Poisons

Poison en eaux troubles

Entre Donald Trump qui cherche à rejouer Gunfight at the OK Corral dans les établissements scolaires en équipant de flingues les « meilleurs » profs, histoire d’encourager les élèves à venir au bahut enfouraillés jusqu’aux oreilles, et Macron qui, du haut de son insolente jeunesse, passe à la moulinette l’hôpital public, les transports ferroviaires et tous les acquis sociaux grignotés
par le peuple pour figurer, à côté de la sémillante Thatcher, au palmarès des cinglés du libéralisme absolu, on ne sait plus où donner du coup de boule. C’est pourquoi j’ai décidé aujourd’hui de faire dans le frais, le frétillant et le savoureux : je vais donc vous parler du saumon, ce prince des tables festives.

J’ai vite découvert que la cupidité galopante du capitalisme avait transformé la chair de ce délice en cocktail chimique mortel. Il suffit de taper les mots « saumon » et « toxique » sur le Net pour voir apparaître une flopée d’articles mortellement sérieux affirmant tous qu’un sorbet à l’arsenic et une tranche de saumon sont d’une dangerosité équivalente. Sous les fermes de saumon parsemées à travers les fjords norvégiens s’est formée une couche de déchets de 15 mètres de hauteur, débordante de bactéries, médicaments et pesticides. La maladie du pancréas et le virus de l’anémie infectieuse se répandent à travers la Norvège.
Les souris nourries au saumon d’élevage crèvent de diabète et d’obésité et, cerise sur la dame, cette saloperie se répand partout et provoque des modifications génétiques qui contaminent les morues. Et comme rien ne se perd, les peaux de poissons sont recyclées dans les cosmétiques et le reste des déchets dans les plats cuisinés.
Je ne suis pas méchant mais j’ai quelquefois envie d’en servir à mes copains « de gôche » qui ont voté Macron pour « faire obstacle à la droite ».

Article de Patrick Raynal dans Siné mensuel de mars 2018.

L’agriculture mondialisée

Un spectre hante l’agriculture mondialisée : la mémoire du goût. Lois, normes, directives, principe de précaution, étiquetage, contraintes sanitaires… l’appareil de surveillance et de punition mis en place à la demande des géants de l’agrobusiness semble avoir pour vocation de l’éradiquer. On songe à une repartie du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, car c’est bien un « brave new world » que préparent les laborantins fous qui rêvent de fermes à 1000 vaches ou d’é1evages à 850 000 poulets : « Shakespeare est interdit parce qu ‘il est vieux. Ici, nous n’avons pas l’emploi des vieilles choses. – Même si elles sont belles ? – Surtout si elles sont belles. La beauté attire, et nous ne voulons pas que l’on soit attiré par les vieilles choses. Nous voulons qu ‘on aime les neuves. » Les adeptes des biotechnologies se méfient des produits agricoles qui ont du goût. Ils n’ont pas besoin de 1’énoncer pour qu’on les entende : ils ne veulent pas que l’on soit attiré par la production artisanale, ils veulent qu’on aime l’industrielle.

L’inventaire de la catastrophe en cours que détaille Isabelle Saporta ne lui vaudra pas beaucoup plus d’amis que sa précédente enquête, Vino Business (Albin Michel, 2014), qui avait suscité des pressions, des menaces et même un dépôt de plainte. Que ce soit dans le monde du vin, du lait ou de la viande, les multinationales de 1’agroalimentaire savent que la guerre du goût se mène d’abord avec des « manipulateurs de symboles », pour reprendre une expression de Jeremy Rifkin : avocats, lobbyistes, négociateurs de contrats, gens de presse. Les grands patrons qui s’offrent un château bordelais ou une marque champenoise aiment parfois jouer les bucoliques en bottes de pêche ou en gilet de chasse. Mais ils ne perdent pas leur temps à « patuler avec Tityre (1) » quand un paysan les contrarie. Ils envoient les juristes.

La logique mise au jour par Saporta dans « Foutez-nous la paix ! » est celle de l’écrasement (2). Les partisans d’une agriculture hyper-intensive et hyper-intégrée ne supportent pas les producteurs d’agneaux de pré salé, de canards gras, de fromage de Laguiole, de porc noir de Bigorre ou de vin sans levures synthétiques et sans soufre. Le savant travail de ces passionnés leur donne mauvaise conscience. Pour en comprendre les raisons, on retiendra la précieuse distinction qu’établit le sociologue américain Richard Sennett entre l`éthique de l`artisanat et la logique industrielle dans « Ce que sait la main. La culture de l’artisanat » (Albin Michel, 2009).

