Gentils hétéros

Je croise au café ma copine Anne, prof à la fac. Elle me dit : « J’ai besoin de boire un verre. » Je lui réponds : « Ça tombe bien, t’es dans un rade… »
La blague s’arrête là. Une élève de 19 ans vient de lui confier qu’elle s’était fait violer à l’âge de 7 ans. C’est la première fois qu’elle en parle à quelqu’un.

L’an passé, je retrouve une copine de collège que je trouvais très jolie. On ne s’était jamais revus depuis lors. Je lui dis : « Tu étais vraiment très timide. »
Elle me répond : « Je m’étais fait violer quand j’avais 4 ans… » 4 ans ! Apparemment, il s*agissait du daron. Une autre copine, Séverine, a été violée par son père toubib mais aussi par
son grand-père. On ne parle pas là du lumpenprolétariat, mais de reluisants paroissiens.

Mon amie Aline me racontait l’autre jour son Calvaire. Quand elle avait 8 ans, son grand frère tentait de pénétrer dans sa chambre pour la violer. Papa bossait de nuit, quant à maman, elle lui avait conseillé de s’enfermer à clé puis s’en était allée en se bouchant les oreilles. Elle n’a revu son frangin que vingt ans plus tard… aux assises. Je ne fais qu’un rapide inventaire d’amies qui m’ont raconté.

Un papa, un frère, violeurs. Une maman complice. Un papa, une maman, la belle affaire… Un curé pour confesser, absoudre et accessoirement enculer le petit frère.
Quand un couple homo se bat des années pour pouvoir adopter, élever un enfant, l’aimer, en quoi peut-on prétendre que deux hommes, deux femmes ne peuvent pas faire mieux que les fameux hétéros précités ?!

Article de Yan Lindingre dans Siné mensuel de novembre 2019.

Intégration à la française

Comparer l’intégration des diverses vagues d’immigration a toujours été un jeu très prisé des commentateurs. Dans les années 1950, les démographes s’amusaient à mesurer le « degré d’assimilabilité » des étrangers ; après la guerre, les experts vantaient les mérites des Nordiques au détriment des Européens du bassin méditerranéen.

[…]

Cette mise en scène de l’histoire conjugue deux présupposés. Le premier consiste à penser que les étrangers s’intégraient plus aisément et plus rapidement hier qu’aujourd’hui. Mais nombre de chercheurs mettent en avant la permanence des mécanismes d’exclusion (sociale, urbaine, symbolique) et de préjugés frappant les personnes d’origine étrangère. Brutaux, sales, voleurs d’emplois, agents de l’extérieur : les italiens, les Polonais, les Portugais, les Espagnols durent aussi en passer par là, et, bien que de culture chrétienne, on les trouvait trop religieux, superstitieux, mystiques.

Le rejet a parfois duré plusieurs décennies. Apparu dans le dernier quart du XIXème siècle, le racisme anti-Italiens ne s’est véritablement éteint qu’après la seconde guerre mondiale.

Selon le second présupposé, moins souvent discuté, les immigrés européens auraient été plus enclins à « s’assimiler » pour embrasser pleinement la culture française. Rien n’est plus faux. Chaque génération d’immigrés a eu le souci de préserver son identité d’origine et de la transmettre à ses enfants ; chaque génération a été traversée par des clivages entre ceux qui voulaient s’assimiler et ceux qui restaient attachés à leurs particularismes.

À la fin du XIXe siècle, il n’était pas rare que les Italiens renvoient leurs enfants au pays jusqu’à l’âge de 12 ans, avant de les faire revenir en France. À Paris, Montreuil, Marseille, Nice ou Nogent-sur-Marne, certains quartiers regorgeaient de boutiques de produits transalpins, de cafés-hôtels qui accueillaient les nouveaux arrivants, de bars où les exilés se retrouvaient pour écouter de l’accordéon, instrument alors typiquement italien. Grâce à la loi du 1er juillet 1901, les Italiens ont pu cultiver cet entre-soi en fondant des dizaines d’associations culturelles, sportives, récréatives, de bienfaisance réservées à leurs compatriotes. Pour Satisfaire l’état civil – qui imposait alors de choisir des noms du calendrier français -, les immigrés appelaient certes leurs enfants Albert et Marie, mais, dès la sortie de l’école, tout le monde les appelait Alberto et Maria.

