réussite entrepreneuriale

À son apogée, en 2000, le groupe Doux emploie 13 000 salariés dans le monde avec un chiffre d’affaires qui dépasse le milliard d’euros. Il tient la 1ère place européenne et la 3ème place mondiale de l’exportation de volaille congelée. Il est alors de bon ton de présenter le patron, Charles Doux, comme l’exemple de la réussite entrepreneuriale.

Deux erreurs stratégiques

La première erreur est de confondre recettes et subventions. Le groupe a prospéré non pas sur la base d’une colonne « recettes » supérieure à la colonne « dépenses » mais sur l’aubaine des subventions européennes à l’exportation. Ce système a abondé la caisse de Doux à hauteur de 50 à 60 millions d’euros par an. René Louail, ancien porte-parole de la Confédération paysanne et ex-conseiller régional breton (EELV), avance le chiffre du milliard d’euros d’argent public capté ainsi sur la durée.

Annoncée depuis plusieurs années, avec la reforme de la Pac, la fin des restitutions européennes en 2013 marque le début de la descente aux enfers de l’entreprise.
La seconde erreur est d’avoir délocalisé une partie de la production au Brésil, en 1998.
Certes, Doux s’est rapproché du soja OGM cultivé sur les friches de la forêt amazonienne et a profité des bas salaires locaux, mais le temps des colonies est fini depuis longtemps et, en matière d’exploitation tropicale, les Brésiliens n’ont pas de leçon à recevoir. En quelques années, la conquête brésilienne de Doux tourne au fiasco : 550 millions d’euros de dettes sur place. Premier dépôt de bilan du breton en 2012. Début des grandes manœuvres de dépeçage du Groupe Doux.

Trois arnaques

Elles ne sont pas étrangères à l’amassage d’une fortune personnelle de plus de 300 millions d’euros pour Charles Doux.

Tricherie à la subvention européenne soutenant l’exportation. Elle est versée pour compenser la différence de prix entre le marché mondial et le marché européen. Elle est calculée sur le poids des poulets congelés que Doux imbibe d’eau pour qu’ils pèsent plus lourd !
Arnaque en bande organisée avec la découverte d’un cartel de 35 entreprises s’entendant sur les prix des produits standards ou élaborés à base de poulet, dinde, canard, pintade et lapin. Doux est dans le coup avec LDC, Terrena. Sofiprotéol. Ces glorieux entrepreneurs s’entendent sur le dos du consommateur. L’amende légale équivaut à 10 % du chiffre d’affaires des industriels concernés, soit 160 millions d’euros. Le lobbying des patrons ramène l’amende globale à 15,5 millions payables sur trois ans. Doux joue des difficultés de l’entreprise pour échapper à la sanction.
Faux poulet halal exporté dans les pays musulmans. La tromperie porte sur la méthode d’abattage et de saignée de l’animal. Doux en conviendra dans une note interne qui fera des vagues chez les adorateurs d’Allah et n’arrangera pas ses ventes à l’export.

Extrait d’un article d’Antoine Lopez dans Siné mensuel de juin 2018.

Libéralisation du marché agricole

En cinquante ans, la France a perdu plus de trois millions de paysans. Et chaque semaine, deux cents fermes mettent la clé sous la porte. Depuis la libéralisation du marché agricole planétaire lancée dans les années 1990, la course à la productivité fait des ravages, éliminant brutalement ceux qui ne parviennent (ou ne veulent) pas s’adapter aux injonctions du système agro-industriel. D’où un phénomène de concentration massif, qui voit les riches agro-businessmen, nouveaux seigneurs des campagnes, accaparer les terres agricoles et les fermes.

