Agir contre les discriminations

Les bonnes actions de M. Macron

On entend et on lit beaucoup, depuis son élection, qu’Emmanuel Macron entretiendrait avec la vérité un rapport un peu ductile. C’est très exagéré, et assez injuste, car il arrive aussi qu’il fasse ce qu’il dit qu’il fait. Le 12 février, il a par exemple tweeté, à 6 heures 17 du matin : « Face aux discriminations, nous répondons par l’action. »
Et cela est vrai: face aux discriminations, Emmanuel Macron et ses collaborateurs agissent. Au mois d’octobre 2019, le chef de l’État français a ainsi accordé à un magazine d’extrême droite qui avait quelque temps plus tôt été condamné pour « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence envers les Roms » un long entretien dans le cours duquel il a notamment expliqué : « Il y a des emplois que vous ne ferez plus occuper à des Français, comme le métier de plongeur. […] Je préfère avoir des gens qui viennent de Guinée ou de Côte d’Ivoire légaux, qui sont là et qui font ce travail, que des filières ukrainiennes clandestines. »

Qui oserait, après cela – après qu’il avait si crânement revendiqué son intention de concéder quelques boulots éreintants à des « gens venus de Guinée ou de Côte d’Ivoire » (plutôt qu’à des « Français ») -, ne pas donner acte à M. Macron qu’il agit effectivement (et bellement, et vivement) contre les discriminations ?
Autre preuve, plus récente encore, de cette mobilisation du chef de l’État français et de ses collaborateurs : la semaine dernière, le ministre de l’Intérieur – le coruscant M. Darmanin, qui agit quant à lui depuis de longues années contre les discriminations, puisque dès 2013 il promettait par exemple de ne « pas célébrer personnellement » de mariages « entre deux hommes » ou « deux femmes » s’il était élu maire de Tourcoing – a lui aussi accordé un long entretien au même hebdomadaire.

Puis, quelques heures après la publication de cette interview, ce ministre exemplaire a redoublé son activisme contre les discriminations – en allant sur France 2 expliquer à Marine Le Pen qu’il la trouvait un peu trop « molle », avant de lui reprocher, clairement et distinctement, de « [dire] que l’islam n’est même pas un problème ».

Par cette infam… Par cette forte action, cet excellent homme a également contribué à une élévation notoire du débat public, où la dédiabolisation de la présidente du Rassemblement national consistait auparavant à présenter son discours comme normal (et, partant, acceptable) en dépit de son altérophobie, mais où M. Darmanin vient donc d’introduire la suggestion, inédite et très innovante, qu’il était plutôt anormal car insuffisamment altérophobe.
M. Macron ne s’y est d’ailleurs pas trompé, qui a, selon Le Parisien, immédiatement adressé à son collaborateur de l’Intérieur ses vives « félicitations » – avant de tweeter, quelques heures plus tard, cet admirable apophtegme : « La lutte contre toutes les formes de haine est un combat quotidien. »

Article de Sébastien Fontenelle dans Politis du 18 février 2021.

Le libéralisme autoritaire

« Crisis of democracy. » C’est un rapport que je cite souvent, publié en 1975, de la Commission trilatérale, qui réunit les élites dirigeantes japonaise, américaine, européenne. Crise de la démocratie, donc. Ou plutôt, « Crise de démocratie ». Parce que le problème, d’après son auteur, Samuel Huntington, c’est qu’on a trop de démocratie. Historiquement, rappelait-il, les démocraties ont toujours « comporté une population marginale plus ou moins nombreuse qui ne prenait pas activement part à la politique. »Les esclaves, les étrangers, les femmes, les pauvres, les Noirs, selon les lieux et les époques.
Bien qu’ « intrinsèquement antidémocratique », concédait-il, ces exclusions avaient « permis à la démocratie de fonctionner efficacement ». Mais voilà que ces « groupes sociaux marginaux » se sont organisés : « Les différences de statut se sont estompées. Chaque groupe a affirmé son droit de participer à égalité, voire plus qu’à égalité, aux décisions qui l’affectent. « Bref, un « déferlement démocratique », non pas positif mais, au contraire, source de « problèmes pour la gouvernabilité de la démocratie dans les années 1970. » Le risque est de « surcharger le système politique avec des revendications qui étendent ses fonctions et sapent son autorité. »

