Cadeau fiscal

[…] sa critique du dispositif de l’émission montre combien le service public sabote le débat d’idées et rend particulièrement laborieux le développement d’analyses qui remettent en cause l’idéologie et les intérêts des dominants. Laborieux, tant les contraintes de l’émission – notamment le nombre et le statut des invités – pèsent sur l’expression de la sociologue forte pourtant de décennies d’enquêtes, et tant les rappels à l’ordre de l’éditocratie à l’encontre de la plus petite déviation politique sont véhéments.
[…]
Cet extrait montre à quel point les tenants de l’idéologie libérale, déguisés en éditorialistes, ne cèdent pas une once de terrain sur la question du langage, et ne tolèrent qu’aucun discours n’empiète un tant soit peu sur le pré-carré lexical – et donc politique – qu’ils déroulent en permanence dans les grands médias. Éric Brunet aurait plutôt dû se réjouir du cadeau qui lui fut gracieusement offert par le service public et qui lui permit de tranquillement distiller sa haine… de l’impôt à une heure de grande écoute, aux frais du contribuable.

Mais parler de « cadeau fiscal » induit une vision du monde qui n’est évidemment pas celle promue par Éric Brunet. C’est précisément ce que l’éditocrate dénonce en rappelant Julian Bugier à l’ordre et en expliquant publiquement à quel point cette expression est « située » politiquement. Lequel plaide coupable avant de se justifier. D’abord en arguant que c’est un « élément de langage » puis en expliquant à quel point l’expression est effectivement connotée politiquement : « c’est pour ça que je cite la France Insoumise ». On attend avec impatience du présentateur du JT qu’il apporte à l’avenir autant de clarifications lorsqu’il reprendra les « éléments de langage » du gouvernement pour parler, au hasard, des futures réformes de santé ou de « l’assurance chômage ».

Extraits d’un article de Pauline Perrenot le jeudi 13 septembre 2018 :Cadeau fiscal – un langage d’ultra-gauche sur le site acrimed.org.

Les gilets jaunes et les médias

Vermine, racaille… Le traitement médiatique de la révolte des gilets jaunes est symptomatique de ce qu’Halimi appelait le journalisme de révérence : faible avec les puissants, dur avec les faibles.

Pour les violences policières, tout le monde est au courant. Même ceux qui hésitent à soutenir les gilets jaunes trouvent infâmes les yeux crevés, les vies abîmées. Mais il n’y a pas qu’avec les LBD qu’on fait un carton sur les protestataires.
Avec les mots aussi, et des formules comme les « bas instincts » (Vincent Trémolet de Villers) ou les « pulsions malsaines » (Hervé Gattégno) imputés à la foule par des éditorialistes en vue et leurs
invités. Racontés par ces messieurs en embuscade devant leur télé, les gilets jaunes deviennent des « minus rongés par le ressentiment comme par des puces » (Franz-Olivier Giesbert) ou de la « racaille cagoulée » (Pascal Bruckner).

Le mépris pour ces moins-que-rien qui ont le mauvais goût de demander sur Facebook un monde plus juste en faisant des fautes d’accord, s’est déversé dès le début. D’entrée de jeu, un procès en populisme. Et pan ! Depuis, des épiphénomènes sont présentés comme le cœur du mouvement. Homophobe, raciste, antisémite, complice quand il n’est rien de tout ça, le gilet jaune est un « nouveau beauf » (Jacques Julliard) ou un « poujadiste » (Jean Quatremer). Le « Suicidez-vous » entendu à l’acte XXIII est, à la louche, le fait de « lamentables racailles »
(Bruno Jeudy) et de « vermines » (Renaud Dély). Et tant pis pour les gilets jaunes qui, ce même samedi, disaient aux flics : « Ne vous suicidez pas, venez avec nous » et patientaient avec eux en discutant jusqu’à ce que l’ordre tombe enfin de laisser le peuple quitter la place de la République où il était « nassé » depuis plus de deux heures.

