Biocarburants

La FNSEA l’avait bien compris, l’avenir de l’agriculture française, c’est l’industrie des biocarburants. Rien n’avait été laissé au hasard et tout est allé très vite. En une décennie le décor était planté dans le  paysage français.

Les trémolos et envolées lyriques des élus dans l’hémicycle sur l’indépendance énergétique et l’emploi, les succions assurées des subventions de la PAC et de l’État, sans oublier l’image de marque affinée au greenwashing… bref le package promotionnel de lancement de son nouveau réseau de biocarburants fut très tôt irréprochable à tous les points de vue. Le Syndicat de l’agrobusiness avait tout prévu et planifié avec brio à l’échelle nationale… sauf peut-être que Total partage aussi vite son point de vue et décide de faire cavalier seul en lançant au national sa filière végétale internationale. Le géant pétrolier tricolore, lui aussi, a su accélérer son aggiornamento dans le renouvelable pour faire du blé et de l’oseille dans la filière des biocarburants.

On les avait presque oubliés dans le bruitage médiatique des bonnes intentions des COP au chevet du réchauffement climatique et, durant les années 2000, leur filière s’était retrouvée largement éclipsée par la brutale ruée générale sur les hydrocarbures non conventionnels – gaz de schiste et sables bitumineux. Ainsi avec la puissance de frappe politique de la FNSEA, et contrairement aux autres « énergies vertes », les biocarburants ont pu discrètement et très rapidement s’intégrer dans le paysage agricole français.

Dans le même temps, presque aussi vite, mais pas suffisamment pour arrêter l`imposture, le vrai visage mortifère de la filière avait été démasqué. Nul ne l’ignore aujourd’hui, les biocarburants font des ravages à l’échelle de la planète et avec l’huile de palme on a la totale : la déforestation, l’écocide, la pollution bien sûr mais aussi la ruée actuelle d’accaparation des terres, la guerre aux chaumières, les expropriations et, spécificité culturelle française du temps, de sordides marchandages de l’industrie de l’armement tricolore avec les juntes militaires.

Et, facteur aggravant, contrairement aux hydrocarbures non-conventionnels qui ne peuvent être exploités que là où sont les gisements, les biocarburants, huile de palme en tête, arrivent avec le potentiel d’expansionnisme qu’en moins d’une décennie il était possible de décrire un nouvel impérialisme avec ses millions de victimes à l’echelle planétaire.

Début d’un article de Jean-Marc Sérékian dans la revue Les Zindigné(e)s de septembre 2018.

Chine écologique

Face à ces défis énergétiques et écologiques, le pays s’engage dans d’énormes projets hydrauliques dont les dégâts s’annoncent terribles, sans parler des tensions avec les voisins comme le Vietnam qui pourraient être privés de leurs ressources. Dans les régions industrielles, les pollutions charbonnières sont telles qu’elles provoquent d’immenses problèmes sanitaires, stérilisent les terres agricoles et contraignent les autorités à déplacer les populations.

En trente ans, l’industrialisation et la modernisation agricole de la Chine ont ainsi contaminé 20 % des terres arables, soit 20 millions d’hectares, et 40 % des rivières. Trois cent millions de ruraux consommeraient de l’eau comportant des taux de métaux lourds dangereux pour la santé. La pollution atmosphérique est particulièrement dramatique, les pluies acides se multiplient et les maladies pulmonaires explosent, une situation qui pourrait être à l’origine de 1,6 million de morts chaque année, alors que les médias relaient régulièrement l’ampleur des smogs et le désarroi des populations face à un phénomène devenu incontrôlable.

Même le ministère de l’Environnement chinois admet l’ampleur du problème ; en 2013, après avoir ignoré la carte du journaliste Deug Fei, répertoriant les principaux sites pollués de Chine, il
publie une liste de villages contaminés où la proportion des personnes malades (notamment du cancer) était particulièrement alarmante. Ces « villages du cancer » officiels sont près de 450, tous situés dans les zones industrielles.