L’agriculture répond à notre besoin primaire le plus élémentaire : se nourrir. En ce sens, elle est la tête de pont d’un capitalisme toujours plus empressé à nous déposséder de nos moyens de subsistance. Après la privatisation des terres à partir du XVIIIe siècle, l’exode rural et la mécanisation des campagnes, puis le culte du progrès technique et de la productivité à outrance
durant les Trente Glorieuses, l’agriculture est entrée dans une nouvelle phase d’industrialisation.
Macron ne s’y trompait guère quand, lors de la traditionnelle visite présidentielle au Salon de l’agriculture le 24 février, il déclarait : « L’agricuIture française est une terre de conquête. »

De « conquête » et d’argent, surtout : pour les acteurs de l’agro-industrie, il y a un sacré paquet de blé à la clé. Avec la privatisation du vivant via la certification des semences ou grâce aux OGM. Avec la normalisation des pratiques agricoles en procédures industrielles. Et avec la robotisation.
Pour les agriculteurs, par contre, ces « conquêtes » sont d’abord synonymes de précarisation des conditions de travail : en 2017, 30% des agriculteurs français gagnaient moins de 354 € par mois – ils n’étaient que 18% dans cette situation en 2014…

Cette industrialisation à marche forcée se traduit dans nos campagnes par un désastre social sans précédent. Les agriculteurs se retrouvent englués dans des logiques d’endettement, provoquées par la nécessité d’investir en permanence pour rester compétitif. Ils sont aussi soumis à des contrôles administratifs de plus en plus intrusifs. Et stigmatisés comme des « ploucs » maltraitant leurs
animaux. Bref, les paysans français vont mal : deux d’entre eux se suicident chaque jour (soit trois fois plus que pour les autres professions).

En ce qui concerne l’environnement, le tableau n’est guère plus reluisant : malgré les incantations étatiques louant l’agro-écologie, la consommation de pesticides ne cesse de croître (+25% entre 2009 et 2014). L’été 2017 a ainsi connu un nouveau record de prolifération des algues vertes, à cause de l’agriculture intensive bretonne. Et les empires agroalimentaires n’hésitent pas à mettre en danger la santé des consommateurs pour sauvegarder leurs marges bénéficiaires – la récente contamination à la salmonelle de produits infantiles de Lactalis en est une parfaite illustration.

Extrait d’un article de Mickaël Correia dans CQFD de mars 2018.

Accaparement des terres

Depuis quinze ans, organisations de la société civile et médias attirent notre attention sur les accaparements de terre et leurs conséquences désastreuses dans des pays en développement. Aujourd’hui, c’est en Europe et en France que le phénomène s’étend.

En 2008, lorsque l’ONG GRAIN lance un cri d’alarme avec un premier grand recensement, l’accaparement s’apparente à l’acquisition de terres à très grande échelle dans les pays du Sud. Parfois
accompagné d’expulsions et de violences, il passe aussi par des voies légales. Il se fait toujours aux dépens de l’accès à la terre des paysans, de la sécurité alimentaire des communautés locales et de l’environnement.

À l’origine, des entreprises et des États

Au départ, l’accaparement est le fait d’entreprises ou d’États qui cherchent à sécuriser leur approvisionnement alimentaire, dans un contexte d’émeutes de la faim et de crise financière internationale.
L’exemple emblématique est le projet d’achat par Daewoo de 1,3 million d’hectares à Madagascar, en 2009. L’entreprise sud-coréenne dut finalement renoncer face à l’indignation et aux mobilisations nationales et internationales.

Mais depuis, l’accaparement s’étend à des pays d’Europe comme l’Ukraine ou la Roumanie en raison de la qualité et du faible prix de leurs terres et des possibilités de connivence avec des pouvoirs locaux. En 2013, la coordination européenne Via Campesina publie un rapport qui met pour la première fois en lumière des cas d’accaparement dans douze pays d’Europe, révélant la continuité entre l’accaparement et les phénomènes de concentration foncière.

Stade ultime de la financiarisation

Via Campesina souligne alors que ces phénomènes sont des développements « naturels » de l’intensification et de la financiarisation de l’agriculture. Si le débat tend à porter sur le caractère positif ou négatif des investissements étrangers dans l’agriculture, des voix s’élèvent pour le recentrer sur la question essentielle : quels modèles d’agriculture promeuvent ces investissements et
quelles sont les conséquences sociales et environnementales de cette agriculture de type « extractive » ?