Sur cette déferlante d’injures, Alain Brossat, ancien professeur de philosophie à la faculté de Nanterre vient à point nommé poser deux mots parfaits : violences médiatiques.
C’est le concept qui manquait. « La violence médiatique est dans l’ordre des discours sur l’événement en cours, l’équivalent du monopole de la maîtrise des airs que s’assure une puissance impériale lorsqu’elle affronte un ennemi rivé au sol, écrit-il […] Elle s’éprouve comme un tort infligé à ceux qui n’ont qu’un accès infinitésimal à la parole publique ».

On la voit d’ailleurs s’exercer sur les ouvriers, chaque fois qu’ils font grève pour dire non à la fermeture d’une usine ou à la privatisation d’un service public.
On se souvient que l’an dernier les cheminots étaient, pour les mêmes, d’insupportables « privilégiés ».
Invités à la télévision pour y être sans cesse interrompus, des syndicalistes repartaient perdants, vaguement ridicules. À l’évidence, un journalisme de classe se renforce mais il indigne
de plus en plus, et jusque dans la paisible Académie française où Danièle Sallenave sort des rangs avec un court essai intitulé Jojo le gilet jaune, référence à la petite phrase présidentielle de cet hiver.

En arrière-petite-fille d’un cheminot et d’une ouvrière à la peine sur un lavoir municipal des bords de Loire, la dame en gilet vert n’a pas l’esprit à s’engourdir sous les ors de la République. « J’ai éprouvé dès les premières manifestations un élan de sympathie, régulièrement renouvelé par le contraste réjouissant, à la télévision, entre leur assurance un peu maladroite et l’hostilité mal dissimulée des journalistes et de leurs invités », écrit-elle. À l’heure où le mépris coule à flots, l’académicienne, avec Alain Brossat, tient désormais ouvert le registre des violences
médiatiques.

Article de Lara Smith dans Siné mensuel de mai 2019.

L’indifférence du grand nombre

[…] Ce qu’elle pointe en effet, à travers la dénonciation du silence de l’Église sur la pédophilie, c’est un phénomène tellement généralisé et constant, qu’on finit par oublier qu’il est sociologiquement fondamental et qu’il constitue un de ces facteurs structurels sans lesquels […]

Ce mutisme est à la fois un effet et une condition nécessaire du rapport général de domination. Un ordre bien établi est un ordre auquel chacun se soumet d’avance.

Une illustration permanente de ce phénomène nous est fournie par le déroulement de la vie publique. La France est en principe une nation démocratique dont la Constitution, solennellement réaffirmée depuis 1791, stipule que tous les citoyens, sans distinction d’aucune sorte, sont égaux devant la Loi. Apparemment cet admirable principe fait l’unanimité, ou presque. Mais tout le monde apprend très vite qu’il n’y a pratiquement pas de domaine où il ne soit oublié, contourné, bafoué […]

De ces inégalités, les plus graves peuvent d”autant plus sûrement être qualifiées de crimes qu’elles entraînent la mort d’êtres humains par désespoir ou par dénuement, par misère économique et/ou
psychologique et morale. Chaque déni de justice vient ranimer l’émotion et la réprobation générales. Mais une tragédie chasse l’autre et la barbarie suit son cours ordinaire. […]

Tout se passe comme si les citoyens, dans leur très grande majorité, là où ils ont voix au chapitre, s’étaient foncièrement et définitivement accommodés des injustices du système. Comme
s’ils devaient seulement veiller à ce que leur indignation ne dépasse pas les bornes du tact et de la mesure. Comme si les inégalités, parce qu’elles seraient inscrites dans la logique profonde des choses, ne pouvaient être supprimées vraiment, et qu’on ne pouvait espérer les corriger qu’à la marge, par des réformettes qui, moyennant une bonne communication, passeront pour des mesures de justice sociale. […]

Oui, ce qui a fait le succès du capitalisme, c’est qu’il a su culturaliser et valoriser toute la libido de l’homoncule en donnant libre cours à toutes ses pulsions, même les pires, telles que le besoin de dominer, la soif de posséder, la prédation, etc., quitte à réduire autrui à un simple instrument de ses désirs, un pur objet de jouissance.