[…]

Les Polonais arrivés après la première guerre mondiale entendaient encore davantage préserver leur « polonité ». Ils se mariaient entre eux, refusaient toute naturalisation, interdisaient à leurs enfants de parler français à la maison. Certaines villes du Pas-de-Calais comptaient deux clubs de football : le premier pour les Polonais, le second pour les Français et les autres étrangers. Lors des grandes fêtes religieuses, durant l’entre-deux-guerre : les membres de la communauté en costumes traditionnels, défilaient en chantant (antiques, ce qui ne manquait pas de déplaire à la population locale.

[…]

(« l’intégration à la française ») a été le résultat de contacts et d’échanges quotidiens entre les populations minoritaires et leur milieu d’insertion, c’est-à-dire le plus souvent un milieu urbain, populaire, ouvrier.
L’histoire a largement balisé les sentiers de cette intégration : le travail, à une époque où la solidarité ouvrière, le sentiment d’appartenance professionnelle et la conscience de classe étaient vifs ; le service militaire et les deux guerres mondiales, qui réunirent sous le même drapeau Français et descendants d’étrangers ; l’école, alors lieu d’acclimatation à la culture dominante et outil d’ascension sociale; l’Église catholique, qui tentait de s’attirer les fidèles étrangers en leur proposant patronage et services de bienfaisance ; les luttes sociales et le militantisme au sein des organisations de gauche, quand le Parti communiste français, la Confédération générale du travail et leurs associations satellites (Secours populaire français, Union des femmes françaises, Tourisme et travail…) servaient d’activeurs d’intégration ; la ville populaire ancienne, qui offrait une certaine mixité sociale et ethnique.

Des demandes profondément sociales

La plupart de ces sentiers sont aujourd’hui barrés. Dans un contexte de chômage de masse et de concurrence généralisée au sein des classes populaires, le travail joue désormais un rôle de division plutôt que de rapprochement. Les bancs des églises sont désertés, les organisations progressistes vidées de leurs adhérents, et les banlieues populaires connaissent une ségrégation socio-ethnique toujours plus importante, qui se répercute sur l’école à travers la carte scolaire.

Faire de l’origine des descendants d’immigrés l’unique source de leurs « problèmes d’intégration » conduit à négliger le contexte social de cette intégration. Et à transformer en questions identitaires des demandes qui sont pour la plupart profondément sociales.

Extraits d’un article de Benoît Bréville dans le numéro d’août-septembre de la revue Le Monde diplomatique – Manière de voir.

République et police

Le médecin légiste constate un « traumatisme facial sévère, avec fractures de l’ensemble de l’hémiface droite, et des fractures costales » ainsi qu’un « œdème pulmonaire aigu » qui a entraîné le
décès de Mme Redouane.
Puisque le légiste ne peut dire avec certitude que les blessures subies par la victime avant la survenue de l`œdème en sont la cause directe, justice, police et gouvernement proclament que la mort de Mme Redouane est indépendante du fait qu’elle ait été blessée par – au moins – une arme de la police. On est prié d’en rester au constat d’un malheureux accident qui n’a pas joué de rôle dans l’altération de l’état de santé de Mme Redouane.
Ce qui est certain, c’est que l’usage d’une arme contre cette personne n’était pas nécessaire, ce qui le rend ipso facto disproportionné. Les « autorités » restent muettes à ce sujet.

[…]

le 19 mars, le ministre de l’Intérieur a déjà conclu : « je ne voudrais pas qu’on laisse penser que les forces de l’ordre ont tué Zineb Redouane, parce que c’est faux. Elle est morte d’un choc opératoire après avoir […] semble-t-il, reçu une bombe lacrymogène qui est arrivée sur son balcon. » Le fait qu’au quatrième étage du 12 de la rue des Feuillants, il n’y pas de balcon ne saurait arrêter une aussi belle assurance. Mais pourquoi une grenade arrive-t-elle comme cela sur un balcon inexistant et fracasse-t-elle le visage d’une personne qui n’était pas sur ce balcon fictif ?

Ce qui est très intéressant dans ce protocole de gestion des effets de la violence policière contre Mme Redouane, c’est qu’il va être appliqué de manière systématique dans les deux autres cas qui ont retenu notre attention. L’attitude du pouvoir, du parquet et de la police agissant tous dans le même sens, est désormais définie en une sorte de doctrine ; toute violence policière observée n’a pas eu lieu et on peut – en la dissimulant – en prouver l’inexistence. C’est évidemment fou et certainement dangereux (y compris pour ceux qui veulent ainsi se protéger), mais c’est le choix
actuel du gouvernement.

