Décroissance, post-croissance…

Il y a quarante-sept ans, le rapport Les Limites à la croissance, commandité par le Club de Rome et préparé par un collectif de scientifiques du MIT, a fait sensation en affirmant que le système planétaire risquait de s’effondrer sous la pression de la croissance démographique et industrielle.
Selon ce rapport, qui s’appuyait sur un modèle mathématique du monde, la seule échappatoire possible était que l’humanité décide de stabiliser sa population et sa production, tout en recourant de manière raisonnable à la technologie, afin de réduire au maximum la pollution et la pression sur les ressources générées par les activités humaines.
Le rapport ne précisait pas par quels moyens la société globale (pour autant qu’elle existe) pouvait mettre fin à la croissance. Il ne réfléchissait que très peu au type de société qu’il convenait de construire, et pas plus aux valeurs à promouvoir dans une telle perspective. Il s’agissait en réalité de porter un message simple à une audience très large, avec la caution d’un modèle scientifique : « si on continue comme ça, on va droit dans le mur ».

Au fil des années qui ont suivi sa publication, les hypothèses et les conclusions du rapport ont été décortiquées, discutées et critiquées par de très nombreuses institutions et personnalités, dont William Nordhaus, récompensé en 2018 par le prix de la Banque de Suède en économie et connu pour avoir « démontré », sur la base d’un modèle économique du climat, qu’il convenait de ne pas prendre de mesures trop rapides ou trop ambitieuses pour réduire les émissions, parce que cela n’aurait pas été optimal en termes économiques.

Le point commun de ces approches critiques : dénoncer le caractère « simpliste » du message du rapport et chercher des modalités de conciliation entre d’une part la poursuite du modèle de « développement » industriel, d’autre part la sauvegarde d’un environnement propice à une vie humaine de qualité à grande échelle.

Sur leur lit ont émergé des modèles tels que la « croissance organique » ou le développement durable. La construction de ces modèles était motivée par un attachement idéologique fort à la croissance, et s’appuyait souvent sur des hypothèses discutables, notamment concernant la possibilité de résoudre les problèmes environnementaux par la technologie.
Presque un demi-siècle plus tard, et en dépit de très nombreuses alertes, de la constitution de structures d’expertise internationale comme le GIEC, et de l’organisation de sommets globaux destinés à contenir le dérèglement climatique et l’érosion de la biodiversité, les voyants sont au rouge.
L’un après l’autre, les rapports sur l’état des écosystèmes revoient la gravité de la situation à la hausse, et la perspective d’un effondrement civilisationnel devient plus que plausible.

Il semble donc que ces modèles, bien loin d’avoir permis de réorienter la trajectoire de l’humanité, ont conduit à une fuite en avant, qui rend la situation plus grave encore. Il ne s’agit pas aujourd’hui de trouver un nouveau concept pour s’échapper une nouvelle fois de la réalité physique du monde, et de se bercer d’illusions sur la possibilité de trouver des technologies miraculeuses pour réparer nos dégâts, mais d’assumer enfin sérieusement les limites auxquelles nous sommes soumis.
Le concept de décroissance, s’il n’est pas propice à susciter le rêve, et ne doit pas à mon sens constituer le cœur d’une vision de société (je crois davantage à des valeurs telles que le lien social, l’égalité, ou le « bien-vivre »), a le mérite d’énoncer avec clarté l’indispensable changement de cap à opérer pour sauver la possibilité même d’un avenir.

Extrait d’un article d’Élodie Vieille Blanchard dans le journal La Décroissance de janvier 2019.

Sciences économiques et sociales

Le nouveau bac aura lieu en 2021, soit un an avant l’Election présidentielle. Le gouvernement souhaite aller vite dans la réforme du lycée pour éviter toute réflexion, consultation, voire
opposition à une vision imposée d’en haut au mépris des acteurs de terrain.
Les projets de programmes de sciences économiques et sociales (SES) de seconde et de première montrent aussi la volonté d’imposer un point de vue idéologique.