Le capitalisme a été, et reste à cet égard, un grand jeu de massacre, une fabrique d`assassins et de victimes. Mais de même que pour la pédophilie, ce qui devrait frapper Fobservateur honnête, comme cela a frappé l’évêque, c’est la placide indifférence dont les institutions et la masse des fidèles électeurs font preuve à l’égard des coupables, envers les violeurs d’enfants chez les uns, envers les voleurs de pauvres chez les autres. Dans tous les cas, le « peu d’attention accordé aux victimes dans l`Église » n’a d’égal que le manque d’intérêt pour les victimes des inégalités sociales dans la République.

Alors qu’il est si facile de se faire décerner un brevet d’humanisme en prenant la défense de n’importe quelle minorité, comme font les stars en mal de pub, on ne s’émeut guère du sort réservé depuis toujours à l’immense majorité des travailleurs exploités et spoliés, esclaves antiques, serfs de la féodalité, prolos de l’industrie, petits salariés jetables d’aujourd’hui. […]
On sait mesurer cette terrible violence-là, mais elle ne semble vraiment chagriner que quelques malheureux sociologues. Populistes, bien évidemment.

Il semble admis une fois pour toutes et par beaucoup de gens, que les masses sont faites pour être passées à la moulinette et que les oligarchies sont là pour tourner la manivelle. Et si d’aventure une bonne âme pas encore anesthésiée refuse la banalisation du mal, elle mobilise aussitôt contre elle toutes les défenses du système. Celui-ci organise l’omerta sur les crimes perpétrés, étouffe les plaintes des victimes, discrédite les accusateurs et installe un climat de peur (depuis la « montée de l’anarchie », la « violence extrémiste », la « menace terroriste », jusqu’à la « volatilité des marchés » et autres épouvantails médiatiques).

Extraits d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance d’avril 2019.

Néo-Extractivisme

L’extractivisme a certes toujours existé en Amérique latine, mais depuis quelque temps nous assistons à une accélération de l’extraction des ressources du sous-sol.
Dans un conte×te de crise socio-écologique, la majorité des gouvernements ont adopté un modèle néolibéral de mal-développement qui accentue la pression sur les biens et les terres.
En exigeant toujours plus de ressources minières et énergétiques, il crée des phénomènes croissants de dépossession territoriale.

On distingue actuellement plusieurs formes de néo-extractivisme : la multiplication des projets miniers d`or, d’argent et de cuivre qui sont le fait d’entreprises canadiennes et, de plus en plus, chinoises ; l’exploitation des terres rares utilisées dans les technologies de pointe (lasers, radars, etc.) et dans l’industrie du numérique et celle des gaz et pétroles de schiste par fracturation hydraulique (le « fracking ») ; enfin, la construction de méga-barrages hydroélectriques, notamment en Argentine et au Brésil, qui sont un désastre pour l’environnement.

C’est surtout à partir de 2013-2015 que s’est intensifié le néo-extractivisme lié aux énergies extrêmes : fracking, off-shore profond, sables bitumineux.
Le site de Vaca Muerta en Argentine a commencé à cette époque a être exploité avec une vision « eldoradiste » totalement irréaliste : le pays allait soi-disant devenir une puissance énergétique mondiale… alors que nous importons toujours du gaz de Bolivie ! Le fracking a colonisé toute la province de Neuquen, le sud de celle de Mendoza et dans l’Alto Valle de Rio Negro, il s’est même développé au milieu des plantations traditionnelles de poires et de pommes.

Le gouvernement entretient un discours totalement hypocrite qui mêle les intérêts des producteurs de fruits à ceux des compagnies pétrolières ; lesquelles sont subventionnées, en particulier lorsque les cours mondiaux du pétrole baissent, afin de les inciter à rester.
[…]
Le néo-extractivisme s’est ensuite étendu au Mexique et à la Colombie. Bien sûr, il y a des résistances, en particulier lorsque les syndicats sont en lien avec les communautés locales. Par exemple, en Colombie, ou les travailleurs du pétrole sont contre la fracturation hydraulique et mènent des actions en vue de l’interdire. Mais jusqu’ici, seul l’Uruguay a imposé un moratoire sur le fraocking. Au Mexique, le président Lopez Abrador s’est également engagé dans ce sens pendant sa campagne ; mais qu’en sera-t-il vraiment ?