En 2016, Via Campesina intègre dans la notion d’accaparement l’usage qui est fait des terres « à des fins de spéculation, extraction, de contrôle des ressources ou de réification au détriment
des paysans, de l’agroécologie, de la gestion des terres, de la souveraineté alimentaire et des droits de l’Homme. » (voir la définition sur Via Campesina)

Mutation de l’agriculture

En France, au-delà de cas emblématiques tels que l’achat de domaines viticoles par des opérateurs étrangers ou les « grands projets inutiles » (Notre-Dame-des-Landes, extraction de gaz de schiste, projet ferroviaire Lyon-Turin), c’est bien à une mutation profonde du système agricole que 1’on assiste.

Dès 2015, le président de la fédération nationale des Safer tire la sonnette d’alarme: « Les changements s’accélèrent. La financiarisation est galopante, la concentration des exploitations s’emba1le. L’accaparement des terres n’est pas ailleurs, il est chez nous aujourd’hui en France. C’est le moment d’agir, il sera vite trop tard. »
La financiarisation croissante de l’agriculture, la constitution d’unités de production gigantesques pour gérer en bloc des milliers d’hectares, souvent dans une grande opacité, se déroulent aux dépens de l’agriculture paysanne, de l’économie de proximité, de la diversité des paysages et de l’environnement. La réalité de l’accaparement en Europe et en France a été très récemment reconnue par le Parlement européen ainsi que par la loi contre l’accaparement des terres portée par le député Potier en 2017.

Article de Véronique Rioufol dans Chemin de terre de mars 2018, journal publié par l’association Terre de liens.

Dette versus cotisations

[…] la dette sert essentiellement à une chose : à ce que les classes dirigeantes dépouillent légalement, et à toutes les époques, le plus grand nombre.
Comment ça marche aujourd’hui ? C’est simple comme bonjour. Avec la bénédiction de l’État une fraction de la bourgeoisie (« banquière ») crée de l’argent : elle écrit dans un livre de compte « 1 million d’euros ». Cet argent, c’est la corde qui serre notre cou. Il est prêté pour financer et contrôler le travail des êtres humains et leur voler une partie de la valeur qu`ils produisent (les « profits ») afin, notamment, coûte que coûte, que la dette soit remboursée. […]

Or, dans ce pays, il y a longtemps, des syndicalistes révolutionnaires ont inventé, en même temps que le régime général de la Sécurité sociale, la cotisation sociale, une part de nos salaires. […] elle n’est pas née du cerveau d’un savant mais sous les casquettes ouvrières et […] ne collectant guère qu’environ 400 milliards d’euros par an, soit un peu moins du quart de la valeur des marchandises vendues. Une paille !
À quoi sert une cotisation sociale ? Ni plus ni moins qu’à détourner des centaines de milliards d’euros du crédit, de la logique mortifère de la dette pour payer du travail non capitaliste. L’argent de la Sécu finance sans crédit, sans prêteur, sans profit ce que nous avons de plus précieux, notamment l’hôpital public. La cotisation sociale a collecté dans des caisses, à l’origine gérées par une majorité de travailleurs organisés, des sommes de plus en plus considérables qui sont allées payer le bien commun, le travail non capitaliste des soignants maîtres de leur travail à l’hôpital.

[…] la cotisation ne retourne pas dans les banques. Elle va directement financer le travail des soignants qui produisent de la richesse sociale, de la valeur économique qui donne lieu à un nouveau flux d’argent qui, soumis a la cotisation retourne en partie dans les caisses de Sécu pour financer la santé – ou autre chose si on le souhaitait. Sans actionnaire ni profit. Sans
prêteur ni remboursement.
Ainsi la cotisation tue toute possibilité de « paradis fiscal », faute d’accumulation de pognon. Une fois entrée dans une caisse, elle en ressort aussitôt pour payer le travail. Voilà qui est bien préférable à la « justice fiscale ». De plus elle libère les travailleurs de la pression capitaliste (laquelle est réintroduite lorsque l’hôpital public se finance à nouveau sur les marchés financiers et est géré par des managers).