Ils font la part belle à une vision bien particulière de la société, là où les enseignants défendaient un certain pluralisme. Erwan Le Nader, président de l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales, s’étonne : « Il y a un énorme déséquilibre entre la micro-économie et la macroéconomie. Donc l’intervention de l’État est minorée et on privilégie une étude du marché dans sa version néoclassique. On n’est pas gênés de l’aborder dans sa version néoclassique mais ce qui est gênant, c’est que les autres approches ne sont pas abordées. »

Il note aussi que « le marché n’est envisagé que du point de vue économique. On perd ce qui fait la richesse des SES, à savoir le croisement entre les sciences sociales ».
Cela revient à cloisonner les élèves dans une vision bien particulière du monde social. L’Association française d’économie politique (Afep), regroupant des économistes critiques, s’est inquiétée de l’abandon « d’une formation transdisciplinaire au profit d’une juxtaposition de modules mono-disciplinaires présentés comme parfaitement homogènes, exempts de débats et disposant de fondements universels ».

Il s’agit donc de reproduire les dogmes libéraux auxquels est attaché le gouvernement. Erwan Le Nader remarque que « dans les programmes de seconde et première disparaissent les notions de chômage et de catégories sociales et professionnelles ».
L’Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur (Ases), dans un communiqué, indique que « ces catégorisations du monde social, en constante évolution, font partie intégrante de la
réflexion sociologique depuis des décennies. »

Les programmes sont, en revanche, en adéquation avec les volontés de certains lobbys patronaux qui n’ont eu de cesse, depuis les années 90, par la voie de leurs différentes instances, d’attaquer les sciences économiques et sociales, accusées de dénigrer l’économie de marché. La composition du groupe d’experts en charge de présenter les projets de programmes semblait être un signe envoyé à ces groupes de pression.
À sa tête, se trouvent l’économiste Philippe Aghion, professeur au Collège de France et soutien de Macron, mais surtout deux membres de l’Académie des sciences morales et politiques. Cette dernière s’est illustrée par la production de rapports alarmistes recommandant d’orienter les programmes du secondaire sur le marché et l’étude de l’entreprise.
Dans ce comité de quinze experts où ne siègent que quatre enseignants du secondaire, il semble bien que certaines voix portent plus que d’autres.

Rien d’étonnant, relève Erwan Le Nader : « Dans sa lettre au Conseil supérieur des programmes, Blanquer insiste sur la nécessité de privilégier la micro-économie et les maths… »

Début d’un article de Martial Cavatz dans Siné mensuel de décembre 2018.

Patron-voyou

Même le tribunal l’admet, désormais : leur patron-voyou « a volontairement fait plonger Ecopla ».
Mais oû était, à l’époque, le ministre censé les protéger ?

« Nicholl Food Packaging, pour éponger ses dettes ailleurs qu’en Isère, a volontairement fait plonger Ecopla.
C’est écrit, noir sur blanc. Et ce n’est pas un tract militant. C’est le jugement du tribunal des prud’hommes de Grenoble, rendu le 27 avril dernier.

[…]

À Saint-Vincent-de-Mercuze, en Isère, les Ecopla ciselaient des barquettes en alu depuis des décennies, et avec un carnet de commandes bien rempli. Mais au printemps 2012, on croisait
Christophe à Grenoble, à la Bourse du Travail : « On a fait appel à un expert-comptable, et c’est lui qui a découvert que six millions d’euros étaient partis en Angleterre. Ils ont sucé notre trésorerie. Ils nous ont mis dans le rouge. » A l’époque. « Ils », c’étaient des fonds anglo-saxons. Puis l’usine fut revendue au « Chinois », Jerry Ren, un actionnaire sino-australien.
En janvier 2015, on recroisait Christophe : « C’est le déclin complet. Le stock de métal diminue. Le Chinois ne paie plus l’Urssaf… » Face à la cata annoncée, Christophe et la centaine de salariés (à peu près, de mémoire) avaient fait des pieds et des mains. Tout essayé. Frappé à toutes les portes. Dont la nôtre. Dont, aussi, évidemment, le ministère de l’Économie.

Des lettres lui sont adressées. Par les ouvriers, directement. Par le député socialiste de l’Isère, Pierre Ribeaud. Par le président du Conseil régional Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez. Par les dirigeants de la filière France-Aluminium. Par la sénatrice communiste de l’Isère, Annie David.

[…]

Mais rien n’est venu. Aucune « mesure », ni « concrète », ni « rapide ». Pas même des réponses de courtoisie. Le ministre de l’Économie est resté aux abonnées absents.