[…]

La répression est en effet terrible : l’Amérique latine est la région du monde où l’on assassine le plus les militant-e-s des droits de l’homme, les femmes et les activistes environnementaux qui militent contre l’extension des mines et l’agrobusiness (la déforestation massive, l’utilisation des pesticides…). […]

Extraits des réponses de Maristella Svampa, sociologue argentine, dans un entretien réalisé par Isabelle Bourboulon dans Lignes d’attac d’avril 2019.

La solidarité, l’assurance et la charité

[…] la solidarité se distingue aussi bien de l’assurance que de la charité.
À la différence de l’assurance privée, […] un régime de solidarité repose sur l’appartenance à une communauté, qu’elle soit nationale, professionnelle ou familiale. Les membres de cette communauté qui sont à un moment donné les plus fortunés, ou les moins exposés au risque, contribuent davantage que les moins fortunés ou les plus exposés, mais tous ont les mêmes droits.
À la différence de la charité (ou de son avatar contemporain, le care), la solidarité ne divise donc pas le monde entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent : tous doivent contribuer au régime selon leurs capacités, et tous ont le droit d’en bénéficier selon leurs besoins.
Expression de l’égale dignité des êtres humains, l’organisation de la solidarité est un frein à l’extension de la logique marchande à toutes les activités humaines.
C’est pourquoi elle est depuis plus de trente ans la cible privilégiée des politiques néolibérales.

[…] dès 1994, la banque mondiale avait clairement fixé aux systèmes de retraite un nouveau cap : convertir les cotisations en valeurs mobilières abondant les marchés financiers.
En Europe, où l’attachement des populations à la sécurité sociale est fort, la réalisation de ce programme a suivi une voie indirecte.
Plutôt que de s’en prendre directement à ces régimes, on a sapéleurs bases financières, en rompant le lien entre le devoir d’y contribuer et le droit d’en bénéficier.
Et l’on a pratiqué ce que le conseiller d’État Didier Tabuteau appelle « une politique du salami », qui consiste à « découper en fines tranches l’assurance maladie obligatoire, pour permettre son absorption, progressive et tolérée, par les organismes de protection complémentaire ».

Cette rupture est particulièrement nette au niveau de l’Union européenne. […] depuis près de vingt ans, la Cour de justice envisage les législations sociales et fiscales des États membres comme des « produits » en concurrence sur un marché européen des normes.
Elle autorise les grandes entreprises à choisir la plus économique et à se soustraire aux devoirs inhérents au principe de solidarité nationale. Les directives européennes, à l’exemple de celle régissant le détachement des travailleurs, vont dans ce sens.
Dans le même temps, la Cour de justice invoque la libre circulation pour étendre le cercle des bénéficiaires de la solidarité nationale à des personnes qui ne participent pas à son financement.
[…] en encourageant la fuite des cotisants et en imposant la prise en charge des non-cotisants, le droit européen brise le lien entre droits et devoirs de solidarité ; il prépare un monde où ne subsisteront plus que l’assurance et l’assistance, le marché et la charité.

Extraits d’un article d’Alain Supiot dans Le Monde diplomatique – Manière de voir d’octobre-novembre 2018.

Greta Thunberg

Les riches des pays riches, dont elle (Greta Thunberg) fait manifestement partie avec sa famille, Greta les pourfend pourtant à la tribune de la COP24. Elle accuse la petite minorité qui vit dans le luxe, appelle à abandonner l’illusion d’une « croissance verte éternelle » et à arrêter de brûler les combustibles fossiles : c’est une « question de survie ».

À Davos, elle prie les milieux d’affaires de bien vouloir s’alarmer de la situation écologique. Il faut paniquer et agir dans l’urgence, puisque « la maison brûle », dit-elle en paraphrasant Jacques Chirac. Sourcils froncés, Mademoiselle Thunberg tance les adultes : « Vous n’êtes pas assez matures »… « Vous dites que vous aimez vos enfants par-dessus tout et pourtant vous leur volez leur futur »…
Et tout le monde applaudit à la fin de sa prestation.

