Rupture avec le libre-échange ?

Mes chers compatriotes, il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens. Je les assumerai.

Emmanuel Macron, jeudi 13 mars 2020.

[…]

Moi qui habite la Picardie, je date ça de 1975, environ, mon année de naissance. Depuis le Moyen-âge, notre coin a bâti sa fortune et ses cathédrales sur le tissu, Amiens n’était que ça, le long du fleuve, des usines l’une après l’autre, l’empire Saint-Frères avait son berceau ici, dans la vallée, aux portes d’Abbeville, ces immenses bâtiments de briques rouges, à Ailly, à Saint-Ouen, à Flixecourt, qui avalaient chaque matin des milliers d’hommes, de femmes surtout, d’enfants même il fut un temps, et je ne le peins pas en rose, ce temps.

Dans les années 1970, c’est le sommet de la production textile. Et d’un coup, la chute. La dégringolade. Une décennie plus tard, au milieu des années 1980, c’est presque fini, tout est liquidé. Cette chute, cette dégringolade ne s’est pas faite toute seule, elle fut bien poussée dans
le dos, volontairement provoquée : par les « Accords multifibres », signés en 1974, puis 1977, et 1981. Qui, méthodiquement, organisaient la délocalisation vers le sud, vers le Maroc, la Tunisie, Madagascar.

Une deuxième lame suivra : l’ « Accord de l’OMC sur les textiles et les vêtements », en 1995, qui fait entrer la Chine dans la danse : ses exportations augmentent de 10 % par an, puis une nouvelle négociation, et ce sera sans plafond, sans quota. Voilà qui, chez nous, emportera jusqu’au dernier îlot, jusqu’à l’ultime résidu. D’où notre nudité, ce printemps, par temps de Covid, tellement à poil, industriellement à poil, qu’il ne restait plus une boîte pour fournir des surblouses aux infirmières, que l’hôpital achetait de la toile de jardin chez Gamm’Vert, que des couturières bénévoles confectionnaient à domicile…

Cette nudité n’est pas une fatalité, pas une loi naturelle, « comme la pesanteur », dixit Alain Minc, « comme un phénomène météorologique. » Non, des hommes l’ont voulu, des dirigeants l’ont orchestré. C’est un choix, un choix politique, le choix du patronat, qui a explosé ses marges, et rétabli un rapport de force. La métallurgie a suivi, l’ameublement, les jouets, l’électroménager, la chimie, et – on le découvrait maintenant – jusqu’au médicament : « 60 à 80 % des matières premières sont aujourd’hui extra-européennes, confirmait un lobbyiste de Big Pharma devant les parlementaires, alors que c’était l’inverse il y a trente ans.

Une des raisons, notamment, c’est une raison environnementale. Les politiques environnementales conduisent à aller dans d’autres pays, avec des normes environnementales qui sont moindres. » Et l’autre raison, évidemment : « Il est clair que les coûts de production sont nettement moins élevés dans certains autres pays pour ces principes actifs. »
Depuis quarante ans, nos dirigeants laissent faire. Non, c’est faux, pardon, « ils laissent faire », c’est trop clément : ils font, délibérément, activement. Ils bénissent le libre-échange, signent tous les accords, du Gatt, de l’OMC, du Ceta, etc. Ce grand déménagement du monde, les politiques l’ont fabriqué, ils l’ont voulu.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir d’octobre 2020.

Le virus du libre-échange

Au début de la pandémie de Covid-19, il ne manquait aucun dirigeant politique pour promettre qu’à la mondialisation incontrôlée succéderait un processus de relocalisation des « activités stratégiques ». Quelques semaines plus tard, c’est à se demander si la « relocalisation » n’est déjà plus qu’une promesse enterrée.

Fin avril, la Commission européenne annonçait un nouvel accord de commerce et d’investissement avec le Mexique visant à faciliter l’importation de produits agricoles et d’énergies fossiles. En mai et juin, ses équipes négociaient avec la Nouvelle-Zélande et l’Australie pour importer toujours plus de viande. Début juillet, la Commission annonçait avoir « terminé le nettoyage juridique » de l’accord avec le Mercosur afin que la ratification puisse débuter à l’automne. En août, c’est l’accord avec le Vietnam qui entrait en application.

