La légende du maïs OGM

La légende voudrait que le maïs hybride exploite un phénomène génétique mystérieux, l’hétérosis, qui aurait permit un bond soudain de rendement […]

Ce n’est que récemment que je me suis rendu compte que la technique de sélection du maïs hybride (ce que fait concrètement le sélectionneur) n’exploite pas l’hétérosis, mais tout simplement une fraction de la diversité naturelle des populations ou variétés de maïs, puisqu’elle consiste à remplacer cette diversité naturelle par des « copies » de la meilleure plante sélectionnée au sein de la variété – par un clone.
Avec comme conséquence que cette technique de sélection ne permet d’espérer qu’un gain de rendement limité et ponctuel ! C’est l’exact opposé de ce que l’on raconte depuis un siècle.
Ceci aurait sauté immédiatement aux yeux si le biologiste qui propose en 1908-1909 cette technique de sélection ne l’avait pas mystifiée par des considérations génétiques absconses.

Bien sûr, l’aveuglement d’une communauté de généticiens, sélectionneurs, agronomes, tous intellectuellement alertes et rompus aux débats, s’explique par leur soumission inconsciente aux exigences du système industriel.

Puis arrive le scandale Terminator en 1998 : la technique permet de fabriquer des plantes dont la descendance est stérile. C’est la fin de la pratique fondatrice de l’agriculture, semer le grain récolté. La production est des lors séparée de la reproduction. Cette nécrotechnologie confirmait totalement ma thèse sur le maïs hybride au moment où l’exploitation de l’hétérosis devenait l’objectif des sélectionneurs et généticiens du monde entier « pour nourrir la planète et protéger l’environnement ».

Les classes dominantes ont toujours justifié leur domination par des forces supérieures, Dieu sous l’ancien régime, la Nature avec la bourgeoisie. Mais qui peut croire que pour améliorer les
plantes, il faut leur interdire de se reproduire ? En vérité, il s’agit de naturaliser un processus social. Avec l’hétérosis, le monopole du semencier (du capital) prend la forme fantastique
d’une relation entre les gènes.

[…]

Le paysan savoyard d’autrefois redescendait à l’automne de ses alpages avec ses grands ronds de fromage de 30-40 kg pour les échanger sur le marché contre ce qui lui était nécessaire. Une fois ses besoins satisfaits, le cycle économique était fermé.
Avec le capitalisme, le point de départ c’est l’argent investi pour produire des marchandises qui sont, si tout va bien, vendues et transformées en argent.
Ce qui n’a de sens que si la quantité d’argent obtenue est plus grande que celle qui a été investie. L’expansion et la croissance indéfinies deviennent des nécessités structurelles et sont la religion – ce qui relie, qui soude – notre société qui, sinon, exploserait. Au moindre ralentissement, c’est la panique !

Pour l’État et le capital, l’autonomie de ce paysan savoyard était une menace à leur emprise. Il a fallu le faire passer à la moulinette de la « modernisation » pour mettre fin à cette autonomie paysanne en transformant ce paysan en marché – en l’éliminant. L’agriculture a été vidée de sa substance. Elle a été remplacée par un système agro-industriel et les paysans par des « exploitants ».
Le ministère de l’Agriculture est maintenant celui de l’Agro-industrie, mais il est essentiel de le cacher.

Extraits d’une interview de Jean-Pierre Berland dans le journal La Décroissance de septembre 2019.

Public, privé, idées reçues

La liste des champions nationaux français qui ont émergé durant les « trente glorieuses » suffit pourtant à démentir le mythe libéral d’une industrie sans État. Ariane, Airbus, les trains Corail, le train à grande vitesse (TGV, le programme électronucléaire, la couverture téléphonique nationale attestent l’efficacité d’un État stratège et dirigiste, qui n’a pas hésité à recourir à la nationalisation, à la planification, à la commande publique et au protectionnisme pour reconstruire et moderniser le pays (même si cela s’est traduit par des dégâts écologiques dont les pouvoirs
publics ont tardé à prendre la mesure).

