TIAN

Alors que le Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN) a fêté le premier anniversaire de son adoption par l’ONU le 7 juillet dernier, le texte qui prévoit l’interdiction d’utiliser, de fabriquer et de stocker des armes nucléaires enregistre lentement des signatures. En mars 2018, 57 États l’avaient officiellement signé et cinq l’avaient ratif1é. Sur les 122 qui l’avaient approuvé à New York un an plus tôt, c’est peu. Cette frilosité de certains pays d’abord enthousiastes s’explique en partie par la pression qu’exercent les puissances nucléaires.

Par le rejet du texte et leur entêtement dans leurs programmes nucléaires militaires, celles-ci sabordent l’initiative des autres pays et les poussent à rétropédaler. En préférant se placer hors du droit international plutôt que d’y souscrire, ce petit groupe dont fait partie la France refuse de jouer le jeu du désarmement concerté et menace la sécurité mondiale.

[…]

L’année qui vient sera une année charnière pour le désarmement. En 2017, la société civile a convaincu les pays des Nations unies de concevoir un texte juridiquement contraignant pour éliminer les armes nucléaires. En 2018, c’est au tour des citoyennes de s’approprier le texte et de rendre sa signature par la France inévitable.

[…]

L’année dernière, ICAN (campagne internationale pour l’abolition de l’arme nucléaire), dont est membre « Abolition des armes nucléaires », a reçu le prix Nobel de la paix.

En ayant favorisé les discussions sur un traité d`interdiction international, ICAN a tendu une perche qu’une majorité de pays progressistes a su saisir. Par son travail de lobbying et de diplomatie, ICAN est parvenue à mettre au vote un texte historique.
C’est maintenant au tour des citoyen.nes de se mobiliser pour faire que ce traité devienne une réalité. Car sans un mouvement populaire en faveur de la signature du texte, le gouvernement Emmanuel
Macron choisira toujours de ne pas le signer.

Cette mobilisation est possible : un sondage datant de juillet 2018 a montré que 67 % des Français sont favorables à ce que la France signe le TIAN et 76 % souhaitent que la France s’engage dans un processus international d’élimination totale et contrôlée des armes atomiques, tel que prévu par l`ONU.

Le prix Nobel de la paix est l’aboutissement d’un travail acharné de militant.es qui, par leur abnégation et leur présence sur le terrain, ont permis de faire évoluer les mentalités concernant la dissuasion.

Extraits d’un article de Julien Baldassara dans la revue Sortir du nucléaire de l’été 2018.

L’éditocratie se mobilise

En avril-mai dernier, la mobilisation contre la réforme des universités et le système Parcoursup s’est amplifiée de manière spectaculaire avec l’occupation de nombreuses facultés. Contre ce mouvement d’une ampleur sans précédent ces dix dernières années, la fine fleur de l’éditocratie n’a pas manqué de se mobiliser. Pour les tauliers des médias, les étudiants seraient en réalité instrumentalisés par une « minorité agissante » issue de l’ « ultragauche ». Et bien évidemment, ils se mobiliseraient pour de mauvaises raisons, voire sans raison du tout. Retour sur les plus belles manifestations de morgue et de mépris médiatiques à l’égard des mobilisations étudiantes.

Difficile d’échapper à cette interview de Georges Haddad, président de l’université Paris-I, dont les propos ont fait les titres de nombreux articles de presse, et ont été repris dans les journaux télévisés des grandes chaînes et sur les chaînes d’info en continu. Face à un Jean-Pierre Elkabbach visiblement terrifié par l’occupation de Tolbiac, Haddad évoque, sur le ton d’un reportage de Bernard de La Villardière, « la violence, la drogue, le sexe » qui régneraient dans la fac occupée.

Le caractère alarmiste et outrancier de l’entretien prête évidemment à sourire. Il a d’ailleurs été tourné en dérision par les occupants de Tolbiac dans une vidéo pastiche de reportage sur l’occupation de la fac. Cet entretien témoigne néanmoins de la tonalité des commentaires des tauliers des grands médias à l’égard des mobilisations étudiantes.