[…]

Cent fois, comme ministre, il aurait pu intervenir. Sauver ce fleuron. Mais il n’avait pas bougé le petit doigt. Pourquoi ? on s’était demandé.
Parce que, pour lui, même voyous, les patrons ont toujours raison. Les ouvriers doivent rester ouvriers, ne pas se mêler des affaires sérieuses de l’entreprise… et encore moins prétendre la diriger !
Parce que, l’industrie, de toute façon, pour lui, C’est un truc du passé, dépassé. La France comme start-up nation.

Parce que, aussi, il n’avait pas la tête à ça. On le devinait. Sauver une centaine de familles, bof. « Ministre de l’Économie », il ne l’était que sur le papier, déjà tout à ses ambitions présidentielles…
C’était un soupçon, une intuition.
C’est désormais un fait avéré.

Extraits d’un article de François Ruffin et Cyril Pocréaux dans le journal Fakir de juillet-août 2018.

Loi travail et domination

Heureusement, Macron veille sur les femmes. Il va demander à ce que la Légion d’honneur soit retirée à Weinstein. Les violeurs tremblent.
Peut-être les femmes auront-elles droit à un numéro vert, voire a une loi impuissante. On en oublierait qu’en signant les ordonnances des lois Travail quelques jours plus tôt, c’est un véritable permis de violer qu’il a offert aux dominants en milieu professionnel.

C’est une occasion de se souvenir de quoi il en va dans les lois républicaines, à savoir de la lutte contre toutes les inégalités au bout desquelles il y a la domination masculine et son expression radicalisée : la violence sexuelle. En affaiblissant la loi au profit du contrat signé au plus près des intérêts du dominant, Macron leur a livré les salariés pieds et poings liés. Sous prétexte « d’efficacité économique », euphémisme désignant dans les faits la surexploitation des travailleurs – il n’y a pas d’autre moyen d’augmenter les profits, dans la mesure où c’est le travail qui produit la richesse -, il a voulu les rendre plus dociles, de manière à ce qu’i1s acceptent tout pour garder leur poste.

Mais il n’y a pas d’exploitation sans domination. Macron n’a donc pas hésite à balayer tout ce qui permettait aux dominés de se protéger collectivement. Il y avait beaucoup de femmes dans les manifestations. Elles savent ce que cette loi va leur coûter.

Seule une droite ultraconservatrice peut avoir l’idée de plafonner les indemnités qu’un employeur délinquant doit payer s’il est condamné aux prud’hommes. Il ne s’agit pas de protéger les employeurs pour des licenciements considérés par la loi comme légitimes, pour des raisons économiques ou une faute grave de l’employé. La loi est déjà suffisamment généreuse avec les patrons
en la matière. Non, il s’agit de favoriser l’arbitraire du dominant. Avec cette mesure, on dépasse de très loin la question de « l’efficacité économique ». Il s’agit de permettre au dominant professionnel de savoir combien il lui en coûtera de licencier quelqu’un ou quelqu’une sans motif avouable.

[…] Comme le remarque l’Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail, depuis quatre ans, les protections des femmes contre les licenciements liés au harcèlement sexuel ont été détricotées par les gouvernements successifs. Les ordonnances
Macron aggravent donc la situation. […]

Social versus sociétal

Les répercussions de l’affaire Weinstein et les contorsions idéologiques qu’elle produit illustrent et confirment le hold-up politique déjà perpétré par Hollande, consistant à dissocier les questions sociales et les questions dites « sociétales ». Cela permet de mener une politique de droite tout en apparaissant de gauche. C’est finalement le sens profond du « en même temps » macronien. D’un côté, on casse l’État social en le paupérisant. Cela va de la politique de santé à celle de l’éducation, en passant par la justice. On diminue les droits sociaux. On casse le droit du travail. De l’autre, on proclame l’égalité des sexes. (C’est le cache-misère « sociétal » qui masque le fait que les femmes sont les premières victimes, pas les seules néanmoins, des politiques antisociales mises en place.
Plus on produit de l’inégalité réelle, plus on proclame de l’égalité symbolique. On fait semblant de lutter contre les effets « en même temps » que l’on aggrave les causes. On ne peut pas être plus cynique.

Il faut donc rappeler que l’égalité est une et indivisible. Il n’est pas possible que des êtres soient inégaux socialement tout en étant « en même temps » égaux d’un point de vue « sociétal ». On voit par la qu’il faut en conclure que le concept de « sociétalité » est une fiction idéologique destinée à masquer la dérive droitière de ce que l’on appelait naguère la « gauche caviar ». Elle sert à se
faire passer pour humaniste lorsque, s’étant enrichi, on ne veut plus partager. Dire que l’homme est un être « sociétal » n’a strictement aucun sens, puisque cela consiste à nier les effets de la différenciation sociale. Ce n’est pas comme cela que l’on peut les combattre lorsqu’ils sont néfastes.