Du côté de l’Élysée, Emmanuel Macron, alors qu’il avait promis de reprendre « sans filtre » les propositions de la Convention citoyenne pour le climat, a écarté sans ménagement sa proposition de ne pas ratifier le CETA et de renégocier son contenu. Après avoir essayé de faire voter cet accord en procédure accélérée, et en catimini en plein été 2019, voilà qu’il fait tout ce qu’il peut pour éviter que le sujet ne revienne à l’ordre du jour ; il prolonge ainsi cette situation complètement extravagante où le CETA s’applique de façon provisoire depuis trois ans alors que le processus de ratification n’a toujours pas été mené à son terme, ni en France ni au sein de l’UE.

Et sur le Mercosur ? Devant la Convention citoyenne pour le climat, E. Macron a prétendu avoir « stoppé net » les négociations ; il n’en est pourtant rien. Paris n’a toujours pris aucune initiative pour bloquer cet accord. Le collectif Stop CETA-Mercosur vient ainsi d’appeler E. Macron « à faire à Bruxelles ce qu’il dit publiquement à Paris », à savoir « stopper net cet accord en construisant une minorité de blocage au sein du Conseil de l’UE ».

Alors que la pandémie de coronavirus révèle au grand jour les fragilités économiques, sociales et sanitaires engendrées par la mondialisation néolibérale et productiviste, à Bruxelles et Paris, on veut en sauver le principe, en insérant toujours plus d’entreprises, d’activités et d’emplois dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. Il est temps de les arrêter.

Article de Maxime Combes dans Lignes d’attac d’octobre 2020.

Plein emploi et croissance économique

Viser le plein emploi par un surcroît de croissance économique : voilà un mythe tant usé que l’on en vient à de se demander ce qui, de la paresse intellectuelle ou de l’hypocrisie, lui permet de subsister encore. Car la croissance – et ce d’autant plus lorsqu’on la dope à l’innovation – n’est pas qu’un pur phénomène quantitatif : dans la mesure où les gains de productivité sont à la fois moteurs et produits de celle-ci, une telle stratégie productiviste tend à moyen terme à rendre l’activité économique de moins en moins intensive en travail, ce qui nécessite, pour compenser, de faire croître parallèlement les volumes de production et de consommation à des niveaux toujours plus insoutenables. Si le bilan en matière d’emploi est incertain, le désastre social et écologique est assuré.

Les solutions au problème du chômage de masse sont donc évidemment à chercher ailleurs que dans des politiques de croissance indifférenciée.
Tout d’abord, si la sortie de la crise écologique et sociale requiert une réduction globale des niveaux de production et de consommation, la transition de modèle qu’elle implique nécessite, de façon sélective, la croissance au moins temporaire de certains secteurs spécifiques.
Les énergies renouvelables (qui représentent actuellement moins de 14 % de la consommation finale d’énergie en France) et l’efficacité énergétique (notamment l’isolation des bâtiments) en sont des exemples évidents, car la sobriété, qui doit demeurer le levier d’action prioritaire, ne suffira probablement pas : même à supposer une évolution radicale des modes de vie, une fraction non négligeable de notre demande énergétique est contrainte à moyen terme par l’inertie des infrastructures, des choix technologiques et des agencements territoriaux actuels.

De même, nombre d`emplois locaux sont à créer dans la transition vers une agriculture paysanne biologique, favorisant les pratiques permacoles, davantage intensives en travail, mais beaucoup moins en ressources et capital. La relocalisation de productions essentielles, l’amélioration des filières de recyclage, le redéploiement des activités de réparation, l’amélioration qualitative de la production par le développement de normes et standards industriels imposant des critères ambitieux de soutenabilité environnementale, de durabilité et de réparabilité, ou encore la reconfiguration des espaces urbains et des infrastructures de transport afin de remplacer massivement l’automobile par l’articulation entre mobilités actives (marche, vélo…) et transports en commun, sont autant de tâches urgentes et essentielles qui nécessiteront du travail.

L’économie sociale et solidaire offre par ailleurs des pistes prometteuses, comme le montre par exemple le projet Territoires zéro chômeur de longue durée. Il ne s’agit donc pas simplement de réduire la production, mais aussi d’en changer la nature. Or cette vaste réorientation des activités productives requiert une certaine flexibilité économique, afin de permettre la reconversion de l’appareil productif, ainsi que de la main d’œuvre.