Les anciennes générations futures

Toute cette agitation laisse une forte impression de déjà-vu. Jouer sur les émotions, mettre en avant des porte-paroles des « générations futures » pour dire qu’il faut prendre soin de notre petite planète, c’est un scénario typique de la superproduction verte depuis des décennies.

Le sommet de la Terre de Rio, en 1992, avait ainsi braqué les projecteurs sur l’adolescente Severn Cullis-Suzuki qui avait tenu sensiblement le même discours que Greta Thunberg tient aujourd’hui. Elle aussi craignait que l’avenir fût compromis, accusait les pays riches de surconsommer et demandait aux gouvernants d’agir : « Vous, les adultes, vous dites que vous nous aimez. je vous mets au défi : faites que vos actions reflètent vos paroles. »
Et tout le monde applaudissait.

À l’époque, la déclaration de Rio gravait dans le marbre le principe du développement durable (lire COP Business) tel qu’il avait été défini par le rapport Brundtland quelques années plus tôt : « Le développement durable, c’est s’efforcer de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité de satisfaire ceux des générations futures. Il ne s’agit en aucun cas de mettre fin à la croissance économique, au contraire ».

Le souci de protéger l’environnement pour les « générations futures » – sans jamais contester l’expansion illimitée -, on le trouve affirmé par les Nations unies depuis le premier Sommet de la Terre, organisé à Stockholm en 1972.

Dès que la préoccupation écologique se répand dans les grandes puissances industrielles au tournant des années 1960-1970, plane une inquiétude sur la survie même de l’humanité, et donc le sort de la jeunesse.
« Quelle Terre laisserons-nous à nos enfants ? » : la question lancinante que pose le titre d’un livre de Barry Commoner en 1969, question qui ne cesse d’être posée par l’écologie politique depuis une cinquantaine d’années, témoigne bien de la menace existentielle qui nous saisit face au développement explosif de la science et de la technique.
« En tant que biologiste je suis parvenu à cette conclusion : nous avons atteint une phase critique de notre vie sur terre », alertait Barry Commoner, qui prévenait : « Si nous voulons survivre, nous devons prendre conscience des effets nuisibles des innovations techniques ».

Extrait d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance d’avril 2019.

Geneviève Legay

Au départ, on avait prévu de faire une recension des dernières déclarations politiques et médiatiques les plus atterrantes en matière de répression.
Brut. Cash. Un cocktail peu ragoûtant de Brice Couturier et de BFM, de Castaner et de Royal.
Problème : il y en avait trop, ça débordait de la fosse septique, à tel point qu’on aurait pu remplir tout le journal de ces saillies liberticides. […]

Et quel meilleur exemple de la libération d’une parole puante et décomplexée que les récentes réactions aux graves blessures de Geneviève Legay lors de l’acte XIX à Nice ?
[…]
Rapidement, les molosses sont lâchés. Au premier rang, un certain E. Macron, qui lui souhaite de trouver « une forme de sagesse », ajoutant: « Quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, ] on ne se met pas dans des situations comme celle-ci. »
Bah ouais, meuf, t’as les cheveux blancs, tu restes chez toi, ou alors faut pas s’étonner d’être molestée jusqu’au coma.
Même tonalité martiale chez la ministre de la Justice, Nicole Belloubet : « Je trouve tout de même curieux que lorsqu’une manifestation est interdite quelqu’un aille […] manifester à cet
endroit-là » (BFM, 24/03). […]

Et puisque, vraiment, on sait être classe à LREM (Le Raffinement en Marche), le député du Pas-de-Calais Benoît Potterie, profite de l’occasion pour se payer une bonne tranche de rigolade dans un tweet du 25 mars, peuplé de smileys affichant leur hilarité, trop drôle : « La manifestation était interdite, elle n’avait rien à faire la ! Moi je demande plutôt à ce qu’on lui fasse payer l’amende de 135 euros. » Indécence ? Le mot est faible. Disons : hypertrophie du gène Connardum decomplexum.