On se souvient des blessures infligées par une charge de police le 25 mars 2019 à Nice à cette militante pacifiste de 75 ans alors qu’elle manifestait – en tenant un drapeau sur lequel était
inscrit le mot Paix – contre l’interdiction de manifester qu’elle jugeait abusive. Il s’en est fallu de peu qu’elle n’en meure. Durant quelques jours, les autorités ont construit la fable selon laquelle Mme Legay avait trébuché sur un potelet de voirie. Les actions de la police n’avaient rien à voir avec son faux pas.

C’est qu’il fallait ne pas répondre à cette question : quelle était la proportionnalité de l’intervention policière brutale, potentiellement létale, avec l’infraction, si toutefois on considère qu’il y en avait une ? En effet, interdire de manifester est une décision grave qui contredit le principe constitutionnel du droit de manifester. Ne pas l’accepter peut être légitime, voire
utile au bien commun. Mais, depuis quelques années, sous prétexte de l’exclusive légitimité donnée par l’élection, certains politiciens considèrent dangereusement que la manifestation n’est, au fond, qu’une tentative de sédition.

Il faut donc que la justice – en la personne d’un procureur complaisant – commence par nier les faits et confie l’enquête à des personnes dont la partialité est assurée. Le procureur de Nice, Jean-Michel Prêtre, affirme que Mme Legay n’a pas été touchée par les forces de l’ordre. C’était faux et il le savait. Il finira par l’avouer sous la pression des médias et grâce au témoignage… d’un policier acteur de la scène.

[…]

Dans les trois situations qui sont ici observées, quel ordre républicain était mis en péril qui justifiait l’usage d’une force par deux fois létale et la volonté de disculper inconditionnellement la police par le déni, le mensonge, la soumission du parquet ? En démocratie est-il possible que des actions de maintien de l’ordre soient entachées d’illégalité sans que la puissance publique trouve à s’y opposer ?

Le maintien de l’ordre devient de plus en plus violent et dangereux – mutilations, mort – pour les citoyens qui manifestent ou risquent par leur simple présence sur les lieux d’être des témoins gênants. Difficile de dissocier cela du fait qu’aujourd’hui la police vote en majorité pour le RN.
Son comportement semble en découler dans le traitement qu’elle inflige aux personnes à qui ce mouvement dénie toutes sortes de droits ou de dignité : femmes, personnes « issues » de l’immigration, militants progressistes, prolétaires défendant leur emploi et leurs droits sociaux, ou simplement « teufeurs » un brin excités.

Il n’y a pas tellement de surprise à constater que Mme Redouane, Mme Legay, M. Caniço représentent en leur personne quelques une de ces catégories honnies de cette police.
Radicalement, une question angoissante se pose : le pouvoir actuel, qui se veut le rempart contre la capture de la démocratie par un mouvement politique foncièrement anti-démocratique, n’hésite pas pourtant à confier la protection de l’ordre républicain à une police de plus en plus idéologiquement marquée, usant de la violence comme il lui plaît, voire encouragée à le faire.
Le gouvernement semble y trouver un intérêt momentané sans en mesurer les risques.

Toujours les gouvernements se sont servi de la police pour leurs basses œuvres. En vient-on aujourd’hui à ce point où la police se sert du gouvernement pour mettre en place la violence utile
à la subversion de la République pour établir un ordre à sa convenance ? Ceux qui emploient des Benalla ou des Castaner découvriront peut-être trop tard qu’ils ont été les « idiots utiles » de la subversion qu’ils prétendaient éviter et qui les emportera avec la République qu’ils auront trahie.

Extraits d’un article de la revue Les Zindigné(e)s de juin-septembre 2019.