Extraits d’un article de Denis Baba dans le journal La Décroissance de mars 2018.

35 heures

[…] selon les données de l’OCDE, le pays des 35 heures est l’un des pays « développés » où l’on travaille le plus ! Alors que presque partout ailleurs la durée hebdomadaire moyenne, tous emplois confondus, continue à baisser, elle stagne en France depuis 2002.
Avec 37,3 heures par semaine en 2016, la France se place à la quatorzième place, derrière notamment les Pays-Bas (30,3 heures), le Danemark (32,9), la Norvège (34,3), l’Allemagne (35,2), la Suède (36,4) et le Royaume-Uni (36,7).
Autant de pays qui sont pourtant mieux classés par le Forum de Davos en termes de compétitivité…

Ensuite, la RTT est l’un des meilleurs « rapports qualité/prix » des dépenses publiques pour l’emploi. Un bilan des 35 heures a été effectué en 2012 à l’OFCE par Éric Heyer : « Une fois le bouclage macroéconomique pris en compte (rentrées de cotisations sociales et d’impôts, réduction des allocations chômage), le surcoût des allégements ne s’élève qu’à 3 milliards d’euros annuels. »
Trois milliards nets par an pour 350 000 emplois ajoutés, soit moins de 9 000 euros annuels par emploi, c’est environ dix fois plus « rentable » pour créer des emplois que le CICE et le bien mal nommé « pacte de responsabilité ».

D’autres dimensions du passage aux 35 heures ont été analysées sur la base de grandes enquêtes. La plupart de ces évaluations qualitatives sont bonnes : mode de vie, égalité professionnelle femmes/hommes, conditions de travail, santé. […]

[…] quand on divise le temps de travail total dans l’économie par la population active, chômeurs compris, on trouve… 31 heures par semaine en France, et 29 heures en Allemagne.

Extraits d’un article de Jean Gadrey dans l’hebdomadaire Politis du 22 février 2018.

Finance climaticide

[…] les ONG se mobilisent depuis quelques années auprès des institutions publiques ou privées pour le désinvestissement total des énergies fossiles. Car, pour maintenir le réchauffement global sous la barre des 2 °C, il est vital de laisser 80 % des combustibles fossiles dans le sous-sol.

En 2015, plusieurs institutions internationales se sont sérieusement penchées sur la question. Les chiffres donnent le tournis.
L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) recensait près de 800 programmes de dépenses et allégements fiscaux dans ses 34 pays membres et dans les six grandes économies émergentes du G20 (Brésil, Chine, Inde, Indonésie, Russie et Afrique du Sud) incitant à produire ou à consommer des combustibles fossiles.
Total : 160 à 200 milliards de dollars par an, soit « plus d”argent que nécessaire pour atteindre les objectifs de financement climatique fixés à Copenhague en 2009, qui prévoyait la mobilisation de 100 milliards de dollars par an d’ici à 2020 ».

Plus éloquent encore, le Fonds monétaire international (FMI) a montré que la somme consacrée à soutenir les entreprises extractrices d’énergies fossiles s’élevait à 5 300 milliards de dollars par an, ou « 10 millions de dollars par minute ». Ses experts ont pris en compte les subventions directes, mais aussi le coût des dommages subis par les populations locales. Une défaillance du secteur public qui incite à se tourner vers le secteur privé. En ligne de mire : les banques.

[…]

Si la mobilisation concernant le secteur du charbon commence à porter ses fruits, qu’en est-il des autres énergies fossiles telles que les sables bitumineux ou le gaz ? Un rapport publié début novembre par les Amis de la Terre France, Bank Track, Rainforest Action Network et neuf autres organisations, montre que 33 grandes banques ont accordé plus de 115 milliards de dollars de financements aux entreprises actives dans la production et le transport des sables bitumineux entre 2014 et 2017, notamment le Crédit agricole et la Société générale.

