Mesures de rupture

On ne les voit que trop venir, leurs « mesures de rupture » : accélérer encore la privatisation du monde, la restriction des libertés, le contrôle numérique, l’automatisation de tout, la déraison scientiste, la mainmise sur les ressources naturelles, la relégation des classes populaires, l’urbanisation sans limite…

Et pourquoi pas, s’emparer de l’idée a priori attrayante d’un « Green New Deal » et d’un protectionnisme européens pour mieux reconduire au sein de l’Union européenne un productivisme repeint en vert, instrument d’une compétitivité et d’une rivalité accrues entre blocs continentaux. Bref tout changer pour que rien ne change.

Or la vraie « folie » dont il nous faut guérir, ce n’est pas seulement celle de la mondialisation du commerce et des investissements, c’est plus profondément celle du tout-marché, qui détruit le travail, la Terre et la vie. Un système du tout-marchandise où des citoyen-ne-s supposément libres doivent en fait « déléguer à d’autres » – les propriétaires de capitaux – l’organisation et les finalités de leur travail et de leur existence ; « d’autres » qui, le plus souvent, ne cherchent qu’à maximiser leurs profits, quoi qu’il en coûte au reste des humains et à la nature.
C’est la folie du productivisme qui a subordonné le vivant à l’accroissement de la production. C’est la financiarisation de l’économie et de nos vies. C’est la destruction progressive de tous les contre-pouvoirs collectifs.

Le remède ne réside pas dans un état tutélaire, omniscient et autoritaire qui nous « protégerait » des étrangers, ni dans un capitalisme vert dopé à la high-tech et au consumérisme « smart », mais dans la construction de communs à toutes les échelles, du local au global, pour que la démocratie, à la fois outil et finalité du vivre-ensemble, progresse dans toutes les sphéres de la vie économique et sociale.

Il ne faut pas compter pour cela sur nos « premiers de cordée ». Les soudaines déclarations d’amour des grands capitaines d’industrie pour l’écologie et la solidarité sont indécentes. Les mouvements sociaux et altermondialistes travaillent depuis plus de vingt ans à concevoir et à expérimenter des alternatives : elles sont aujourd’hui mûres, crédibles et radicales, mais il va falloir les partager et les bonifier avec le plus grand nombre pour les imposer aux dominants. Voilà ce qui dépend de nous.

Bien avant la pandémie, les groupes dirigeants avaient fait sécession : ils se détachaient des valeurs démocratiques et du libéralisme politique, banalisant l’état d’urgence, réprimant de plus en plus durement les protestations. Avec le reflux de la mondialisation, ils miseront encore davantage sur une réthorique martiale (la « guerre sanitaire ») et identitaire.

Le traumatisme de l’épidémie pourrait renforcer les extrêmes droites et la politique de la peur. Néolibéralisme et ultra-capitalisme autoritaire se rejoignent déjà, justifiant au nom de la santé publique la surveillance électronique généralisée, la stigmatisation des personnes d’origine étrangère ou minoritaire comme potentielles porteuses de virus ou réfractaires aux mesures sanitaires, le soutien aux « champions » nationaux ou continentaux dans la guerre économique… La prédation des ressources naturelles, notamment dans le Sud, si nécessaire au mode de vie des populations les plus riches, ne pourra qu’exacerber les conflits dans un monde fragmenté.

Extrait de l’introduction du livre Ce qui dépend de nous de l’association Attac.

Propagande

Comment dit-on « licenciement de masse » en 2020 ? « Plan de sauvegarde de l’emp1oi »…
« La propagande est à la société démocratique ce que la matraque est à l’État totalitaire », écrit le linguiste Noam Chomsky. Constat lucide : si la propagande moderne est née au toumant des XIXe et XXe siècles, c’est parce que dans l’Occident tout juste démocratisé, la bourgeoisie craignait de perdre son pouvoir. Comme elle ne pouvait plus l’imposer au peuple par la simple force, il a fallu trouver un autre moyen.