[…]

Face aux défis écologiques, la Chine devient le modèle d`une société autoritaire, le laboratoire d’une societé écologisée de force et par en haut, au moyen d’une surveillance algorithmique permanente des populations.
Il y a quelques mois, un long et passionnant article du journal britannique The Guardian révélait les terrifiants projets numériques des autorités chinoise. En quelques années, le pays s’est en
effet numérisé à une vitesse extraordinaire, et les projets de surveillance algorithmique se multiplient via notamment le projet de « crédit social » qui doit entrer en application à partir de 2020.
Pour résoudre les problèmes de corruption et les défis écologiques et sociaux, il s’agit d’attribuer des scores aux individus à partir de la collecte d’immenses quantités de données sur leurs choix et habitudes. Ces projets de crédit social sont pilotés par les autorités locales des grandes villes comme Shanghai et Hangzhou, ou par des entreprises comme le géant chinois du commerce en ligne Alibaba. Il s’agit de transformer la population en masse surveillée en permanence.

Certains y verront un excès proprement chinois qui ne saurait se réaliser dans nos démocraties libérales, mais la Chine est plutôt le laboratoire et le miroir de nos propres contradictions où se dessine déjà le futur de nos vies numériques.
À travers les « villes intelligentes » et les nombreux objets connectés qui déferlent aujourd’hui, ne pénétrons-nous pas aussi dans cette dictature soft qui se donne à voir sans fard en Chine ?
Le président Xi Jinping n’est pas seulement un président autoritaire tendant de plus en plus au pouvoir personnel – il a fait adopter au début de l’année une réforme des institutions qui lui permet de rester à vie – il est aussi l’incarnation des nouvelles élites qui mêlent l’héritage autoritaire du maoïsme à de nouvelles ambitions écologiques et high-tech.

[…]

Comme au temps de la révolution culturelle où le maoïsme séduisit une partie de l’opinion occidentale, ce mirage écologique chinois en fascine certains.
Mais il exerce des effets destructeurs en entretenant l’illusion que la réponse aux problèmes environnementaux ne saurait venir que d’un pouvoir autoritaire et fort, qu’il ne saurait y avoir d’autre voie que le gigantisme industriel et aménageur, la frénésie consumériste et la surveillance numérique intégrale.

La Chine devient un modèle pour les élites modernisatrices désireuses de profiter de la crise écologique globale pour renforcer leur pouvoir, pour tous les autres elle annonce l’apocalypse à venir.

Extraits d’un article de François Jarrige dans le journal La Décroissance de novembre 2018.

Nucléaire omerta

J’ai développé un cancer de la thyroïde pendant que j’exerçais mon activité professionnelle (Patrice Girardier était technicien de maintenance nucléaire pour une filiale d’0rano, ex-Aréva).
La médecine du travail et la sécurité sociale ont considéré que ce cancer était probablement d’origine génétique. Puisque 95% des cancers de la thyroïde sont d’origine accidentelle, industrielle et professionnelle, la lecture statistique qu’en fait le corps médical est pour le moins surprenante, pour ne pas dire abusive.

À l’issue de ce cancer, j’ai été déclaré invalide, et comme mon employeur n’avait pas d’autre poste à me proposer, j’ai été licencié. Fin de l’histoire pour l’employeur et la sécurité sociale, mais pas pour moi, car je conteste cette décision.

Grâce au site de l’association Ma zone contrôlée et au soutien du Réseau Sortir du nucléaire, je suis contacté par une personne qui est interpelée par mon cas. Il lui apparaît un certain nombre d’incohérences. Elle se demande comment l’entreprise peut se dédouaner de toute forme de responsabilité sur mon exposition et sur quelles bases médicales la médecine du travail et la sécurité sociale, peuvent exclure tous risques professionnels.

Afin de corréler ce premier constat, elle me demande de récupérer mon dossier médical auprès du Laboratoire de biologie médicale de Saint-Denis. Ce que je tente de faire en leur adressant un courrier avec accusé de réception, avec justiftcatif d’identité tout en demandant une liste détaillée des informations avec justification de traçabilité et rapports techniques de mesures.

La directrice bottera en touche, tout en m’invitant à prendre contact avec mon médecin du travail. Cette réponse est pour le moins étrange. En effet, tout patient a un droit d’accès à son dossier médical s’il en fait la demande explicite, celui-ci n’étant pas la propriété, ni du laboratoire, ni du médecin.
[…]
La directrice, en conditionnant un passage obligé par la médecine du travail, qui elle-même refuse de me recevoir, me prive des données qui sont la base de ma contestation. À en croire l’étrange attitude de la médecine du travail, il semble apparaître que « le téléphone ait bien fonctionné ». Comment fait-on alors pour accéder aux éléments médicaux en pareille situation ?