Extraits d’un article de Laurent Paillard, philosophe, dans le trimestriel Les Zindigné(e)s de juin 2018.

réussite entrepreneuriale

À son apogée, en 2000, le groupe Doux emploie 13 000 salariés dans le monde avec un chiffre d’affaires qui dépasse le milliard d’euros. Il tient la 1ère place européenne et la 3ème place mondiale de l’exportation de volaille congelée. Il est alors de bon ton de présenter le patron, Charles Doux, comme l’exemple de la réussite entrepreneuriale.

Deux erreurs stratégiques

La première erreur est de confondre recettes et subventions. Le groupe a prospéré non pas sur la base d’une colonne « recettes » supérieure à la colonne « dépenses » mais sur l’aubaine des subventions européennes à l’exportation. Ce système a abondé la caisse de Doux à hauteur de 50 à 60 millions d’euros par an. René Louail, ancien porte-parole de la Confédération paysanne et ex-conseiller régional breton (EELV), avance le chiffre du milliard d’euros d’argent public capté ainsi sur la durée.

Annoncée depuis plusieurs années, avec la reforme de la Pac, la fin des restitutions européennes en 2013 marque le début de la descente aux enfers de l’entreprise.
La seconde erreur est d’avoir délocalisé une partie de la production au Brésil, en 1998.
Certes, Doux s’est rapproché du soja OGM cultivé sur les friches de la forêt amazonienne et a profité des bas salaires locaux, mais le temps des colonies est fini depuis longtemps et, en matière d’exploitation tropicale, les Brésiliens n’ont pas de leçon à recevoir. En quelques années, la conquête brésilienne de Doux tourne au fiasco : 550 millions d’euros de dettes sur place. Premier dépôt de bilan du breton en 2012. Début des grandes manœuvres de dépeçage du Groupe Doux.

Trois arnaques

Elles ne sont pas étrangères à l’amassage d’une fortune personnelle de plus de 300 millions d’euros pour Charles Doux.

Tricherie à la subvention européenne soutenant l’exportation. Elle est versée pour compenser la différence de prix entre le marché mondial et le marché européen. Elle est calculée sur le poids des poulets congelés que Doux imbibe d’eau pour qu’ils pèsent plus lourd !
Arnaque en bande organisée avec la découverte d’un cartel de 35 entreprises s’entendant sur les prix des produits standards ou élaborés à base de poulet, dinde, canard, pintade et lapin. Doux est dans le coup avec LDC, Terrena. Sofiprotéol. Ces glorieux entrepreneurs s’entendent sur le dos du consommateur. L’amende légale équivaut à 10 % du chiffre d’affaires des industriels concernés, soit 160 millions d’euros. Le lobbying des patrons ramène l’amende globale à 15,5 millions payables sur trois ans. Doux joue des difficultés de l’entreprise pour échapper à la sanction.
Faux poulet halal exporté dans les pays musulmans. La tromperie porte sur la méthode d’abattage et de saignée de l’animal. Doux en conviendra dans une note interne qui fera des vagues chez les adorateurs d’Allah et n’arrangera pas ses ventes à l’export.

Extrait d’un article d’Antoine Lopez dans Siné mensuel de juin 2018.

Libéralisation du marché agricole

En cinquante ans, la France a perdu plus de trois millions de paysans. Et chaque semaine, deux cents fermes mettent la clé sous la porte. Depuis la libéralisation du marché agricole planétaire lancée dans les années 1990, la course à la productivité fait des ravages, éliminant brutalement ceux qui ne parviennent (ou ne veulent) pas s’adapter aux injonctions du système agro-industriel. D’où un phénomène de concentration massif, qui voit les riches agro-businessmen, nouveaux seigneurs des campagnes, accaparer les terres agricoles et les fermes.