Journalistes militants

Gilets jaunes : Luc Ferry voudrait que les policiers « se servent de leurs armes »
Brice Couturier : « Mais bon sang ! Foutez-les tous en taule ! Rétablissez l’ordre !
Christophe Barbier : « le système n’est pas assez violent avec les chômeurs »-

[…]

Taha Bouhafs, ou Gaspard Glanz, seraient des militants et non des journalistes, car ils sont systématiquement au cœur des manifestations (sous-en-tendu parties prenantes) et couvrent régulièrement des mobilisations sociales. Or, et ce n’est pas encore interdit, un journaliste peut avoir des centres d’intérêt privilégiés, et en faire des cibles éditoriales. C’est même une base du métier, et tous les professionnels s’y livrent chaque jour, en choisissant de traiter tel sujet tout en en laissant des milliers d’autres sur le carreau. Dans certains cas, ces choix éditoriaux peuvent se systématiser, y compris au point de devenir… une spécialité pour le journaliste en question.
Notion qui, certes, échappe à la plupart des éditocrates, spécialistes de tout, et donc surtout de rien. Il ne viendrait pas à l’idée d’un éditorialiste de critiquer les pratiques professionnelles de la poignée d’ « experts en mouvements sociaux » qui se sont succédé tous les samedis depuis des mois sur les chaînes d’information en continu, dont la spécialisation consiste à s’asseoir en plateau pour commenter « la violence » des gilets jaunes. Militer depuis son clavier ou en plateau, oui, mais pas dans la rue !

[…]

Pour ne rien arranger, Taha Bouhafs a été un temps militant de la France insoumise, allant jusqu’à se présenter aux élections législatives en juin 2017. Un élément clé parcours dont les éditorialistes font un véritable grief, là encore, à des fins discriminatoires…
Car les exemples sont légion de journalistes assénant le catéchisme néolibéral à longueur d’antenne, jusqu’à ceux qui s’engagent en politique – ou qui en reviennent ! – sans être pourtant taxés de « militants ».

Roselyne Bachelot, qui anime quotidiennement la matinale de LCI, a-t-elle droit à une telle étiquette ? Quid de Bernard Guetta, député européen En marche, ou de Bruno-Roger Petit, ex porte-parole de l’Élysée et désormais… « conseiller mémoire » d’Emmanuel Macron ? Ou encore de Laurence Haïm, correspondante aux États-Unis pour les chaînes du groupe Canal, devenue en 2017 porte-parole d’Emmanuel Macron en charge des questions internationales après avoir fait partie de l’équipe de campagne d’En marche, et qui, en mai dernier, livrait au service public un reportage sur la fondation Obama ?
Malgré leur engagement explicite, ces personnalités continuent d’apparaître, aux yeux des grands médias, comme de simples « journalistes », sans que des confrères se sentent bizarrement dans l’obligation d’y accoler le terme « militant ».

Si le terme « militant » (synonyme : « engagé ») n’a évidemment rien de dégradant, les commentateurs professionnels l’agitent comme un épouvantail dès lors que la pensée de la personne incriminée affiche des préférences politiques, taxées à tort ou à raison, de « radicales »… Cette disqualification a priori courante dans les grands médias, est appliquée aux journalistes, mais également aux chercheurs et universitaires. Elle vise simplement à discréditer ces derniers, et à les exclure – ou tout simplement à les marquer symboliquement dans l’espace médiatique. Nombre d’historiens et de sociologues, comme Monique Pinçon-Charlot, font régulièrement les frais de ce type de procédés. Au contraire, d’ailleurs, de nombre d’ « experts » omniprésents, dont les portraits médiatiques passent souvent sous silence l’engagement politique.

Extraits d’un article de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed, d’octobre 2019.

tourisme égoïste

Même si ce ne sont que de petites réformes, quand des députés proposent de taxer le kérosène ou d’interdire les vols intérieurs, c’est un pas, pas que symbolique. Mathilde Szuba, maître de conférence en science politique, nous l’a raconté avec brio cet été, lors des Festives de la décroissance : le gouvernement de Grande-Bretagne, avec l’assentiment des citoyens, a organisé le rationnement de l’approvisionnement en carburant. C’était lors de la Seconde Guerre mondiale pour permettre le combat contre les nazis.

Par ailleurs, il peut y avoir une dimension émancipatrice au rationnement, cette autolimitation collectivement assumée.
Mathilde et son équipe ont créé un instructif outil pédagogique : un carnet de rationnement pour se figurer ce que nos actes quotidiens génèrent en matière de gaz à effet de serre.
L’exercice est des plus formateurs et nous montre l’ampleur du changement nécessaire de nos modes de vie.