On pourra également se souvenir de ce qu’expliquait le regretté Marcel Lapierre, vigneron d’exception établi à Villié-Morgon, dans le Beaujolais, qui a entraîné toute une génération d’artisans français à refuser les vins gonflés, standardisés, bodybuildés pour imposer des vins libres, vivants et naturels : « Si les grosses firmes agro-industrielles veulent voir disparaître les gens qui produisent du poulet, du fromage ou du vin de qualité, ce n’est pas pour les 3 % que cela représente sur un marché de l’alimentation qu ‘elles contrôlent entièrement. C ‘est pour effacer la mémoire du goût. »

(1) Hommage à Virgile, cette expression, empruntée au poète Tristan Derème, désigne le plaisir que connaissent les humains dans la paix des champs.
(2) Isabelle Saporta, Foutez-nous la paix ! , Albin Michel, Paris, 2016, 336 pages, 19,80 euros.

Extrait d’un article de Sébastien Lapaque dans Le Monde diplomatique d’avril 2016.

Bien-être animal et productivisme : l’exemple du cochon

Maltraitance d’un animal que la plupart d’entre nous ne connaissons pas

– Toutes les queues sont coupées, aussi, j’ai l’impression ?
– Oui, on les coupe quand ils sont petits, ça leur fait une petite douleur, mais bon, c’est comme nous quand, bébé, on nous fait des vaccins. Et puis, gentiment, on cautérise.
– Pourquoi vous faites ça ?
– Parce que, les cochons, c’est très joueur, et comme ils ne savent pas avec quoi jouer, ils se mordent la queue. Ils peuvent attraper des germes, dans 0,2 à 0,3 %.
– Mais c’est interdit par l’Union européenne ?
– Non, la directive dit qu’il faut que ce soit « justifié ».
– Mais si on coupe 100 % des queues pour éviter 0,2 % des germes, à ce moment là, c’est justifié tout le temps !
[…]
On a le même dialogue, à peu près, sur les dents, qui sont meulées. Et encore sur la castration, qui se déroule à vif, sans anesthésie.

Le cochon est un animal intelligent. Il aime fouiller le sol, l’explorer, comme son ancêtre le sanglier. Il vit en groupe, normalement, fort sociable. On pourrait, pour prouver ça, s’appuyer sur les recherches menées à l’Université de Pennsylvanie. Un jeu vidéo est placé devant un cochon, avec un joystick sous son groin : très vite – bien plus vite que le chien – le porc comprend que, pour gagner, il doit déplacer le petit rond bleu dans le carré bleu.
On pourrait mentionner, encore, les expériences à l’Université de Cambridge. Placé devant un miroir, après des hésitations, le cochon reconnaît son reflet, joue avec lui. Ce qui n’arrive, chez l’homme, qu’entre douze et dix-huit mois. Ce qui n’arrive jamais chez le gorille ou le chat, par exemple, qui prennent éternellement cette image d’eux pour un intrus.
[…]

Le productivisme comme règle prioritaire

Les espagnols, ils paient leurs salariés 500 € dans les abattoirs, les Allemands pareil, c’est trois fois moins cher qu’en France. […] Installer une station de lisier, ici, c’est 7 centimes de plus par kilo. Tandis que les Danois, eux, par exemple, ils exportent douze millions de porcelets, surtout vers la Pologne, ils les font naître, et puis ils les engraissent là-bas, pour éviter les problèmes environnementaux. L’élevage moyen, là-bas, comme en Allemagne, c’est mille truies, nous c’est deux cents…
[…]
L’amendement Le Fur […] que change-t-il ? Auparavant, pour installer une porcherie de plus de 450 cochons, une enquête publique était nécessaire. Depuis le 1er janvier 2014, ce seuil est relevé à 2 000 bêtes.

Courts extraits d’un dossier « cochon » publié dans le journal Fakir de juillet 2015.