« Le public doit être mis à sa place, afin que les hommes responsables puissent vivre sans crainte d’être piétinés ou encornés par le troupeau de bêtes sauvages », expliquait sans fard Walter Lippmann, un des premiers théoriciens de la manipulation de l’opinion publique. Edward Bernays, précurseur du métier de « conseiller en relation publique » rêvait à voix haute : « Si l’on parvenait à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu’elles s’en rendent compte ? »

Collés à cet objectif, les propagandistes du XXe siècle se sont appuyés sur différentes sciences sociales, développant de machiavéliques procédés de manipulation de masse. « Ces techniques pouvaient parfois donner quelques résultats dans le domaine du marketing, mais ce n’était rien en comparaison de ce qu’on connaît aujourd’hui, alarme l’historien David Colon. Car le propagandiste du XXe siècle s’appuie aussi sur les [derniers] acquis de l ‘économie comportementale, des neurosciences, de la psychologie sociale, sur la connaissance des biais cognitifs des individus ou encore la psychologie évolutionniste. Autrement dit, il a des outils extrêmement précis pour façonner un dispositif de persuasion lui permettant d’obtenir très exactement ce qu’il recherche. Et toutes ces techniques ne cessent de progresser… »

Exemple particulièrement préoccupant de propagande high tech : la publicité politique ciblée sur les réseaux sociaux, telle qu’elle se pratique communément aux États-Unis, notamment dans le camp de Donald Trump. En récupérant les données personnelles des électeurs, on peut établir leur profil psychologique spécifique, et donc leur adresser des messages collant au plus près de leurs attentes, quitte à donner sans vergogne dans la fake news ou la promesse qui n’engage que celui qui y croit…

Dans l’Hexagone, la chaîne CNews ne s’embarrasse pas de procédés sophistiqués : les idées d’extrême droite sont tout simplement rabâchées à longueur de journée. Une ligne éditoriale partisane qui fait florès dans le paysage audiovisuel français, imprimant sans relâche ses idées néofascistes dans le cerveau du public.

Extrait d’un article d’un dossier « propagande » dans le mensuel CQFD de novembre 2020.

Nucléaire et gaz à effet de serre

Quand on nous parle de réchauffement climatique, on nous parle gaz à effet de serre et C02. Or il existe d’autres gaz à effet de serre, dont le pouvoir réchauffant est bien plus important. Et ces gaz sont couramment utilisés dans l’industrie. Par exemple, en huit mois, la centrale nucléaire de Flamanville (50) a dépassé le maximum autorisé pour toute l’année de fuites de SF6 (Hexafluorure de soufre, utilisé comme isolant), un des plus puissants gaz à effet de serre.

Un kilo de ce gaz équivaut à 22 800 Kg de C02 en termes de pouvoir réchauffant. Pour se faire une idée des niveaux d’émissions individuelles, si vous partez de Paris pour aller voir des amis à Bruxelles, votre trajet (312 km) émettra 2,6 Kg de CO2 si vous le faites en train, 40 Kg de CO2
en voiture. Le site nucléaire de Flamanville a l’autorisation de laisser fuiter 100 Kg de SF6 par an. Ce qui revient à rejeter chaque année plus de 2,2 millions de Kg de C02. Multiplié par le nombre de centrales nucléaires, ce sont plus de 41 millions de Kg de CO2 rejetés chaque année dans l’air en France, rien que par les fuites de ce gaz.

Malgré son impact avéré sur l’environnement, jusqu’en 2018 EDF ne déclarait pas ces fuites de SF6 . Et même s’il est dorénavant tenu de le faire, ses explications sont pour le moins laconiques : l’exploitant ne précise ni les causes, ni pourquoi la limite annuelle réglementaire a été dépassée en seulement huit mois.

En plus de produire des déchets dangereux pour des centaines d’années, les sites nucléaires ont donc non seulement le droit de rejeter des radionucléides dans l’air et dans l’eau en fonctionnement normal, mais aussi le droit de rejeter dans l’atmosphère des substances qui contribuent
très largement au réchauffement climatique. Même lorsque EDF respecte les limites, ces rejets polluent notre environnement. Un droit à polluer offert par les pouvoirs publics, sans qu’il ne soit remis en question malgré l’urgence climatique. Alors, qui a dit que le nucléaire ne rejetait pas de gaz à effet de serre ? Les faits le prouvent : le nucléaire ne sauvera pas le climat.

Article de Laure Barthélemy dans la revue Sortir du nucléaire de l’automne 2020.

