Bourgeoisie intellectuelle et méritocratie

Sortie des écoles et des universités les plus sélectives, la fraction supérieure de ce groupe représente 5 à 10 % des populations actives occidentales. Elle inclut les fameux l % les plus riches, mais les déborde largement. C’est de cette intelligentsia opulente qu’il sera question ici. Qu’ils exercent comme professions libérales ou qu’ils peuplent le sommet de l’organisation des entreprises, ces individus prospères perçoivent chaque mois les dividendes de leur capital éducatif et culturel.
Ils détiennent le pouvoir de prescrire, « savent de quoi nous souffrons et délivrent de précieux diagnostics », ironise l’essayiste américain Thomas Frank (dans The Rise of the Meritocracy). […]

La légende célèbre en l’intellectuel non seulement le créateur et le dépositaire du savoir, mais également l’adversaire de l’ordre établi, suivant le célèbre exemple donné par Jean-Paul Sartre, interrogé le 15 août 1967 par Radio-Canada : un physicien nucléaire demeure un « technicien
du savoir pratique » aussi longtemps qu’il contribue à développer la bombe atomique et devient un intellectuel sitôt qu’il proteste contre elle. Mais combien compte-t-on de Sartre, de Simone de Beauvoir et de Pierre Bourdieu face aux millions de manageurs, juristes et urbanistes dociles ?

Le mythe survit pourtant, car les professions intellectuelles écrivent l’histoire de tous les groupes sociaux, y compris la leur. Et c’est peu dire qu’elles se passent la pommade. Maîtresses dans l’art d’universaliser leurs intérêts, elles peuvent même réagir à une baisse des crédits dans leurs secteurs en lançant un « appel contre la guerre à l ‘intelligence », comme ce fut le cas en France en février 2004.

[…] Alors que la dislocation de la paysannerie, la révolte des « gilets jaunes » ou la précarité des auxiliaires de vie sociale sont analysées dans le débat public à l’aide de catégories génériques comme « les agriculteurs », « les ouvriers », « les services à la personne », les classes les plus instruites se dépeignent dans leur délicate singularité, détaillent leurs courants de pensée, polissent leurs désaccords.
« Tout se passe comme si une forme de matérialisme la plus rudimentaire était habituellement appliquée à l’étude des classes populaires, tandis que les subtilités théoriques destinées à sauver l’autonomie du sujet étaient réservées aux classes cultivées », a résumé le sociologue Jean-Claude Chamboredon. Il faut, pour rétablir l’équilibre, considérer les intellectuels non plus comme une série d’individus uniques, mais comme un groupe social.

Si l’histoire retient souvent le rôle progressiste des couches lettrées – savants, encyclopédistes, avocats révolutionnaires, écrivains séditieux, « hussards de la République »… – elle minimise leur implication dans les épisodes les moins glorieux.
« Vichy fut, plus qu’aucun autre groupe social, la création d’experts et de membres des professions libérales, rappelle l’historien américain Robert Paxton. Et juger Vichy, c’est juger l’élite française ».

[…] à mesure qu’on en feuillette les pages, « L’Ascension de la méritocratie » vire au cauchemar. Le gouvernement des classes cultivées, qui a installé les plus brillants enfants du monde ouvrier à des postes de pouvoir pour dévitaliser l’opposition, n’est plus désormais composé que d’experts. La masse des non-diplômés rendus « inemployables » par les prodiges de l’automatisation – déjà ! – se voit enrôlée de force comme personnel domestique des intellectuels. « Une fois que tous les génies sont parmi l’élite, et tous les crétins parmi les ouvriers, que signifie l’égalité ? », interroge le narrateur.
Dans la fiction de Young, le gouvernement des intellectuels parvient à maturité au début du XXIe siècle.
Nantie de privilèges en nature – appartements confortables, dîners de gourmets, vacances somptueuses – la classe éduquée scolarise ses enfants dans des établissements distincts et ne se reproduit désormais plus qu’en son sein. « L’élite est en passe de devenir héréditaire; les principes de l’hérédité et du mérite se rejoignent », observe le narrateur, […]

Pour justifier la création de l’École libre des sciences politiques – qui deviendra Sciences Po -, le professeur Émile Boutmy fit, en 1871, cette déclaration restée célèbre : « Contraintes de subir le droit du plus nombreux, les classes qui se nomment elles-mêmes les classes élevées ne
peuvent conserver leur hégémonie politique qu’en invoquant le droit du plus capable. Il faut que, derrière l’enceinte croulante de leurs prérogatives et de la tradition, le flot de la démocratie se heurte à un second rempart fait de mérites éclatants et utiles, de supériorités dont le prestige s’impose, de capacités dont on ne puisse pas se priver sans folie » […]