Cette dernière accumule les mauvais points et se retrouve dans le collimateur des ONG depuis la découverte de son soutien au projet de construction d’un des trois terminaux d’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL), le Rio Grande LNG, situé au sud du Texas.
Porté par l’entreprise Nextcade, ce projet s’étendra sur 400 hectares près de la frontière mexicaine, et prévoit d’exporter 100 millions de mètres cubes de gaz chaque jour. Les risques de pollution de l’air sont importants, tout comme ceux d’explosions dues aux fuites de méthane. La réserve naturelle nationale protégée de Laguna Atascosa, dans laquelle devraient échouer les terminaux, n’en sortira sûrement pas indemne, tout comme les peuples autochtones des Esto’k Gna, dont les droits sont en péril. Ils ont d’ailleurs lancé l’opération « Sauver la vallée du Rio Grande du gaz naturel liquéfié » (gaz de schiste en réalité).

Extraits d’un article de Vanina Delmas dans l’hebdomadaire Politis du 07 décembre 2017.

La dette, arme de domination

Erwan Manac’h : Votre analyse porte sur l’idée que la dette a joué un rôle structurant dans l’histoire. Pourquoi ?

Éric Toussaint : Dans toute une série d’événements historiques majeurs, la dette souveraine a été un élément dominant. C’était le cas, à partir du début du XIXe siècle, dans les États qui luttaient pour leur indépendance, en Amérique latine, du Mexique à l’Argentine, comme en Grèce. Pour financer la guerre d’indépendance, ces pays naissants ont contracté des prêts auprès de banquiers de Londres, dans des conditions léonines qui les ont entraînés, en réalité, dans un nouveau cycle de subordination.

D’autres États ont carrément perdu, officiellement, leur souveraineté. La Tunisie avait une autonomie relative dans l’Empire ottoman, mais elle s’était endettée auprès des banquiers de Paris. C’est clairement par l’arme de la dette que la France a justifié sa mise sous tutelle puis sa colonisation. Dix ans plus tard, en 1882, l”Égypte a elle aussi perdu son indépendance, d’abord occupée militairement par la Grande-Bretagne, qui voulait recouvrer les dettes contractées par le pays auprès de banques anglaises, avant d’être transformée en colonie.

Erwan Manac’h : Peut-on dire que la dette est employée à dessein, pour « verrouiller » des positions de domination d’un pays sur un autre ?

Éric Toussaint : Il ne s’agit pas d’un complot global et systématique. Lorsque les républicains indépendantistes grecs et latino-américains se sont rendus à Londres pour emprunter des fonds, ce qui allait advenir n’était pas prévu par la monarchie britannique. Mais les grandes puissances ont très vite perçu l’intérêt qu’elles pouvaient tirer de l’endettement extérieur d’un pays pour justifier une intervention militaire et une mise sous tutelle, à une époque où il était permis de faire la guerre pour récupérer une dette.

Erwan Manac’h : Vous vous arrêtez sur la crise de la dette grecque du XIXe siècle, qui présente, selon vous, des similitudes avec la crise actuelle. Pourquoi ?

Éric Toussaint : Les problèmes commencent à la suite de la première grande crise bancaire internationale, qui éclate à Londres en décembre 1825. Fragilisées, les banques ne veulent plus prêter, comme après la crise de Lehman Brothers en 2008. Les États naissants, comme la Grèce, avaient emprunté à l’époque dans des conditions si abusives, et les montants perçus étaient si bas par rapport à ceux réellement empruntés, qu’ils étaient incapables de rembourser leur créance sans un nouveau prêt. Ainsi, lorsque les banques arrêtent de prêter, la Grèce n’est plus en mesure de refinancer sa dette : ses remboursements s’interrompent en 1827.