[…]

Mais d’où vient ce chiffre de 800 à 1200 membres de « l’ultra-gauche » qui noyauteraient les mobilisations étudiantes ? Une simple recherche en ligne nous conduit à deux articles, du Figaro (14 avril) et du JDD (16 avril), qui évoquent tous deux ces chiffres issus… d’une note des Renseignements territoriaux (ex-Renseignements généraux). Quelle source plus fiable que la police pour se renseigner sur les méfaits de « l’ultragauche » – comme l’a récemment démontré le fiasco du procès de Tarnac ?
Le JDD, en pointe en matière de journalisme de préfecture, reprend à son compte la note des Renseignements territoriaux pour qui « il n’y a guère de doute, l’ultragauche est à la manœuvre dans onze
de la quinzaine d’universités occupées, fer de lance de la contestation contre la réforme de l’accès à l’enseignement supérieur ».

[…]

L’indigence journalistique de ces « analyses » est sidérante. De journalisme et d’analyse il n’est d’ailleurs pas vraiment question, puisque aucune de ces sommités médiatiques ne fonde ses propos sur un quelconque travail d’enquête qui les aurait menés à quelques stations de métro de leurs studios, rencontrer des étudiants ou des enseignants qui auraient pu leur exposer leur point de vue et leurs raisons de rejeter la réforme. Étudiants et enseignants mobilisés sont d’ailleurs systématiquement absents des plateaux télévisés où les éditocrates devisent gaiement de l’irresponsabilité des mobilisations universitaires.

Extraits d’un article de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de juillet-septembre 2018.

Démocratie entre parenthèses

Je prenais un café, ce matin, au Bourbon, le bistro à côté, avec des ex-Marcheurs. Des déçus du macronisme. […] Quand je les écoute, s’ils sont amers, c’est parce que, durant la campagne, on leur causait de « community », d’ « horizontalité », de « co-working », d’intelligence collective. Et ce baratin tranche, en effet, avec son (Macron) exercice solitaire, vertical, du pouvoir.

[…]

Il a cette phrase, dedans (entretien de Macron à la NRF) : « J’assume totalement la verticalité du pouvoir. » Dans la foulée, il dit « haïr l’exercice consistant à expliquer les leviers d’une décision ». Il s’agace un peu devant le temps consacré à la « délibération », c’est à dire au débat démocratique : « Il faut faire attention qu’il ne devienne pas de l’indéterminé. Le délibératif est une phase transitoire. »
Même le libéral L’Opinion commente : « Cet entretien s’inscrit dans la vision monarchique… »

[…]

Dans un entretien à l’hebdomadaire Le 1, dans le numéro de juillet 2015, il expliquait déjà « qu’il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort ».
N’avouait-il pas non plus, dans un entretien à Paris-Match à la veille de la Présidentielle que « le moment que nous vivons à quelque chose de napoléonien » ? – « La raison pourquoi la plupart des
gouvernements de la Terre sont despotiques, c’est que cela se fait tout seul… »
Eh oui, Macron se voit, manifestement, comme un homme-providentiel : « Je ne suis que l’émanation du peuple français pour le romanesque », confie-t-il toujours à la NRF.
Avec une mission grandiose : nous faire « sortir de l’insignifiance », nous faire « renouer avec un souffle plus profond », nous faire entrer « dans une nouvelle aventure où le tragique s’invite » !
Quand on est « en marche », il faut toujours un guide, un duce… Nous l’avons trouvé.

[…]

Vous savez, c’est devenu un tic, chez les élites, médiatiques ou politiques, de dénoncer le « populisme ». Depuis une dizaine d’années, au moins. Je me souviens de l’éditorial de Serge July dans Libération, le 29 mai 2005, après la victoire du « Non » au Traité constitutionnel européen : « une épidémie de populisme ».
Après ce jour, après ces 55 %, c’est ancré, c’est marqué : leur projet, « la concurrence libre et non faussée », les peuples, le nôtre en tout cas, n’en veulent pas. Leur projet est démocratiquement mort. Cela ne signifie pas qu’il est mort tout court : il suffit de contourner la démocratie.
Je cite souvent un rapport, publié en 1975, de la Commission trilatérale – qui rassemble les élites japonaise, américaine, européenne.