Contre ce péril, quels secours ? Certains prétendent que « le seul remède aux maux de la démocratie est davantage de démocratie », mais cela reviendrait à « jeter de l’huile sur le feu. » À la place, le penseur indique une voie : « Ce qui est nécessaire est un degré plus grand de modération dans la démocratie. Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non-engagement d’une partie des individus et des groupes. » Et de prévoir : « Les tensions susceptibles de prévaloir dans une société postindustrielle exigeront probablement un modèle de prise de décision gouvernementale plus autoritaire et plus efficace. »
Comme le note un critique à l’époque, « le ton inhabituellement cru du rapport violait un tabou de la société américaine : aussi grande que soit votre haine de la démocratie, il ne faut jamais en enfreindre la rhétorique en public. » Toujours est-il que des « intellectuels occidentaux débattent désormais le plus sérieusement du monde d’hypothèses qui étaient encore, il y a peu, réservées à quelques franges délirantes ».

« Personnellement, je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique sans libéralisme. » Friedrich Hayek, le pape du néolibéralisme, est déjà venu au Chili. Sur place, ses disciples, les « Chicago Boys », appliquent ses recettes, privatisent tout, réforment le pays à tout-va. Il a même, personnellement, écrit une constitution pour Pinochet, justifiant l’état d’exception. En 1981, voilà qu’il revient à Santiago – un pays doté d’une police secrète, de camps de détention, où les syndicats sont interdits. Et qu’il donne un entretien au Mercurio : « La liberté personnelle est beaucoup plus grande que sous Allende », estime-t-il. Mais quelle « liberté personnelle » quand, comme le décrivait Amnesty, « la torture une pratique courante », « les détentions arbitraires », les « exécutions », les « disparitions de détenus politiques »…
C’est que, pour lui, « la liberté économique » doit primer. Et il approuve Margaret Thatcher lorsqu’elle déclare, plus tard : « Le libre choix doit s’exercer sur le marché plutôt que dans les urnes. »
Dès lors, si elle ne respecte pas le marché, une démocratie pourra être dénoncée comme « totalitaire ». Et à l’inverse, une dictature pourra être vantée comme libérale.
Le libéralisme autoritaire est inventé.
[…]
« Dès qu’il est question d’économie, en effet, l’État « autoritaire » renonce à son autorité. Ses porte-parole ne connaissent plus qu’un seul slogan : liberté de l’économie par rapport à l’État ! »
C’est un État fort avec les faibles, faible avec les forts, fort « contre les revendications démocratiques de redistribution », mais « faible dans sa relation au marché ». Ce mot d’ordre n’implique assurément pas que l’État pratique l’abstinence pour ce qui est de la politique de subventions accordées aux grandes banques, aux grandes entreprises industrielles et aux grandes exploitations agricoles, mais bien plutôt qu’il procède au démantèlement autoritaire de la politique sociale. »

Cette voie, « libérale-autoritaire », est abandonnée après la chute d’Hitler, avec le keynésianisme triomphant, le socialisme montant, l’État-providence partout en Occident. Mais ce projet lui-même s’use, dans les années 1970, et Hayek reprend alors, en conscience, en affirmant, le flambeau de Carl Schmitt, et avec lui tous les Chicago Boys, Friedman and co. La place me manque, ici, pour recenser toutes les citations, pour identifier tous les chaînons qui nous mènent à aujourd’hui. C’est Alain Madelin, ex-ministre libéral, qui avec Maastricht voit dans l’Europe « une assurance-vie contre toute expérience socialiste ».

Extraits d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de février 2021.

Beauvau de la sécurité

Lundi matin 8 février, s’est ouvert le Beauvau de la sécurité, grand raout voulu par le président de la République après le tollé de l’affaire Michel Zecler. Retransmise en direct sur les réseaux sociaux, cette première séance avait pour thématique les « relations police-population ». Un débat… sans la population. Aucune association citoyenne ni aucun-e universitaire ayant travaillé sur ces questions n’était présent-e. Cette absence s’explique, paraît-il, par la pression des syndicats de police… Une certaine vision du débat.