Numérisation-atomisation de la société

On entend depuis une quinzaine d’années ce grand mantra de la « transformation digitale » des entreprises, selon lequel il faudrait tendre de plus en plus vers une numérisation de tous les secteurs du travail, comme si c’était de l’ordre de l’évidence, d`une doxa qui s’impose sans contradiction. Tous les investissements qui ont été faits dans la transformation numérique avaient pour but l’hyper-rationalisation de la production. Le modèle, c’est celui d’une hyper-optimisation des modes de travail comme à Amazon, où tout est numérisé, où certains employés sont réduits à des robots de chair et de sang, tracés, qui reçoivent des signaux pour aller à tel endroit à des cadences infernales.

Mais il y aura un avant et un après le confinement : la numérisation de tous les postes de travail s’est brutalement accélérée, et vu la crise économique que nous connaissons déjà et que nous allons connaître au cours de la décennie, il faut s’attendre à une réduction croissante des coûts, notamment par le télétravail, par la suppression de postes et de locaux, la pression croissante sur les employés qui devront être de plus en plus réactifs, multitâches.

Le travail est déjà vécu comme une souffrance physique et psychique par beaucoup de gens. Ce mouvement ne va faire qu’accélérer les logiques néolibérales qui sont à l’œuvre depuis une quarantaine d`années, qui ont entraîné une compétition accrue entre les êtres et l’ultra-responsabilisation individuelle, le fait de s’en remettre de plus en plus à soi-même sans pouvoir compter sur des dispositifs de solidarité. On risque d’aller vers un isolement collectif croissant.

C’est pourquoi face à cette accélération, face à la sidération que produit ce choc du numérique, ce franchissement de seuil, d’immenses questions se posent : il nous faut réinventer les modes de vie, les modalités du travail, les rapports collectifs, sortir de ce modèle hyper-productiviste où chacun est dépossédé de lui-même et de plus en plus rivé à un écran. C’est un enjeu de reprise en main de nos existences qui nous regarde tous.

En dehors de la dimension professionnelle, dans la sphère personnelle, il y a aussi eu une accélération de l’emprise numérique. Chacun est pris dans un flux croissant d’information, l’addiction s’est développée, nous avons de plus en plus affaire exclusivement aux écrans pour une quantité de choses et même dans nos contacts avec les autres.
Cela se caractérise notamment par l’explosion des réseaux sociaux, ces plateformes d’exposition de soi, où ça ne fait que parler et commenter, en étant dans la grande illusion qu’on fait office de politique en exprimant toute la journée des discours qui ne produisent rien hormis une vaine satisfaction de soi. Comme si la politisation de nos existences, c’était d’être dans l’énonciation continue…

Extrait d’un entretien avec Éric Sadin dans le le journal La Décroissance de novembre 2020.

Peste brune

« Toi et tes amis, des gros pédés et sales youpins comme toi, vous détestez Trump et les citoyens. Le Covid est un canular. La seule cause de la mort des Américains, c’est vous. Je prie pour que toi et ta famille soyez retrouvés dans un sac mortuaire et jetés à la mer. Je souhaite ta mort et celle de toute ta famille ».
Des e-mails comme celui-ci. Bob Z. en reçoit plusieurs par jour. Ces injures antisémites et ces menaces de mort ont commencé il y a quelques années, soit après l’élection de Trump, et n’ont cessé d’aller crescendo.

Bob Z. est un militant de 57 ans qui vit et travaille dans une grande ville du nord-ouest des États-Unis. Depuis trente ans, il s’occupe des droits des ouvriers, des immigrés, des pauvres, leur apporte des outils juridiques pour s’organiser, réclamer une augmentation, peser dans les
débats, amener de l’équité dans les lieux de travail, porter plainte et monter un syndicat.

Pas de quoi nous surprendre en France, où nous avons Code du travail, comités d’entreprise, statut de salarié protégé et contrats de travail. Mais aux États-Unis, c’est une autre paire de manches. Déjà en temps normal, mais sous Trump, c*est encore pire. Être de ce côté-là des salariés,
militer pour l’augmentation du salaire horaire minimum, lutter pour les droits civiques, afficher son soutien à Bernie Sanders, c’est trop.