Auteurs d’une enquête sur les dirigeants politiques de six pays européens (Allemagne, Belgique, Danemark, France, Pays-Bas, Royaume-Uni), Mark Bovens et Anchrit Wille confirment que les régimes représentatifs actuels s’apparentent à « des démocraties de diplômés ».
« Les diplômés du supérieur en sont venus à dominer toutes les institutions et arènes politiques, qu’il s’agisse des partis, des Parlements et des cabinets, des groupes de pression, des lieux de délibération ou même des consultations sur Internet ».

Extraits d’un article de Pierre Rimbert dans Le Monde diplomatique d’août 2020.

Pesticides et argent public

Dans un de ses derniers référés, la Cour des comptes dresse un constat d’échec de la politique de réduction d’usage des pesticides. On y devine le combat d’arrière-garde du lobby agro-industriel, mettant enjeu la santé publique et retardant la transition écologique de l’agriculture.

Cancérigènes, mutagènes ou reprotoxiques, les pesticides nous pourrissent la vie. En France, il a fallu attendre le Grenelle de l’environnement (2007) pour fixer un objectif de réduction de 50% de l’utilisation des pesticides de synthèse (molécules les plus dangereuses) en dix ans, encadré par le plan national Écophyto (2008-2018).

En 2015, devant l’absence de résultat, le gouvernement a pondu un plan Écophyto 2, courant jusqu’en 2025, pour atteindre ce même objectif. Soit sept ans de prime aux pollueurs… sans plus d’effet, c’est ce que pointe un référé de la Cour des comptes : « Des objectifs non atteints en dépit d’une décennie d’actions mobilisant des fonds publics importants. […] Les effets des plans Écophyto demeurent très en deçà des objectifs fixés. »

Et pour cause ! Plus 12 % de consommation de pesticides entre 2009 et 2016, +21 % d’augmentation des volumes de ces poisons achetés en 2018. Et le contribuable paie son empoisonnement : selon la Cour, pour cette seule année 2018, Écophyto a coûté 400 millions d’euros d’argent public aspirés par les multiples bras de cette pompe à finances de l’ « utilisation raisonnée » des phytosanitaires.

Usine à Gaz

Pour faire quoi? C’est la bonne question, à laquelle la Cour répond en pointant malicieusement l’organisation de l’inaction par « le nombre et la diversité des acteurs impliqués, l’insuffisante articulation du plan Écophyto avec plus d’une dizaine d’autres instruments de programmation portant des mesures relatives aux pesticides, la diversité des sources de financement et la généralisation des cofinancements ou appels à projets qui ont conduit à développer une gestion administrative et financière si complexe qu’elle peut neutraliser les effets de l’impulsion nationale et, plus récemment, des initiatives régionales » et « un dispositif de contrôle reposant sur au moins sept services différents ».

On reconnaît tout l’art du lobby agricole pour siphonner les finances publiques et échapper au contrôle. Bref, en regard de l’objectif de 50 % de réduction d’usage des pesticides, « seulement 12% des exploitations sont engagées dans des projets labellisés économes en intrants (dont
2272 certifiées de « haute valeur environnementale ».

[…]

Alors, on peut se ranger derrière la Cour des comptes, qui recommande plus de transparence en tenant et en rendant public « à l’échelon national et à l’échelon régional un tableau des ressources financières mobilisées pour mettre en œuvre le plan Écophyto pluriannuel ». La Cour préconise aussi de « rendre accessibles au public, chaque année, les données et les analyses rendant compte de la politique menée, des substances actives émises et de leurs effets sur la santé et sur 1’environnement, notamment sous forme de cartographies ».

Enfin, plus stratégiquement, pour impulser « une nécessaire évolution des modes de production agricole […], la Cour estime que l’État pourrait davantage influer sur les modes de production et les filières par l’exercice de ses compétences normatives de régulation et d’information ».
Et qu’il serait de bon ton « d’introduire, dans les négociations de la nouvelle politique agricole commune (PAC), un objectif prioritaire de réduction de l’usage des produits phytopharmaceutiques ». Il y a des jours où les institutions de la République ont du bon.

Article d’Antoine Lopez dans Siné mensuel de septembre 2020.