Certes, certains projets ont échoué. Le plan Calcul, le Concorde, le Minitel sont souvent mis en avant par les détracteurs du « colbertisme technologique ». L’économiste Jacques Sapir montre toutefois que même ces déboires se caractérisent par leurs retombées positives en matière d’apprentissage. Fiasco commercial, le transport supersonique a permis la « diflusion des savoirs et des équipements dans l’industrie aéronautique française », un phénomène « essentiel pour le succès ultérieur du programme Airbus ».

« L’innovation vient toujours du privé »
Encombré par la bureaucratie et la léthargie des fonctionnaires, l’État est incapable d’aiguillonner ce que l’économiste Joseph Schumpeter appelle l ‘ « esprit animal » des créateurs. Seul le marché peut faire émerger les innovateurs et leur donner les moyens de s’épanouir Faut-ils s’étonner que la Silicon Valley ne soit pas une branche du gouvernement américain ?
Le récit mythifié de l’esprit pionnier des entrepreneurs californiens omet une réalité : le secteur privé ne s’est jamais chargé d’investir dans des recherches coûteuses aux débouchés incertains.

L’économiste Mariana Mazzucato a montré que les plus importantes innovations technologiques de ces dernières décennies ont été rendues possibles grâce au financement actif de l’État : Internet a été subventionné par une agence du ministère de la défense américain (Defense Advanced Research Projects Agency, Darpa) ; le Global Positioning System (GPS), par le programme militaire Navstar ; l’affichage à écran tactile, par deux subventions de la Central Intelligence Agency (CIA) et de la Fondation nationale pour la science (NSP) attribuées à deux chercheurs de l’université du Delaware ; et l’algorithme de Google, par la NSF.

Dans l’industrie pharmaceutique, « 75 % des nouvelles entités moléculaires prioritaires sont en fait financées par d’ennuyeux et kafkaïens laboratoires publics. Certes, les « Big Pharma »
investissent aussi dans l’innovation, mais surtout dans la partie marketing, explique-t-elle. Comme Pfizer et récemment Amgen, elles dépensent plus pour racheter leurs actions afin d’en augmenter
le cours que dans leur recherche et développement ».
Si les start-up et le capital-risque jouent un rôle important, ils arrivent dans un second temps, quinze ou vingt ans après que les pouvoirs publics ont fourni le plus gros du financement et assumé le plus gros du risque.

Extrait d’un article de Laura Raim dans Le Monde diplomatique de juillet 2019.

Transition numérique

Vous avez raison de vouloir faire le bilan d`une décennie de mensonges. La « transition numérique » s’annonçait comme la solution vers la sobriété énergétique pour les uns, comme le nouveau moteur de la croissance pour les autres – certains, étrangement, pensant pouvoir combiner les deux.
La réalité est cinglante : au fil des ans, l’industrie numérique s’est chargée en intensité énergétique, occasionnant chaque année plus de consommation d’énergie que l’année précédente ; et tandis que les dépenses numériques ont grossi au fil des ans, jusqu’à + 5 % par an en 2018, la croissance des pays riches a stagné autour de 2 % par an sur la période 2013-2018. On a donc assisté à deux découplages : celui de la numérisation et de la croissance, et celui de la numérisation et de la descente énergétique.

En d’autres termes, la « transition numérique » vit sa vie sans profiter à la société, ni à l’économie dans une perspective libérale, ni à la baisse des consommations d’énergie dans une perspective écologiste.

Dans ces conditions, ces chiffres étant connus, publics, comment se fait-il que l’on prête encore des effets systémiques positifs à la transition numérique ? Il n’y a pas plus matérielle que
cette économie. Le cuivre, le cobalt, le tantale, les terres rares, toutes ces matières indispensables à la construction des réseaux et des terminaux, sont des minerais non renouvelables (qui ont mis des millions d`années à se former dans le sol), extraits à coups d”explosifs, de produits chimiques, de sueur humaine et de bas salaires, loin du clinquant final des objets connectés.

L’énergie nécessaire pour la fabrication et l’utilisation des équipements progresse de 9 % par an, du fait de l’explosion de la vidéo et des ventes de terminaux (renouvelés tous les 18 mois pour les téléphones portables).
Aucune mesure ni même réflexion politique autour d’un freinage n’est entreprise, au contraire, les pouvoirs publics se plient à la demande d’accelération formulée par les lobbies.