Ce texte était intitulé Crisis of Democracy, Crise de la démocratie. Ou plutôt, « Crise de démocratie ».
Parce que le problème, là, d’après ces experts, c’est qu’on avait trop de démocratie. Il fallait, bon, peut-être pas s’en débarrasser, mais calmer tout ça. Samuel Huntington, l’inventeur du
« choc des civilisations », énonçait ainsi : « Ce qui est nécessaire est un degré plus grand de modération dans la démocratie. (…) Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non-engagement d’une partie des individus et des groupes. »

Les élites, aujourd’hui, poussent le bouchon plus loin que cette seule « apathie politique« . Dans son livre, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie !, le journaliste Hervé Kempf a collecté un paquet de citations, éclairantes, sur cette « démocratie formelle » qui vire à la « dictature informelle » : Christophe Barbier, rédacteur en chef de L’Express, recommande un nouveau traité européen, mais puisque « les peuples ne valideront jamais un tel traité (…), un putsch légitime est nécessaire ».
James Lovelock, scientifique influent : « Face à la crise écologique, il peut être nécessaire de mettre la démocratie de côté pour un moment. »
Georges Steiner, essayiste : « Il est concevable que la solution dans les grandes crises économiques soit une solution à la chinoise, technocratique. Que nous évoluions vers un despotisme libéral. Ce n’est pas un oxymore.
Il reviendra peut-être à des despotismes technologiques d’affronter les grandes crises qui dépassent les systèmes libéraux traditionnels. »

Extraits d’un long article de François Ruffin dans le journal Fakir de juillet-août 2018.

Patron-voyou

Même le tribunal l’admet, désormais : leur patron-voyou « a volontairement fait plonger Ecopla ».
Mais oû était, à l’époque, le ministre censé les protéger ?

« Nicholl Food Packaging, pour éponger ses dettes ailleurs qu’en Isère, a volontairement fait plonger Ecopla.
C’est écrit, noir sur blanc. Et ce n’est pas un tract militant. C’est le jugement du tribunal des prud’hommes de Grenoble, rendu le 27 avril dernier.

[…]

À Saint-Vincent-de-Mercuze, en Isère, les Ecopla ciselaient des barquettes en alu depuis des décennies, et avec un carnet de commandes bien rempli. Mais au printemps 2012, on croisait
Christophe à Grenoble, à la Bourse du Travail : « On a fait appel à un expert-comptable, et c’est lui qui a découvert que six millions d’euros étaient partis en Angleterre. Ils ont sucé notre trésorerie. Ils nous ont mis dans le rouge. » A l’époque. « Ils », c’étaient des fonds anglo-saxons. Puis l’usine fut revendue au « Chinois », Jerry Ren, un actionnaire sino-australien.
En janvier 2015, on recroisait Christophe : « C’est le déclin complet. Le stock de métal diminue. Le Chinois ne paie plus l’Urssaf… » Face à la cata annoncée, Christophe et la centaine de salariés (à peu près, de mémoire) avaient fait des pieds et des mains. Tout essayé. Frappé à toutes les portes. Dont la nôtre. Dont, aussi, évidemment, le ministère de l’Économie.

Des lettres lui sont adressées. Par les ouvriers, directement. Par le député socialiste de l’Isère, Pierre Ribeaud. Par le président du Conseil régional Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez. Par les dirigeants de la filière France-Aluminium. Par la sénatrice communiste de l’Isère, Annie David.

[…]

Mais rien n’est venu. Aucune « mesure », ni « concrète », ni « rapide ». Pas même des réponses de courtoisie. Le ministre de l’Économie est resté aux abonnées absents.

[…]

Cent fois, comme ministre, il aurait pu intervenir. Sauver ce fleuron. Mais il n’avait pas bougé le petit doigt. Pourquoi ? on s’était demandé.
Parce que, pour lui, même voyous, les patrons ont toujours raison. Les ouvriers doivent rester ouvriers, ne pas se mêler des affaires sérieuses de l’entreprise… et encore moins prétendre la diriger !
Parce que, l’industrie, de toute façon, pour lui, C’est un truc du passé, dépassé. La France comme start-up nation.

Parce que, aussi, il n’avait pas la tête à ça. On le devinait. Sauver une centaine de familles, bof. « Ministre de l’Économie », il ne l’était que sur le papier, déjà tout à ses ambitions présidentielles…
C’était un soupçon, une intuition.
C’est désormais un fait avéré.