La publicité, bras armé de la société de consommation

Pendant que des résistants armés d’un pot de peinture sont poursuivis en justice, la pub, cette lessiveuse de cerveaux, devient de plus en plus intrusive, agressive, oppressante. Faut-il rappeler à quoi sert ce bras armé de la société de consommation ? À entretenir le culte de l’envie, créer sans cesse de nouveaux besoins, fabriquer du rêve, imposer la jouissance sans entrave par « un grand lessivage de la conscience collective », conformer aux marques, faire acheter, acheter et encore acheter. Ce n’est pas nous qui le disons, mais Jacques Séguéla lui-même, le plus célèbre publicitaire de France, « fomentateur d’imaginaire » qui a pénétré nos consciences :

« La publicité en un demi-siècle a tout envahi, nos télés et nos journaux, nos rues et nos routes, nos stades et nos théâtres. Désormais pas un pas sans pub. Maîtres d’école de nos enfants, ils passent huit cents heures face à leur professeur et mille devant leur petit écran, fascinés par nos spots, elle est aussi maître à vivre. Comme il est des maîtres à penser. Elle influence nos comportements ou plutôt elle les surprend pour mieux les amplifier.
Meilleure à zoomer sur l’humeur du temps qu’à réinventer le monde, elle crée les modes de vie avec une telle force de persuasion qu’elle nous modèle sans le vouloir, sans le savoir.
Désormais, on peut la craindre ou la mépriser, qu’importe, elle s’est imposée, clef du système de consommation, indispensable à toute survie économique. » (Jacques Séguéla, Pub story. L’histoire mondiale de la publicité en 65 campagnes.)

Lui, le missionnaire qui s’est toujours efforcé de « convertir les foules au Coca-Cola », de « fabriquer de l’imaginaire à la chaîne », selon lequel une affiche publicitaire « n’a pas le temps de séduire, elle doit violer », pour mieux « laisser des traces » dans les têtes des passants, lui agit dans l’impunité la plus totale et est même consulté sur tout et n’importe quoi dans les médias.
L’oracle Séguéla et toutes les cohortes de violeurs-publicitaires peuvent mener librement leur campagne d’endoctrinement au service de l’engloutissement des marchandises et de la croissance, ils ne sont jamais poursuivis. Et si la justice se préoccupait de santé publique ? Alors ce ne serait pas ceux qui luttent contre la publicité qui se trouveraient sur le banc des accusés, mais ceux qui la font. Pour viol des imaginaires en bande organisée et flagrant délit de lobotomie.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de juin 2015.

Distribution en circuits courts = intérêt général

À la fin des années 90, après avoir constaté les dégâts causés par les nouvelles formes de commercialisation en agriculture, des paysans pionniers et inventifs réhabilitent les circuits courts. Premier argument, la vente directe freine l’exode rural en maintenant des agriculteurs et en permettant à d’autres de s’installer. On constate qu’une petite ferme qui pratique la vente directe a un revenu comparable à des fermes deux ou trois fois plus importantes mais dont la commercialisation est soumise aux lois et marges de la grande distribution. Deuxième argument, en vendant directement, l’agriculteur est maître chez lui, il est responsable de la vente de son produit. Pour ce faire, il doit acquérir de nouvelles compétences lui permettant de mieux valoriser les fruits de son travail et adopter une nouvelle pratique du métier. On ne se contente plus de produire et de livrer ses produits (bons ou mauvais !) aux firmes agroalimentaires, on prête une plus grande attention à la transformation et à la qualité du produit, on maîtrise sa commercialisation. Dit autrement, l’agriculteur n’a plus les yeux fixés sur le cours des marchés ou la politique agricole commune, mais sur son voisinage et sur les marchés locaux.
Adossée à ces réflexions, la vente directe a pris un nouvel essor au début des années 2000. On assiste à un fourmillement d’initiatives innovantes, parmi lesquelles la création des Amap et de leurs fameux paniers (pas loin de 300 000 consommateurs en 2012).
(…)
Un processus de re-localisation de l’agriculture est en marche, parfois soutenu par des collectivités qui veulent pour leurs cantines scolaires du bio ou du local.
(…)
Nombre de politiques prennent conscience que l’agriculture de proximité favorise les installations sur de petites surfaces et que ces fermes, dotées d’un bon modèle économique, profitent à l’économie et à l’emploi local.
(…)
Un producteur sur cinq vend en circuit court et c’est plus d’un sur deux pour les agriculteurs bio. Ce chiffre est loin d’être négligeable mais ce marché ne représente que 6 à 7 % des achats alimentaires et ne pèse que 12 % de la valeur des ventes.
(…)
Or force est de constater que les procédures et appuis du système institutionnel (accès au foncier, procédures administratives et autorisations d’exploiter, aides financières, prêts, etc.) sont d’abord pensés pour des exploitations moyennes ou grandes s’inscrivant dans une agriculture plus industrielle (…)

Extraits d’un article de la revue Chemins de terre éditée par l’association Terre de liens.

