Bourgeoisie intellectuelle et méritocratie

Sortie des écoles et des universités les plus sélectives, la fraction supérieure de ce groupe représente 5 à 10 % des populations actives occidentales. Elle inclut les fameux l % les plus riches, mais les déborde largement. C’est de cette intelligentsia opulente qu’il sera question ici. Qu’ils exercent comme professions libérales ou qu’ils peuplent le sommet de l’organisation des entreprises, ces individus prospères perçoivent chaque mois les dividendes de leur capital éducatif et culturel.
Ils détiennent le pouvoir de prescrire, « savent de quoi nous souffrons et délivrent de précieux diagnostics », ironise l’essayiste américain Thomas Frank (dans The Rise of the Meritocracy). […]

La légende célèbre en l’intellectuel non seulement le créateur et le dépositaire du savoir, mais également l’adversaire de l’ordre établi, suivant le célèbre exemple donné par Jean-Paul Sartre, interrogé le 15 août 1967 par Radio-Canada : un physicien nucléaire demeure un « technicien du savoir pratique » aussi longtemps qu’il contribue à développer la bombe atomique et devient un intellectuel sitôt qu’il proteste contre elle. Mais combien compte-t-on de Sartre, de Simone de Beauvoir et de Pierre Bourdieu face aux millions de manageurs, juristes et urbanistes dociles ?

Le mythe survit pourtant, car les professions intellectuelles écrivent l’histoire de tous les groupes sociaux, y compris la leur. Et c’est peu dire qu’elles se passent la pommade. Maîtresses dans l’art d’universaliser leurs intérêts, elles peuvent même réagir à une baisse des crédits dans leurs secteurs en lançant un « appel contre la guerre à l ‘intelligence », comme ce fut le cas en France en février 2004.

[…] Alors que la dislocation de la paysannerie, la révolte des « gilets jaunes » ou la précarité des auxiliaires de vie sociale sont analysées dans le débat public à l’aide de catégories génériques comme « les agriculteurs », « les ouvriers », « les services à la personne », les classes les plus instruites se dépeignent dans leur délicate singularité, détaillent leurs courants de pensée, polissent leurs désaccords.
« Tout se passe comme si une forme de matérialisme la plus rudimentaire était habituellement appliquée à l’étude des classes populaires, tandis que les subtilités théoriques destinées à sauver l’autonomie du sujet étaient réservées aux classes cultivées », a résumé le sociologue Jean-Claude Chamboredon. Il faut, pour rétablir l’équilibre, considérer les intellectuels non plus comme une série d’individus uniques, mais comme un groupe social.

Si l’histoire retient souvent le rôle progressiste des couches lettrées – savants, encyclopédistes, avocats révolutionnaires, écrivains séditieux, « hussards de la République »… – elle minimise leur implication dans les épisodes les moins glorieux.
« Vichy fut, plus qu’aucun autre groupe social, la création d’experts et de membres des professions libérales, rappelle l’historien américain Robert Paxton. Et juger Vichy, c’est juger l’élite française ».

[…] à mesure qu’on en feuillette les pages, « L’Ascension de la méritocratie » vire au cauchemar. Le gouvernement des classes cultivées, qui a installé les plus brillants enfants du monde ouvrier à des postes de pouvoir pour dévitaliser l’opposition, n’est plus désormais composé que d’experts. La masse des non-diplômés rendus « inemployables » par les prodiges de l’automatisation – déjà ! – se voit enrôlée de force comme personnel domestique des intellectuels. « Une fois que tous les génies sont parmi l’élite, et tous les crétins parmi les ouvriers, que signifie l’égalité ? », interroge le narrateur.
Dans la fiction de Young, le gouvernement des intellectuels parvient à maturité au début du XXIe siècle.
Nantie de privilèges en nature – appartements confortables, dîners de gourmets, vacances somptueuses – la classe éduquée scolarise ses enfants dans des établissements distincts et ne se reproduit désormais plus qu’en son sein. « L’élite est en passe de devenir héréditaire; les principes de l’hérédité et du mérite se rejoignent », observe le narrateur, […]

Pour justifier la création de l’École libre des sciences politiques – qui deviendra Sciences Po -, le professeur Émile Boutmy fit, en 1871, cette déclaration restée célèbre : « Contraintes de subir le droit du plus nombreux, les classes qui se nomment elles-mêmes les classes élevées ne peuvent conserver leur hégémonie politique qu’en invoquant le droit du plus capable. Il faut que, derrière l’enceinte croulante de leurs prérogatives et de la tradition, le flot de la démocratie se heurte à un second rempart fait de mérites éclatants et utiles, de supériorités dont le prestige s’impose, de capacités dont on ne puisse pas se priver sans folie » […]

Auteurs d’une enquête sur les dirigeants politiques de six pays européens (Allemagne, Belgique, Danemark, France, Pays-Bas, Royaume-Uni), Mark Bovens et Anchrit Wille confirment que les régimes représentatifs actuels s’apparentent à « des démocraties de diplômés ».
« Les diplômés du supérieur en sont venus à dominer toutes les institutions et arènes politiques, qu’il s’agisse des partis, des Parlements et des cabinets, des groupes de pression, des lieux de délibération ou même des consultations sur Internet ».

Extraits d’un article de Pierre Rimbert dans Le Monde diplomatique d’août 2020.

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