Extraits d’un article de François Ruffin et Cyril Pocréaux dans le journal Fakir de juillet-août 2018.

Non-violence

En lisant ce texte (« Comment la non-violence protège l’État » de Peter Gelderloos), rébarbatif, dénué de tout humour, et finalement effrayant, nous retrouvons ce « fascisme des anti-fascistes » bien mis en lumière, voici un demi-siècle, par ce grand précurseur de la décroissance qu’était Pier Paolo Pasolini : « Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle antifascisme », soulignait-il.
Car, pour Peter Gelderloos et les bien mal nommées éditions Libre qui le publient, il est légitime d’employer la violence pour faire taire ceux qui ne pensent pas comme soi, ceux du « camp du Mal ». Le problème est que ce dernier est toujours très subjectif, et qu’il change même au cours de la vie de chacun de nous. Au-delà des étiquettes, c’est une attitude parfaitement fascistoide. Car, ce qui compte, ce sont les méthodes et actions, non les justifications qui les motivent. Les fins sont contenues dans les moyens, faire le mal au nom du bien est la pire et la plus ancienne des perversions.

En tout cas, voilà qui doit ravir tous ceux qui appellent à réprimer les militants, comme l’ « expert » médiatique Éric Denécé. L’auteur d’Écoterrorisme (Tallandier, 2016), employé par de grandes sociétés, s`emploie à diffuser l’idée que la résistance écologiste et Daech seraient du même tonneau. La DGR, Peter Gelderloos et les éditions Libre lui en apportent la confirmation sur un plateau.

Rappelons que ceux qui incitent les mouvements à sombrer dans la violence se sont régulièrement avérés être des agents du camp adverse, infiltrés pour susciter la désapprobation et légitimer la répression.
Le fantasme de violence est le plus souvent porté par des immatures qui ne la connaisse pas. Ils ne sont pas structurés pour y être confrontés et s’effondrent le plus souvent à sa première réelle rencontre. À ce moment-là, traumatisés, ils déserteront à jamais tout engagement. […]

C’est le même principe que l’insulte, la violence verbale : à bout d’arguments, on humilie grâce à elle son contradicteur pour briser un échange qui nous échappe. C’est la rupture de la dialectique : « l’insulte tue la parole, nie le débat, discrédite la controverse des idées » (Charles Silvestre, secrétaire de la Société des amis de L’Humanité, 28 août 2009). Nous n`avons cessé de le rappeler, à la suite de nos grands anciens, quitte à lasser : la décroissance commence par le refus de la montée aux extrêmes, elle est une désescalade. Loin d’être un pacifisme angélique, narcissique voire lâche qui refuserait la confrontation, elle commence par le choix courageux de la non-violence.

Extraits d’un article de Vincent Cheynet dans La Décroissance de juillet-août 2018.

Consensus républicain

[…] faire fluctuer le jeu des alliances et oppositions politiques autour de l’axe du consensus « républicain » bourgeois, ce jeu parlementaire électoraliste à quoi se réduit la vie « démocratique » présentant le double avantage pour le système d’entretenir un accord de fond sur l’essentiel tout en permettant la contestation sur l’accessoire.

Un monde crétinisé

Mais la petite-bourgeoisie de promotion, scolairement anoblie, rechigne à (s’)apparaître pour ce qu’elle est réellement, c’est-à-dire comme une armée de mercenaires carriéristes dont le sort est étroitement dépendant de la prospérité des entreprises qui les emploient. D’où la diffusion, ces dernières décennies, de la fiction selon laquelle il n’y aurait plus « ni droite ni gauche » et le système capitaliste moderne échapperait désormais à la logique qui a si longtemps structuré la lutte entre classes dominantes accapareuses et classes dominées dépossédées.
Plus de classes donc plus de luttes et plus de reniement. Que chacun, réduit à ses seules forces, se débrouille comme il peut, avec une seule devise : « l’enrichissement la mort sociale ».