C’est en cela que le « système dette » ressemble à celui d’aujourd’hui : les monarchies française, britannique et le tsar de Russie – la « troïka » – se mettent d’accord pour octroyer un prêt à la Grèce et lui permettre de naître comme État indépendant, ce qui les arrange, car cela déstabilise l’Empire ottoman.
En échange, ils signent en 1832 une « convention sur la souveraineté de la Grèce » que j’exhume dans mon livre.
Celle-ci crée une monarchie en Grèce, alors que les indépendantistes auraient souhaité une République. Le monarque choisi, Othon 1er, est un prince bavarois âgé de 15 ans, qui ne parle pas grec et n’a jamais mis les pieds dans le pays.
Le document stipule que cette monarchie a le devoir de consacrer comme priorité dans son budget le remboursement d’une dette contractée auprès des trois puissances via la banque Rothschild de Paris, afin que soient remboursés les banquiers londoniens. […]

Extrait d’un entretien entre Erwan Manac’h et Éric Toussaint dans l’hebdomadaire Politis du 16 au 22 novembre 2017.
Lire aussi D’où vient la dette?.

NégaWatt

C’est un secret de Polichinelle… En tant qu’entreprise vendant de l’électricité atomique, EDF, criblée de dettes, survit dans son parc délabré en limite de la faillite. Même si la présentation soignée de l’état de ses finances apparaît moins préoccupante que celle d’Aréva, après Fukushima, il n’y a plus d’illusion possible sur l’avenir du fleuron national.
[…]
Alors changement de décor, en tant qu’entreprise possédant potentiellement des milliards de kilowatts heure futurs, EDF dans sa friche industrielle et plus particulièrement ses actionnaires peuvent sereinement tabler sur un avenir radieux, assuré jusqu’à la fin du siècle. Par le jeu des tribunaux arbitraux, de nouveaux comportements prédateurs ont vu le jour sur les États… Mais en définitive les victimes ce sont nous.
C’est ce que nous apprennent les tractations politico-financières avec les actionnaires pour rendre possible la fermeture de la centrale de Fessenheim. Des « manque-à-gagner » se sont négociés au prix fort et la facture sera calculée au prorata du prix futur du Mégawatt heure… Les estimations, même les plus raisonnables, se chiffrent en milliards.

[…] on doit au physicien américain, Amory Lovins, le concept de Négawatt. Ce vieil expert en énergie, fondateur du Rocky Mountain Institute en 1982 et anti-nucléaire convaincu, avait été frappé, comme beaucoup de ses contemporains, par l’invraisemblable gabegie d’énergie du système économique et technique étatsunien. Dès les années soixante, il pouvait chiffrer pour son pays, le gisement potentiel de NégaWatt. Le calcul en révélait des milliers de milliards.
De quoi s’agit-il ? Les NégaWatt sont les kilowatts heure qu’il serait tout simplement inutile de produire si une réelle volonté politique orientait l’économie vers la sobriété et l’efficience énergétique…
[…]
En France, il y a une association d’experts en énergie qui depuis le début les années 2000 propose un scénario NégaWatt associant sobriété, efficience énergétique et déploiement des énergies renouvelables.
[…]
Bien évidemment ces milliards de Négawatt utilement retirés de l’économie réelle ne coûtent pas un kopeck, mais dans la fameuse économie dématérialisée ultralibérale des transnationales, de nouveaux négawatt ont vu le jour et se négocient aujourd’hui à prix d’or.

Le cas allemand et les Neo-Négawatt de Vattenfall

Décidément l’imposture internationale de l’énergie atomique s’est inscrite dans la durée. Elle concerne non seulement les domaines techniques, sanitaires et environnementaux bien connus, mais s’ajoutent les procédures juridiques et financières.
En 2011, après la catastrophe de Fukushima, l’État Allemand a pris la sage décision de sortir le pays de la menace nucléaire. Mais ce fut sans compter la voracité économique des transnationales impliquées dans cette industrie. C’est la qu’apparaissent les nouveaux NégaWatt virtuels, qui ne seront ni produits ni consommés, mais que les acteurs du secteur souhaitent facturer à la collectivité.
[…]
Ces calculs sordides de la nouvelle économie, faisant fi de la santé et sûreté publique, se font sur la base des mégawattheures que les fermetures empêcheront de produire et de vendre…