Droit de manifester et identitaire

En fonction de l’air du temps, le pouvoir peut consentir à certains salariés l’exercice de leur droit de manifester sans les battre ou les mutiler. Le LBD a été de rigueur à propos des retraites et le sera demain pour ceux qui, n’étant pas des « Renault », ne bénéficieront pas de la conjoncture protectrice liée au télescopage entre l’affaire Ghosn, le prêt d’État et la destruction d’emplois.

Les manifestations de solidarité avec « les sans papiers » ne sont, elles, jamais légitimes, et sont réprimées systématiquement. Conclusion : travailleurs dans la mouise, songez peut-être à vous défendre mais ne vous trompez pas d’ennemis ! Le pouvoir fera tout son possible pour orienter vos revendications sociales vers l’affrontement identitaire.

On sait qu’a l’occasion du « grand débat national » élaboré contre les « Gilets jaunes », le pouvoir avait cherché à créer un abcès de fixation sur l’identité française. Plus avantageux pour lui sans doute que l’analyse par les victimes de la répartition des richesses entre le capital et le travail ou des conditions de vie dans les zones de relégation extra-urbaines.
Ne pouvant y parvenir, il a glissé quelques questions fourbes dans le chapitre démocratie et citoyenneté :

« 29. Pensez-vous qu’il faille instaurer des contreparties aux différentes allocations de solidarité ? Si oui, lesquelles ?
30. Que pensez-vous de la situation de l’immigration en France aujourd’hui et de la politique migratoire ? Quels sont, selon vous, les critères à mettre en place pour définir la politique migratoire ?
31. En matière d’immigration, une fois nos obligations d’asile remplies, souhaitez-vous que nous puissions nous fixer des objectifs annuels définis par le
Parlement ? »

De l’aspect moralisateur – déjà fort douteux – sur le poids de la solidarité, on passe comme s’il y avait une relation logique à l’immigration. Si l’opinion constate que le libre marché interdit une vie digne à certains « nationaux », il faut l’inciter prestement à voir ailleurs pour stigmatiser
les mauvais pauvres et surtout les étrangers, cause de nos malheurs.

On comprend pourquoi Cédric Herrou est de nouveau, quelques jours après sa relaxe en appel à Lyon, l’objet de l’acharnement de la justice. Le Parquet général – qui ne semble pas avoir beaucoup d’affaires importantes a traiter – nie que ce militant humanitaire a exercé son droit (confirmé par le Conseil
constitutionnel) en aidant autrui, « dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national ». L’avocate de C. Herrou constate qu’ « il est très rare que le Parquet général fasse un pourvoi devant la Cour de cassation, surtout dans une affaire où elle s’est déjà prononcée après saisine du Conseil constitutionnel ».

Extrait d’un article dans la revue Les Zindigné(e)s de avril-juin 2020.

L’ombre de la Montagne d’or

Le projet minier Espérance, de par sa taille et l’arrachage de milliers d`arbres, n’est pas sans rappeler celui de la compagnie de la Montagne d’or, symbole de tous les refus. Porté par
les sociétés canadienne et russe Columbus Gold et Nordgold, inscrit dans 190 km2 de concession, la Montagne d’or prévoit une fosse de 2,5 km de long, 500 m de large et 400 m de profondeur, un déboisement de 1 515 hectares, l’utilisation de 57 000 tonnes d’explosifs et de 46 000 tonnes de cyanure pour obtenir 7 tonnes du métal précieux par an pendant douze ans.

Situé à l’ouest du pays, à 120 km de Saint-Laurent-du-Maroni, entre deux réserves biologiques intégrales (à un peu moins de 500 mètres de l’une d’elles), le projet de la Montagne d’0r est actuellement à l’arrêt, mais les péripéties et contradictions qui l’entourent incitent à la plus grande vigilance.
Alors ministre de l’Économie et des Finances de François Hollande, Emmanuel Macron se rendait, le 21 août 2015, sur le site de la Montagne d’or où il affirmait : « Cet industriel est un des fers de lance de la mine responsable. »
Dès lors, le futur candidat à la présidence, à la suite de son prédécesseur Arnaud Montebourg, encourageait l’extraction minière avec l’appui de son « conseiller spécial » Jacques Attali qui siégeait au Comité consultatif de la Columbus Gold. L’opposition s’organisait rapidement avec la constitution du collectif Or de question, le 14 juillet 2016, qui dénonçait la Montagne d’0r dans un courrier du 4 décembre adressé au président de la République, comme « le plus grand danger social et environnemental pour la Guyane ».
En septembre 2017, WWF France (World Wildlife Fund) diffusait une étude, « Montagne d’or, an mirage économique ?« , qui évaluait à 420 millions d’euros le montant des subventions publiques attendues.