Début de l’intervention de Karine Mauvilly dans le journal La Décroissance de juin 2019.

Territoire

Territoire et capitalisme globalisé

Pour ce capitalisme globalisé tout territoire est équivalent, c’est dire combien il lui est indifférent. Le lieu n’est qu’un support technique sur lequel on branche une gare TGV, un aéroport,
un centre commercial, des logements standardisés, des services, des entreprises, des labos de recherche, etc.
Cette configuration ne correspond plus à ses attentes ?, il débranche et délocalise ses activités. Les dirigeants n’entretiennent aucun lien avec le territoire, contrairement à ce qui se passait avec le capitalisme paternaliste du siècle dernier qui s’évertuait à s’enraciner dans le local, gagnant la municipalité, tissant un réseau clientéliste, assurant am; travailleurs –
quil fallait discipliner – un logement. un jardin et des loisirs contrôlés…
Les dirigeants actuels partent le week-end à Prague, Amsterdam, Londres ou Berlin et rêvent déjà de leur futur poste à Dubai ou Shanghai…

Les gilets jaunes, si l’on peut regrouper sous cette appellation une telle diversité d’opinions et de revendications, pointent l’éloignement entre leur logement et leur travail. les obligeant à des navettes quotidiennes en automobile, d’où une facture « essence » importante. Ce qu’ils condamnent c’est bel et bien « la banlieue totale » que Bernard Charbonneau dénonçait déjà en 1972 !
La haute administration d’État, sous couvert d’américanisation/modernisation de la France sous de Gaulle et avec la complicité, de fait, du Parti communiste français (PCF) et de la Confédération générale du travail (CGT) a déménagé le territoire, démantelé un réseau ferré finement maillé, tracé d’imposantes autoroutes à péage, zoné les activités, dont le commerce, offert sur un plateau aux multinationales de la distribution.

Le centre commercial

Ne l’oublions pas, le centre commercial (remarque personnelle : lire Europacity) a assassiné la ville, toutes les villes, en les décentrant, en développant la périphérie au détriment de leur ancien centre et en imposant, comme nouveau cœur de ville, ces vastes parkings sur lesquels sont posés, sans aucune aménité ni beauté, des boîtes à consommation !
Je me méfie beaucoup de cette caractérisation de « périurbanisation » pour des territoires et des populations qui n’ont aucune unité, ni sociologique, ni électorale, ni culturelle. Ce sont des non-villes et des non-campagnes imbriquées tant bien que mal entre elles avec une population qui n’avait guère le choix de son installation, sa seule consolation étant le « rêve pavillonnaire », devenu une farandole de maisons sans grâce. Réactiver les bourgs et les villages, soit désertés soit transformés en dortoirs, devient un impératif politique.

Devoir de ville

En cela, je ne parle pas seulement de « droit à l’urbain », en élargissant le périmètre du « droit à la ville » d’Henri Lefebvre, mais en réclamant un « devoir de ville », de la même manière que Bernard Charbonneau expliquait que la liberté n’était pas un droit mais un devoir ! Le « devoir » de faire ville, consiste à refuser l’éparpillement des habitations, des lieux de production et des services et de les rassembler dans des unités territoriales bio-urbaines qui exalteraient les qualités des villes, à savoir l’urbanité, la diversité et l’altérité.
Cela signifie à l’échelle mondiale la décroissance des mégalopoles et pour la France, dont certains territoires frontaliers sont à cheval avec d’autres États (Pays basque, Catalogne…), la
mise en place de « biorégions urbaines », décidées par les habitants et non pas décrétées d’en haut, qui inventent une nouvelle démocratie locale directe, assurent une production décentralisée d’énergie, recherchent l’autonomie alimentaire, n’opposent plus nature et culture, ville et campagne, etc.

Extrait d’un entretien de Thierry Paquot dans le journal La Décroissance de mars 2019.

Sciences économiques et changement climatique

Sciences économiques

Nicholas Stern est un économiste britannique hautement galonné, d’envergure internationale avec le titre respectable de Professeur à la London School of Economics – « LES » pour les initiés.
Ancien employé de la Banque mondiale et tout juste anobli par sa très gracieuse majesté la reine d’Angleterre, rien ne laissait prévoir qu’en 2006 il puisse se faire remarquer en traitant le sujet brûlant du moment.