Là où l’affaire Geneviève Legay est exemplaire, ce n’est pas uniquement dans cette omniprésence du jugement inversant la culpabilité – elle avait qu’a pas être là, d’abord -, mais dans ce fourmillement de petites saloperies qui l’accompagnent.
Procureur de Nice et président de la République main dans la main pour annoncer qu’aucun policier ne l’a touchée ou bousculée, juré-craché-mollardé (version reprise par les chaînes d’info en continu et depuis largement invalidée par des vidéos et révélations de Mediapart).
Estrosi enfonçant le clou à la Brute de Nice : « Ce n’est pas dans un heurt avec la police [qu’eIle a été blessée], elle a trébuché. »
Membres de la famille Legay affirmant que des policiers sont venus les intimider à l’hôpital.
Insinuations sur le côté Black Block de l’ultra-violente Geneviève Legay – « Attac, c’est pas n’importe qui, c’est une certaine extrême gauche très organisée », frissonne Alexis Lacroix, journalflippé chez l’Express, sur BFM.
Et même : justice saisie (le 28/03) pour injures en ligne contre des policiers dans les commentaires d’une vidéo montrant la charge des flics. La totale.

Ainsi va la vie médiatique et politique en Macronie, de plongeon dans le marigot en galipette dans l’égout, toujours plus bas avec les rats. Une version hypertrophiée de l’axiome vérolé d’un certain Charles Pasqua, boss de la matraque à l’ancienne: « La peur du gendarme est le commencement de la sagesse. » On a les gourous flétris qu’on mérite.

Extraits d’un article d’Émilien Bernard dans le mensuel CQFD d’avril 2019.

Colère

– Vous êtes très attaché à la colère.

– La colère est un don. L’abbé Pierre disait même qu’elle a été son don le plus précieux. La colère qui est pourtant l’un des sept péchés capitaux ! J’avais adoré ça. La colère est une force extraordinaire. Après, il faut l’architecturer, être capable d’en faire un carburant durable, pas juste un moteur à explosion.
J’appelle ça la « rage du sage ». Si tu n’as pas de colère, que veux-tu faire d’important ? Tu ne peux pas changer le monde sans ce feu-là.

– Les gilets jaunes incarnent-ils la colère d’aujourd’hui ?

– Oui, et sous une forme extrêmement légitime. Déjà, il faudrait les remercier d’avoir explosé la forme manif Nation-Bastille, traîne-savate ! Ils sont très rares, ces petits actes inventifs… Il y a eu Act’Up, un peu Greenpeace… Mais nous, la gauche radicale, nous restons trop peu créatifs sur les formes de lutte. Je regrette que les gilets jaunes ne s’en prennent pour l’instant qu’au gouvernement et pas aux vampires du profit… Les Bernard Arnault, François Pinault, Xavier Niel…
Tu ne peux pas atteindre un minimum de justice sociale si ces moguls-là, qui siphonnent la valeur en toute impunité, d’une façon obscène, ne se sentent jamais menacés !
La violence, ils l’exercent de façon systémique et permanente sur nous. Il faut les placer dans une situation critique où il se diront : « Maintenant, si on ne change pas, nous allons subir la
violence-retour qu’on a générée. »
Les gilets jaunes ne deviennent pas agressifs par hasard ! Ils ont subi des vagues continues de violence quotidienne – économique, symbolique, physique -, qui se compacte en une colère sédimentée qui n’avait jamais pu ou osé sortir. Cette violence-là est archisaine ! Quand elle est ravalée, elle débouche sur la dépression, le suicide, l’agression des proches.
Il va y avoir ce procès contre Orange où, enfin, pour la première fois, va être jugée une approche managériale fondée sur le harcèlement, qui a provoqué une vague de suicides sans précédent. Existe-t-il pire violence ? Après, quand tu casses une vitrine, quand tu démontes le Fouquet’s, ça reste une violence sur les biens. Elle fait mal à qui ? Aux assureurs ? Personne n’a égorgé de
flics. Eux, par contre, ont mutilé une trentaine de personnes déjà. Il faut être factuel ici.

Extrait d’un entretien entre la rédaction de Siné mensuel et Alain Damasio dans Siné mensuel d’avril 2019.