Extrait d’un article de Eva Lacoste dans la revue Les Zindigné(e)s de avril-juin 2020.

Darwinisme versus darwinisme social et eugénisme

Selon Patrick Tort, « rien de ce qui concerne le darwinisme ne saurait s’énoncer dans l’indifférence » à propos du contresens sur la théorie de l’évo1ution de Darwin : « Parce que Darwin est l’auteur de la théorie de l’évolution des espèces vivantes à travers le mécanisme de la sélection naturelle – impliquant la défaite des moins adaptés dans la lutte pour l’existence au sein d’un milieu déterminé – on l’a inlassablement déclaré responsable des pires « applications » de ce schéma, apparemment simple et systématisable, aux sociétés humaines : défense de la « loi du plus fort » et de ses conséquences, « darwinisme social », néo-malthusianisme, eugénisme, racisme, colonialisme brutal, ethnocide ou domination esclavagiste – sexisme enfin ».

Confronté aux églises, Darwin n’étend sa théorie aux humains et à la société qu’en 1871, dans son ouvrage La descendance de l’Homme, douze ans après la publication de De l’origine des espèces. Entre-temps ont été élaborées des interprétations de sa théorie qui auront des répercussions sociales et historiques dramatiques, le spencerisme ainsi que l’eugénisme, fondé par un contemporain de Darwin, son cousin Francis Galton.

Le darwinisme social, tel qu’entendu aujourd’hui, n’est qu’un pseudo darwinisme social, une idéologie dont le soubassement est le malthusianisme, doctrine développée par Thomas Malthus dans son Essai sur le principe de population paru en 1798. Cette théorie postule que la population tendant à croître plus rapidement que les ressources disponibles, des « obstacles naturels » (famines, mortalité infantile, épidémies…) rétablissent un équilibre entre populations et moyens de subsistance. Accorder des aides financières aux pauvres – les « poor laws » – serait dès lors dangereux à terme pour la société. En effet, si les lois de la population sont les lois de la nature, toute aide accordée aux défavorisé-es ne peut qu’encourager les pauvres à « proliférer » au détriment de l’équilibre social. En clair, « les lois inévitables de la nature humaine condamnent certains individus à vivre dans le besoin », ainsi la vie est une « loterie », tant pis pour celles/ceux qui ont « tiré le zéro », il ne sert à rien de les assister, seules issues : le travail, l’abnégation, la vertu, l’épargne… Cette doctrine moraliste réactionnaire sera largement relayée notamment par les prêtres anglicans de l’époque. Darwin a certes lu Malthus, lecture ayant participé à sa réflexion, mais il n’en a jamais validé ses conclusions politiques.

Le darwinisme social est un spencerisme

Cette conception malthusienne d’une société inégalitaire mais en équilibre, statique, ne permettait pas un évolutionnisme qui plaquerait les lois économiques et sociales sur les lois de la nature. Après Malthus, il appartiendra à Spencer de concevoir un « évolutionnisme » qui associe sélection naturelle et compétition économique sans entrave permettant la « survivance du plus apte », la hiérarchie sociale étant ainsi une projection directe de la hiérarchie naturelle.

L’évolutionnisme spencerien rencontra un fort succès aux États-Unis à la fin du dix-neuvième siècle. Il est conçu comme une doctrine de progrès, moderne, qui permet de suppléer la crédibilité faiblissante de l’éthique protestante pour légitimer le laisser-faire capitaliste, en faisant appel à la « science ». Se noue ainsi une « affinité élective » entre lutte pour la vie et libre concurrence, survivance des mieux adaptés et victoire économique des plus capables, élimination naturelle des inadaptés et élimination sociale des pauvres, inégalité naturelle et hiérarchie sociale, intangibilité des lois de la nature et des lois « naturelles » de l’économie, perfectionnement de l’espèce et progrès social grâce à la sélection économique.

Marx et Engels après avoir lu et commenté positivement L’origine des espèces se sont ensuite rangés du côté de la critique du darwinisme social, mais sans prendre appui sur Darwin lui-même. Ce dernier étant considéré par eux comme le fondateur de la théorie des sélections sociales, contribuant ainsi à légitimer l’annexion du darwinisme par une théorie sociale inégalitaire.
Bien sûr l’idéologie libérale capitaliste ne revendique pas aujourd’hui la référence au darwinisme social/spencerisme, pour autant elle y puise largement.

Extrait d’un article paru dans le mensuel Alternative Libertaire de juillet 2020.