Matérialisme et bonheur

La décroissance : Dans votre livre The High Price of Materialism, vous montrez que les personnes matérialistes sont souvent plus anxieuses, narcissiques et ont une plus faible estime de soi que celles qui sont plus détachées des valeurs matérielles. La course à la consommation est-elle pathologique ?
Tim Kasser : C’est ce que les études indiquent clairement. Depuis que j’ai écrit ce livre il y a 12 ans, de nouvelles preuves se sont accumulées et montrent de manière claire, cohérente et fiable qu’il y a une relation négative entre le niveau de bien-être et le degré d’adhésion des gens aux messages de la société de consommation.

Comment la publicité exploite-t-elle nos insatisfactions ?

Le principal objectif de la publicité est de nous convaincre d’acheter, et la plupart des annonceurs utilisent toutes les techniques qu’ils peuvent mobiliser pour manipuler les gens dans cette direction. Parfois, ils essaient de nous convaincre que grâce à l’achat, nous serons aimés, libres, compétents, puissants, beaux, que nous nous sentirons en sécurité, etc. Ils essaient de capitaliser sur la diversité des besoins et des désirs qui sont présents chez chacun de nous, et de les modeler pour les diriger sur l’achat et la consommation. Souvent, les publicitaires envoient aussi un message qui nous dénigre : ils nous disent que si nous ne possédons pas le produit qu’ils essaient de nous vendre, nous resterions en quelque sorte inaccomplis, inadéquat. J’encourage les lecteurs à passer une journée à vraiment analyser les pubs qu’ils voient, à les remettre en cause et à se demander : Comment les publicitaires essaient-ils de me manipuler ? Cet exercice est très instructif.

Selon vous, la société de consommation détruit-elle l’empathie en produisant des individus égocentriques ?

Les travaux scientifiques montrent clairement que plus les gens sont obsédés par la poursuite de buts matérialistes, plus leurs relations sociales sont mauvaises et moins ils sont susceptibles de traiter les autres de manière « humaine ». Par exemple, des études ont montré que quand les gens font des objectifs matérialistes une priorité, ils entretiennent des relations sociales plus courtes, plus conflictuelles, ils ont moins d’empathie et sont plus égocentriques, ils se comportent de manière plus compétitive et moins coopérative, et sont plus hostiles à l’égard des autres. Ce manque d’empathie s’étend, au-delà des relations avec son entourage, à la façon dont les gens traitent l’écosphère. Des recherches ont précisément établi que le matérialisme était lié à une moindre préoccupation pour l’environnement et aboutissait finalement à des modes de vie destructeurs de l’écosystème.

Dans les pays riches où augmente la consommation d’antidépresseurs, nous semblons malheureux d’une existence vide de sens. Pensez-vous que nous sommes en pleine crise existentielle ?

À certains égards, oui. Pour moi, les « crises existentielles » se produisent lorsque les gens commencent à remettre en question la façon dont ils vivent, lorsqu’ils se demandent si leur existence leur correspond vraiment et s’ils font ce qui est réellement important à faire au cours de la seule et unique vie que nous sommes sûr d’avoir. J’ai l’impression que les gens acceptent souvent les représentations culturelles selon lesquelles ce qui est important dans une vie, c’est d’accumuler des richesses, de posséder beaucoup de biens, d’avoir un statut élevé, de se conformer à la « bonne » image. Mais cela nous conduit sur une trajectoire de vie qui, au mieux, procure des satisfactions de court terme et, au pire, nous distrait de ce qui est vraiment important et qui apporte un plus grand bien-être : l’amour et l’amitié, l’épanouissement de nos propres facultés, l’accomplissement de nos aspirations et l’effort de contribuer à rendre meilleur le monde qui nous entoure. Je pense qu’il est très difficile pour les gens de pointer du doigt la société de consommation, de réaliser qu’elle est à la source de ce genre de crise ; pourtant c’est sans aucun doute en elle que réside une grande partie du problème.

Extait d’un entretien entre les journalistes de La décroissance et Tim Kasser dans le journal La Décroissance de décembre 2014.

La consommation est-elle totalitaire ?