À lire les e-mails malfaisants et racistes de ces Républicains obtus, ça mérite même la peine de mort. Effrayant ! À tel point que Bob Z., père de trois adolescentes, pense s’exiler au Canada. Pour respirer un peu. Et quel que soit le résultat de la prochaine élection présidentielle.
Pour lui, comme pour ses proches, ses collègues et d’autres militants de base qui sont également inondés d’e-mails nauséabonds partout dans le pays, la situation politique et sociale ne risque pas de s’arranger. Même si Biden est élu.

Pour Bob, les dégâts de Trump sont plus graves qu’on ne l’imagine vu de France. Il a détruit la démocratie, changé la législation, amené le fascisme. « L’extrême droite est déjà dans la rue, je la vois. Les milices s’organisent », explique-t-il. Trump a fait sortir la peste brune de sa
boîte. Elle n’est pas près d’y rentrer.

Article de Véronique Brocard dans Siné mensuel de novembre 2020

Les chaînes d’info

« Les chaînes d’information françaises sont indépendantes et non partisanes », déclarait Marc-Olivier Fogiel, main sur le cœur, en novembre 2019 dans Les Échos. Il faut dire qu’en matière d’indépendance le désormais patron de BFM-TV sait de quoi il parle : au cours de sa longue carrière de mercenaire du PAF, il s’est successivement mis au service des groupes Lagardère et Bouygues, en passant par Canal+ et M6. Sans même parler de sa proximité affichée avec le couple Macron.

Indépendantes, les chaînes d’info ? L’affirmation a de quoi faire sourire. En dehors de Franceinfo et France 24, elles sont la propriété de trois industriels : Patrick Drahi (BFM-TV et i24News), Vincent Bolloré (CNews) et Martin Bouygues (LCI). Et leurs investissements, dans un secteur majoritairement déficitaire, n’ont rien de désintéressé. Par-delà la valorisation de l’image de marque, ils s’inscrivent avant tout dans une logique d’influence : multiplier des plateaux, les invités, les obligés. De manière directe ou indirecte, contrôler et façonner la parole médiatique.

La qualité de l’information ? Une variable d’ajustement. Les chaînes d’info sont emblématiques d’un modèle d’information « low-cost » : budgets réduits au possible, travail journalistique automatisé, recyclage généralisé d’informations produites ailleurs… Un modèle basé avant tout sur les recettes publicitaires, et qui induit une concurrence acharnée pour des parts d’audience (p. 4). Sous les décors et plateaux clinquants, c’est l’usine : les journalistes produisent vite et mal des contenus sitôt « consommés », sitôt oubliés. De quoi « anéantir de fait le journaliste en tant que travailleur intellectuel autonome », comme le souligne Sophie Eustache (p. 17).

Même sur le service public, il semble qu’il soit difficile de penser l’information en continu « autrement ». France Télévisions en eut la prétention au moment de créer sa chaîne d’info en 2016 (Franceinfo) ; mais le slogan n’aura pas fait illusion bien longtemps, et les programmes de la chaîne publique reflètent peu ou prou ce qui se fait (mal) ailleurs (p. 21).

À des degrés divers, toutes ces chaînes « low-cost » portent haut les couleurs du journalisme de commentaire et de pseudo-« débats » à sens unique, où « experts », sondologues et communicants rivalisent de banalités en continu pour pas cher (p. 13). « Il existe une sorte de paresse intellectuelle. Tout le monde se copie, ronronne un peu, emploie les mêmes termes pour parler des mêmes sujets », note David Pujadas, dans un (rare mais cynique) éclair de lucidité (Le Monde, 25 août).

Les crises politiques et sociales en font particulièrement les frais, qui voient les rédactions coiffer le képi et jouer la partition du maintien de l’ordre (p. 19). Mais la petite musique est en réalité permanente : la médiocrité des dispositifs de débat, le suivisme à l’égard d’agendas politiques sécuritaires, l’absence de réel pluralisme sur les plateaux sont autant de facteurs qui normalisent, jour après jour, le traitement des thématiques les plus droitières dans le débat public.