5G, le progrès, la compétition

[…] l’Union européenne préfère se baser, pour guider sa réflexion et ses investissements, sur les tests de l’industrie elle-même. Qui concluent soit à l’innocuité des ondes, soit qu’on ne peut rien prouver, qu’on ne sait pas trop, que tout est relatif, et inversement. Des études qui étaient déjà bidonnées pour les portables […]

En revanche, quand les structures indépendantes se penchent sur la question, elles tranchent. Le National Toxicology Program, sans lien avec l’industrie, coordonne depuis dix ans les travaux en toxicologie de plusieurs agences d’État aux États-Unis. Elle estime qu’il existe des « preuves évidentes » de l’apparition de tumeurs et cancers chez les rats soumis aux ondes. Des observations qui recoupent celles de l’institut Ramazzini, près de Bologne, en Italie, centre de recherche mondialement reconnu qui parle de « potentiel cancérogène des radiofréquences chez l’homme ».

Même conclusion, dès 2011, au sein de l’IARC l’Agence internationale de recherche contre le cancer, structure de l’OMS, qui estime dès 2011 les ondes « potentiellement cancérigènes pour l’homme ».
Ces données sont sues, connues, depuis des lustres, donc. En 2017, 180 scientifiques de 37 pays appelaient d’ailleurs à un moratoire sur la 5G. Bis repetita, avec plus d’ampleur encore, quelques mois plus tard. Leur angoisse : une exposition « 24h/24 et 365 jours par an, sans sortie de secours », qui n’épargnera rien ni personne sur la planète.

Et tant pis pour les personnes électrosensibles, que l’Anses estime à 5 % de la population (soit plus de trois millions de personnes en France, près de 400 millions dans le monde), qui pourront aller voir ailleurs pour mieux vivre leur calvaire – brûlures dans la tête, tachycardie, montées d’angoisse, troubles neuromusculaires…

Rien n’y fait, pour ses hérauts : « La 5G, c’est l’avenir », bulldozer du progrès.
« Être en retard sur la 5G n’est pas une option », prévient Sébastien Soriano, le directeur de l’Arcep, le gendarme des Télécoms. Pas question d’être « en retard sur le reste de la compétition » répète Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’État à l’Industrie. Mounir Mahjoubi, alors secrétaire d’État au Numérique, en appelait lui à la « mobilisation de tous les acteurs privés et publics pour multiplier les projets pilote partout sur le territoire », pour « faire de la 5G une priorité pour la France ». Des expérimentations grandeur nature se mènent d’ailleurs déjà, depuis 2019, à Nantes, Bordeaux, Lyon, Toulouse, Paris, Le Havre… Alors même que les effets sanitaires n’ont pas été évalués, et que les habitants n’en ont jamais été informés.

Extraits d’un article de Cyril Pocréaux dans le journal Fakir de juillet 2020.

Plein emploi et croissance économique

Viser le plein emploi par un surcroît de croissance économique : voilà un mythe tant usé que l’on en vient à de se demander ce qui, de la paresse intellectuelle ou de l’hypocrisie, lui permet de subsister encore. Car la croissance – et ce d’autant plus lorsqu’on la dope à l’innovation – n’est pas qu’un pur phénomène quantitatif : dans la mesure où les gains de productivité sont à la fois moteurs et produits de celle-ci, une telle stratégie productiviste tend à moyen terme à rendre l’activité économique de moins en moins intensive en travail, ce qui nécessite, pour compenser, de faire croître parallèlement les volumes de production et de consommation à des niveaux toujours plus insoutenables. Si le bilan en matière d’emploi est incertain, le désastre social et écologique est assuré.

Les solutions au problème du chômage de masse sont donc évidemment à chercher ailleurs que dans des politiques de croissance indifférenciée.
Tout d’abord, si la sortie de la crise écologique et sociale requiert une réduction globale des niveaux de production et de consommation, la transition de modèle qu’elle implique nécessite, de façon sélective, la croissance au moins temporaire de certains secteurs spécifiques.
Les énergies renouvelables (qui représentent actuellement moins de 14 % de la consommation finale d’énergie en France) et l’efficacité énergétique (notamment l’isolation des bâtiments) en sont des exemples évidents, car la sobriété, qui doit demeurer le levier d’action prioritaire, ne suffira probablement pas : même à supposer une évolution radicale des modes de vie, une fraction non négligeable de notre demande énergétique est contrainte à moyen terme par l’inertie des infrastructures, des choix technologiques et des agencements territoriaux actuels.