Toutefois, cette flexibilité ne doit pas être envisagée sans garantir en premier lieu la sécurité et la sérénité économique des personnes, c’est-à-dire leur assurer inconditionnellement les ressources nécessaires et suffisantes à une vie décente. En d’autres termes, il convient de substituer à la protection de l’emploi – exigence chère aux syndicats mais qui procède d’une inversion entre la fin et les moyens – celle des personnes.
Cette garantie, qui suppose une désindexation – au moins partielle – du revenu par rapport au travail, pourrait par exemple prendre la forme d`une dotation inconditionnelle d’autonomie, attribuée à chaque individu, dont une partie pourrait être versée en monnaie locale et/ou en gratuités à travers l’accès à des droits de tirage et des services (par exemple énergie, eau, logement, transport, santé, service funéraire…).

Début d’une intervention de François Briens dans le journal La Décroissance de juillet 2020.

Relocalisation

Nos gouvernants ont dû se résoudre à stopper la croissance, suspendre les transports aériens et le commerce mondial, trouver des milliards par milliers, bouleverser temporairement les modes de vie. Dans les affaires humaines, quand on veut, on peut : cette leçon est apprise, nous ne l’oublierons pas. Le choc de la pandémie est un signal d’alarme qui indique à des millions d’habitant-e-s de la Terre la fin d’un monde, ce prétendu « nouveau monde » qui n’était que destruction sans limite de la planète pour assouvir une croissance infinie de la production, de la consommation et des profits.

Pourtant les projets des dirigeants sont clairs : par la stratégie du choc, il s’agit d’accélérer encore la privatisation du monde, la restriction des libertés, le contrôle numérique, l’automatisation de tout, la déraison scientiste, la mainmise sur les ressources naturelles, la relégation des classes populaires, l’urbanisation sans limites…

Les mouvements sociaux et l’altermondialisme travaillent depuis plus de vingt ans à concevoir et expérimenter des alternatives : elles sont aujourd’hui mûres, crédibles et radicales, mais il va falloir les imposer par une mobilisation déterminée, des insurrections citoyennes et un nouveau rapport de forces. Une perspective pourrait les inspirer : la relocalisation solidaire et écologique. Tout le monde ou presque se dit maintenant favorable à une relocalisation de l’économie.

Mais la droite extrême veut un repli xénophobe derrière des frontières étanches. C’est oublier que les problèmes majeurs de notre époque – réchauffement climatique, inégalités, pandémies – nécessitent une coopération mondiale renforcée. Les néolibéraux, eux, disent vouloir relocaliser certains secteurs essentiels comme les masques ou les médicaments : mais ils en resteront à des mesures homéopathiques qui préserveront leur système mondialisé de domination.

Ni identitaire ni homéopathique, notre projet de relocalisation veut engager une transformation des rapports entre les humains et avec la nature pour passer d’une civilisation de la domination à une civilisation du soin. Il s’agit de répondre à la question cruciale de la période : comment couper le moteur de la machine infernale qui détruit la planète ?
Quelles activités voulons-nous délaisser, redémarrer, transformer ou inventer ? Quelles ressources pouvons-nous trouver pour que cette relocalisation soit la source d’un mieux-vivre pour toutes et tous ? Comment réorganiser nos activités productives et nos rapports politiques à l’échelle locale, nationale et internationale, pour faire prévaloir la solidarité et la vie ?

Extrait d’un article de Thomas Coutrot dans Lignes d’attac de juillet 2020.

BlackRock et nos retraites

Dans un système de retraite par capitalisation, les salarié-e-s comptent sur l’argent qu’il-elle-s auront pu mettre individuellement de côté au cours de leur vie professionnelle – et dont la capacité à générer des revenus va dépendre uniquement de l’évolution des marchés boursiers. Cet argent est collecté par des acteurs (assurances, banques, fonds de pension…) qui les confient à des gestionnaires d’actifs qui eux s’occupent de les investir. On voit donc assez vite l’intérêt des gestionnaires d’actifs dans la réforme des retraites proposée par le gouvernement : les salarié-e-s qui pourront se le permettre vont se tourner vers des produits de retraite par capitalisation, qui sont in fine gérés par ces gestionnaires d’actifs.
BlackRock est l’un d’eux, il gère 7000 milliards de dollars (soit deux fois et demi le PIB de la France), dont les deux tiers proviennent des fonds de pension. Le groupe est représenté dans les conseils d’administration de plus de 1000 sociétés dans le monde, et il détient 2,3 % du CAC 40 dont il a empoché 1,65 milliard de dollars en dividendes en 2018.