PIB et réchauffement climatique

On ignore pourquoi, en cette année, le gouvernement ultraréactionnaire et néolibéral de Tony Blair eut l’idée de lui commander une dissertation difficile sur le thème du PIB et du réchauffement
climatique. Il est vrai qu’en cette décennie 2000, la chronique était climatique, animée par les négociations au finish pour l’entrée en vigueur du Protocole de Kyoto.
Mais elle l’était tout aussi bien par la furie des gaz de schiste aux États-Unis ; en Europe, l’Angleterre affairiste à l’odeur alléchée s’apprêtait, elle aussi, à dérouler le tapis rouge devant les compagnies pétrolières et, si nécessaire, à donner de la matraque sur les populations potentiellement impactées par le « fracking » ou fracturation hydraulique.

Chassé-croisé au pays d’Adam Smith, alors que Tony Blair avait converti le Labour Party au thatchérisme, son illustre conseiller économique Nicholas Stern décida, on ne sait pas pourquoi, de convertir les économistes à l’écologie ou du moins à la climatologie.
Le chargé d’étude s’acquitta de sa tâche avec brio et fit sensation. Il sorti de l’ombre et devint célèbre avec un énorme rapport de près de 700 pages : The « Stern Review on the Economics of Climate Change« .

[…]

Dogmes

Ainsi, pour la première fois dans l’histoire de la spécialité, un économiste orthodoxe réputé, Lord Stern, transgressait dans un rapport officiel au gouvernement britannique les dogmes de l’économie et de l’idéologie libérale. La croissance du PIB pouvait être affectée par les dégradations rapides de la planète et la main invisible ne pourrait rien faire pour sauver la situation. Hérésie mortelle, une action concertée des États à l’échelle de la planète s’imposait. Un comble au pays d’Adam Smith.

Le rapport fit l’effet d’une bombe dans le microcosme des économistes et bien évidemment les rares personnes gardiennes du temple et des dogmes qui firent l’effort de lire l’énorme pavé traîtreusement lancé par un Lord dans la marre des sciences économiques s’empressèrent de crier à l’imposture méthodologique, choisie à dessein pour noircir le tableau. Pourtant, Nicholas Stern dans sa savante démarche comptable restait dans les clous de l’orthodoxie.

Obscurantisme

Il était donc irréprochable et même méritoire en tant qu’économiste puisqu’en définitive il sortait sa spécialité de l’ornière obscurantiste où elle s’enfonçait depuis le triomphe du néolibéralisme. Et, cerise sur le gâteau, son rapport sauvait la face des « sciences économiques » qui, en cette décennie 2000, ne pouvaient plus faire l’impasse sur la menace du dérèglement
climatique sans se décrédibiliser à jamais.

En cette première année d’entrée en vigueur du Protocole de Kyoto, les (vrais) scientifiques des sciences de la Terre étaient au plus haut point préoccupés par l’état de la planète et
de l’atmosphère ; comment les économistes pouvaient-ils encore prétendre à un statut de science à part entière en continuant à ignorer la triste réalité du monde ? Après la déchéance des scientifiques climatosceptiques, démasqués à la solde des pétroliers, les économistes n’avaient pas d’autre choix que de se remettre à la page.

[…]

L’idée même que le PIB puisse être égratigné et cesser de croître était effectivement hétérodoxe et a pu être vécu comme une haute trahison dans le microcosme de la science économique. « Donnez pour sauver le PIB ! », tel était le message sacrilège du rapport Stern face à la doxa néolibérale dominante ; la main invisible était mise au rancart […]

PIB mortifère

Si le travail de Sir Nicolas Stern fut une tentative pour inciter les États à l’action, il ne disait pas ce qu’il fallait faire en dehors d’investir une part minime du PIB dans la lutte contre le dérèglement climatique pour sauver la croissance de ce même PIB. C’est en cela que Nicolas Stern reste un économiste orthodoxe malgré les cris outrés de certains de ses collègues.
Mais aujourd’hui, une douzaine d’années après et à la veille de 2020, tout ce bruitage académique d’experts économiques paraît bien désuet. […]

Extraits d’un article de Jean-Marc Sérékian dans la revue Les Zindigné(e)s de février 2019.