Lesquels permettent aux promoteurs des idées d’extrême droite d’être parfaitement à l’aise sur les chaînes d’info (p. 27), et contribuent à de réguliers matraquages réactionnaires (p. 36). Une politique éditoriale (souvent) assumée : certaines émissions de débats s’arrachent les agitateurs racistes comme de véritables produits d’appel (p. 40).

Alors, « non partisanes », les chaînes d’info ? Voire… Au-delà des apparences de « neutralité » que de trop nombreux commentateurs leur accordent encore, elles véhiculent un modèle de « journalisme » toujours plus pauvre, et toujours plus aux ordres.

Édito du numéro d’octobre 2020 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

Rupture avec le libre-échange ?

Mes chers compatriotes, il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens. Je les assumerai.

Emmanuel Macron, jeudi 13 mars 2020.

[…]

Moi qui habite la Picardie, je date ça de 1975, environ, mon année de naissance. Depuis le Moyen-âge, notre coin a bâti sa fortune et ses cathédrales sur le tissu, Amiens n’était que ça, le long du fleuve, des usines l’une après l’autre, l’empire Saint-Frères avait son berceau ici, dans la vallée, aux portes d’Abbeville, ces immenses bâtiments de briques rouges, à Ailly, à Saint-Ouen, à Flixecourt, qui avalaient chaque matin des milliers d’hommes, de femmes surtout, d’enfants même il fut un temps, et je ne le peins pas en rose, ce temps.

Dans les années 1970, c’est le sommet de la production textile. Et d’un coup, la chute. La dégringolade. Une décennie plus tard, au milieu des années 1980, c’est presque fini, tout est liquidé. Cette chute, cette dégringolade ne s’est pas faite toute seule, elle fut bien poussée dans
le dos, volontairement provoquée : par les « Accords multifibres », signés en 1974, puis 1977, et 1981. Qui, méthodiquement, organisaient la délocalisation vers le sud, vers le Maroc, la Tunisie, Madagascar.

Une deuxième lame suivra : l’ « Accord de l’OMC sur les textiles et les vêtements », en 1995, qui fait entrer la Chine dans la danse : ses exportations augmentent de 10 % par an, puis une nouvelle négociation, et ce sera sans plafond, sans quota. Voilà qui, chez nous, emportera jusqu’au dernier îlot, jusqu’à l’ultime résidu. D’où notre nudité, ce printemps, par temps de Covid, tellement à poil, industriellement à poil, qu’il ne restait plus une boîte pour fournir des surblouses aux infirmières, que l’hôpital achetait de la toile de jardin chez Gamm’Vert, que des couturières bénévoles confectionnaient à domicile…

Cette nudité n’est pas une fatalité, pas une loi naturelle, « comme la pesanteur », dixit Alain Minc, « comme un phénomène météorologique. » Non, des hommes l’ont voulu, des dirigeants l’ont orchestré. C’est un choix, un choix politique, le choix du patronat, qui a explosé ses marges, et rétabli un rapport de force. La métallurgie a suivi, l’ameublement, les jouets, l’électroménager, la chimie, et – on le découvrait maintenant – jusqu’au médicament : « 60 à 80 % des matières premières sont aujourd’hui extra-européennes, confirmait un lobbyiste de Big Pharma devant les parlementaires, alors que c’était l’inverse il y a trente ans.

Une des raisons, notamment, c’est une raison environnementale. Les politiques environnementales conduisent à aller dans d’autres pays, avec des normes environnementales qui sont moindres. » Et l’autre raison, évidemment : « Il est clair que les coûts de production sont nettement moins élevés dans certains autres pays pour ces principes actifs. »
Depuis quarante ans, nos dirigeants laissent faire. Non, c’est faux, pardon, « ils laissent faire », c’est trop clément : ils font, délibérément, activement. Ils bénissent le libre-échange, signent tous les accords, du Gatt, de l’OMC, du Ceta, etc. Ce grand déménagement du monde, les politiques l’ont fabriqué, ils l’ont voulu.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir d’octobre 2020.

