche. C’est la façon dont notre personnel politique, économique, industriel, financier et autres « décideurs », autoproclamés ou régulièrement désignés par la multitude, traitent, du fait de leur formation initiale, la question, et les personnes et autres éventuels énergumènes qui, kite-surfant sur cette vague à la mode, se pensent investis du rôle de sauveurs de la planète : à la niche.

Éditorial de Bruno Clémentin dans le journal La Décroissance d’octobre 2018.