Décroissance, post-croissance…

Il y a quarante-sept ans, le rapport Les Limites à la croissance, commandité par le Club de Rome et préparé par un collectif de scientifiques du MIT, a fait sensation en affirmant que le système planétaire risquait de s’effondrer sous la pression de la croissance démographique et industrielle.
Selon ce rapport, qui s’appuyait sur un modèle mathématique du monde, la seule échappatoire possible était que l’humanité décide de stabiliser sa population et sa production, tout en recourant de manière raisonnable à la technologie, afin de réduire au maximum la pollution et la pression sur les ressources générées par les activités humaines.
Le rapport ne précisait pas par quels moyens la société globale (pour autant qu’elle existe) pouvait mettre fin à la croissance. Il ne réfléchissait que très peu au type de société qu’il convenait de construire, et pas plus aux valeurs à promouvoir dans une telle perspective. Il s’agissait en réalité de porter un message simple à une audience très large, avec la caution d’un modèle scientifique : « si on continue comme ça, on va droit dans le mur ».

Au fil des années qui ont suivi sa publication, les hypothèses et les conclusions du rapport ont été décortiquées, discutées et critiquées par de très nombreuses institutions et personnalités, dont William Nordhaus, récompensé en 2018 par le prix de la Banque de Suède en économie et connu pour avoir « démontré », sur la base d’un modèle économique du climat, qu’il convenait de ne pas prendre de mesures trop rapides ou trop ambitieuses pour réduire les émissions, parce que cela n’aurait pas été optimal en termes économiques.

Le point commun de ces approches critiques : dénoncer le caractère « simpliste » du message du rapport et chercher des modalités de conciliation entre d’une part la poursuite du modèle de « développement » industriel, d’autre part la sauvegarde d’un environnement propice à une vie humaine de qualité à grande échelle.

Sur leur lit ont émergé des modèles tels que la « croissance organique » ou le développement durable. La construction de ces modèles était motivée par un attachement idéologique fort à la croissance, et s’appuyait souvent sur des hypothèses discutables, notamment concernant la possibilité de résoudre les problèmes environnementaux par la technologie.
Presque un demi-siècle plus tard, et en dépit de très nombreuses alertes, de la constitution de structures d’expertise internationale comme le GIEC, et de l’organisation de sommets globaux destinés à contenir le dérèglement climatique et l’érosion de la biodiversité, les voyants sont au rouge.
L’un après l’autre, les rapports sur l’état des écosystèmes revoient la gravité de la situation à la hausse, et la perspective d’un effondrement civilisationnel devient plus que plausible.

Il semble donc que ces modèles, bien loin d’avoir permis de réorienter la trajectoire de l’humanité, ont conduit à une fuite en avant, qui rend la situation plus grave encore. Il ne s’agit pas aujourd’hui de trouver un nouveau concept pour s’échapper une nouvelle fois de la réalité physique du monde, et de se bercer d’illusions sur la possibilité de trouver des technologies miraculeuses pour réparer nos dégâts, mais d’assumer enfin sérieusement les limites auxquelles nous sommes soumis.
Le concept de décroissance, s’il n’est pas propice à susciter le rêve, et ne doit pas à mon sens constituer le cœur d’une vision de société (je crois davantage à des valeurs telles que le lien social, l’égalité, ou le « bien-vivre »), a le mérite d’énoncer avec clarté l’indispensable changement de cap à opérer pour sauver la possibilité même d’un avenir.

Extrait d’un article d’Élodie Vieille Blanchard dans le journal La Décroissance de janvier 2019.

Sciences économiques et sociales

Le nouveau bac aura lieu en 2021, soit un an avant l’Election présidentielle. Le gouvernement souhaite aller vite dans la réforme du lycée pour éviter toute réflexion, consultation, voire
opposition à une vision imposée d’en haut au mépris des acteurs de terrain.
Les projets de programmes de sciences économiques et sociales (SES) de seconde et de première montrent aussi la volonté d’imposer un point de vue idéologique.