Majeurs mineurs

Au vrai, seules les manifestations les plus criantes de la domination adulte – les violences physiques et les sévices sexuels – sont unanimement condamnées. Et encore : si dénoncer la façon dont certains adultes se défoulent en tabassant leurs enfants semble faire consensus, le recours aux fessées, aux cris et à l’humiliation divise davantage. En témoignent les débats houleux, à l’été 2019, autour de l’adoption de la loi contre les « violences éducatives ordinaires ». Dans les médias, certains parents s’offusquaient alors que le législateur leur interdise le recours aux « petites claques » en arguant que cela ne regardait personne, pendant que d’autres se demandaient sincèrement comment éduquer sans corrections.

La pédocriminalité, elle, a mis longtemps à être reconnue comme un problème de société majeur. Il a d’ailleurs fallu de nombreuses années pour que soit reconsidérés, sur certains points, les effets de la « révolution sexuelle » sur les enfants : reconnaître aux plus jeunes le droit de désirer et d’expérimenter a aussi constitué une brèche dans laquelle nombre d’adultes se sont engouffrés pour assouvir leurs fantasmes. Il n’y a qu’à voir la complaisance dont a longtemps bénéficié le sinistre Gabriel Matzneff pour se rendre compte de l’étendue du chemin qu’il reste à parcourir.

Si l’on a encore du mal à regarder en face la violence dont font preuve beaucoup d’adultes à l’égard des enfants, on semble moins hésitant quand il s’agit de réprimer celle de ces derniers. En témoigne le nombre de jeunes incarcérés, hier comme aujourd’hui, sur décision de justice. Des bagnes pour enfants du XIXe siècle aux établissements pénitentiaires pour mineurs d’aujourd’hui, la logique est la même : enfermer pour mater.

Pas de pitié non plus pour les mioches turbulents, comme le raconte le journaliste Julien Brygo dans son enquête sur « la pilule de l’obéissance« , la Ritaline. Un médicament cousin des amphétamines, censé « contenir » les troubles de l’hyperactivité et que des milliers et des milliers de parents s’arrachent. Utilisée à tout-va aux États-Unis depuis un paquet d’années, la Ritaline commence à trouver un marché en France : « 62 000 enfants » en ont consommé en 2016. C’est que cette « pilule miracle » est aussi prescrite pour délivrer « les enfants d’une liste impressionnante d’imperfections, de la fâcheuse tendance à se cabrer devant une tâche fastidieuse au rejet pur et simple de l’autorité, en passant par l’inattention ou la déconcentration ». Ton rejeton ne marche pas droit ? Tu le bourres de cachets. Pratique.

Extrait d’un article, introductif d’un dossier « adultes vs enfants », dans le mensuel CQFD d’octobre 2020.

Terres agricoles

Préserver les terres agricoles, soutenir l’installation d’une nouvelle génération et favoriser la transition agroécologique… Les enjeux qui mobilisent en France sont des enjeux clés dans toute l’Europe. Les différences sont considérables d’un pays à l’autre, notamment entre l’est de l’Europe. marquée par la collectivisation des terres et la forte polarisation entre méga-fermes et agriculture de subsistance, et l’ouest de l’Europe, ou encore entre le nord de l’Europe, où les fermes sont globalement plus grandes et où les terres sont louées, et le sud où les petites fermes en propriété familiale restent très importantes.
Malgré tout, les mêmes tendances s’observent et concourent à exercer une très forte pression sur les terres agricoles.

Les enjeux sont aujourd’hui d’une triple nature :

Préserver les terres agricoles

Dans l’Union européenne comme en France, la surface agricole est en rapide déclin. En 20 ans, l’UE a perdu plus de 21 millions d’hectares, soit l’équivalent de la superficie de la Roumanie. C’est 12 % des terres agricoles européennes qui ont ainsi été détruites (expansion urbaine, construction d’infrastructures, etc.) ou sont désormais à l’abandon.
Environ un cinquième des terres sont contaminées par des pesticides ou l’utilisation excessive d’engrais chimiques.
Cette pollution, qui affecte les sols mais aussi la biodiversité animale et végétale, l’eau, l’air et la santé humaine, s’est encore accrue au cours de la dernière décennie.