Outre le gratin sécuritaire français, tous dépendant du ministère, trois « personnalités qualifiées » étaient présentes : le directeur du pôle « opinion et stratégie d’entreprise » de l’Ifop, le référent déontologue du ministère de l’Intérieur et le président de l’association Raid aventure,
seule représentante d’organismes au contact des jeunes, mais – coincidence ? – parrainée par Jean-Michel Fauvergue, ancien patron du Raid, député LREM, présent lui aussi. Naturellement, cet entre-soi a produit les effets escomptés.

À peine un élu local a-t-il évoqué le mot « contrôle d’identité », en racontant que son fils, d’apparence « basanée », était tout de même beaucoup plus contrôlé que ses camarades, mais que finalement « ça n’est pas un problème ». Le tout, vite enfoui sous un monticule de poncifs sur l’image de la police et sa communication, avant que Gérald Darmanin en arrive à la conclusion qu’il fallait revoir le code pénal pour permettre à la police de communiquer sur les enquêtes au lieu de laisser la primauté au parquet, soit à un autre ministère. Le problème serait donc principalement une affaire de com’.

Un « combat culturel », selon le ministre, qui n’a, semble-t-il, rien à voir avec les violences policières, expression qui n’a même pas été prononcée. Rien à voir non plus avec la politisation de l’utilisation de la police. Que pèsent les détentions arbitraires en marge de la mobilisation du 12 décembre contre la loi de « sécurité globale », dénoncées par Amnesty international ce même lundi 8 février ? Certes, un ou deux intervenants ont pointé du bout des lèvres la désastreuse répression des gilets jaunes, dont de nombreux policiers se sentent proches. Mais le « débat » s’est arrêté là.

Tout ce beau monde s’est accordé pour dire que, de toute manière, les « irréconciliables » avec la police étaient surtout les délinquants et que, par conséquent, ce n’était pas la peine de s’époumoner. Gérald Darmanin a concédé que 10 millions de Français, soit 27 % de la population, éprouvent « inquiétude ou hostilité » vis-à-vis de la police… Mais ne vous inquiétez pas, braves gens : la Police nationale se prépare à débarquer sur TikTok et Snapchat – véridique ! – et alors tout va changer.

Le billet de la rédaction par Nadia Sweeny dans Politis du 11 février 2021.

Justice de classe

Depuis le XVIIe siècle et l’écriture des Animaux malades de la peste, la justice a-t-elle tellement changé ? Au fond, c’est toujours la même histoire faisandée. Christine Lagarde, patronne du Fonds monétaire international, reconnue coupable d’avoir fait perdre près de 400 millions d’euros à l’État en favorisant un arbitrage frauduleux au bénéfice de Bernard Tapie ? Dispensée de peine. A., jeune Marocain, ayant volé un téléphone à Barbès ? Trois mois de prison ferme (lire page 5).
Dignes reflets des inégalités de la société, les tribunaux de 2021 continuent de rendre une justice de classe – et de race. Un phénomène systémique, répondant à des logiques assez bien identifiées par les sciences sociales (lire page 4).
[…]
L’institution a des circonstances atténuantes. Elle manque de moyens : chaque année, la France consacre à la justice 70 € par habitant – l’Allemagne 131, la Suisse 220 (l’Arménie 8). Et puis, juger n’est pas chose aisée : risquer chaque jour d’innocenter un coupable ou de condamner un innocent, il y a de quoi cauchemarder.

Mais tout de même. Que dire de la justice au moment des Gilets jaunes ? Que penser de tous ces magistrats au garde-à-vous, des peines d’interdiction de manifester qu’ils ont pu infliger? Que comprendre de l’indigent traitement judiciaire des violences policières ?
Certes, l’univers du droit daigne aussi, parfois, protéger un tantinet les libertés. Quand le Conseil d’État réaffirme l’interdiction des drones policiers, ou quand le Conseil constitutionnel censure telle ou telle folie législative macronienne, on se dit que oui, le principe de la séparation des pouvoirs, ça a du bon. Et que la justice permet heureusement d’atténuer l’arbitraire politico-administratif.
Mais les personnes qui contrôlent l’exécutif, le législatif et le judiciaire appartiennent au même monde. Elles partagent des intérêts communs. Combien de lois scandaleuses ont-ils laissé passer, les soi-disant « Sages » de la rue de Montpensier ? Combien d’injustes assignations à résidence
ont-ils validées, les tribunaux administratifs, pendant l’état d’urgence antiterroriste ?