Ils font la part belle à une vision bien particulière de la société, là où les enseignants défendaient un certain pluralisme. Erwan Le Nader, président de l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales, s’étonne : « Il y a un énorme déséquilibre entre la micro-économie et la macroéconomie. Donc l’intervention de l’État est minorée et on privilégie une étude du marché dans sa version néoclassique. On n’est pas gênés de l’aborder dans sa version néoclassique mais ce qui est gênant, c’est que les autres approches ne sont pas abordées. »

Il note aussi que « le marché n’est envisagé que du point de vue économique. On perd ce qui fait la richesse des SES, à savoir le croisement entre les sciences sociales ».
Cela revient à cloisonner les élèves dans une vision bien particulière du monde social. L’Association française d’économie politique (Afep), regroupant des économistes critiques, s’est inquiétée de l’abandon « d’une formation transdisciplinaire au profit d’une juxtaposition de modules mono-disciplinaires présentés comme parfaitement homogènes, exempts de débats et disposant de fondements universels ».

Il s’agit donc de reproduire les dogmes libéraux auxquels est attaché le gouvernement. Erwan Le Nader remarque que « dans les programmes de seconde et première disparaissent les notions de chômage et de catégories sociales et professionnelles ».
L’Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur (Ases), dans un communiqué, indique que « ces catégorisations du monde social, en constante évolution, font partie intégrante de la
réflexion sociologique depuis des décennies. »

Les programmes sont, en revanche, en adéquation avec les volontés de certains lobbys patronaux qui n’ont eu de cesse, depuis les années 90, par la voie de leurs différentes instances, d’attaquer les sciences économiques et sociales, accusées de dénigrer l’économie de marché. La composition du groupe d’experts en charge de présenter les projets de programmes semblait être un signe envoyé à ces groupes de pression.
À sa tête, se trouvent l’économiste Philippe Aghion, professeur au Collège de France et soutien de Macron, mais surtout deux membres de l’Académie des sciences morales et politiques. Cette dernière s’est illustrée par la production de rapports alarmistes recommandant d’orienter les programmes du secondaire sur le marché et l’étude de l’entreprise.
Dans ce comité de quinze experts où ne siègent que quatre enseignants du secondaire, il semble bien que certaines voix portent plus que d’autres.

Rien d’étonnant, relève Erwan Le Nader : « Dans sa lettre au Conseil supérieur des programmes, Blanquer insiste sur la nécessité de privilégier la micro-économie et les maths… »

Début d’un article de Martial Cavatz dans Siné mensuel de décembre 2018.

Patron-voyou

Même le tribunal l’admet, désormais : leur patron-voyou « a volontairement fait plonger Ecopla ».
Mais oû était, à l’époque, le ministre censé les protéger ?

« Nicholl Food Packaging, pour éponger ses dettes ailleurs qu’en Isère, a volontairement fait plonger Ecopla.
C’est écrit, noir sur blanc. Et ce n’est pas un tract militant. C’est le jugement du tribunal des prud’hommes de Grenoble, rendu le 27 avril dernier.

[…]

À Saint-Vincent-de-Mercuze, en Isère, les Ecopla ciselaient des barquettes en alu depuis des décennies, et avec un carnet de commandes bien rempli. Mais au printemps 2012, on croisait
Christophe à Grenoble, à la Bourse du Travail : « On a fait appel à un expert-comptable, et c’est lui qui a découvert que six millions d’euros étaient partis en Angleterre. Ils ont sucé notre trésorerie. Ils nous ont mis dans le rouge. » A l’époque. « Ils », c’étaient des fonds anglo-saxons. Puis l’usine fut revendue au « Chinois », Jerry Ren, un actionnaire sino-australien.
En janvier 2015, on recroisait Christophe : « C’est le déclin complet. Le stock de métal diminue. Le Chinois ne paie plus l’Urssaf… » Face à la cata annoncée, Christophe et la centaine de salariés (à peu près, de mémoire) avaient fait des pieds et des mains. Tout essayé. Frappé à toutes les portes. Dont la nôtre. Dont, aussi, évidemment, le ministère de l’Économie.

Des lettres lui sont adressées. Par les ouvriers, directement. Par le député socialiste de l’Isère, Pierre Ribeaud. Par le président du Conseil régional Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez. Par les dirigeants de la filière France-Aluminium. Par la sénatrice communiste de l’Isère, Annie David.