L’agriculture répond à notre besoin primaire le plus élémentaire : se nourrir. En ce sens, elle est la tête de pont d’un capitalisme toujours plus empressé à nous déposséder de nos moyens de subsistance. Après la privatisation des terres à partir du XVIIIe siècle, l’exode rural et la mécanisation des campagnes, puis le culte du progrès technique et de la productivité à outrance
durant les Trente Glorieuses, l’agriculture est entrée dans une nouvelle phase d’industrialisation.
Macron ne s’y trompait guère quand, lors de la traditionnelle visite présidentielle au Salon de l’agriculture le 24 février, il déclarait : « L’agricuIture française est une terre de conquête. »

De « conquête » et d’argent, surtout : pour les acteurs de l’agro-industrie, il y a un sacré paquet de blé à la clé. Avec la privatisation du vivant via la certification des semences ou grâce aux OGM. Avec la normalisation des pratiques agricoles en procédures industrielles. Et avec la robotisation.
Pour les agriculteurs, par contre, ces « conquêtes » sont d’abord synonymes de précarisation des conditions de travail : en 2017, 30% des agriculteurs français gagnaient moins de 354 € par mois – ils n’étaient que 18% dans cette situation en 2014…

Cette industrialisation à marche forcée se traduit dans nos campagnes par un désastre social sans précédent. Les agriculteurs se retrouvent englués dans des logiques d’endettement, provoquées par la nécessité d’investir en permanence pour rester compétitif. Ils sont aussi soumis à des contrôles administratifs de plus en plus intrusifs. Et stigmatisés comme des « ploucs » maltraitant leurs
animaux. Bref, les paysans français vont mal : deux d’entre eux se suicident chaque jour (soit trois fois plus que pour les autres professions).

En ce qui concerne l’environnement, le tableau n’est guère plus reluisant : malgré les incantations étatiques louant l’agro-écologie, la consommation de pesticides ne cesse de croître (+25% entre 2009 et 2014). L’été 2017 a ainsi connu un nouveau record de prolifération des algues vertes, à cause de l’agriculture intensive bretonne. Et les empires agroalimentaires n’hésitent pas à mettre en danger la santé des consommateurs pour sauvegarder leurs marges bénéficiaires – la récente contamination à la salmonelle de produits infantiles de Lactalis en est une parfaite illustration.

Extrait d’un article de Mickaël Correia dans CQFD de mars 2018.

Accaparement des terres

Depuis quinze ans, organisations de la société civile et médias attirent notre attention sur les accaparements de terre et leurs conséquences désastreuses dans des pays en développement. Aujourd’hui, c’est en Europe et en France que le phénomène s’étend.

En 2008, lorsque l’ONG GRAIN lance un cri d’alarme avec un premier grand recensement, l’accaparement s’apparente à l’acquisition de terres à très grande échelle dans les pays du Sud. Parfois
accompagné d’expulsions et de violences, il passe aussi par des voies légales. Il se fait toujours aux dépens de l’accès à la terre des paysans, de la sécurité alimentaire des communautés locales et de l’environnement.

À l’origine, des entreprises et des États

Au départ, l’accaparement est le fait d’entreprises ou d’États qui cherchent à sécuriser leur approvisionnement alimentaire, dans un contexte d’émeutes de la faim et de crise financière internationale.
L’exemple emblématique est le projet d’achat par Daewoo de 1,3 million d’hectares à Madagascar, en 2009. L’entreprise sud-coréenne dut finalement renoncer face à l’indignation et aux mobilisations nationales et internationales.

Mais depuis, l’accaparement s’étend à des pays d’Europe comme l’Ukraine ou la Roumanie en raison de la qualité et du faible prix de leurs terres et des possibilités de connivence avec des pouvoirs locaux. En 2013, la coordination européenne Via Campesina publie un rapport qui met pour la première fois en lumière des cas d’accaparement dans douze pays d’Europe, révélant la continuité entre l’accaparement et les phénomènes de concentration foncière.

Stade ultime de la financiarisation

Via Campesina souligne alors que ces phénomènes sont des développements « naturels » de l’intensification et de la financiarisation de l’agriculture. Si le débat tend à porter sur le caractère positif ou négatif des investissements étrangers dans l’agriculture, des voix s’élèvent pour le recentrer sur la question essentielle : quels modèles d’agriculture promeuvent ces investissements et
quelles sont les conséquences sociales et environnementales de cette agriculture de type « extractive » ?