Avec l’avènement de la Macronie, bien préparé, il faut le souligner, par la désastreuse « alternance » entre gauche de gouvernement et droite républicaine, la France s’est installée dans cette fiction-là, qui équivaut à un véritable recul de civilisation.
Dans un monde crétinisé par l’appât du gain et l’obsession du rendement, l’élévation du niveau d’instruction et l’augmentation du nombre des diplômés ne sauraient faire illusion : loin de progresser en humanité, nous sommes tombés sous la férule d’une « élite » que le capitalisme a éduquée dans ses ateliers d’ingénierie sociale (petites et grandes écoles, universités, IEP, grandes entreprises, médias, etc.), comme les généticiens fabriquent des chimères dans leurs laboratoires.

La chimère que nos classes moyennes fécondées par l’ADN capitaliste ont enfantée, c’est le diplômé-analphabète, le nouvel Homo œconomicus dont nos filières de formation déclinent les versions à la mode. À grand renfort de brevets, de certificats, et autres peaux d’âne, le capitalisme ne cesse d’instruire ses troupes en leur enseignant que « fiat lux » n’a qu’une seule traduction possible :
« Que la volonté du Capital soit faite ! »

Jamais salariés ne furent à la fois aussi savants, et aussi incultes et vides. Le monde du travail est désormais régenté par une petite-bourgeoisie sur-scolarisée, pire que la grande à bien des égards, en tout cas son admiratrice la plus aveugle et sa servante la plus zélée. Ne pouvant vivre qu’en symbiose, elles continueront à prospérer, c’est-à-dire à se déshumaniser, de concert.

Extrait d’un article d’Alain Accardo dans La Décroissance de juillet-août 2018.

Croisières et paquebots géants

À l’ancrage, le navire de croisière ne dort jamais. Une épaisse fumée noire s’échappe sans discontinuer de sa cheminée rouge. De plus en plus de Marseillais souffrent de toux chronique, de maux de crâne et de gouttes au nez persistantes. Des allergies au pollen, dira-t-on… Des réactions aveugles du corps, surpris par l’instabilité de la météo, sans doute… Mais pas que. La contamination de l’air, quand le mistral fait défaut, devient alarmante.
Même s’il est supposé utiliser à quai des carburants moins polluants, la bestiasse marine brûle goulûment du fioul lourd, qui produit 3500 fois plus de particules fines que le diesel des voitures.
De plus, un paquebot de 4 000 passagers et 1 000 membres d’équipage génère en une semaine 210 000 gallons de déchets. De quoi remplir cinq piscines olympiques. Sans compter le million de gallons d’eaux grises et les 25 000 gallons d’eaux huileuses…
À Palma de Majorque, ville déjà saturée de présence touristique à terre, cinq ou six méga-paquebots de croisière jettent l’ancre chaque jour. Ce qui, selon Pedro, militant écolo, « produit autant de dioxyde de carbone que 200 autoroutes ».

Négation radicale de la mer, que ses passagers ne touchent jamais, le mastodonte est également une non-ville. Ses entrailles s’apparentent à un vaste shopping mall, agrémenté de parcs à thème et d’attractions inspirées du kitsch de Las Vegas. Cette prison dorée promeut un style de vie sédentaire, livré à la seule consommation, que ce soit de paysages ou de bouffe préfabriquée. Dans votre
cabine cage à lapin imitant ce qui fut autrefois une villégiature raffinée pour aristos oisifs, on vous pose une petite friandise chocolatée sur l’oreiller pour vous faire croire que vous êtes unique – alors qu’avec des milliers d’autres gogos, vous êtes entassés les uns sur les autres comme dans un HLM. Mi-client mi-marchandise, vous êtes ranges comme dans un porte-conteneur.

[…]

Les retombées pour la ville sont en fait ridicules : la plupart des passagers ne descendent pas à terre, puisque tout est fait pour les garder à bord. Et s’ils descendent, c’est pour dépenser moins de 50€ (en moyenne) dans les grandes enseignes installées en embuscade dans le centre commercial des Terrasses du Port.

Extraits d’un article de Bruno Le Dantec dans le mensuel CQFD de juillet-août 2018.
Lire aussi Les paquebots géants sont une source géante de pollution marine sur le site Reporterre.