Bien que BlackRock ne soit pas très implanté en France, où le fonds ne gère qu’un peu plus de 27 milliards d’euros, loin des 1 500 milliards d’Amundi, le premier gestionnaire d’actifs au monde a un rôle particulier dans cette réforme. BlackRock propose en effet ses conseils aux gouvernements sur leurs politiques économiques et financières, et est très écouté. Le groupe sait pour cela recruter parmi les personnes les plus influentes: Georges Osborne (ancien ministre des finances britannique) ou Friederich Merz (ancien candidat à la tête de la CDU en Allemagne) travaillent actuellement pour BlackRock.
En France, c’est Jean-Francois Cirelli, ancien conseiller économique de Jacques Chirac, qui dirige l’entreprise. Il a su remarquablement faire jouer ses réseaux puisque Larry Fink, PDG de BlackRock, a été reçu personnellement à l’Elysée en juin 2017 et en juillet 2019. Beaucoup plus que les autres gestionnaires d’actifs, BlackRock mène une politique de lobbying intense pour faire évoluer les législations dans des directions qui lui sont favorables.

Au niveau européen, BlackRock a œuvré pour la mise en place d’un plan d’épargne paneuropéen, et a obtenu gain de cause en 2019. En France, Jean-François Cirelli, qui avait déjà conseillé François Fillon lors de la réforme des retraites de 2013, fait actuellement partie du « Comité action publique 2022 » dont l’objectif est de réduire les dépenses publiques via des « transferts au secteur privé ». Il cherche notamment pour cela à « renforcer l’idée auprès des autorités publiques qu’il faut investir pour la retraite dans les marchés de capitaux ». BlackRock a également publié une note
« Loi Pacte: le bon plan Retraite » avec des recommandations visant à généraliser les plans d’épargne retraite.

Parmi les solutions proposées, on retrouve les incitations fiscales à investir dans des plans d’épargne retraite. Pour BlackRock, l’enjeu est double. D’abord, continuer à gagner en influence par son poids dans l’économie, et aussi réorienter un flux massif de capitaux (le budget des retraites en France représente plus de 300 milliards d’euros par an) vers la finance de marchés, et ainsi contribuer à alimenter la demande de titres boursiers, et la valeur qui va avec.

Article de Pierre Grimaud dans Lignes d’attac d’avril 2020.

Il faut également savoir que cette réforme va renforcer le séparatisme des hauts revenus :

Mort du néolibéralisme ?

La crise de 2008 a définitivement enterré l’idée que les marchés financiers pouvaient s’autoréguler. Le choc du coronavirus, c’est la seconde mort du néolibéralisme. Et cette fois il ne s’en relèvera pas. Certes, l’origine virale de l’effondrement économique en cours ne peut pas être directement imputée à telle ou telle version du capitalisme – c’est bien le productivisme en tant que tel qui, du fait de la pression croissante sur la biosphère, a accru la vulnérabilité biologique de notre espèce. Cependant, les politiques néolibérales n’ont pas arrangé les choses.

La logique du zéro stock qui accompagne la mondialisation néolibérale, c’est d’abord un arrêt brutal de toute une série de secteurs dès les premières toux meurtrières. La secousse suivante est bien pire, puisque cette fois c’est la logique du moindre coût appliquée à la santé qui expose directement les corps sociaux à l’attaque du Covid-19 : depuis des mois, les personnels médicaux dénonçaient la dégradation des conditions de soin à l’hôpital public.

Mais il y a plus : l’absence de stocks de médicaments, les semaines de cafouillage sur le gel hydroalcoolique, les masques et les tests ont révélé crûment les dégâts de décennies de dénigrement et d’économies sur le dos de la fonction publique. L’impréparation, le manque de coordination à tous les niveaux et les retards pour mobiliser l’appareil productif au service de l’urgence sanitaire ont sobrement rappelé que, quand c’est vraiment important, le marché ne sert à rien.