J’adresse un second courrier : aucune réponse. Puis un troisième courrier avec copie auprès des autorités de contrôles, dont l’Autorité de sûreté nucléaire.
À ce jour, je n’ai toujours reçu aucune réponse.
[…] vous vous rendrez vite compte que vous êtes bien seul et démuni devant un monstre qui use et abuse de moyens totalement illégaux pour faire barrage, au plus basique des principes, celui de pouvoir se défendre sur la base de documents officiels qui vous sont normalement accessibles. […]

Quand les autorités de contrôle et le Laboratoire font barrage en se distinguant par leur silence, cela soulève des questions qui rendent légitimes les suspicions.
[…]
Toute personne susceptible d’avoir été exposée est en droit de contester un refus de reconnaissance en maladie professionnelle et doit pouvoir accéder à
son dossier médical pour faire valoir ses droits.
Quand les moyens légaux sont verrouillés, il existe d`autres moyens, notamment celui de la mobilisation pour faire pression.
C’est pourquoi je vous demande de relayer ce message massivement, pour que ce genre d’entrave ne soit plus la règle et qu’un maximum de personnes soient au courant de ce genre de pratique totale-
ment illégale mais cautionnée par les autorités.

Extraits d’un article de Patrice Girardier dans la revue Sortir du nucléaire du printemps 2017.

Tout le monde est pour l’écologie !

Tout le monde est, bien sûr, pour l’écologie. Il est rare de nos jours de trouver un parti politique ne revendiquant pas de l’être. La plupart des grands médias, presse, radio et télévision, ont une ou plusieurs rubriques sur la question. Il s’y mélange la défense de l’environnement, la biodiversité, le climat, l’alimentation. Si douze anti-spécistes menacent un boucher de le larder de rayons de vélos, cela fait les gros titres. Il existe autant d’associations, « ONG », sur l’écologie que de particularismes.

Cependant on ne peut que constater que nous brûlons toujours plus de combustibles fossiles, que nous jetons toujours plus de déchets et que la pollution de l’eau, de l’air et des sols augmente. Y a-t-il une réponse simple à cette contradiction ?

Non. Mais il y en a bien une dont, sans en mesurer exactement l’ampleur, on peut être certain qu’elle est une entrave pour se projeter dans une civilisation soutenable. On rappellera brièvement ici que cela signifie de diviser par un facteur significatif nos consommations et prélèvements de tout ce qui n’est pas renouvelable, ou de tout ce qui est destructeur de notre habitat. Ne soyons pas trop précis, sauf à s’engager dans des arguties sans fin sur la technicité d’une telle chose, alors qu’il s’agit d’abord d’accepter cela : demain, pour tous ceux qui prélèvent et consomment plus que la part moyenne à laquelle chaque être humain peut prétendre sur les ressources renouvelables de la planète, il faudra faire avec moins, beaucoup moins.

Vous voulez quand même un ordre de grandeur ? Jared Diamond a mentionné un facteur… 34 ! Oui, mais pour nous, en Europe ? Disons la moitié. Mais vous oubliez toutes ces superbes initiatives citoyennes, solidaires, pleines de consensus, de circuits courts, de proximité, de circularité, etc. Oui, je les oublie car elles sont anecdotiques au regard des quantités et je pense même qu’e1les n’existent que dans un effet de niche.

Si, dans un système, une partie de la population est prédatrice globalement, à grands pas, et l’autre résiliente à petits pas, il n’est pas compliqué d’en tirer une fonction mathématique simple : plus on avance dans le temps et plus l’écart grandit, il ne se comble jamais. Il y a un deuxième volet à l’effet de niche. C’est la façon dont notre personnel politique, économique, industriel, financier et autres « décideurs », autoproclamés ou régulièrement désignés par la multitude, traitent, du fait de leur formation initiale, la question, et les personnes et autres éventuels énergumènes qui, kite-surfant sur cette vague à la mode, se pensent investis du rôle de sauveurs de la planète : à la niche.

Éditorial de Bruno Clémentin dans le journal La Décroissance d’octobre 2018.

Grand contournement ouest de Strasbourg

Les juges du tribunal administratif de Strasbourg nous expliquent qu’ils ont « un doute sérieux quant à la légalité du saucissonnage du dossier du Grand Contournement ouest de Strasbourg et de ses impacts, mais qu’ils ne suspendent pas les travaux préparatoires à titre exceptionnel, car ceux-ci s’accompagnent de troubles à l’ordre public nécessitant la présence des forces de l’ordre.