Maintenir un tissu de petites fermes

La concentration des terres est beaucoup plus forte et rapide ailleurs en Europe qu’en France. Dans l’UE, les fermes de plus de 100 hectares ne représentent que 3 % des fermes, mais la moitié des surfaces cultivées. En 10 ans, l’UE a ainsi perdu plus de 4 millions de petites fermes. Cette concentration s’accompagne aussi d’une destruction massive d’emplois agricoles (-5 millions en 10 ans), du déclin des économies et des sociétés rurales, et de dommages environnementaux. Elle est accélérée par la financiarisation de l’agriculture, marquée par l’entrée d’investisseurs non agricoles, ainsi que par le développement d’une agriculture de firmes. Aujourd’hui, les grandes entreprises agricoles contrôlent directement plus du quart des terres européennes.

Les prix des terres agricoles ont augmenté dans toute l’Europe entre 1990 et 2014. Dans certains pays, ils ont explosé : +90% en Allemagne, +200% au Royaume Uni, +400% aux Pays Bas et +700% en Pologne.

Permettre l’installation d’une nouvelle génération

L’agriculture européenne est particulièrement vieillissante : seuls 6 % des agriculteurs de l’UE ont moins de 35 ans. Plus de 3 millions d’agriculteurs vont prendre leur retraite dans les 10 ans à venir, la plupart sans successeur identifié. Qui va les remplacer ?
Le renouvellement des générations ne se fait pas spontanément et l’accès à la terre a été identifié comme l’obstacle n° 1. En cause : la consommation de terres pour des usages non agricoles, la concurrence avec les agriculteurs déjà en place, l’agriculture industrielle, et la forte augmentation du prix des terres, qui atteint 40 000 € à 6o 000 € par hectare dans certaines régions (Pays-Bas, Belgique, nord de l’Ita1ie…). De tels prix, alimentés par la spéculation foncière et les investisseurs non agricoles, entravent l’installation et empêchent souvent l’exercice
d’une pratique agricole financièrement équilibrée.

Article paru dans le numéro d’octobre de Chemins de terre la revue de l’association Terre de liens.

Le virus du libre-échange

Au début de la pandémie de Covid-19, il ne manquait aucun dirigeant politique pour promettre qu’à la mondialisation incontrôlée succéderait un processus de relocalisation des « activités stratégiques ». Quelques semaines plus tard, c’est à se demander si la « relocalisation » n’est déjà plus qu’une promesse enterrée.

Fin avril, la Commission européenne annonçait un nouvel accord de commerce et d’investissement avec le Mexique visant à faciliter l’importation de produits agricoles et d’énergies fossiles. En mai et juin, ses équipes négociaient avec la Nouvelle-Zélande et l’Australie pour importer toujours plus de viande. Début juillet, la Commission annonçait avoir « terminé le nettoyage juridique » de l’accord avec le Mercosur afin que la ratification puisse débuter à l’automne. En août, c’est l’accord avec le Vietnam qui entrait en application.

Du côté de l’Élysée, Emmanuel Macron, alors qu’il avait promis de reprendre « sans filtre » les propositions de la Convention citoyenne pour le climat, a écarté sans ménagement sa proposition de ne pas ratifier le CETA et de renégocier son contenu. Après avoir essayé de faire voter cet accord en procédure accélérée, et en catimini en plein été 2019, voilà qu’il fait tout ce qu’il peut pour éviter que le sujet ne revienne à l’ordre du jour ; il prolonge ainsi cette situation complètement extravagante où le CETA s’applique de façon provisoire depuis trois ans alors que le processus de ratification n’a toujours pas été mené à son terme, ni en France ni au sein de l’UE.

Et sur le Mercosur ? Devant la Convention citoyenne pour le climat, E. Macron a prétendu avoir « stoppé net » les négociations ; il n’en est pourtant rien. Paris n’a toujours pris aucune initiative pour bloquer cet accord. Le collectif Stop CETA-Mercosur vient ainsi d’appeler E. Macron « à faire à Bruxelles ce qu’il dit publiquement à Paris », à savoir « stopper net cet accord en construisant une minorité de blocage au sein du Conseil de l’UE ».

Alors que la pandémie de coronavirus révèle au grand jour les fragilités économiques, sociales et sanitaires engendrées par la mondialisation néolibérale et productiviste, à Bruxelles et Paris, on veut en sauver le principe, en insérant toujours plus d’entreprises, d’activités et d’emplois dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. Il est temps de les arrêter.

Article de Maxime Combes dans Lignes d’attac d’octobre 2020.