La simplicité sera à l’honneur, faire un pas de côté générera des petits bonheurs et quelques frustrations (qui font partie de la vie…). Pour info, le moindre billet d’avion Paris/New-York
demandera presque trente ans d’économie sur le carnet de rationnement, réduisant le reste de l’existence à une vie des plus rustres et étriquées…

Osons l’affirmer et le proclamer tous azimuts, preuves à l’appui, le tourisme est une calamité écologique (lire aussi Croisières et paquebots géants) et culturelle ! Nos temps de vie méritent bien mieux que ces escapades formatées pour fuir l’aliénante société productiviste. Les rencontres sont des voyages, réapprenons cet art de vivre en les relocalisant. Seulement la bataille idéologique est rude et se niche partout, y compris chez certains camarades…

Porter la décroissance en politique est indispensable, car la cantonner sur le champ individuel génère forcément des phénomènes de culpabilisation et de défense contre-productives. Notre destin commun est un dessein qui dépasse notre nombril, il est plus que temps d’opposer l’intérêt général aux désirs des particuliers, aux égoïsmes singuliers aiguisés par la troisième industrie mondiale dans un pays qui a pour fleurons industriels Airbus, Les Chantiers de l’Atlantique, Vinci. Pour vivre dans une société décente et dans un environnement vivable, le joyeux combat politique pour la décroissance est plus que jamais d’actualité.

Dernière partie d’un article de Thierry Brulavoine dans le journal La Décroissance d’octobre 2019.

Bure, poubelle nucléaire

En 1998, j’ai été reçu avec deux de mes collègues par la conseillère environnement de Lionel Jospin, qui venait d’être nommé Premier ministre.
Elle nous a écoutés quelques minutes, puis elle a dit : « Arrêtez, vos arguments on les connaît. Et ce sont de bons arguments. »
Elle les a développés à notre place et a terminé en disant : « Je suis d’accord avec tous vos arguments et je vais même vous dire mieux. Lionel Jospin est d’accord avec vous, on en a discuté avant la réunion, il n’a rien à redire sur votre argumentation. »
Alors je lui demande : « Mais Madame, du coup on va pas avoir Bure ? »
Elle me répond : « Ah, si ! » – « Ben, pourquoi ? »
C’est là qu’elle nous a expliqué ce qu’était le lobbying.

« Si une entreprise très polluante veut s’insta1ler dans votre commune, votre première réaction va être de dire non. Mais finalement, avec les arguments sonnants et trébuchants, les emplois créés, l’accord de certains conseillers municipaux et tout ça, vous allez peut-être finir par dire oui, surtout si cette pression est exercée par plein de gens.
Eh bien, un gouvernement, c’est pareil. Aujourd’hui, désolée, mais Jospin n’a pas le rapport de force pour arrêter Bure. On a Cogéma, Framatome qui sont tous les jours à notre porte. Ils veulent le trou de Bure pour pouvoir dire qu’i1s maîtrisent la filière nucléaire de l’amont jusqu’à l’aval. Ils nous harcèlent pour qu’on le fasse.
Et puis, dans le gouvernement, vous avez des gens comme M. Fabius, M. Strauss-Kahn, qui sont très liés aux industriels du nucléaire et qui poussent. Lionel Iospin ne peut pas dire non dans
l’état actuel du rapport de force. »

À ce moment-là, je lui dis : « Madame vous êtes en train de dire que le Premier ministre de la France va donner son accord à un projet dont il réprouve les conséquences pour 1’humanité ? » Et dans les yeux elle me répond : « Oui. » Je dis : « Mais alors, qu’est-ce qu’on peut faire ? »
– Rien. Enfin, si, il y a peut-être une chose… » Elle met ses deux mains comme une balance et elle dit : « Vous nous mettez 10 000 personnes dans la rue et là, le rapport de force s’équi1ibre
un petit peu, on peut commencer à discuter. » Je réplique : « Mais Madame, comment voulez-vous qu’on mette 10 000 personnes dans la rue en Meuse ? » Elle conclut : « C’est bien pour ça que la Meuse a été choisie. Au revoir, Messieurs. »

Extrait d’un dossier « environnement » dans le mensuel CQFD d’octobre 2019.

Dérive sécuritaire

Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et sociologue spécialiste des relations entre police et population, a été limogé, le 20 août dernier, de son poste d’enseignant auprès de l’École nationale supérieure de la police.