En résumé: on pense que le GCO est illégal et mauvais, mais parce que la majorité de la population lutte contre, avec les pasteurs, les jeunes, les anciens, les maires, les députés… on ne l’interdit pas.
Comment font-ils pour garder leur calme la-bas ?
Militant habitué des luttes de terrain en France, Yves agit à Notre-Dame-des-Landes, à Bure contre l’enfouissement des déchets nucléaires, et donc ici, à l’ouest de Strasbourg. Là où l’État et la justice déroulent le tapis rouge à la multinationale Vinci, qui détruit petit à petit 350 hectares de magnifiques forêts et de terres nourricières pour y installer un contournement autoroutier.
Une route à péage à plus de 360 millions d’euros, dont la moitié d’argent public, pour un grand projet inutile et imposé (GPII), vieux de près d’un demi-siècle.

« J’en ai vu des scandales, mais c’est la première fois que je vois une telle succession de passages en force, de mépris, de foutages de gueule complets.
C’est une preuve de plus que la démocratie à la française, si elle a jamais existé, est morte et enterrée. Sa tombe vient même d’être profanée. L’État et Vinci en ont profité pour chier dessus. »
[…]
Début juillet, une commission d’enquête publique avait pourtant rendu un avis défavorable au projet. C’était même la septième fois qu’une instance indépendante se prononçait contre le GCO, principalement pour des raisons environnementales (défrichements, mise en danger du fameux « grand hamster d’Alsace »…). Las, la préfecture a choisi… de s’en moquer royalement.

Le 10 septembre à l’aube, plus de 500 gendarmes mobiles évacuent la zone à défendre du Moulin, à Kolbsheim, occupée depuis un an.
Près de 200 personnes étaient réunies dans la petite clairière jouxtant le moulin, en face de vergers pluriséculaires. Le tout avec l’accord du propriétaire des lieux, un châtelain, mais aussi l’aide de la plupart des élus locaux et autres députés (y compris LREM), tous gazés et violemment secoués.

Les pandores auront même marché sur Germaine, 89 ans, l’une des figures de la lutte, qui peinait à se sauver avec son déambulateur. Cette habitante du village était si choquée qu’elle tenta de convertir ceux qui la bousculaient : « Elle est si belle, ma forêt. Il faut venir nous aider de partout. À mon âge, je n’ai plus tellement de choses à attendre de la vie. Mais je le fais pour la planète, pour les jeunes générations et pour vous. »

Extraits d’un article de Sébastien Bonetti dans le mensuel CQFD d’octobre 2018.

Puissants lobbys

Après la démission de Nicolas Hulot, la ritournelle médiatique sur « l’homme idéaliste face aux puissants lobbys » a comme un arrière-goût frelaté. Certains oublient un peu vite qu’on pouvait
difficilement faire confiance au ministre de la Transition écologique et solidaire sur des dossiers aussi brûlants que l’EPR de Flamanville ou l’arrêt de la centrale de Fessenheim, alors que la Fondation Hulot est grassement soutenue par EDF (lire à ce sujet écologie à la sauce Hulot). Et que dire du recyclage des déchets, une des priorités de son ministère, quand Veolia siège au conseil d’administration de la fondation tout en lui déversant 200 000 € par an ? Sûrement une broutille pour Nicolas Hulot, dont l’émission télé a été longtemps sponsorisée par le sinistre chimiquier Rhône-Poulenc…

Thierry Coste, le fameux lobbyiste pro-chasse à l’origine du départ de Nicolas Hulot, se targuait il y a peu dans les pages de Libération d’être ami avec le Président: « On plaisante, c’est cool. Nous voir comme ça, je pense que ça a déstabilisé Hulot. Était-il jaloux ? Peut-être. » Un ministre intimement lié à des multinationales pollueuses et un chasseur qui se définit comme « un véritable mercenaire » se tirant la bourre pour convaincre l’omnipotent Macron. Telle est la triste réalité de l’écologie dans les couloirs ministériels.

La démission de Hulot met ainsi en lumière tout un pan lugubre de la Macronie. L’infiltration des pires prédateurs de l’environnement dans chaque recoin des arcanes du pouvoir. On découvre ainsi qu’un Thierry Coste peut s’inviter à une réunion sur la chasse sans même que le ministre en charge de l’Environnement ne soit au courant. En mai, c’est la députée Delphine Batho qui apprenait que son amendement contre le glyphosate avait été transmis à l’industrie phytosanitaire 90 heures avant de l’être aux députés. Et on ne doit pas non plus oublier qu’Audrey Bourolleau, la conseillère agricole du président, est une ex-lobbyiste notoire de la viticulture industrielle.