La galaxie judiciaire française a une autre tare majeure. Elle est trop souvent pénale, mue par une unique obsession : le châtiment. Et donc la prison. Comme si rendre justice ne consistait qu`à punir !
Aux États-Unis, les Najavos, qui disposent de leur propre système judiciaire, ont renoué depuis les années 1980 avec un modèle traditionnel radicalement différent : le peacemaking (lire pages 10 et 11).
Victime et agresseur peuvent choisir de dialoguer, accompagnés de leurs proches et d’un médiateur, pour parvenir à une résolution du conflit en se mettant d’accord sur une réparation : des mots, une indemnisation matérielle, des actes.
Inspirées par de telles pratiques de peuples autochtones, des formes de justice dites « restaurative » et « transformative » se développent actuellement dans le monde anglo-saxon (pages 8 et 9)

Extraits de la page d’introduction d’un dossier « justice » dans le mensuel CQFD de février 2021.

L’empire colonial français

L’empire colonial français était en deuxième place derrière l’empire colonial britannique, avec à peu près 21 fois la superficie actuelle de l’Hexagone. En 1945, il y avait entre 105 et 110 millions d’habitants dans les colonies, qui produisaient de 55 à 40% de l’économie française. L’empire colonial permettait à la marine, à l’armée et à la diplomatie françaises d’être présentes aux quatre coins du monde. Tous les régimes – de la Révolution française à la IIIe République, de droite comme de gauche, démocratiques ou pas – ont contribué
à cette histoire qui fait partie du récit français.

C’est l’industrie sucrière qui a financé les guerres du XVIIIe siècle. La IVe République va se construire sur la puissance qu’apportent l’empire colonial et ses conquêtes. L’appel à ces territoires permet à la France de gagner la Première Guerre mondiale. Brazzaville puis Alger
ont été les deux capitales de la France libre pendant la Seconde Guerre mondiale.

[…] jusqu’en 1947-1948, toute la classe politique française soutient l’empire colonial. Pour de Gaulle, il constitue un élément essentiel de la puissance française. Quand il parle de « réformes » à Brazzaville début 1944, c’est à sa sauvegarde qu’il pense et aussi à la répression là où les revendications politiques sont les plus vives (comme au Maroc). Il faut se rappeler l’enchaînement des événements : la répression au Sénégal, les massacres de Madagascar ou du Constantinois, les bombardement en Syrie, la guerre en Indochine… La perte des mandats de Syrie et du
Liban en 1945, qui a traumatisé de Gaulle, est la matrice de ce processus qui repose sur deux piliers : réforme (pour se conformer à la pression de l’URSS et des États-Unis et à l’ONU) et répression partout, et notamment au nom de la guerre froide. Le tournant est mai 1945, avec le bombardement de Damas, qui fait 5 000 morts et, le 8 mai, le massacre de Sétif, en Algérie, qui en fait entre 12 000 et 25 000. […]

Qu’est-ce qui arrive aux tirailleurs sénégalais qui demandent à être payés lors de leur retour à Dakar ? On les massacre. L’armée coloniale ne peut pas imaginer ni accepter qu’un homme noir, un homme maghrébin, un homme indochinois, un homme malgache, un homme antillais puissent s’opposer au pouvoir colonial dans l’espace colonial. Ils sont toujours considérés comme des « indigènes » qui n’ont aucun droit en dépit du fait qu’ils se sont battus pour la France. Leurs revendications sont structurellement perçues comme une remise en question de l’autorité coloniale.
Nous ne sommes pas dans l’après-guerre mais en décembre 1944. Dans l’empire colonial, tous ceux qui s’opposeront par la suite à l’autorité de la France connaîtront la répression. […]