Enfin, la gestion du choc économique du confinement ne laisse d’autre choix au gouvernement que de mettre en œuvre des politiques aux antipodes de ses hochets idéologiques habituels : l’argent magique coule à flots et on se rend compte que l’État peut sans coup férir indemniser du jour au lendemain la moitié des salariés du secteur privé. Même si le patronat essaie de sauver la face en brandissant la rhétorique des sacrifices pour des lendemains qui déchantent, le pouvoir macronien a compris qu’il allait falloir inventer autre chose, pour sauver l’essentiel. Le fond de l’air porte un parfum de néo-dirigisme, une forme de régulation dont le capitalisme a déjà su s’accommoder par le passé.

Réponse de Cédric Durand (auteur de Le capital fictif : comment la finance s’approprie notre avenir) à une question de la rédaction de CQFD (édition de mai 2020) au sujet du néolibéralisme.

Graines d’une Bretagne d’avenir

Produire moins, serait synonyme de chômage et de récession, tandis que la croissance économique industrielle serait, elle, source de toujours plus de travail. Or c’est l’inverse, comme le montre dramatiquement le cas de l’agriculture : l’industrialisation capitaliste de la production et de la distribution alimentaires a entraîné une surproduction chronique de victuailles empoisonnées en mobilisant toujours plus de machines et moins de travail vivant, entièrement sous la coupe de la logique techno-scientifique (l’alimentation est un vaste laboratoire).

La décroissance, au contraire, c’est plus de travail vivant, artisanal, de métier, avec une qualification reconnue et donc correctement rémunéré, sans dette, sans précarité. Pour produire moins d’aliments, plus chers à l’unité que la malbouffe industrielle, pour en finir avec la surproduction. C’est dans cette dynamique que s’inscrit le livre Graines d’une Bretagne d’avenir et le projet de semences artisanales paysannes que défend Emmanuel Antoine.

[…]

Soyons clair, la promotion du bio est en phase avec une classe moyenne urbaine inquiète légitiment pour la qualité de son alimentation. Mais dès que l’on examine les contraintes de production (accès au foncier, climat…) et d’approvisionnement, que l’on aborde les conditions de travail et les niveaux de rétribution et de protection sociales (retraite et maladie), cela met face à des contradictions qui participent du désenchantement de la cause, d’une réalité que l’on a pas forcément envie d’affronter.

C’est regrettable à dire mais le milieu écolo est souvent coupé du monde du travail et de ses réalités les plus dures. Il a bien du mal à sortir de la sacro-sainte confiance en un marché qui pourrait se réguler de lui-même.

Un seul exemple : la campagne dite du « Marche interdit ». En 2018, le groupe Carrefour a réalisé un « coup marketing » en commercialisant des légumes issus de semences paysannes dont la vente à des professionnels est interdite car celles-ci ne sont pas inscrites – pour des raisons de coût notamment – au catalogue officiel. Voilà un des acteurs principaux de la destruction de la paysannerie française qui défend les semences paysannes et la biodiversité contre la mainmise des grandes entreprises sur le vivant !

Celle-ci a malheureusement été défendue par une certaine organisation paysanne persuadée de faire preuve de pragmatisme pour faire avancer sa cause, celle des semences paysannes. Mais quand on mange avec le diable, encore faut-il avoir une cuillère assez longue ! Là, elle est très très courte ! Un million d’euros a été reversé à une organisation paysanne pour financer une maison de la semence.

C’est bien peu au regard de la destruction d’emplois et le maintien des milliers d’agriculteurs dans la précarité pour rétribuer leurs actionnaires ; je me permets de rappeler que le groupe Carrefour a perçu 2 milliards d’euros d’aide publique en 5 ans dont 744 millions au titre du CICE (crédit d’impôt compétitivité emploi) sans compter les exonérations de cotisations sociales (1 943 millions d’euros, qui privent de financement le régime général de la Sécurité sociale), et supprimé 2 400 postes en France sur la même période.

Extraits d’un entretien de Emmanuel Antoine dans le journal La Décroissance de mars 2020.

Les librairies indépendantes font de la résistance

Dix-neuf ans après la création de la filiale française d’Amazon, le nombre des librairies est resté stable. La France compte aujourd’hui 3200 points de vente de livres qui réalisent 40% des ventes et emploient près de 11 000 salarié-e-s. Un record mondial !
Ainsi, il y a plus de libraires dans l’hexagone que sur l’ensemble du territoire états-unien où le nombre de ces commerces a plongé de 48 % en cinq ans.
Néanmoins, Amazon tient la corde dans les grandes villes et auprès des jeunes victimes de la dictature de l’urgence, et taille des croupières à la grande distribution (disparition de Virgin, réduction des rayons livres à la Fnac au profit des jeux).