Libéré des chaînes de son mandat, Nicolas Hulot combattra-t-il désormais vent debout la puissance obscure du lobbying pour sauver la planète ? Que Macron se rassure. Au moment de claquer la porte en direct à la radio, le chantre de l’écologie Ushuaïa a souligné qu’il éprouvait malgré tout « une immense amitié pour ce gouvernement ». Dès le lendemain, Thierry Coste, le braconnier qui murmurait
déjà à l’oreille de Sarko et Hollande, déclarait pour sa part : « Macron, il aime bien les lobbys, il assume. »

Édito du mensuel CQFD de septembre 2018.

Croisières et paquebots géants

À l’ancrage, le navire de croisière ne dort jamais. Une épaisse fumée noire s’échappe sans discontinuer de sa cheminée rouge. De plus en plus de Marseillais souffrent de toux chronique, de maux de crâne et de gouttes au nez persistantes. Des allergies au pollen, dira-t-on… Des réactions aveugles du corps, surpris par l’instabilité de la météo, sans doute… Mais pas que. La contamination de l’air, quand le mistral fait défaut, devient alarmante.
Même s’il est supposé utiliser à quai des carburants moins polluants, la bestiasse marine brûle goulûment du fioul lourd, qui produit 3500 fois plus de particules fines que le diesel des voitures.
De plus, un paquebot de 4 000 passagers et 1 000 membres d’équipage génère en une semaine 210 000 gallons de déchets. De quoi remplir cinq piscines olympiques. Sans compter le million de gallons d’eaux grises et les 25 000 gallons d’eaux huileuses…
À Palma de Majorque, ville déjà saturée de présence touristique à terre, cinq ou six méga-paquebots de croisière jettent l’ancre chaque jour. Ce qui, selon Pedro, militant écolo, « produit autant de dioxyde de carbone que 200 autoroutes ».

Négation radicale de la mer, que ses passagers ne touchent jamais, le mastodonte est également une non-ville. Ses entrailles s’apparentent à un vaste shopping mall, agrémenté de parcs à thème et d’attractions inspirées du kitsch de Las Vegas. Cette prison dorée promeut un style de vie sédentaire, livré à la seule consommation, que ce soit de paysages ou de bouffe préfabriquée. Dans votre
cabine cage à lapin imitant ce qui fut autrefois une villégiature raffinée pour aristos oisifs, on vous pose une petite friandise chocolatée sur l’oreiller pour vous faire croire que vous êtes unique – alors qu’avec des milliers d’autres gogos, vous êtes entassés les uns sur les autres comme dans un HLM. Mi-client mi-marchandise, vous êtes ranges comme dans un porte-conteneur.

[…]

Les retombées pour la ville sont en fait ridicules : la plupart des passagers ne descendent pas à terre, puisque tout est fait pour les garder à bord. Et s’ils descendent, c’est pour dépenser moins de 50€ (en moyenne) dans les grandes enseignes installées en embuscade dans le centre commercial des Terrasses du Port.

Extraits d’un article de Bruno Le Dantec dans le mensuel CQFD de juillet-août 2018.
Lire aussi Les paquebots géants sont une source géante de pollution marine sur le site Reporterre.

Terroristes écologistes

Ces derniers mois, l’État a dépensé des sommes extravagantes pour réprimer les mouvements sociaux, à l’image de l’opération militaire menée sur la ZAD de Notre-Dame-des-landes, sans parler de la présence quasi-permanente d’un important dispositif de « maintien de l’ordre » à Bure, ou encore des forces déployées sur les campus des universités et lors de chaque manifestation. De la part
d’un gouvernement qui fait de la gestion rigoureuse des deniers publics son credo, cette situation est absurde. Dilapider de telles sommes pour expulser des personnes cherchant à vivre paisiblement, avec sobriété et simplicité, peut paraître irrationnel.