L’industrie touristique

La mobilité – pas simplement le fait d’être en vacances, mais de partir en vacances – a été survalorisée. Comme si rester chez soi était une affaire de ringard. Pour être moderne, voire postmoderne, il faut forcément partir, se sentir « nomade ». Pour être heureux, intelligent et serein, il faut quitter son chez-soi. Il y a une connotation positive attachée au fait de se déplacer. L’idée admise qu’on revient forcément l’esprit plus ouvert d’un voyage ou d’un séjour touristique. Comme si un monde où les gens se déplacent facilement devait être plus harmonieux. Rien ne prouve cette idée. L’ actualité en Méditerranée montre que le tourisme effréné peut cohabiter avec la répression des migrants la plus féroce.
Le monde n’est pas devenu meilleur depuis que les gens se déplacent sans réfléchir, de manière quasi compulsive, à des fins touristiques.
[…]
Le déracinement est en réalité le propre de l’homme moderne. Dans les textes de Jack London, on retrouve cet imaginaire de l’aventure liée au voyage. London vit dans la misère à San Francisco. Il décide de partir chercher de l’or en Alaska – il n’en trouvera pas, mais écrira un livre qui fera sa réputation. Ce Jack London-là est beaucoup plus proche du migrant d’aujourd’hui qui fuit son pays pour une vie meilleure que du touriste. Aujourd’hui, les véritables héros du voyage sont les migrants.

Mais il y a une autre lecture liant touristes et migrants. Le capitalisme a besoin de consommateurs et de producteurs. Le touriste est la version délocalisée du consommateur, tandis que le
migrant est un producteur – au moins potentiel – déraciné. La mondialisation économique nécessite une main-d’œuvre mobile qu’elle pourra employer en fonction de ses besoins. Des individus prêts à
rompre avec leur territoire, leur famille, prêts pour l`exil.
[…]
Alors que le tourisme a longtemps été présenté comme une recherche de l’authenticité et de la diversité, il produit des lieux similaires où qu’on soit dans le monde. Des lieux qui obéissent à des modèles et des critères de qualité et d’accessibilité identiques.
Rien ne ressemble autant à un village balnéaire de la Méditerranée française qu’un village balnéaire de la Méditerranée tunisienne ou espagnole.
En outre, ces non-lieux obéissent souvent à des logiques d’enfermement. Ils deviennent de plus en plus des espaces clos, dédiés aux loisirs et à la consommation, fréquentés par des gens qui se reconnaissent et n’ont plus de contact avec le monde extérieur. Sinon des relations commerciales de prestataire à client.
[…]
L’aliénation contient l’idée de souffrance alors que le tourisme prend les formes d’un certain hédonisme. L’addiction touristique en d’autant plus forte. Tout le monde a envie de partir en vacances et de profiter du soleil, des cocktails, des balades. On entend souvent les gens dire : « Il faut que je parte en vacances sinon je vais péter un câble. J’ai besoin de me ressourcer. » Ces réflexes nous renvoient à nos conditions de vie devenues invivables. A tel point qu’on part oublier son quotidien dans des espaces produits à cet effet. Le tourisme est une industrie de la compensation : je souffre, je travaille toute l’année, donc je m’octroie ces quelques semaines de répit.

Extraits d’un entretien du sociologue Rodolphe Christin par Sébastien Navarro dans le mensuel CQFD de juillet-août 2018.

Médecine occidentale

[…] quand je parle de médecine occidentale, il est d’abord question d’une médecine chimique qui est pilotée par une démarche et une pensée sous la dépendance du capitalisme et finalement de l’ultralibéralisme, qui sont le fruit de la domination du monde par un fonctionnement impérialiste de l’occident.
C’est ce que certains ont aussi appelé une médecine coloniale parce qu’elle a colonisé le monde et détruit de nombreuses formes de médecines traditionnelles.
Cette médecine qui est la cousine de l’agriculture conventionnelle, présente, comme elle, les mêmes limites : une efficacité très contestable, des coûts exorbitants de plus en plus largement au delà de nos moyens, des pollutions toujours plus insupportables et des effets indésirables qui ne justifient en rien les quelques progrès qu’elle ne cesse de mettre en avant.