Très vite, le gouvernement français négocie avec le Maroc et la Tunisie, mais pas avec l’Algérie. Pourquoi ?
La guerre d’Indochine a essoré l’armée française et ses budgets. En 1954, la France a perdu ses colonies asiatiques, y compris les comptoirs des Indes. Elle tranche : la pépite de notre Maghreb, c’est l’Algérie. On doit la garder. Toutes les élites françaises le pensent, y compris le PCF. Un million d’Européens y vivent, et c’est un poids électoral majeur ! C’est aussi un endroit stratégique riche en hydrocarbures et avec un fort potentiel d’expérimentation de l’indépendance nucléaire française, donc militaire, et des tirs de fusée.
Dès lors, « lâcher » le Maroc et la Tunisie (en 1955-1956), c’est concentrer les forces militaires françaises en Algérie (et au Cameroun).
La guerre d’Algérie, d’une violence inouïe, va trahir les valeurs de la République (dès 1955) et faire des dizaines de milliers de morts civils. On a commencé à apprendre ce qui s’était passé avec La Question (1958), le livre d’Henri Alleg, puis par Avoir vingt ans dans les Aurès (1972), le film de René Vautier, interdit des années, ainsi que par les témoignages des déserteurs et les prises de position d’intellectuels.
En 1959, un rapport de Michel Rocard fait pourtant grand bruit : sur 9 millions d’habitants, la République laisse mourir de faim plus de 2 millions de personnes dans des camps de regroupement. Mais le scandale s’efface devant un conflit qui a épuisé les consciences en France. C’est aussi une guerre secrète, avec les attentats de la Main rouge, une guerre totale. C’était aussi une guerre d’appelés. Ces jeunes découvraient la violence et la haine, la haine de l’Arabe. […]

Il faut comprendre qu’à l’époque, en France, on n’a jamais pensé que le combat des Algériens était légitime, qu’ils luttaient pour leur liberté, méritaient le respect et avaient les mêmes droits que les Français. C’était le fruit de cent vingt-cinq ans de colonisation, de propagande et de manipulation. Jusqu’au milieu des années 1950, il y avait l’Agence économique des colonies (puis de la France d’Outre-mer), dont la mission était de fabriquer une image d’Épinal de l’Union française. Si on avait informé l’opinion publique, jamais elle n’aurait soutenu ses élites politiques […]

Extrait d’un entretien de Pascal Blanchard dans Siné mensuel de février 2021.

La vie

De là, justement, le gigantesque impensé de cette crise : que risquons-nous, individuellement et collectivement, à ravaler l’homme à la vie et à ériger celle-ci en valeur suprême ?
Voilà ce que notre gauche enfermée dans sa logique hygiéniste ne voit plus.
Ma définition de ce qu’être un homme vivant veut dire me paraît, elle, authentiquement de gauche, au sens des Lumières, car elle consiste à rappeler une vérité élémentaire : vivre humainement ne revient pas à vivre tout court.
En d’autres termes, et contre ce nouveau culte de la « vie nue » (Walter Benjamin), la vie au sens biologique ne saurait être le souverain bien, car elle est l’alpha, pas l’oméga. Et pour sauvegarder l’oméga, il faut toujours étre prêt à engager l’alpha ! Cela s’appelle le tragique de la condition humaine.

Vu l’extraordinaire magnitude de la crise qui s’annonce et l’effarante désinvolture avec laquelle nous sommes en train de briser un monde que nous ne sommes pas sûrs de pouvoir réparer, j’inviterais donc nos amis de gauche qui trouvent la transcendance ringarde à méditer la chose suivante : la vie est certes un bien infiniment précieux, mais si elle était le premier d’entre eux, nous n’aurions eu ni Appel du 18-Juin, ni résistants prêts à prendre les armes, ni dissidents sous le communisme, ni Dr Li à Wuhan pour nous alerter sur la gravité de la pandémie, ni médecins dépenaillés sous le Covid-19 pour nous sauver la vie… Ni générations entières de sacrifiés sur des barricades au nom d’une certaine idée de l’homme. Vous et moi ne serions même pas là pour en parler ! La vie est l’alpha, pas l’oméga.

Qu’on y songe encore : sous l’Occupation, il y avait d’un côté ceux qui étaient prêts à tout pour préserver ou améliorer leur vie (les masses apeurées et les collabos). De l’autre, ceux qui étaient également prêts à tout, mais pour faire valoir que la vie n’est précisément pas tout, qu’il existe des principes supérieurs au principe de survie, comme lai liberté, la dignité, le courage ou l’honneur. On les appelait des résistants.
« Un homme, ça s’empêche » disait Camus. Un homme, ça résiste à l’impérialisme dévorant du vivre et à ses diktats et ça comprend que la disponibilité au sacrifice est le prix à payer pour qu’une vie soit vraiment humaine, ni insignifiante ni bestiale. Un homme de la génération de jean-Pierre
Chevènement le comprenait encore, qui a donné à son dernier livre ce titre d’une fulgurante justesse : Seul l’homme prêt à risquer sa vie la sauvera. Si la vie est tout, elle n’est plus rien : elle sombre dans l’inconsistance et, fatalement, dans la barbarie.
Ériger la vie en souverain bien n’est pas anodin. Il faut même avoir tout oublier des leçons de l’histoire pour en arriver là et nous ferions bien d’y prendre garde car les critères qui président aujourd’hui à nos décisions feront date bien au-delà de la situation d’urgence.