De même, nombre d`emplois locaux sont à créer dans la transition vers une agriculture paysanne biologique, favorisant les pratiques permacoles, davantage intensives en travail, mais beaucoup moins en ressources et capital. La relocalisation de productions essentielles, l’amélioration des filières de recyclage, le redéploiement des activités de réparation, l’amélioration qualitative de la production par le développement de normes et standards industriels imposant des critères ambitieux de soutenabilité environnementale, de durabilité et de réparabilité, ou encore la reconfiguration des espaces urbains et des infrastructures de transport afin de remplacer massivement l’automobile par l’articulation entre mobilités actives (marche, vélo…) et transports en commun, sont autant de tâches urgentes et essentielles qui nécessiteront du travail.

L’économie sociale et solidaire offre par ailleurs des pistes prometteuses, comme le montre par exemple le projet Territoires zéro chômeur de longue durée. Il ne s’agit donc pas simplement de réduire la production, mais aussi d’en changer la nature. Or cette vaste réorientation des activités productives requiert une certaine flexibilité économique, afin de permettre la reconversion de l’appareil productif, ainsi que de la main d’œuvre.

Toutefois, cette flexibilité ne doit pas être envisagée sans garantir en premier lieu la sécurité et la sérénité économique des personnes, c’est-à-dire leur assurer inconditionnellement les ressources nécessaires et suffisantes à une vie décente. En d’autres termes, il convient de substituer à la protection de l’emploi – exigence chère aux syndicats mais qui procède d’une inversion entre la fin et les moyens – celle des personnes.
Cette garantie, qui suppose une désindexation – au moins partielle – du revenu par rapport au travail, pourrait par exemple prendre la forme d`une dotation inconditionnelle d’autonomie, attribuée à chaque individu, dont une partie pourrait être versée en monnaie locale et/ou en gratuités à travers l’accès à des droits de tirage et des services (par exemple énergie, eau, logement, transport, santé, service funéraire…).

Début d’une intervention de François Briens dans le journal La Décroissance de juillet 2020.

Cymès, médecin de la télé

Le 15 mars, Arrêt sur images consacrait un article au « médecin de la télé » sous le titre « Coronavirus, un Cymès matin, midi et soir ».
Et de constater : Plus rapide que la diffusion du coronavirus, la démultiplication de Michel Cymès sur les écrans. Depuis deux semaines, c’est matin, midi et soir sur France 2, RTL mais aussi France 5, TMC, La 1ère. Celui qui dit continuer ses consultations à l ‘hôpital deux matinées par semaine, passe surtout son temps dans les loges de maquillages.

Pour y dire quoi ? Pour affirmer par exemple sur « Quotidien », le 10 mars, que le coronavirus « reste une maladie virale comme on en a tous les ans » ou encore : « Il y a moins de risque [qu’en Italie], on est mieux préparés et puis je ne crois pas qu’un jour on va mettre toute la France en quarantaine. » Ou encore sur Europe 1 (1e 10 mars également): « Je ne suis absolument pas inquiet. C’est un virus de plus, on le dit souvent, c’est une forme de grippe. Je ne suis pas inquiet pour moi parce que je suis en bonne santé et que je ne fais pas partie des cas les plus graves ».

Avant de battre sa coulpe six jours plus tard, dans « C à Vous »: « Je fais mon mea culpa aussi, j’ai probablement trop rassuré les Français (sic), mais en même temps, comment les inquiéter de façon excessive quand on n’a pas les données épidémiques à 15 jours ou 3 semaines qui permettent de dire que ça va être aussi catastrophique qu’aujourd’hui. »
Certains lui rétorqueraient, sans doute, qu’ils disposaient de telles données. Mais quand bien même… et surtout : quand on ne sait pas, ou quand on affirme – comme Michel Cymès lui-même – que « chaque heure, ça change », pourquoi se précipiter sur tous les plateaux en tenue de sachant/savant ? Et si le temps de la connaissance scientifique ne coïncide pas avec le temps médiatique de l’information en continu, pourquoi chercher à tout prix à plaquer le premier sur le second ? « C’est toute la difficulté de la communication, je suis bien placé pour vous le dire », ose Michel Cymès face à Anne-Élisabeth Lemoine sur France 5. C’est là tout le problème en effet : confondre l’information avec la communication permanente… et l’entrepreneuriat médiatique personnel.