Les NégaWatt de Fenssenhien

Coté tractation financière rien n’avait fuité ou presque. Coté politique politicienne, l’affaire de Fessenheim refaisait surface avec la nouvelle échéance présidentielle.
[…]
Côté mécano français, à la veille du scrutin, EDF avait encore une fois décroché le jackpot de son État, actionnaire principal, avec un décret en trompe l’œil de fermeture conditionnelle.
[…]
Le montage des tractations financières de fermeture de Fessenheim réserve en effet quelques surprises de taille, entre autre chose la durée de vie de la centrale sur laquelle se font les calculs de dédommagements des actionnaires.
[…]
Si sur le plan technique, selon l’ASN, le gendarme de Saint-Tropez du nucléaire, la prolongation de la durée de vie des réacteurs jusqu’à 60 ans n’est toujours pas acquise, il semble qu’il en va différemment dans l’économie dématérialisée du marché dé-régularisé de l’énergie.
Entrée en fonction en 1978, la centrale de Fessenheim aurait dû fermer trente ans plus tard, en 2008. Mais c’était sans compter sur une généreuse bonification générale du parc nucléaire tricolore. Ainsi la date de 2041 apparaît dans les calculs sur les néo-négawatt facturée aux contribuables français. Pour la centrale de Fessenheim cela fait une retraite virtuelle à 65 ans.
Surprise de taille, en effet, c’est sur cette base que s’établissent les négociations de fermeture de Fessenheim. Trente-trois ans en plus d’activité, c’est autant de négawatts dans la corbeille des négociations !
[…]
Derrière le projet de prolongation de la durée de vie des réacteurs jusqu’à 60 ans et plus se cache l’une des plus grosses arnaques de la 5ème République.

Extraits d’un article de Jean-Marc Sérékian dans Les Zindigné(e)s de mai-juin 2017.

G20 aveuglement idéologique

Le G20 en juillet à Hambourg sera un des premiers rendez-vous internationaux post-Trump et post-Brexit. Il se donne pour but de « construire un monde interconnecté » selon le titre donné à ce sommet. Le document officiel de présentation est en lui-même le résumé d’un aveuglement dramatique.

« Il ne peut y avoir de retour à une ère de pré-globalisation » affirme le document. Au moment où les États-Unis suspendent l’accord de libre-échange avec le Pacifique, où ils remettent en cause de manière unilatérale l’ALENA et érigent un mur face au Mexique, au moment où ils menacent de se retirer de l’OMC et des organismes multilatéraux, une telle affirmation relève de l’incantation et de la croyance aveugle en la religion du marché global.

Aucune des conséquences de la globalisation des quarante dernières années n’est mentionnée. Elles nourrissent pourtant un protectionnisme et un nationalisme agressif et conquérant et conduisent au retour à une ère de pré-globalisation, non pas des années 1960, mais à celle des années 1930.
Et ce ne sont pas la « digitalisation » du monde et sa « connectivité », qualités affichées comme objectifs de ce sommet, qui redonneront des couleurs à une globalisation qui a fracturé les sociétés, affaibli les pouvoirs politiques, détruit des cultures et des territoires, déraciné des millions de personnes se heurtant désormais à des murs infranchissables.

C’est pourquoi ce sommet promet un enfermement mortifère entre un néolibéralisme à prétention multilatérale, qui a bien du mal à se réaliser, et un national-néolibéralisme assumé, prétendant réparer les dégâts de la globalisation économique et financière. […]