Extrait d’un entretien de la philosophe Alexandra Laignel-Lavastine dans le journal La Décroissance de février 2021.

illibéralisme du libéralisme

Et nous n’en finissons plus d’avoir des démonstrations de l’illibéralisme du « libéralisme », à un point d’incohérence qui laisse d’ailleurs pantois. Car c’est tout de même un discours qui ne cesse de célébrer l’ « innovation », donc la possibilité d’expérimenter, mais qui interdit toute expérimentation hors de son ordre. Ce qui s’est passé à la ZAD en est la plus récente et la plus spectaculaire illustration.
Qu’il se soit posé un problème juridique autour de la propriété collective, c’était une excellente nouvelle : celle de l’opportunité d’une innovation, précisément. On remarque alors que le néolibéralisme a son idée bien à lui des innovations opportunes et des innovations importunes. Les premières peuvent compter sur toutes les facilités : on les appelle des « zones franches ». Franches, ou affranchies de quoi ? D’un certain type de droit seulement : essentiellement le droit fiscal et le droit social – ici il y a lieu d’innover. Sur le droit de propriété, plutôt non. Au reste, c’est une histoire qui ne date pas d’hier : Lip, c’était déjà ça. Et dans les deux cas la même grand-peur de l’État. On comprend qu’il redoute comme la peste ces expérimentations-là : et si elles venaient à marcher ? Tu sais ce qu’avait dit Giscard, alors ministre de l’Économie, à propos de Lip : « ils vont véroler tout le corps social et économique ».

J ‘ai quitté un peu brutalement le plan conceptuel de la différance spinozienne, mais tout de même, on ne peut pas ne pas être sensible à des aveux d’une clarté si cristalline, c’est que tout y est dit ou presque. D’abord que la concurrence non faussée (coulons-nous un instant dans leur syntaxe) est une fable pour imbéciles. Car après tout, si c’est une valeur à ce point universelle, mettons donc en concurrence les formes de vie ! Et puis on verra bien lesquelles attirent combien. Or dans ce jeu concurrentiel-là, dont je te propose l’expérience de pensée, il est des plus probable que la proposition salariale-capitaliste perde de la « part de marché ». Terrible aveu du pouvoir stato-capitaliste qui reconnaît implicitement la médiocrité de sa propre proposition, dont la mesure en creux est donnée par ses inquiétudes : Lip, la ZAD, et si ça marchait ? et si ça donnait des idées ? et si ça se répandait ? Si donc ces propositions de différance-là s’avèrent d’un dynamisme évolutionnaire inattendu, alors il est bien certain qu’il faut les faire tourner court au plus vite. Il ne manquerait plus que des nombres croissants contractent l’envie de différer dans ces directions.
Reprenons : un libéralisme conséquent, enivré de l’idée de concurrence, devrait regarder avec faveur « la mise en concurrence des formes de vie », et par conséquent « la diversification des offres par l’innovation ». Sauf qu’ici non.

Extrait du livre Vivre sans ? de Frédéric Lordon.

Lavage de cerveau médiatique

C’est peu dire que l’année 2020 n’a pas été de tout repos : épidémie mondiale, crise économique et sociale, attaques terroristes et surenchère sécuritaire… L’occasion de salutaires remises en cause ? Rien de tel en tout cas sur le terrain médiatique, où les mêmes routines délétères sont toujours bel et bien à l’œuvre.

L’information médicale a tout particulièrement fait les frais des logiques de scoop et des effets d’annonce. Rares sont les médias à avoir fait preuve d’un recul élémentaire face aux déclarations à l’empoite-pièce « d’experts » en quête de visibilité et à des études aux méthodologies contestables. Ou comment le journalisme scientifique a trop souvent cédé le pas au sensationnalisme (p. 4).