Comme dans l’exemple de l’automobile, les progrès annoncés, notamment sur la longévité qui s’est indubitablement accrue, sont davantage la conséquence de certains progrès techniques, d’une meilleure hygiène, d’une alimentation correcte, d’une réduction de l’accidentologie et d’un confort, plutôt que d’une meilleure compréhension de la vie et des processus morbides.
Certains médicaments, comme les antibiotiques ont certainement permis de sauver de nombreuses vies mais, dans le même temps, comme leur nom le suggère, s’opposant à la vie, ils montrent l’erreur
dans laquelle se fourvoie la médecine conventionnelle.

Nous ne devons pas perdre de vue que, dans notre corps, le nombre de cellules non humaines est dix fois plus important que celui de nos propres cellules et que celles-ci sont essentielles à notre
survie. Les organismes vivants supérieurs, comme tous les mammifères, sont le produit d’une coévolution avec les bactéries et les virus. Depuis l’origine, ces micro-organismes nous ont « aidés » à nous développer et à construire notre immunité. Chaque fois, qu’il y a une infection isolée ou un phénomène épidémique, nous devons comprendre qu’il n’y a aucune volonté de nous détruire individuellement ou collectivement. Ce sont, à chaque fois, des déséquilibres physiques, alimentaires, émotionnels, sociaux ou écologiques qui permettent l’émergence de ces phénomènes.

Vouloir éradiquer ces agents que l’on qualifie de pathogènes consisterait à tuer tous les facteurs au prétexte qu’ils sont parfois porteurs de mauvaises nouvelles. Depuis plusieurs décennies, des médecins ont tenté d’exprimer des points de vue divergents qui ont tous été contestés et finalement recalés. Cela avait commencé de façon plus brutale avec l’élimination physique des guérisseurs des campagnes, d’ailleurs souvent des femmes, qu’il était facile d’accuser de sorcellerie. L’Église se sentant menacée dans son pouvoir temporel ne pouvait accepter cette perte de maîtrise sur le savoir et sur le contrôle des individus.

Plus tard, la position extrêmement religieuse de Pasteur a gagné la bataille et c’est finalement l’idée d’un homme naturellement parfait, puisque d’essence divine, qui s`est imposée. La maladie, œuvre du Malin, devait être combattue de façon à éradiquer tous les agents qui en seraient à l’origine comme autant de démons ou de légions infernales. Les Tissot, Béchamps ou Dubos et leurs contributions à une juste compréhension de la vie et de la santé ont été oubliés. Actuellement, si ce ne sont plus des convictions religieuses ni surtout des volontés de pouvoir qui motivent ces
exclusions, ce sont les enjeux financiers qui pilotent la médecine.

On constate ainsi que se soigner coûte de plus en plus cher pour très peu de résultats probants. En effet, comme je l’ai déjà indiqué, les résultats apparemment favorables sur l’amélioration de la santé sont surtout dus à des aspects périphériques et non à des progrès strictement médicaux. Et si, ces progrès ont pu, pendant un temps, faire croire à une amélioration, l’augmentation de la consommation médicale montre qu’il n’en est rien. Une amélioration des conditions de santé devrait, en toute logique, conduire à une diminution de l’intervention médicale.
Or, au contraire, on constate que tout est fait, à travers la publicité, l’intervention des médias, et les impositions gouvernementales pour augmenter encore ces consommations de médicaments et de soins médicaux (lire aussi Vaccins : Semblant de démocratie). Le résultat le plus visible est que si la longévité reste importante, elle est, malgré tout, en légère baisse et, surtout, un autre indicateur est beaucoup plus inquiétant. L’espérance de vie en bonne santé est en recul constant. Les malades de longue durée sont de plus en plus nombreux et de plus en plus jeunes ce qui, malgré le drame que cela représente, constitue une aubaine pour le secteur économique de la médecine.

Extrait d’un article de Christian Portal, porte-parole du collectif ACECOMED, dans le trimestriel Les Zindigné(e)s de juin 2018.