Suite à un tel plantage, d’aucuns auraient pensé que Michel Cymès allait se faire discret, au moins pour quelque temps. Il n’en fut rien. […]

Mais Michel Cymès ne saurait se contenter d’être un père-la-morale. Comme tout bon expert médiatique, il dispose également d’une casquette « chien de garde ». Un rôle qui lui permet de décréter ce qui peut être dit (ou non) sur un plateau, et sous quelle forme. Celle qui en fait les frais ? Juliette Richard, infirmière aux urgences de l’hôpital Robert Debré et membre du collectif Inter-urgences.

[…]

Bien qu’en première ligne dans le combat contre le virus, Juliette Richard refuse de se soumettre aux injonctions à « l’union nationale », qui réclamerait que toute critique soit suspendue. Et c’est bien là ce qui dérange Michel Cymès. Toute honte bue, l’expert va donc rectifier pour l’infirmière… le sens des « priorités » :
– Léa Salamé : Michel, vous comprenez ce que dit Juliette ce soir ?
– Michel Cymès: Oui, je comprends tout à fait ce que dit Juliette. Et il faut vraiment rendre hommage à tout le personnel soignant et notamment aux infirmières qui alertent depuis longtemps. Je pense juste qu’aujourd’hui, la priorité c’est de sauver des vies. La priorité, c’est de sauver les patients qui vont venir, la priorité c’est de tout faire pour qu’il y ait le moins de morts possible parce qu’il va y en avoir malheureusement beaucoup. Encore une fois je suis tout à fait d’accord avec vous, et je travaille à l’hôpital donc je sais très bien ce qui s’y passe, mais je pense qu’il faut qu’on mette tout ça de côté un petit peu aujourd’hui.
– Juliette Richard : Moi je dis juste qu’à l’heure actuelle on est en train de faire des choix : « Toi tu vas mourir, toi tu vas vivre », c’est juste pas normal aujourd’hui.
– Michel Cymès : On n’en est pas là, franchement Juliette, on n’en est pas là.
– Juliette Richard : Il y a certains hôpitaux où ils en sont déjà là en réa.
– Michel Cyrnès : Non, je ne crois pas qu’on puisse dire aujourd’hui… Alors on va affoler les gens en disant : « Bah vous, vous êtes un peu trop vieux et vous avez une maladie, on n’est pas sûrs de vous en sortir (sic) on va vous mettre de côté. » On ne peut pas dire ça aujourd’hui.

On ne saurait que trop conseiller à Michel Cymès – une fois délivré de ses multiples émissions quotidiennes – de se pencher sur les témoignages émanant de « l’hôpital qu’il connaît si bien ». Témoignages que révélait, par exemple, un article du Parisien le 17 mars : « Il va falloir choisir » entre les malades, admettent des soignants.
Faute de places suffisantes en réanimation, des soignants dans les zones les plus touchées par l’épidémie nous confient avoir renoncé à intuber des patients de 70 ans, déjà malades.

Extrait d’un article du numéro d’avril 2020 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

Incarcération de masse aux États-Unis

D’abord, quelques chiffres flippants. Dans le monde, un quart des personnes incarcérées le sont aux États-Unis, pays qui ne représente pourtant que 5 % de la population planétaire. Et cet ogre pénitentiaire a une nette préférence pour les personnes non blanches : alors qu’à peine 7 % des Américains sont des hommes noirs, ces derniers représentent 40 % des détenus. Mais pourquoi ?

Réalisé en 2016 par Ava Duvernay, le documentaire 13th apporte un éclairage historique édifiant sur la criminalisation structurelle des minorités ethniques outre-Atlantique – dont le meurtre de George Floyd par un agent de police à Minneapolis n’est qu’une énième illustration.

13th ? Le treizième. Le treizième amendement de la Constitution des États-Unis qui, à la fin de la Sécession, interdit formellement l’esclavage, « sauf en tant que punition d’un crime ». Une faille vite exploitée pour relancer l’économie sudiste – mise à mal par l’émancipation des esclaves – via le travail forcé des condamnés.
« On a arrêté les Afro-Américains en masse, rappelle dans le documentaire Michelle Alexander, autrice de La Couleur de la justice : incarcération de masse et nouvelle ségrégation raciale aux États-Unis (traduit en français aux éditions Syllepse en 2017). Ce fut le premier boom carcéral du pays. »

Comment justifier cette discrimination ? « Rapidement, il y a eu un processus de mythification de la délinquance noire », explique l’universitaire Jelani Cobb. Se propage alors la figure du Noir dangereux, du Noir violeur, du Noir qu’on peut lyncher en toute impunité. Et les pendaisons sommaires se multiplient. « Quand il est devenu inacceptable de perpétrer de tels actes, résume l’avocat
Bryan Stevenson, ça a pris une forme plus légale : la ségrégation. »