La période du premier confinement (de mi-mars à mi-mai 2020) s’est également traduite par un grand déséquilibre dans le débat médiatique. Dans les émissions phares que sont les matinales radiophoniques, la sélection des invités jugés légitimes pour s’exprimer sur l’actualité est affectée de plusieurs biais structurels : la surreprésentation des hommes et l’absence de pluralisme, notamment politique (p. 8).

Une autre séquence médiatique s’ouvre à la rentrée de septembre, caractérisée par une surenchère sécuritaire qui culmine après l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine. Sur les chaînes d’information en continu (mais pas seulement), on assiste à un déferlement d’amalgames et de propos racistes. Un mot d’ordre résonne tout particulièrement : haro sur les « islamo-gauchistes » ! (p. 14)
Une observation attentive des matinales audiovisuelles et de la presse confirme l’absence des voix de gauche (ou simplement dissonantes) dans le chœur médiatique, sécuritaire et droitier (p.17). Et lorsque les ténors du gouvernement sont invités, la brosse à reluire est de sortie. À l’instar de cette interview de Bruno Le Maire sur France Inter, où le ministre de l’Économie déroule sans difficulté ses éléments de langage, accueilli en toute complaisance par Léa Salamé et Nicolas Demorand (p. 38).

Si certains solistes (Manuel Valls, Pascal Bruckner) font la tournée des médias, le cas le plus emblématique est sans doute celui de l’ex chef d’état-major des armées, Pierre de Villiers. Sur les télés, dans la presse et à la radio, les éditocrates lui déroulent le tapis rouge. L’occasion de donner un nouvel écho aux thématiques qu’affectionne le militaire de carrière : l’ordre, bien sûr, la sécurité, le nationalisme (p. 25).

Le tableau ne serait pas complet sans un hommage appuyé à Jean-Pierre Pernaut, à qui nous ne devons rien de moins que 32 ans de bons et loyaux services aux commandes du JT de 13h de TF1, vitrine dépolitisée et réactionnaire de la « France éternelle » (p. 32).

Dans cette année bien terne, la mobilisation contre la loi « Sécurité globale » donne une note d’espoir. Alliant syndicats et sociétés de journalistes, associations, collectifs (cinéma, quartiers populaires, etc.), comités luttant contre les violences policières, exilés et Gilets jaunes, le mouvement se fait large face à cette nouvelle attaque contre le droit d’informer, dont la présidence Macron est coutumière (p.22).
Si le traitement de cette loi par les grands médias laisse à désirer, de nombreux journalistes cherchent néanmoins à se mobiliser. De quoi rappeler la grande hétérogénéité de cette profession, fragmentée entre reporters précaires et présentateurs-vedettes (p.40). La défense du droit d’informer et la transformation des médias sont l’affaire de toutes et tous, et a fortiori… celle des journalistes.

Édito du numéro de janvier 2021 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

Économie virtuelle

[…] Or c’est oublier que cette économie « virtuelle » repose sur une chaîne industrielle bien réelle, avide de métaux rares dont l’extraction est extrêmement polluante et générant un tsunami de déchets électriques et électromagnétiques. Pire, dans leur « numérico-mania », les dirigeants politiques trompent les citoyens, notamment en ce qui concerne la 5G, le catalyseur de la révolution numérique en cours.
Décryptons.

Les effets réels du virtuel

Le Pacte vert pour l’Europe et la communication de la Commission Façonner l’avenir numérique de l’Europe fixent l’ambition : être le chef de file mondial dans le domaine du numérique. À cet effet, « L’Europe doit accélérer les investissements dans la recherche et le déploiement de technologies dans des domaines tels que l’intelligence artificielle, la 5G et l’analyse de données et de métadonnées. » Ce qui rime(rait) avec écologie, car l’économie numérique est vue comme le levier de la « durabilité compétitive » de l’UE dans son ensemble.

Vendre le concept de l’économie numérique comme garant de la transition écologique est un marché de dupes. En premier lieu, c’est faire l’impasse sur l’impact environnemental de la massification de l’électricité, qui s’échelonne de l’extraction de métaux rares au fabricant de matériels spécialisés. Sans compter qu’une consommation quotidienne effrénée, voire compulsive, de ses multiples applications encourage une gabegie électrique sans précédent. À ce stade, le numérique est responsable de 4% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde, soit le double du transport aérien ; une empreinte carbone amenée à doubler d’ici 2025.