[…]

Mais rien n’est venu. Aucune « mesure », ni « concrète », ni « rapide ». Pas même des réponses de courtoisie. Le ministre de l’Économie est resté aux abonnées absents.

[…]

Cent fois, comme ministre, il aurait pu intervenir. Sauver ce fleuron. Mais il n’avait pas bougé le petit doigt. Pourquoi ? on s’était demandé.
Parce que, pour lui, même voyous, les patrons ont toujours raison. Les ouvriers doivent rester ouvriers, ne pas se mêler des affaires sérieuses de l’entreprise… et encore moins prétendre la diriger !
Parce que, l’industrie, de toute façon, pour lui, C’est un truc du passé, dépassé. La France comme start-up nation.

Parce que, aussi, il n’avait pas la tête à ça. On le devinait. Sauver une centaine de familles, bof. « Ministre de l’Économie », il ne l’était que sur le papier, déjà tout à ses ambitions présidentielles…
C’était un soupçon, une intuition.
C’est désormais un fait avéré.

Extraits d’un article de François Ruffin et Cyril Pocréaux dans le journal Fakir de juillet-août 2018.

Loi travail et domination

Heureusement, Macron veille sur les femmes. Il va demander à ce que la Légion d’honneur soit retirée à Weinstein. Les violeurs tremblent.
Peut-être les femmes auront-elles droit à un numéro vert, voire a une loi impuissante. On en oublierait qu’en signant les ordonnances des lois Travail quelques jours plus tôt, c’est un véritable permis de violer qu’il a offert aux dominants en milieu professionnel.

C’est une occasion de se souvenir de quoi il en va dans les lois républicaines, à savoir de la lutte contre toutes les inégalités au bout desquelles il y a la domination masculine et son expression radicalisée : la violence sexuelle. En affaiblissant la loi au profit du contrat signé au plus près des intérêts du dominant, Macron leur a livré les salariés pieds et poings liés. Sous prétexte « d’efficacité économique », euphémisme désignant dans les faits la surexploitation des travailleurs – il n’y a pas d’autre moyen d’augmenter les profits, dans la mesure où c’est le travail qui produit la richesse -, il a voulu les rendre plus dociles, de manière à ce qu’i1s acceptent tout pour garder leur poste.

Mais il n’y a pas d’exploitation sans domination. Macron n’a donc pas hésite à balayer tout ce qui permettait aux dominés de se protéger collectivement. Il y avait beaucoup de femmes dans les manifestations. Elles savent ce que cette loi va leur coûter.

Seule une droite ultraconservatrice peut avoir l’idée de plafonner les indemnités qu’un employeur délinquant doit payer s’il est condamné aux prud’hommes. Il ne s’agit pas de protéger les employeurs pour des licenciements considérés par la loi comme légitimes, pour des raisons économiques ou une faute grave de l’employé. La loi est déjà suffisamment généreuse avec les patrons
en la matière. Non, il s’agit de favoriser l’arbitraire du dominant. Avec cette mesure, on dépasse de très loin la question de « l’efficacité économique ». Il s’agit de permettre au dominant professionnel de savoir combien il lui en coûtera de licencier quelqu’un ou quelqu’une sans motif avouable.

[…] Comme le remarque l’Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail, depuis quatre ans, les protections des femmes contre les licenciements liés au harcèlement sexuel ont été détricotées par les gouvernements successifs. Les ordonnances
Macron aggravent donc la situation. […]

Social versus sociétal

Les répercussions de l’affaire Weinstein et les contorsions idéologiques qu’elle produit illustrent et confirment le hold-up politique déjà perpétré par Hollande, consistant à dissocier les questions sociales et les questions dites « sociétales ». Cela permet de mener une politique de droite tout en apparaissant de gauche. C’est finalement le sens profond du « en même temps » macronien. D’un côté, on casse l’État social en le paupérisant. Cela va de la politique de santé à celle de l’éducation, en passant par la justice. On diminue les droits sociaux. On casse le droit du travail. De l’autre, on proclame l’égalité des sexes. (C’est le cache-misère « sociétal » qui masque le fait que les femmes sont les premières victimes, pas les seules néanmoins, des politiques antisociales mises en place.
Plus on produit de l’inégalité réelle, plus on proclame de l’égalité symbolique. On fait semblant de lutter contre les effets « en même temps » que l’on aggrave les causes. On ne peut pas être plus cynique.