En réalité. ces choix s’expliquent par des biais idéologiques et la nécessité d’empêcher l’émergence d’alternatives aux modes de vies et aux subjectivités consuméristes qui dominent notre monde. Il s’agit d’éviter à tout prix que les populations ne s’aperçoivent du subterfuge, de la propagande gouvernementale, et des fausses promesses portées par les élites modernisatrices. Aujourd’hui
comme par le passé, les militants écologistes et anti-industriels sont au cœur de ces répressions car leurs combats radicaux portent le fer au cœur de la plaie.

[…]

Les militants écologistes ne cessèrent d’être en première ligne de la violence d’État et de la répression. Tout au long au XXe siècle, ceux qui dénoncèrent les ravages écologiques, l’influence exorbitante des intérêts privés, les prédations anti-démocratiques des grandes entreprises, furent au cœur de multiples formes de répression et marginalisation.

Aujourd’hui, l’association Global Witness et le journal britannique The Guardian comptent chaque année le nombre de militants et activistes écologistes tués dans le monde : 117 en 2014, 185 en 2015, 207 en 2016, 197 en 2017. Tous les pays ne sont évidemment pas logés à la même enseigne.
En tête se trouvent le Brésil – où les militants qui cherchent à préserver la forêt sont éliminés – mais aussi les Philippines, le Honduras et le Congo. L’industrie est majoritairement responsable de ces violences, en particulier l’industrie minière grâce à laquelle nous pouvons jouir de nos smartphones et autres gadgets high-tech.
En 2016, 33 morts étaient liées directement à des activités d’extraction. En Turquie, les militants écologistes sont également des cibles de la répression autoritaire du régime d’Erdogan. Amnesty International alerte de son côté sur la situation au Pérou et au Paraguay […]

Mais cette situation n’est pas propre aux pays dits du sud ou aux régimes autoritaires. Dans les démocraties libérales fondées sur l’extraction massive de ressources et l`hyper-consommation polluante, les gouvernements cherchent aussi les moyens de faire taire les empêcheurs de contaminer en rond. Même si la violence d’État y est plus feutrée et subtile, elle existe également alors que l’assimilation des mouvements écologistes aux mouvements terroristes semble une constante depuis 20 ans.

Extraits d’un article de François Jarrige dans La Décroissance de juin 2018.

Écologie à la sauce Hulot-macroniste

Dans Le Canard enchaîne, le journaliste objecteur de croissance jean-Luc Porquet note : « La logique qui sous-tend l’écologie à la sauce Hulot-macroniste est simple. En paroles, on se positionne à la pointe du combat et on fixe des objectifs très ambitieux. Mais on s’empresse de les repousser à la saint-glinglin, pour se contenter de mesures immédiates qui ne perturbent pas le jeu économique… […] Quelles décisions, par exemple, sur la mega-polluante Montagne d’or, en Guyane, le contournement autoroutier de Strasbourg, le délirant projet de centre commercial Europacity à
Garges-les-Gonesse, le percement pharaonique du mont Blanc pour la ligne SNCF Lyon-Turin ? Des feux verts, bien entendu. »

Jean-Luc Porquet oublie que, comme ministre d”État et n° 3 du gouvernement, Nicolas Hulot porte aussi la responsabilité, pour ne prendre qu’un exemple, dans les frappes en Syrie, et plus largement de toute la politique techno-libérale mise en œuvre par Emmanuel Macron. « En matière d’écologie, aucune reforme d’ampleur n’est en vue… Alors qu’il était le fer de lance du mouvement écologiste il y a moins d’un an, Nicolas Hulot s’en éloigne progressivement… », se désole un de ses anciens soutiens Simon Persico, « professeur de sciences politiques » dans les colonnes du journal de MM. Niel et Pigasse (Le Monde, 9 mai 2018).

Hulot « fer de lance du mouvement écologiste » ? « Vaut mieux entendre ça que d’être sourd » comme disait ma grand-mère ! Pour ce comique involontaire, « le monde de l’écologie était très optimiste quand il a appris, en mai 2017, la décision de Nicolas Hulot d’entrer au gouvernement en tant que ministre de la transition écologique ». Pour les « experts » du quotidien de MM. Niel et Pigasse, et tous les grands médias. le « monde de l’écologie » se limite aux partisans du capitalisme vert libéral, à Europe Écologie-les Verts et autres associations officielles.