Sa faute ? Avoir été trop distant envers l’institution qui le nourrit. Dès lors, l’universitaire s’est lâché à grands coups de tonfa dialectique…
« Il y a eu 115 journalistes blessés pendant les manifestations des Gilets jaunes, des ONG empêchées de travaillez ; et puis maintenant, ils font un peu de ménage dans la formation. Ce n’est bien sûr pas une situation comparable à une dictature, mais mis bout à bout, il y a un ciblage des personnes qui ont un regard critique sur la police. Le ministre de l’Intérieur n’a pas la maturité démocratique pour le débat, elle n’est pas complètement absente, mais elle est très fragile. Par moment elle se développe, il y a des gens courageux qui veulent dialoguer mais ce n’est pas structurel. »

Et d’enfoncer le clou dans le bouclier anti-émeute : « Les nombreux témoignages vidéo éclairent d’une autre manière l’exercice de la violence d’État, et ont plus de force de conviction que des récits oraux. Cela permet de se faire une idée par soi-même de l’action de la police.
Ce n’était jamais arrivé en France à cette échelle. Une partie de la population, des journalistes, des avocats, des universitaires estime que c’est illégitime. La défiance vis-à-vis de la police est alimentée par sa violence, mais aussi parce que de tels actes sont présentés comme légaux. »

Pas étonnant que les syndicats les plus droitiers de la maison poulaga aient exigé le départ d’un tel ultra-gauchiste.

Mais cette libération de la parole chez Sebastian Roché est d’autant plus détonante qu’elle provient d’un expert ès « incivilités », notion en vogue sous Chevènement et Sarkozy dès lors qu’il s’agissait de passer au kärcher « sauvageons » et autres « racailles ».

[…]

Roché va servir de caution universitaire au tournant sécuritaire opéré par la gauche française en 1997 après le colloque de Villepinte intitulé « Des villes sûres pour des citoyens libres ». C’est là que fut réaffirmée la vieille formule conservatrice de « la sécurité première des libertés ». À tout prendre, il vaut mieux vivre dans une société d’ordre – quitte à s’asseoir sur quelques libertés individuelles. […]

Extraits d’un article d’Iffik Le Guen dans le mensuel CQFD d’octobre 2019.

Les librairies indépendantes font de la résistance

Dix-neuf ans après la création de la filiale française d’Amazon, le nombre des librairies est resté stable. La France compte aujourd’hui 3200 points de vente de livres qui réalisent 40% des ventes et emploient près de 11 000 salarié-e-s. Un record mondial !
Ainsi, il y a plus de libraires dans l’hexagone que sur l’ensemble du territoire états-unien où le nombre de ces commerces a plongé de 48 % en cinq ans.
Néanmoins, Amazon tient la corde dans les grandes villes et auprès des jeunes victimes de la dictature de l’urgence, et taille des croupières à la grande distribution (disparition de Virgin, réduction des rayons livres à la Fnac au profit des jeux).

La librairie indépendante génère deux fois plus d’emplois que dans les grandes surfaces culturelles, trois fois plus que dans la grande distribution et 18 fois plus que dans le secteur de la vente en ligne. Principale raison de l’exception culturelle française : le prix unique du livre mis en place par Jack Lang en 1982, le taux de TVA a 5,5% et la loi Hamon de 2014 sur la gratuité des frais de port (qu’Amazon s’est empressée de contourner en créant un tarif d’expédition a 1 centime d’euro).

Mais la principale tactique de résistance c’est le regroupement des librairies via des portails collectifs. Le site librairiesindependontes.com créé en juin 2017 par le syndicat de la librairie française rassemble ainsi 700 librairies adhérentes et permet au lecteur-trice-s de repérer immédiatement le livre qu’il cherche dans la librairie la plus proche.
Même démarche avec le site librest.com, un réseau de 10 librairies du Grand Paris ou lalibrairie.com qui permet de commander des livres et de les faire livrer gratuitement chez l’un de ses 2500 partenaires (librairies et diffuseurs de presse) ou directement à domicile.
L’extension pour navigateur Amazon killer permet aussi, quand on visite la page d’un livre sur Amazon, de pouvoir le trouver dans une vraie librairie à côté de chez soi. L’application est gratuite et peut s’installer sur la majorité des navigateurs Internet.