Il faut donc rappeler que l’égalité est une et indivisible. Il n’est pas possible que des êtres soient inégaux socialement tout en étant « en même temps » égaux d’un point de vue « sociétal ». On voit par la qu’il faut en conclure que le concept de « sociétalité » est une fiction idéologique destinée à masquer la dérive droitière de ce que l’on appelait naguère la « gauche caviar ». Elle sert à se
faire passer pour humaniste lorsque, s’étant enrichi, on ne veut plus partager. Dire que l’homme est un être « sociétal » n’a strictement aucun sens, puisque cela consiste à nier les effets de la différenciation sociale. Ce n’est pas comme cela que l’on peut les combattre lorsqu’ils sont néfastes.

Extraits d’un article de Laurent Paillard, philosophe, dans le trimestriel Les Zindigné(e)s de juin 2018.

réussite entrepreneuriale

À son apogée, en 2000, le groupe Doux emploie 13 000 salariés dans le monde avec un chiffre d’affaires qui dépasse le milliard d’euros. Il tient la 1ère place européenne et la 3ème place mondiale de l’exportation de volaille congelée. Il est alors de bon ton de présenter le patron, Charles Doux, comme l’exemple de la réussite entrepreneuriale.

Deux erreurs stratégiques

La première erreur est de confondre recettes et subventions. Le groupe a prospéré non pas sur la base d’une colonne « recettes » supérieure à la colonne « dépenses » mais sur l’aubaine des subventions européennes à l’exportation. Ce système a abondé la caisse de Doux à hauteur de 50 à 60 millions d’euros par an. René Louail, ancien porte-parole de la Confédération paysanne et ex-conseiller régional breton (EELV), avance le chiffre du milliard d’euros d’argent public capté ainsi sur la durée.

Annoncée depuis plusieurs années, avec la reforme de la Pac, la fin des restitutions européennes en 2013 marque le début de la descente aux enfers de l’entreprise.
La seconde erreur est d’avoir délocalisé une partie de la production au Brésil, en 1998.
Certes, Doux s’est rapproché du soja OGM cultivé sur les friches de la forêt amazonienne et a profité des bas salaires locaux, mais le temps des colonies est fini depuis longtemps et, en matière d’exploitation tropicale, les Brésiliens n’ont pas de leçon à recevoir. En quelques années, la conquête brésilienne de Doux tourne au fiasco : 550 millions d’euros de dettes sur place. Premier dépôt de bilan du breton en 2012. Début des grandes manœuvres de dépeçage du Groupe Doux.

Trois arnaques

Elles ne sont pas étrangères à l’amassage d’une fortune personnelle de plus de 300 millions d’euros pour Charles Doux.

Tricherie à la subvention européenne soutenant l’exportation. Elle est versée pour compenser la différence de prix entre le marché mondial et le marché européen. Elle est calculée sur le poids des poulets congelés que Doux imbibe d’eau pour qu’ils pèsent plus lourd !
Arnaque en bande organisée avec la découverte d’un cartel de 35 entreprises s’entendant sur les prix des produits standards ou élaborés à base de poulet, dinde, canard, pintade et lapin. Doux est dans le coup avec LDC, Terrena. Sofiprotéol. Ces glorieux entrepreneurs s’entendent sur le dos du consommateur. L’amende légale équivaut à 10 % du chiffre d’affaires des industriels concernés, soit 160 millions d’euros. Le lobbying des patrons ramène l’amende globale à 15,5 millions payables sur trois ans. Doux joue des difficultés de l’entreprise pour échapper à la sanction.
Faux poulet halal exporté dans les pays musulmans. La tromperie porte sur la méthode d’abattage et de saignée de l’animal. Doux en conviendra dans une note interne qui fera des vagues chez les adorateurs d’Allah et n’arrangera pas ses ventes à l’export.

Extrait d’un article d’Antoine Lopez dans Siné mensuel de juin 2018.