La Décroissance, premier titre d’écologie politique en France, et bien d’autres, ça n’existe tout simplement pas. Même la presse des affaires – que Hulot a pourtant tant servie – car « bien sûr, Hulot ne joue pas […] contre l’ensemble du système médiatique, dont il est l’un des avatars les plus aboutis » observait l’hebdo des droitards Valeurs actuelles le 18 fevrier – feint de le critiquer. Ainsi Les Échos titre : « L’an I de Nicolas Hulot au gouvernement se solde par un bilan très mitigé » (14 mai 2018). Nicolas Hulot lui-même croit-il encore « que l’écologie avance » avec son gouvernement ? Soit c’est un gros mensonge, soit… Bref, ça sent le retour au « kite [qui] crée du lien » (Nicolas Hulot, Paris Match, 1er février 2011).

Extrait d’un dossier Hulot dans La Décroissance de juin 2018.

Tout électrique, tout nucléaire

Quand le choix irréversible du « tout électrique, tout nucléaire » a été pris par l’État-EDF au début des années 1970, les promoteurs de l’atome assuraient que la Science [finirait par trouver une aolution au problème des déchets radioactifs. Bien sûr, il n’en a rien été. Et les rebuts de leurs centrales, les technocrates n’ont plus qu’à les glisser sous le tapis. Depuis trente ans, des luttes sont menées contre les projets d’enfouissement des déchets ; comme à Angers, où une manifestation a réuni 15 000 personnes en 1990. […]

On est saisi de stupeur devant l’ampleur des enjeux, l’absence de débats réels, la violence froide de l`État. Depuis 20 ans ce territoire à la frontière de la Meuse et de la Haute-Marne est en cours de colonisation et de militarisation pour assurer la survie de la filière nucléaire française. […]

En second lieu, on achète les consciences en arrosant financièrement ce département rural plutôt pauvre. À Bure (82 habitants), les équipements urbains sont flambant neufs, les trottoirs ont été rénovés, une salle des fêtes est même sortie de terre tandis que la commune voisine de Mandres-en-Barrois (124 habitants) a désormais des terrains de sport. Entre 2007 et 2016, les collectivités territoriales, les entreprises et les associations du département auraient par ailleurs touché 271 millions d’euros, auxquels s’ajoute une aide annuelle de 480 euros par habitant versée aux communes situées dans un rayon de dix kilomètres autour du site.
Face à un tel déluge d’argent, il n’est pas étonnant que beaucoup se soient résignés et que tant d’élus choisissent le camp de l’Andra.

Troisième stratégie : la communication, ou plutôt la propagande, qui se déploie de façon débridée dans le département : organisation de sorties scolaires pour apprendre aux enfants les bienfaits du nucléaire, armées de communicants et de sociologues embarqués travaillant à l’acceptabilité du risque, à la diffusion de message rassurants ou fatalistes. […]

Depuis deux ans, l’Andra et le gouvernement ont déclaré la guerre aux opposants, en les caricaturant voire en les insultant, en cherchant à les diviser ou en en faisant de dangereux activistes cagoulés. Je peux témoigner combien les fameux opposants « radicalisés », décrits par le pouvoir comme des quasi-délinquants, sont d’abord et avant tout des militants intelligents, conscients et
inquiets, des citoyens engagés, courageux, sidérés devant la folie qui nous pousse à accepter l’inacceptable ; soucieux de maintenir vivant un espace de débat démocratique contre le monopole
de l’expertise et de la décision ; sacrifiant leur confort individuel à une cause plus large. […]

Les failles du projet sont nombreuses mais sont sans cesse euphémisées, niées, au nom de la confiance dans le génie des ingénieurs et de l’absence d’alternative. Une fois de plus, nous sommes face
aux alternatives infernales déjà utilisées lors de la controverse OGM : vous refusez les OGM ? Eh bien vous ne pourrez pas résoudre la faim dans le monde, vous ferez fuir les scientifiques vers des cieux plus elements et vous nous mettrez en retard dans la grande compétition économique. La même rhétorique est à l’œuvre pour imposer la solution de l’enfouissement des déchets nucléaires, alors même que dans plusieurs pays les habitants s’opposent à de tels projets et que des rapports d’experts – comme celui de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucleaire (IRSN) – pointent les
risques d’incendie et les lacunes en matière de sécurité. En Australie un comité d’enquête a choisi de repousser un projet du même type l’année dernière, en Allemagne et aux États-Unis plusieurs sites d`enfouissement ont connu des problèmes et ont dû fermer, partout ce type d’installation provoque la colère et l’opposition des habitants.

Extraits d’un long article de François Jarrige dans La Décroissance d’avril 2018.