L’enseigne des éditions Presses universitaires de France (PUF) fait encore plus fort en proposant depuis 2016 un service d’impression à la demande. Un robot, l’Espresso Book Machine (EBM), permet d’imprimer un livre en quelques minutes, à choisir parmi une sélection de près de 5 000 titres. Mais surtout, les libraires misent sur l’attachement des Français-e-s aux commerces de proximité, nettement plus conviviaux que les algorithmes d’Amazon. Les enseignes tendent de plus en plus à devenir des lieux de vie, multipliant les événements : lectures, rencontres avec des auteurs et autrices…

Article d’Isabelle Bourboulon dans Lignes d’attac de septembre 2019.

Impunité des multinationales

Depuis janvier 2019, en Europe, plus de 200 organisations de la société civile font campagne pour mettre fin à l’impunité des multinationales et aux privilèges dont elles disposent.
Celles-ci, grâce aux tribunaux d’arbitrage investisseurs-États, ont en effet accès à une justice parallèle d’exception qu’elles utilisent pour intimider les gouvernements.

De leur côté, les victimes de violation des droits humains par les multinationales n’ont bien souvent pas accès à la justice ni à des réparations. Ce système particulièrement injuste concède aux multinationales des pouvoirs disproportionnés et une très forte impunité. Les droits des peuples, les droits sociaux et le droit de l’environnement devraient au contraire primer sur le droit commercial et de l’investissement et sur les intérêts des multinationales.

Exigeons la fin des tribunaux d’arbitrage et un traité international contraignant capable de rendre les multinationales juridiquement responsables de leurs crimes.
L’impunité des multinationales n’est pas une fatalité. Le pouvoir et l’impunité sociale, environnementale et fiscale des multinationales sont hors de contrôle.
Grâce à la déréglementation, partout dans le monde, les multinationales expulsent des communautés, violent les droits des travailleuses et travailleurs, délocalisent les activités, polluent les terres et aggravent les changements climatiques.

Elles multiplient les recours aux tribunaux d’arbitrage, qui leur permettent d’intimider les États qui osent leur tenir tête. Ce système d’impunité n`est pas une fatalité mais un système construit par les institutions internationales et des gouvernements complices. Alors que plus de 3 400 traités internationaux protègent les investissements, aucun texte international ne garantit le respect des droits humains et de environnement : les multinationales ne sont soumises qu’a des « codes de conduite » ou à des « principes directeurs », c’est-à-dire des normes non contraignantes, sans mécanisme de contrôle ni de sanction.

Cette asymétrie constitue une justice à sens unique, favorable aux multinationales. Les grands défis qui sont devant nous (la réduction des inégalités, l’urgence climatique, la conservation de la
biodiversité, la lutte contre l’évasion fiscale…) nous imposent de briser le pouvoir des multinationales.

Extrait d’un article d’Anne-Marie Alary et Florence Lauzier dans Lignes d’attac de septembre 2019.

Politicard

C’est l’histoire d’un politicard dont tout le monde sait qu’il est corrompu. Il accorde des permis de construire sur des zones inconstructibles, les limonadiers se vantent de pouvoir l’acheter à pas cher pour arranger leurs petites affaires d’extension, de terrasses, etc.
Un pote avocat dîne l’autre soir dans le même resto que le procureur. Le proc se laisse aller à des confidences : « Oui, on a un dossier bien épais sur lui. »
On sait, on a des dossiers et puis… on regarde ailleurs.

Il a fallu que Fillon soit candidat à la présidence pour qu’on s’aperçoive qu’il était pourri. Il a fallu trente ans à la justice pour embastiller Balkany. Et, selon toute vraisemblance, Sarkozy n’aura jamais droit à la fouille rectale.
Dans ses mémoires, le commissaire Broussard racontait qu’on l’envoyait surveiller les mafieux corses sur l’Île de Beauté.
Ce à quoi il ajoutait que c’eût été plus facile de planquer place Beauvau, là où ils passaient le plus clair de leur temps.

En France on n’assassinera jamais le juge Falcone ou le juge Borsellino.
Pourquoi ? Parce qu’en France, il n’y aura jamais d’opération mains propres.

En France, des politiciens se font prendre en photo dans la piscine d’un trafiquant d’armes.
En France, un petit politicard de province peut continuer à toucher des pots-de-vin tant qu’il ne fait pas trop de vagues. Aucun journaliste, aucun procureur, aucun flic, aucun confrère ne viendra jamais lui causer d’ennui. Parce qu’en France, le vrai problème, hein… c’est l’immigration !

Article de Yan Lindingre dans Siné mensuel d’octobre 2019.