Territoire

Territoire et capitalisme globalisé

Pour ce capitalisme globalisé tout territoire est équivalent, c’est dire combien il lui est indifférent. Le lieu n’est qu’un support technique sur lequel on branche une gare TGV, un aéroport,
un centre commercial, des logements standardisés, des services, des entreprises, des labos de recherche, etc.
Cette configuration ne correspond plus à ses attentes ?, il débranche et délocalise ses activités. Les dirigeants n’entretiennent aucun lien avec le territoire, contrairement à ce qui se passait avec le capitalisme paternaliste du siècle dernier qui s’évertuait à s’enraciner dans le local, gagnant la municipalité, tissant un réseau clientéliste, assurant am; travailleurs –
quil fallait discipliner – un logement. un jardin et des loisirs contrôlés…
Les dirigeants actuels partent le week-end à Prague, Amsterdam, Londres ou Berlin et rêvent déjà de leur futur poste à Dubai ou Shanghai…

Les gilets jaunes, si l’on peut regrouper sous cette appellation une telle diversité d’opinions et de revendications, pointent l’éloignement entre leur logement et leur travail. les obligeant à des navettes quotidiennes en automobile, d’où une facture « essence » importante. Ce qu’ils condamnent c’est bel et bien « la banlieue totale » que Bernard Charbonneau dénonçait déjà en 1972 !
La haute administration d’État, sous couvert d’américanisation/modernisation de la France sous de Gaulle et avec la complicité, de fait, du Parti communiste français (PCF) et de la Confédération générale du travail (CGT) a déménagé le territoire, démantelé un réseau ferré finement maillé, tracé d’imposantes autoroutes à péage, zoné les activités, dont le commerce, offert sur un plateau aux multinationales de la distribution.

Le centre commercial

Ne l’oublions pas, le centre commercial (remarque personnelle : lire Europacity) a assassiné la ville, toutes les villes, en les décentrant, en développant la périphérie au détriment de leur ancien centre et en imposant, comme nouveau cœur de ville, ces vastes parkings sur lesquels sont posés, sans aucune aménité ni beauté, des boîtes à consommation !
Je me méfie beaucoup de cette caractérisation de « périurbanisation » pour des territoires et des populations qui n’ont aucune unité, ni sociologique, ni électorale, ni culturelle. Ce sont des non-villes et des non-campagnes imbriquées tant bien que mal entre elles avec une population qui n’avait guère le choix de son installation, sa seule consolation étant le « rêve pavillonnaire », devenu une farandole de maisons sans grâce. Réactiver les bourgs et les villages, soit désertés soit transformés en dortoirs, devient un impératif politique.

Devoir de ville

En cela, je ne parle pas seulement de « droit à l’urbain », en élargissant le périmètre du « droit à la ville » d’Henri Lefebvre, mais en réclamant un « devoir de ville », de la même manière que Bernard Charbonneau expliquait que la liberté n’était pas un droit mais un devoir ! Le « devoir » de faire ville, consiste à refuser l’éparpillement des habitations, des lieux de production et des services et de les rassembler dans des unités territoriales bio-urbaines qui exalteraient les qualités des villes, à savoir l’urbanité, la diversité et l’altérité.
Cela signifie à l’échelle mondiale la décroissance des mégalopoles et pour la France, dont certains territoires frontaliers sont à cheval avec d’autres États (Pays basque, Catalogne…), la
mise en place de « biorégions urbaines », décidées par les habitants et non pas décrétées d’en haut, qui inventent une nouvelle démocratie locale directe, assurent une production décentralisée d’énergie, recherchent l’autonomie alimentaire, n’opposent plus nature et culture, ville et campagne, etc.

Extrait d’un entretien de Thierry Paquot dans le journal La Décroissance de mars 2019.

Sciences économiques et changement climatique

Sciences économiques

Nicholas Stern est un économiste britannique hautement galonné, d’envergure internationale avec le titre respectable de Professeur à la London School of Economics – « LES » pour les initiés.
Ancien employé de la Banque mondiale et tout juste anobli par sa très gracieuse majesté la reine d’Angleterre, rien ne laissait prévoir qu’en 2006 il puisse se faire remarquer en traitant le sujet brûlant du moment.