Dans les années 1960, le mouvement des droits civiques parvient à imposer l’égalité formelle devant la loi dans les anciens États sudistes. Mais la ségrégation se réinvente vite : le président Richard Nixon dégaine le concept de « guerre contre la drogue ». Des années plus tard, son conseiller John Ehrlichman avouera l’entourloupe : « [Nixon avait] deux ennemis : la gauche pacifiste et les Noirs. […] On ne pouvait pas punir le pacifisme ou le fait d’être Noir. Mais en associant les hippies à la marijuana et les Noirs à l’héroïne et en les criminalisant lourdement, on pouvait déstabiliser ces communautés. » De 357 292 détenus en 1970, la population carcérale passe à 513 900 en 1980.

Sous la présidence de Ronald Reagan, la « guerre contre la drogue » s’intensifie. Le rappeur Killer Mike en fait un efficace résumé dans sa chanson « Reagan » : « Ils ont déclare la guerre à la drogue comme au terrorisme / Ce qu’ils ont fait en réalité c’est laisser la police terroriser n’importe qui / Mais surtout des jeunes Noirs qu’ils traitaient de Nègres / Ils nous plaquaient à terre le doigt sur la gâchette ».
Alors que la cocaïne semble surtout une affaire de Blancs plutôt aisés, son dérivé, le crack (moins cher) est davantage consomme dans les quartiers noirs. Et la réponse pénale diffère : « Trente grammes de crack, ça valait autant de prison que trois kilos de cocaïne », remarque l’universitaire James Kilgore. En 1990, les geôles américaines enferment plus d’un million de personnes.

[…]

En 2001, les États-Unis comptent plus de deux millions de prisonniers. Dont 878 400 personnes noires.

Extraits d’un article de Clair Rivière dans le mensuel CQFD de juillet 2020.

Relocalisation

Nos gouvernants ont dû se résoudre à stopper la croissance, suspendre les transports aériens et le commerce mondial, trouver des milliards par milliers, bouleverser temporairement les modes de vie. Dans les affaires humaines, quand on veut, on peut : cette leçon est apprise, nous ne l’oublierons pas. Le choc de la pandémie est un signal d’alarme qui indique à des millions d’habitant-e-s de la Terre la fin d’un monde, ce prétendu « nouveau monde » qui n’était que destruction sans limite de la planète pour assouvir une croissance infinie de la production, de la consommation et des profits.

Pourtant les projets des dirigeants sont clairs : par la stratégie du choc, il s’agit d’accélérer encore la privatisation du monde, la restriction des libertés, le contrôle numérique, l’automatisation de tout, la déraison scientiste, la mainmise sur les ressources naturelles, la relégation des classes populaires, l’urbanisation sans limites…

Les mouvements sociaux et l’altermondialisme travaillent depuis plus de vingt ans à concevoir et expérimenter des alternatives : elles sont aujourd’hui mûres, crédibles et radicales, mais il va falloir les imposer par une mobilisation déterminée, des insurrections citoyennes et un nouveau rapport de forces. Une perspective pourrait les inspirer : la relocalisation solidaire et écologique. Tout le monde ou presque se dit maintenant favorable à une relocalisation de l’économie.

Mais la droite extrême veut un repli xénophobe derrière des frontières étanches. C’est oublier que les problèmes majeurs de notre époque – réchauffement climatique, inégalités, pandémies – nécessitent une coopération mondiale renforcée. Les néolibéraux, eux, disent vouloir relocaliser certains secteurs essentiels comme les masques ou les médicaments : mais ils en resteront à des mesures homéopathiques qui préserveront leur système mondialisé de domination.

Ni identitaire ni homéopathique, notre projet de relocalisation veut engager une transformation des rapports entre les humains et avec la nature pour passer d’une civilisation de la domination à une civilisation du soin. Il s’agit de répondre à la question cruciale de la période : comment couper le moteur de la machine infernale qui détruit la planète ?
Quelles activités voulons-nous délaisser, redémarrer, transformer ou inventer ? Quelles ressources pouvons-nous trouver pour que cette relocalisation soit la source d’un mieux-vivre pour toutes et tous ? Comment réorganiser nos activités productives et nos rapports politiques à l’échelle locale, nationale et internationale, pour faire prévaloir la solidarité et la vie ?

Extrait d’un article de Thomas Coutrot dans Lignes d’attac de juillet 2020.