L’effet rebond

Quant au principe selon lequel des progrès en matière d’écoconception, d’efficacité énergétique pourraient limiter le coût d’électricité et de l’uti1isation des minerais en amont, il élude la question fondamentale de l’effet rebond, dont l’automobile constitue un exemple frappant. Les
récents progrès techniques ont permis de produire des moteurs de voiture plus efficaces et moins polluants. Pourtant, la pollution automobile ne cesse de croître, car les gains énergétiques ont largement été compensés par un usage accru de la voiture.
[…]
La foi aveugle dans le numérique conduit à une cécité politique lourde de conséquence. La naïveté de croire que les avancées technologiques nous permettront de poursuivre notre fuite en avant. Une attitude schizophrénique où l’UE adopte à la fois un discours musclé sur l’indispensable réduction des émissions de gaz à effet de serre pour atteindre la neutralité climatique en 2050 – la clé de voûte du Pacte vert européen – tout en évacuant des débats le coût de la transition numérique.
[…]

Économie circulaire

Côté pile : l’enjeu de l’économie circulaire est clairement identifié. Entre 1970 et 2017, l’extraction annuelle mondiale de matériaux dans le monde a triplé et continue de croître. Près de la moitié de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre et plus de 90 % de la perte de biodiversité sont dus à l’extraction des ressources et à la transformation des matériaux, des combustibles et des denrées alimentaires. Par ailleurs. seulement 12% des matériaux utilisés par l’industrie européenne proviennent du recyclage. Ainsi, l’objectif de l’économie circulaire, dont l’enjeu est in fine de promouvoir l’utilisation efficace des ressources, tout en réduisant la production des déchets, représente incontestablement un volet essentiel de la transition écologique.

Extraits d’un article de Inès Trépant dans L’Écologiste de décembre 2020 – février 2021.

Mondialisation dumping

La mondialisation est un processus dynamique et multidimensionnel d’intensification des échanges entre les différentes régions du monde. Elle peut être culturelle, scientifique, humaine, financière, commerciale…
Elle est positive quand elle stimule l’interconnaissance, la coopération entre les peuples ou la circulation des valeurs démocratiques et féministes, comme on l’a vu avec les printemps arabes ainsi que les récents mouvements internationaux pour le climat ou contre les violences faites aux femmes (#MeToo, Ni una menos…).

Mais la mondialisation néolibérale enchevêtre les systèmes productifs et urbains, les met en concurrence et les fragilise à l’extrême en faisant des populations et de la nature des variables d’ajustement.
Son premier pilier est la circulation effrénée des marchandises et des capitaux, ainsi que de certains groupes sociaux affairés. « Effrénée », parce que cela dit mieux que « libre » le refus des limites et l’égarement qui en résulte. Les firmes transnationales jouent sur la logique du moins-disant face aux législations nationales du travail ; elles usent et abusent du marketing, des logos et de la publicité pour accroître les dividendes versés aux actionnaires.

Il s’ensuit un quadruple dumping : écologique, avec la délocalisation des usines polluantes ; social, puisqu’elles choisissent des pays où les salaires sont misérables et les syndicats muselés ; fiscal, avec leurs milliers de filiales dans des paradis fiscaux et réglementaires ; démocratique, enfin, car les gouvernements se soumettent aux désirs des marchés financiers qui financent leur dette et signent des dizaines de traités bilatéraux de libre-échange, instaurant une justice parallèle favorable aux investisseurs pour sanctionner les États dont les lois réduiraient leurs profits.

Le découpage de la production façon puzzle en chaînes de sous-traitance labyrinthiques constitue le second pilier de cette mondialisation. Ainsi, Apple répartit la production de ses iPhones dans huit pays différents, de la conception aux États-Unis à l’assemblage en Chine, en passant par la fabrication de l’écran tactile ou des processeurs au Japon ou en Corée du Sud, sans oublier l’extraction des matières premières en Afrique et en Chine.
L’industrie pharmaceutique fait de même : la pénurie de tests a révélé, au prix de dizaines de milliers de morts, que 60 % à 80 % des principes actifs de médicaments étaient fabriqués en Chine ou en Inde, nous plaçant à la merci de toute interruption du commerce mondial.

Extrait du livre Ce qui dépend de nous, Manifeste pour une relocalisation écologique et solidaire, de l’association Attac.