En 2016, Via Campesina intègre dans la notion d’accaparement l’usage qui est fait des terres « à des fins de spéculation, extraction, de contrôle des ressources ou de réification au détriment
des paysans, de l’agroécologie, de la gestion des terres, de la souveraineté alimentaire et des droits de l’Homme. » (voir la définition sur Via Campesina)

Mutation de l’agriculture

En France, au-delà de cas emblématiques tels que l’achat de domaines viticoles par des opérateurs étrangers ou les « grands projets inutiles » (Notre-Dame-des-Landes, extraction de gaz de schiste, projet ferroviaire Lyon-Turin), c’est bien à une mutation profonde du système agricole que 1’on assiste.

Dès 2015, le président de la fédération nationale des Safer tire la sonnette d’alarme: « Les changements s’accélèrent. La financiarisation est galopante, la concentration des exploitations s’emba1le. L’accaparement des terres n’est pas ailleurs, il est chez nous aujourd’hui en France. C’est le moment d’agir, il sera vite trop tard. »
La financiarisation croissante de l’agriculture, la constitution d’unités de production gigantesques pour gérer en bloc des milliers d’hectares, souvent dans une grande opacité, se déroulent aux dépens de l’agriculture paysanne, de l’économie de proximité, de la diversité des paysages et de l’environnement. La réalité de l’accaparement en Europe et en France a été très récemment reconnue par le Parlement européen ainsi que par la loi contre l’accaparement des terres portée par le député Potier en 2017.

Article de Véronique Rioufol dans Chemin de terre de mars 2018, journal publié par l’association Terre de liens.

Dette versus cotisations

[…] la dette sert essentiellement à une chose : à ce que les classes dirigeantes dépouillent légalement, et à toutes les époques, le plus grand nombre.
Comment ça marche aujourd’hui ? C’est simple comme bonjour. Avec la bénédiction de l’État une fraction de la bourgeoisie (« banquière ») crée de l’argent : elle écrit dans un livre de compte « 1 million d’euros ». Cet argent, c’est la corde qui serre notre cou. Il est prêté pour financer et contrôler le travail des êtres humains et leur voler une partie de la valeur qu`ils produisent (les « profits ») afin, notamment, coûte que coûte, que la dette soit remboursée. […]

Or, dans ce pays, il y a longtemps, des syndicalistes révolutionnaires ont inventé, en même temps que le régime général de la Sécurité sociale, la cotisation sociale, une part de nos salaires. […] elle n’est pas née du cerveau d’un savant mais sous les casquettes ouvrières et […] ne collectant guère qu’environ 400 milliards d’euros par an, soit un peu moins du quart de la valeur des marchandises vendues. Une paille !
À quoi sert une cotisation sociale ? Ni plus ni moins qu’à détourner des centaines de milliards d’euros du crédit, de la logique mortifère de la dette pour payer du travail non capitaliste. L’argent de la Sécu finance sans crédit, sans prêteur, sans profit ce que nous avons de plus précieux, notamment l’hôpital public. La cotisation sociale a collecté dans des caisses, à l’origine gérées par une majorité de travailleurs organisés, des sommes de plus en plus considérables qui sont allées payer le bien commun, le travail non capitaliste des soignants maîtres de leur travail à l’hôpital.

[…] la cotisation ne retourne pas dans les banques. Elle va directement financer le travail des soignants qui produisent de la richesse sociale, de la valeur économique qui donne lieu à un nouveau flux d’argent qui, soumis a la cotisation retourne en partie dans les caisses de Sécu pour financer la santé – ou autre chose si on le souhaitait. Sans actionnaire ni profit. Sans
prêteur ni remboursement.
Ainsi la cotisation tue toute possibilité de « paradis fiscal », faute d’accumulation de pognon. Une fois entrée dans une caisse, elle en ressort aussitôt pour payer le travail. Voilà qui est bien préférable à la « justice fiscale ». De plus elle libère les travailleurs de la pression capitaliste (laquelle est réintroduite lorsque l’hôpital public se finance à nouveau sur les marchés financiers et est géré par des managers).

Extraits d’un article de Denis Baba dans le journal La Décroissance de mars 2018.