Le choc avec le monde réel sera rude. C’est le choc avec le monde des énergies fossiles, celui de Trump et de Poutine, celui aussi de la dénonciation ou de l’oubli de l’Accord de Paris : s’il est juste de s’inquiéter des déclarations du président étasunien cherchant à se dégager de l’Accord de Paris et de la Convention des Nations-unies sur les changements climatiques, comment comprendre l’acceptation par l’Union européenne d’un traité de libre-échange avec le Canada qui ne mentionne pas cet accord climatique et qui, s’agissant des énergies, ne distingue en rien les énergies propres des énergies sales, voire très sales comme celles extraites des sables bitumineux ou du nucléaire ‘?
[…]
Ce sommet sera pour nous l’occasion d’affirmer le refus de la fuite en avant dans la libéralisation économique et financière et des aventures nationalistes, xénophobes et racistes qui ont grandi en son sein. Avec des mouvements sociaux du monde entier, nous y construirons les voies pour une dé-globalisation solidaire et coopérative, pour des alternatives capables de prendre soin des humains et de la Terre.

Extrait d’un article de Geneviève Azam dans Lignes d’attac d’avril 2017.

Trop chers salariés

Vanguard group

[…] Qu’on divise ça, maintenant, par votre salaire annuel : 25 O00 € à peu près (avec toutes les cotisations, retraites, chômage, maladie). Ça nous donne 520. Ça signifie qu’un ouvrier de chez Whirlpool doit travailler 520 ans pour égaler le revenu annuel du PDG. Soit depuis la découverte de 1’Amérique par Christophe Colomb ! Ou bien, traduit autrement : à lui tout seul, ce Jeff Fettig gagne plus que tous les salariés de Whirlpool Amiens, plus ceux du sous-traitant Prima, plus les intérimaires ! C’est déjà indécent. Mais l’indécence sublime, c’est de prétendre que, aujourd’hui, c’est vous, ce sont les salariés d’Amiens, et de Prima, et les intérimaires, qui coûtent trop cher ! Qui ne sont pas compétitifs.
[…]
Qui connaît William MacNabb, ici ? Attendez, on vous le montre…
C’est le PDG de Vanguard Group. Qui connaît Vanguard Group ? Vanguard Group, c’est un fonds qui gère 3 000 milliards d’euros, soit un peu plus que le PIB de la France. Et Vanguard c’est, notamment, le principal actionnaire de Whirlpool. Donc, quelque part, William MacNabb c’est le patron du patron Jeff Fettig…

Le fonds Vanguard Group est également actionnaire de Monsanto. La multinationale de la chimie qui déverse le Roundup, tous les pesticides, le Lasso, les OGM, avec du cancer pour les agriculteurs, de la pollution dans nos rivières, l’agent orange pendant la guerre du Vietnam.

Le fonds Vanguard Group est aussi actionnaire de la société pétrolière Exxon, avec sa marée noire en Alaska. Depuis des décennies, et encore aujourd’hui, Exxon a financé des lobbies, des recherches orientées, les a publicisées, pour défendre l’idée que le climat se réchauffe naturellement, que ce n’est pas à cause de l’activité humaine, et encore moins du pétrole.

Le fonds Vanguard Group, c’est également l’actionnaire de Dow Chemical. C’est-à-dire la catastrophe de Bhopal, en Inde, en 1984 : plus de 20 000 morts, plus de 300 000 malades. Et l’entreprise a usé de toutes les chicaneries juridiques, de tous les stratagèmes d’avocaillons, pour ne pas payer, ou le moins possible, pour retarder les échéances, sans excuse publique, jamais honteuse.

Le fonds Vanguard Group, c’est enfin l’actionnaire de Foxconn, le sous-traitant de Apple en Chine, surnommé les « usines à suicides ››.

Je liste ça parce qu’on le voit, séparer l’écologie et le social n’a pas de sens. De même qu’opposer les travailleurs de Picardie, d’Inde ou de Chine. Derrière tout ça, il y a un ennemi commun : William MacNabb, The Vanguard Group, cette finance qui a mille noms, mille visages et presque tous les partis… C’est une seule et même bataille qui est engagée ici et ailleurs, avec un enjeu clair : ne pas laisser notre destin, ni celui des salariés d’Amiens, ni celui de la planète, entre les mains de ces seigneurs.

Extraits d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir d’avril juin 2017.