On assiste à une véritable stratégie dans le monde du marketing (…)
Il s’agit de marginaliser totalement les modes de vie extérieurs à la consommation, de les faire apparaître comme des objets de curiosité, des archaïsme certes émouvants le temps d’un documentaire à la télévision, mais nous condamnant à la régression à une vie humaine non-développée.
Alors que les réclames d’antan vantaient les vertus hypothétiques de leurs articles, « la pub » produit des significations indépendantes de tout usage et fabrique un monde parallèle, au point de passer pour une nouvelle culture. La consommation est bavarde, elle ne vise pas seulement à nous faire acquérir un produit puis à nous le faire remplacer par un autre, mais à nous faire assimiler un discours nous rattachant à une communauté fictive fondée sur des signes. On peut parler de propagande, mais d’un nouveau type, parce qu’elle fait disparaître l’écart qui sépare le discours de son récepteur et à l’intérieur duquel toutes les tendances centrifuges s’enracinent.
Il s’agit d’un héritage des totalitarismes qui avaient initié cette tentative de gommer les écarts et de rendre impossibles les dissidences. L’espace est aujourd’hui saturé par la publicité et la consommation, comme il l’était jadis par le culte du chef et de la révolution. La propagande consumériste n’a rien à envier aux bulletins d’informations permanents décrits par Orwell dans 1984. Il ne s’agit pas de dire que la société de consommation est de nature totalitaire, en oubliant que ce qui fut au cœur du totalitarisme, c’était l’extermination de masse, mais de montrer que des aspects du totalitarisme ont subsisté dans la consommation, à savoir le dénigrement du passé, du sujet autonome mais aussi des sociétés et de leurs cultures, la valorisation du grégarisme et le fantasme de plénitude.

Extrait d’un article de Florent Bussy dans Les Zindigné(e)s de novembre 2014.

Libre-échange et conditions de travail

Le règne du libre-échange a ceci d’admirablement cohérent qu’il ne se contente pas d’orchestrer la guerre des pauvres à l’échelle des individus. La mise en concurrence de chacun contre tout le monde autour de l’os à ronger des emplois délocalisables ne s’acharne pas seulement sur les travailleurs du premier monde et les forçats d’Asie, d’Afrique du Nord ou d’Europe de l’Est : elle attise aussi les rivalités entre pays « low cost ». Depuis quelques mois, le gouvernement du Bangladesh scrute avec consternation les accords de libre-échange que l’union européenne est en train de négocier dans son dos avec l’Inde et le Vietnam. S’ils aboutissent, ces accords ouvriront les vannes aux exportations de textile indien et vietnamien à destination du marché européen. Pour le Bangladesh, qui écoule 65% de sa production de liquettes vers l’Europe, les conséquences seraient évidemmment calamiteuses. « Nous risquons de perdre une bonne partie de nos bénéfices à l’exportation », s’alarme le Daily Star, un quotidien bangladais proche du pouvoir. Lequel prédit, sur la foi d’un calcul d’une précision ésotérique, une « chute du produit intérieur brut de 0.27% »(05/03/14).

Les zombies de Bruxelles objecteront que ce n’est que justice : le Bangladesh bénéficie déjà d’un traité de libre-échange avec l’UE, qui l’autorise à ravitailler Carrefour, H&M ou Benetton sans payer un sou de taxes douanières. En vertu de quoi le pays des usines tueuses occupe la deuxième place – après la Chine – au rang des plus gros fournisseurs de fringues de la France. Pourquoi l’Inde et le Vietnam, deux de ses plus redoutables concurrents sur le marché mondial du textil, n’auraient-ils pas droit eux aussi à la munificence libérale du club européen ?

Les féticheurs bruxellois sont décidément d’impayables farceurs. En juillet 2013, trois mois après le massacre du Rana Plaza (plus de mille cent ouvrières bangladaises mortes écrabouillées dans l’effondrement de leur usine), le commissaire européen au commerce, Karel de Gucht, lançait en grande pompe un « pacte sur la durabilité » visant à « soutenir le Bangladesh dans ses efforts pour éviter une autre tragédie comme celle du Rana Plaza ». Tu parles d’un soutien. En multipliant les accords de libre-échange qui dérégulent davantage encore le champs de bataille planétaire du prêt-à-porter, l’UE alourdit la pression sur le secteur textile au Bangladesh – la première ressource du pays – et contribue indirectement à rendre plus infernales les conditions de travail de ses quatre à cinq millions d’ouvrières.
Le gouvernement et le patronat bangladais peuvent bien claironner qu’ils ont recruté deux cents inspecteurs pour veiller à la sécurité dans les usines, histoire de faire joli dans les brochures des communicants, personne au Bangladesh n’est dupe. « Si nous n’améliorons pas notre compétitivité, nos clients risquent de se détourner du Bangladesh pour se reporter sur la concurrence indienne », résume un exportateur dans le Financial Express, le quotidien d’affaires de Dacca (04/03/14). En somme, l’UE se comporte comme les multinationales dont elle défend les actionnaires : on se gomine la langue de « chartes éthiques » et de « durabilité » tout en s’employant à écraser les prix. Et les ouvrières qui vont avec.