35 heures

[…] selon les données de l’OCDE, le pays des 35 heures est l’un des pays « développés » où l’on travaille le plus ! Alors que presque partout ailleurs la durée hebdomadaire moyenne, tous emplois confondus, continue à baisser, elle stagne en France depuis 2002.
Avec 37,3 heures par semaine en 2016, la France se place à la quatorzième place, derrière notamment les Pays-Bas (30,3 heures), le Danemark (32,9), la Norvège (34,3), l’Allemagne (35,2), la Suède (36,4) et le Royaume-Uni (36,7).
Autant de pays qui sont pourtant mieux classés par le Forum de Davos en termes de compétitivité…

Ensuite, la RTT est l’un des meilleurs « rapports qualité/prix » des dépenses publiques pour l’emploi. Un bilan des 35 heures a été effectué en 2012 à l’OFCE par Éric Heyer : « Une fois le bouclage macroéconomique pris en compte (rentrées de cotisations sociales et d’impôts, réduction des allocations chômage), le surcoût des allégements ne s’élève qu’à 3 milliards d’euros annuels. »
Trois milliards nets par an pour 350 000 emplois ajoutés, soit moins de 9 000 euros annuels par emploi, c’est environ dix fois plus « rentable » pour créer des emplois que le CICE et le bien mal nommé « pacte de responsabilité ».

D’autres dimensions du passage aux 35 heures ont été analysées sur la base de grandes enquêtes. La plupart de ces évaluations qualitatives sont bonnes : mode de vie, égalité professionnelle femmes/hommes, conditions de travail, santé. […]

[…] quand on divise le temps de travail total dans l’économie par la population active, chômeurs compris, on trouve… 31 heures par semaine en France, et 29 heures en Allemagne.

Extraits d’un article de Jean Gadrey dans l’hebdomadaire Politis du 22 février 2018.

Finance climaticide

[…] les ONG se mobilisent depuis quelques années auprès des institutions publiques ou privées pour le désinvestissement total des énergies fossiles. Car, pour maintenir le réchauffement global sous la barre des 2 °C, il est vital de laisser 80 % des combustibles fossiles dans le sous-sol.

En 2015, plusieurs institutions internationales se sont sérieusement penchées sur la question. Les chiffres donnent le tournis.
L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) recensait près de 800 programmes de dépenses et allégements fiscaux dans ses 34 pays membres et dans les six grandes économies émergentes du G20 (Brésil, Chine, Inde, Indonésie, Russie et Afrique du Sud) incitant à produire ou à consommer des combustibles fossiles.
Total : 160 à 200 milliards de dollars par an, soit « plus d”argent que nécessaire pour atteindre les objectifs de financement climatique fixés à Copenhague en 2009, qui prévoyait la mobilisation de 100 milliards de dollars par an d’ici à 2020 ».

Plus éloquent encore, le Fonds monétaire international (FMI) a montré que la somme consacrée à soutenir les entreprises extractrices d’énergies fossiles s’élevait à 5 300 milliards de dollars par an, ou « 10 millions de dollars par minute ». Ses experts ont pris en compte les subventions directes, mais aussi le coût des dommages subis par les populations locales. Une défaillance du secteur public qui incite à se tourner vers le secteur privé. En ligne de mire : les banques.

[…]

Si la mobilisation concernant le secteur du charbon commence à porter ses fruits, qu’en est-il des autres énergies fossiles telles que les sables bitumineux ou le gaz ? Un rapport publié début novembre par les Amis de la Terre France, Bank Track, Rainforest Action Network et neuf autres organisations, montre que 33 grandes banques ont accordé plus de 115 milliards de dollars de financements aux entreprises actives dans la production et le transport des sables bitumineux entre 2014 et 2017, notamment le Crédit agricole et la Société générale.

Cette dernière accumule les mauvais points et se retrouve dans le collimateur des ONG depuis la découverte de son soutien au projet de construction d’un des trois terminaux d’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL), le Rio Grande LNG, situé au sud du Texas.
Porté par l’entreprise Nextcade, ce projet s’étendra sur 400 hectares près de la frontière mexicaine, et prévoit d’exporter 100 millions de mètres cubes de gaz chaque jour. Les risques de pollution de l’air sont importants, tout comme ceux d’explosions dues aux fuites de méthane. La réserve naturelle nationale protégée de Laguna Atascosa, dans laquelle devraient échouer les terminaux, n’en sortira sûrement pas indemne, tout comme les peuples autochtones des Esto’k Gna, dont les droits sont en péril. Ils ont d’ailleurs lancé l’opération « Sauver la vallée du Rio Grande du gaz naturel liquéfié » (gaz de schiste en réalité).

Extraits d’un article de Vanina Delmas dans l’hebdomadaire Politis du 07 décembre 2017.