La librairie indépendante génère deux fois plus d’emplois que dans les grandes surfaces culturelles, trois fois plus que dans la grande distribution et 18 fois plus que dans le secteur de la vente en ligne. Principale raison de l’exception culturelle française : le prix unique du livre mis en place par Jack Lang en 1982, le taux de TVA a 5,5% et la loi Hamon de 2014 sur la gratuité des frais de port (qu’Amazon s’est empressée de contourner en créant un tarif d’expédition a 1 centime d’euro).

Mais la principale tactique de résistance c’est le regroupement des librairies via des portails collectifs. Le site librairiesindependontes.com créé en juin 2017 par le syndicat de la librairie française rassemble ainsi 700 librairies adhérentes et permet au lecteur-trice-s de repérer immédiatement le livre qu’il cherche dans la librairie la plus proche.
Même démarche avec le site librest.com, un réseau de 10 librairies du Grand Paris ou lalibrairie.com qui permet de commander des livres et de les faire livrer gratuitement chez l’un de ses 2500 partenaires (librairies et diffuseurs de presse) ou directement à domicile.
L’extension pour navigateur Amazon killer permet aussi, quand on visite la page d’un livre sur Amazon, de pouvoir le trouver dans une vraie librairie à côté de chez soi. L’application est gratuite et peut s’installer sur la majorité des navigateurs Internet.

L’enseigne des éditions Presses universitaires de France (PUF) fait encore plus fort en proposant depuis 2016 un service d’impression à la demande. Un robot, l’Espresso Book Machine (EBM), permet d’imprimer un livre en quelques minutes, à choisir parmi une sélection de près de 5 000 titres. Mais surtout, les libraires misent sur l’attachement des Français-e-s aux commerces de proximité, nettement plus conviviaux que les algorithmes d’Amazon. Les enseignes tendent de plus en plus à devenir des lieux de vie, multipliant les événements : lectures, rencontres avec des auteurs et autrices…

Article d’Isabelle Bourboulon dans Lignes d’attac de septembre 2019.

La légende du maïs OGM

La légende voudrait que le maïs hybride exploite un phénomène génétique mystérieux, l’hétérosis, qui aurait permit un bond soudain de rendement […]

Ce n’est que récemment que je me suis rendu compte que la technique de sélection du maïs hybride (ce que fait concrètement le sélectionneur) n’exploite pas l’hétérosis, mais tout simplement une fraction de la diversité naturelle des populations ou variétés de maïs, puisqu’elle consiste à remplacer cette diversité naturelle par des « copies » de la meilleure plante sélectionnée au sein de la variété – par un clone.
Avec comme conséquence que cette technique de sélection ne permet d’espérer qu’un gain de rendement limité et ponctuel ! C’est l’exact opposé de ce que l’on raconte depuis un siècle.
Ceci aurait sauté immédiatement aux yeux si le biologiste qui propose en 1908-1909 cette technique de sélection ne l’avait pas mystifiée par des considérations génétiques absconses.

Bien sûr, l’aveuglement d’une communauté de généticiens, sélectionneurs, agronomes, tous intellectuellement alertes et rompus aux débats, s’explique par leur soumission inconsciente aux exigences du système industriel.

Puis arrive le scandale Terminator en 1998 : la technique permet de fabriquer des plantes dont la descendance est stérile. C’est la fin de la pratique fondatrice de l’agriculture, semer le grain récolté. La production est des lors séparée de la reproduction. Cette nécrotechnologie confirmait totalement ma thèse sur le maïs hybride au moment où l’exploitation de l’hétérosis devenait l’objectif des sélectionneurs et généticiens du monde entier « pour nourrir la planète et protéger l’environnement ».

Les classes dominantes ont toujours justifié leur domination par des forces supérieures, Dieu sous l’ancien régime, la Nature avec la bourgeoisie. Mais qui peut croire que pour améliorer les
plantes, il faut leur interdire de se reproduire ? En vérité, il s’agit de naturaliser un processus social. Avec l’hétérosis, le monopole du semencier (du capital) prend la forme fantastique d’une relation entre les gènes.