PIB et réchauffement climatique

On ignore pourquoi, en cette année, le gouvernement ultraréactionnaire et néolibéral de Tony Blair eut l’idée de lui commander une dissertation difficile sur le thème du PIB et du réchauffement
climatique. Il est vrai qu’en cette décennie 2000, la chronique était climatique, animée par les négociations au finish pour l’entrée en vigueur du Protocole de Kyoto.
Mais elle l’était tout aussi bien par la furie des gaz de schiste aux États-Unis ; en Europe, l’Angleterre affairiste à l’odeur alléchée s’apprêtait, elle aussi, à dérouler le tapis rouge devant les compagnies pétrolières et, si nécessaire, à donner de la matraque sur les populations potentiellement impactées par le « fracking » ou fracturation hydraulique.

Chassé-croisé au pays d’Adam Smith, alors que Tony Blair avait converti le Labour Party au thatchérisme, son illustre conseiller économique Nicholas Stern décida, on ne sait pas pourquoi, de convertir les économistes à l’écologie ou du moins à la climatologie.
Le chargé d’étude s’acquitta de sa tâche avec brio et fit sensation. Il sorti de l’ombre et devint célèbre avec un énorme rapport de près de 700 pages : The « Stern Review on the Economics of Climate Change« .

[…]

Dogmes

Ainsi, pour la première fois dans l’histoire de la spécialité, un économiste orthodoxe réputé, Lord Stern, transgressait dans un rapport officiel au gouvernement britannique les dogmes de l’économie et de l’idéologie libérale. La croissance du PIB pouvait être affectée par les dégradations rapides de la planète et la main invisible ne pourrait rien faire pour sauver la situation. Hérésie mortelle, une action concertée des États à l’échelle de la planète s’imposait. Un comble au pays d’Adam Smith.

Le rapport fit l’effet d’une bombe dans le microcosme des économistes et bien évidemment les rares personnes gardiennes du temple et des dogmes qui firent l’effort de lire l’énorme pavé traîtreusement lancé par un Lord dans la marre des sciences économiques s’empressèrent de crier à l’imposture méthodologique, choisie à dessein pour noircir le tableau. Pourtant, Nicholas Stern dans sa savante démarche comptable restait dans les clous de l’orthodoxie.

Obscurantisme

Il était donc irréprochable et même méritoire en tant qu’économiste puisqu’en définitive il sortait sa spécialité de l’ornière obscurantiste où elle s’enfonçait depuis le triomphe du néolibéralisme. Et, cerise sur le gâteau, son rapport sauvait la face des « sciences économiques » qui, en cette décennie 2000, ne pouvaient plus faire l’impasse sur la menace du dérèglement
climatique sans se décrédibiliser à jamais.

En cette première année d’entrée en vigueur du Protocole de Kyoto, les (vrais) scientifiques des sciences de la Terre étaient au plus haut point préoccupés par l’état de la planète et
de l’atmosphère ; comment les économistes pouvaient-ils encore prétendre à un statut de science à part entière en continuant à ignorer la triste réalité du monde ? Après la déchéance des scientifiques climatosceptiques, démasqués à la solde des pétroliers, les économistes n’avaient pas d’autre choix que de se remettre à la page.

[…]

L’idée même que le PIB puisse être égratigné et cesser de croître était effectivement hétérodoxe et a pu être vécu comme une haute trahison dans le microcosme de la science économique. « Donnez pour sauver le PIB ! », tel était le message sacrilège du rapport Stern face à la doxa néolibérale dominante ; la main invisible était mise au rancart […]

PIB mortifère

Si le travail de Sir Nicolas Stern fut une tentative pour inciter les États à l’action, il ne disait pas ce qu’il fallait faire en dehors d’investir une part minime du PIB dans la lutte contre le dérèglement climatique pour sauver la croissance de ce même PIB. C’est en cela que Nicolas Stern reste un économiste orthodoxe malgré les cris outrés de certains de ses collègues.
Mais aujourd’hui, une douzaine d’années après et à la veille de 2020, tout ce bruitage académique d’experts économiques paraît bien désuet. […]

Extraits d’un article de Jean-Marc Sérékian dans la revue Les Zindigné(e)s de février 2019.