Gauche radicale

Pour moi il n’y a de gauche que radicale. C’est pour ça que je refuse le mot « radical ». Je dis toujours qu’il n’y a pas d’extrême gauche, il n’y a pas d’ultragauche, etc. On ne peut pas être trop à gauche. On ne peut pas être trop pour la justice ou trop pour l’égalité, ça n’a aucun sens. Je pense qu’il n’y a pas de gens d’extrême gauche par exemple. Quand dans les médias un peu mainstream on me dit : vous êtes un intellectuel de gauche radicale, je réponds : pas du tout. On ne peut pas être radicalement à gauche. Donc il y a la gauche, c’est-à-dire l’ensemble des gens qui vont se définir pour la justice sociale, l’égalité et la liberté. Et tout le reste ce sont des espèces de dérivés de la droite. Il y a des nuances de droite mais il n’y a qu’une gauche, qui est l’ensemble des gens qui luttent contre les systèmes de pouvoir.

[…]

Une des forces que la droite a réussi à faire sur la police, c’est de la faire passer pour un corps faible. C’est de définir la police comme un corps vulnérable qu’il faut protéger. Et donc on augmente les lois sur la légitimité de la force, sur l’usage des armes, etc. Le fait que la police se fasse passer pour le corps faible et non pour le corps fort, le corps qui met en danger, ça c’est une révolution symbolique, c’est une transformation de la perception.

Judith Butler le dit très bien dans son texte sur le sionisme, où elle dit : la manière dont fonctionnent les forts aujourd’hui, c’est de se faire passer pour vulnérables. Israël, les États-Unis, la masculinité qui serait mise en danger par le féminisme… vous voyez ? L’opération essentielle du pouvoir aujourd’hui, c’est de faire passer les dominants pour des vulnérables et les dominés pour des gens qui les mettent en danger. Je pense que ce sont des révolutions symboliques très puissantes qui s’opèrent aujourd’hui et contre lesquelles il faut lutter très puissamment.

Et puis il y a quand même une révolution qui a marché, dont je dis qu’il faut beaucoup s’en inspirer, c’est la révolution néolibérale qui a été une révolution symbolique en l’occurrence dans les manières de gérer, de penser l’économie, l’État, etc. Ce qui est très beau c’est de voir que ce sont des gens, notamment Hayek ou Friedman qui ont dit : on n’ira pas dans la rue. On va laisser la rue aux marxistes et on va laisser l’université, les campus, etc. aux gauchistes. Nous, on va infiltrer le centre.
Donc ils ont créé la Société du Mont-Pèlerin. Ils étaient trente. Et ils ont créé pendant vingt ans des banquiers centraux, des économistes, des ministres. Et en vingt ans ils ont changé le monde. C’est-à-dire qu’ils ont eu une pratique de l’infiltration tenace, en laissant les médias et l’espace de la rue à la gauche.
En infiltrant le système et en infiltrant l’État, ils ont transformé les pratiques des gouvernements. Ils ont fait qu’aujourd’hui on a une élite ou une classe dominante qui est dans une hégémonie néolibérale. Je me dis toujours : est-ce qu’on ne devrait pas s’inspirer de cette méthode des vainqueurs ? Je suis maintenant un grand partisan de la pratique de l’infiltration radicale de gauche.

Je dis toujours à mes étudiants (j’ai été prof en droit un moment) : ne devenez pas avocats mais devenez juges si vous êtes anarchistes. Qu’est-ce que ça voudrait dire, pendant vingt ans, de dire : je vais aller au Conseil constitutionnel. Qu’est-ce que ça voudrait dire d’être trotskiste au Conseil constitutionnel ? Qu’est-ce que ça voudrait dire d’avoir des anarchistes ministres de l’Intérieur ? Ça changerait peut-être beaucoup plus les choses qu’aller place de la République faire un pot-au-feu tous les six mois. Et je pense que la pratique de l’infiltration radicale est peut-être l’une des manières par lesquelles on peut régénérer aujourd’hui une gauche active, c’est-à-dire une gauche qui sait que les institutions n’ont pas d’essence. Une Banque centrale, ça peut faire une politique très à gauche ou faire une politique très à droite. La police, ça peut être un corps très positif ou être un corps très négatif. Il n’y a pas d’essence des institutions, il y a des gens qui les font fonctionner. Est-ce qu’on ne devrait pas infiltrer les institutions comme les néolibéraux l’ont fait ?

Extraits des réponses de Geoffroy de Lagasnerie aux questions posées par Daniel Mermet sur la radio Là-bas.org le 3 août 2018.