[…]

Le paysan savoyard d’autrefois redescendait à l’automne de ses alpages avec ses grands ronds de fromage de 30-40 kg pour les échanger sur le marché contre ce qui lui était nécessaire. Une fois ses besoins satisfaits, le cycle économique était fermé.
Avec le capitalisme, le point de départ c’est l’argent investi pour produire des marchandises qui sont, si tout va bien, vendues et transformées en argent.
Ce qui n’a de sens que si la quantité d’argent obtenue est plus grande que celle qui a été investie. L’expansion et la croissance indéfinies deviennent des nécessités structurelles et sont la religion – ce qui relie, qui soude – notre société qui, sinon, exploserait. Au moindre ralentissement, c’est la panique !

Pour l’État et le capital, l’autonomie de ce paysan savoyard était une menace à leur emprise. Il a fallu le faire passer à la moulinette de la « modernisation » pour mettre fin à cette autonomie paysanne en transformant ce paysan en marché – en l’éliminant. L’agriculture a été vidée de sa substance. Elle a été remplacée par un système agro-industriel et les paysans par des « exploitants ».
Le ministère de l’Agriculture est maintenant celui de l’Agro-industrie, mais il est essentiel de le cacher.

Extraits d’une interview de Jean-Pierre Berland dans le journal La Décroissance de septembre 2019.

Public, privé, idées reçues

La liste des champions nationaux français qui ont émergé durant les « trente glorieuses » suffit pourtant à démentir le mythe libéral d’une industrie sans État. Ariane, Airbus, les trains Corail, le train à grande vitesse (TGV, le programme électronucléaire, la couverture téléphonique nationale attestent l’efficacité d’un État stratège et dirigiste, qui n’a pas hésité à recourir à la nationalisation, à la planification, à la commande publique et au protectionnisme pour reconstruire et moderniser le pays (même si cela s’est traduit par des dégâts écologiques dont les pouvoirs publics ont tardé à prendre la mesure).

Certes, certains projets ont échoué. Le plan Calcul, le Concorde, le Minitel sont souvent mis en avant par les détracteurs du « colbertisme technologique ». L’économiste Jacques Sapir montre toutefois que même ces déboires se caractérisent par leurs retombées positives en matière d’apprentissage. Fiasco commercial, le transport supersonique a permis la « diflusion des savoirs et des équipements dans l’industrie aéronautique française », un phénomène « essentiel pour le succès ultérieur du programme Airbus ».

« L’innovation vient toujours du privé »
Encombré par la bureaucratie et la léthargie des fonctionnaires, l’État est incapable d’aiguillonner ce que l’économiste Joseph Schumpeter appelle l ‘ « esprit animal » des créateurs. Seul le marché peut faire émerger les innovateurs et leur donner les moyens de s’épanouir Faut-ils s’étonner que la Silicon Valley ne soit pas une branche du gouvernement américain ?
Le récit mythifié de l’esprit pionnier des entrepreneurs californiens omet une réalité : le secteur privé ne s’est jamais chargé d’investir dans des recherches coûteuses aux débouchés incertains.

L’économiste Mariana Mazzucato a montré que les plus importantes innovations technologiques de ces dernières décennies ont été rendues possibles grâce au financement actif de l’État : Internet a été subventionné par une agence du ministère de la défense américain (Defense Advanced Research Projects Agency, Darpa) ; le Global Positioning System (GPS), par le programme militaire Navstar ; l’affichage à écran tactile, par deux subventions de la Central Intelligence Agency (CIA) et de la Fondation nationale pour la science (NSP) attribuées à deux chercheurs de l’université du Delaware ; et l’algorithme de Google, par la NSF.

Dans l’industrie pharmaceutique, « 75 % des nouvelles entités moléculaires prioritaires sont en fait financées par d’ennuyeux et kafkaïens laboratoires publics. Certes, les « Big Pharma »
investissent aussi dans l’innovation, mais surtout dans la partie marketing, explique-t-elle. Comme Pfizer et récemment Amgen, elles dépensent plus pour racheter leurs actions afin d’en augmenter
le cours que dans leur recherche et développement ».
Si les start-up et le capital-risque jouent un rôle important, ils arrivent dans un second temps, quinze ou vingt ans après que les pouvoirs publics ont fourni le plus gros du financement et assumé le plus gros du risque.

Extrait d’un article de Laura Raim dans Le Monde diplomatique de juillet 2019.