Article d’Olivier Cyran dans le numéro de mars 2014 du journal CQFD.

Méritocratie et libéralisme

Le libéralisme a sur la contribution productive des individus un discours parfaitement lénifiant. Du moment que la démocratie est libérale, les talents seraient récompensés au mieux. Ainsi les patrons du CAC 40 « méritent »-ils les millions qui leur sont versés. Et çà ne concerne pas que le privé le journal « Capital » préconisait récemment de réduire le nombre de profs tout en augmentant leur traitement salarial : tout pour les « méritants », et la porte pour les « non-talentueux ». Bref, tout pour les directeurs, leaders éclairés qui sauvent le monde tous les jours et reçoivent en contrepartie si peu de reconnaissance de la part de ceux qui bénéficient de leurs illustres services.
Cette perspective occulte évidemment une grande partie des faits. Elle ne dit pas qu’en tirant ainsi la couverture à eux c’est toute une population qui se retrouve mise à nu par les grands timoniers. Elle ne dit pas non plus comment le « mérite » est mesuré, ni par qui. Le souci est que ceux qui mesurent sont souvent les mêmes que ceux qui finissent en haut du classement. Les stratégies sont nombreuses pour que ce pouvoir n’échappe pas à ceux qui en bénéficient, comme le montrait déjà Pierre Bourdieu dès les années soixante, au moyen d’enquêtes qui ont fait date, telles que « Les héritiers » (avec Jean-Claude Passeron, 1964) ou, un peu plus tard, « La distinction » (1979). Alors que le premier montre comment l’institution scolaire bénéficie avant tout à celle et ceux qui sont les plus riches en « capital scolaire », le second explique comment les modes de vie marquent l’appartenance à une classe sociale.

Extrait d’un article de Fabrice Flipo dans le journal La décroissance de décembre 2013

Abandonnons l’élevage industriel !

L’affaire des lasagnes de « boeuf » produites à base de cheval illustre parfaitement les errements d’une industrie agroalimentaire qui a rompu tous liens avec le vivant. Les animaux sont considérés comme des « sous-produits », le consommateur n’est qu’un porte-monnaie et l’environnement qu’une variable d’ajustement.

La consommation mondiale de viande a plus que quintuplé en à peine 50 ans. Cette boulimie de produits carnés est un cas d’école qui soulève de multiples questions en lien avec la sauvegarde de notre planète et la survie de ses habitants. L’élevage et la pêche ont aujourd’hui des conséquences dramatiques pour les humains, les animaux et l’environnement. En plus de raisons morales, culturelles ou économiques, de nombreux arguments écologiques et sociaux plaident pour une nette modération de la consommation de viande.

Recherchant la rentabilité à court terme, l’industrie agroalimentaire exploite et maltraite des animaux d’élevage. Mais nous sommes toutes et tous victimes de l’élevage industriel à des degrés divers : les pays du Sud, qui voient une grande partie de leurs terres monopolisées ; les consommateurs, qui ingèrent une nourriture de mauvaise qualité dont la consommation excessive prédispose à l’obésité et à diverses pathologies; les éleveurs, qui doivent supporter des conditions de travail très difficiles pour un revenu de plus en plus précaire.

Sur le plan environnemental, l’eau, l’air et les sols ne peuvent supporter de si grandes concentrations d’animaux ; la biodiversité animale et végétale se réduit sous le poids d’une standardisation agricole extrême ; la production des produits animaux requiert énormément d’eau et d’énergie et rejette quantité de gaz à effet de serre.

Des solutions existent mais vont à l’encontre d’intérêts économiques bien établis. Face à l’inertie des pouvoirs publics, de plus en plus de citoyens, personnalités et organisations se mobilisent afin de réclamer une alimentation plus diversifiée et moins carnée et favoriser un élevage respectueux du bien-être des animaux et de l’environnement.

Extrait d’une campagne de l’association Agir pour l’environnement pour soutenir un modèle d’agriculture durable et extensif.