Le roi Macron

Ubu froid

« Je ne suis que l’émanation du goût du peuple français pour le romanesque » (Emmanuel Macron dans la Nouvelle revue Française)

C’est entendu : la pratique du pouvoir rend fou, mégalo, idiot, malfaisant et carrément laid. Cela s’est tant vérifié au cours de l’histoire récente que notre capacité à encaisser les pires sorties médiatiques s’en est trouvée solidement renforcée. Il arrive pourtant que l’on tombe sur une déclaration tellement absurde qu’elle suscite l’étonnement, voire la sidération. Ainsi de cette sortie du Président des lisses, expliquant que le peuple français l’aurait choisi pour sa dimension « romanesque ». Et de tartiner longuement et ô combien platement sur son amour des Lettres (poussiéreuses, de préférence).

Au-delà des questions évidentes que suscite cette déclaration – a-t-il fumé la moquette élyséenne ? Est-il un agent provocateur à la solde du Zbeulistan (*) ? –, elle a le mérite d’illustrer l’absolue déconnexion entre les élites au pouvoir et leurs supposés administrés. Macron se voit comme un personnage « romanesque » alors même que le moindre comptoir de PMU ou pilier de grève tombera d’accord sur un point : ce gonze est par définition un robot sans âme, l’archétype du technocrate libéral vidé de toute substance humaine, marionnette sautillant dans le néant. Comme l’a dit Sarkozy : « Macron, c’est moi en mieux ». Comprendre : en pire.

« Les Français sont malheureux quand la politique se réduit au technique, voire devient politicarde », a ajouté l’enflé, ses chevilles si gonflées qu’elles empiètent visiblement sur son cortex frontal. « Ils aiment qu’il y ait une histoire. J’en suis la preuve vivante ! » Face à un aveuglement si éclatant, qu’illustre largement la politique répressive et antisociale de cet Ubu froid, grandit l’espoir d’un plantage en bonne et due forme. L’histoire en cours, n’en déplaise à sa seigneurie, est bien du côté de la rue, de cette révolte qui couve à tous les coins de l’Hexagone, des amphis au bocage, des manifs aux occupations.

On balancera donc aux ordures sans hésiter son mauvais roman national, politicard et faussement « disruptif », peuplé d’un jargon imbitable, pour se focaliser sur la seule littérature qui vaille, celle qui n’a pas abdiqué toute prétention en matière d’imaginaire et se nourrit d’étincelles. Notre pavé dans sa mare croupie.

(*) Zbeulistan : pays du « zbeul », coqueluche linguistique des insurgés de Tolbiac (entre autres), dont on serait bien en peine de fournir une définition. Disons que cela renvoie à une effervescence révoltée, emplie d’étincelles et d’envolées éthylo-bakouniennes. Mantra : « Sweet dreams are made of zbeul ».

Édito du mensuel CQFD de mai 2018.

Idées reçues sur mai 68

Première idée reçue : la France de 1968, prise dans le tourbillon des « Trente Glorieuses », se porterait bien économiquement.

Certes, on vit dans une société bien différente de celle de l’immédiat après-guerre qui avait souffert de toutes les pénuries. Là, on a un taux de croissance qui est confortable, plutôt stable, de
l’ordre de 5 % par an. Mais derrière cette croissance se cachent des inégalités sociales très profondes. 5 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, 2 millions avec des salaires de
l’ordre de 400 ou 500 francs par mois, à peu près l’équivalent en euros aujourd’hui. La moitié des logements n’ont ni eau courante ni toilettes. Beaucoup de familles habitent dans une ou deux
pièces à six, à huit. Il y a entre 470 O00 et 500 000 demandeurs d’emploi. Évidemment par rapport aux chiffres actuels, ça paraît faible. Mais beaucoup d’entreprises ferment dans le textile, la métallurgie, la mécanique. On commence à dire que les conditions de production françaises ne sont plus assez compétitives, concurrentielles, dans un monde où le marché commun se met en œuvre, où
le libre-échange se diffuse à l’échelle internationale. L’ANPE est créée en 1967. On ne crée pas une agence nationale pour l’emploi s’il n’y a pas de problème de chômage. La même année est créé le
poste de secrétaire d’État à l’emploi occupé par jacques Chirac ! Ses détracteurs l’appellent Monsieur chômage…
On lit sur les banderoles de la CGT et même de la CFDT le 1er mai 68 : « Défense de l’emploi », « Non aux licenciements »…

Les jeunes étaient moins bien payés, Pourquoi ?

Pour les jeunes, il y a l’abattement d’âge, c’est à dire qu’ils ne touchent qu’un pourcentage du salaire des travailleurs adultes à travail égal. Concrètement, on a 16 ans et on gagne 60 % du salaire d’un adulte, à 17 ans 70 %… Ces très bas salaires pour les jeunes vont d’ailleurs être une des étincelles de la mobilisation, avant même mai 68.

Autre idée reçue : tout commence à Paris.

Les premiers pavés n’ont pas été lancés au quartier Latin mais à Quimper, en octobre 67, avec de grandes manifestations paysannes. À Caen en janvier-février 68, il y a des grèves très importantes
de jeunes ouvriers, surtout dans les entreprises sous-traitantes de l’automobile. Les patrons avaient « délocalisé » en province, hors des bastions ouvriers traditionnels de la région parisienne,
notamment dans l’Ouest. Ils espéraient que cette main-d’œuvre d’origine rurale serait plus servile, et les salaires sont beaucoup moins élevés à travail égal par rapport à la région parisienne.
Ce sont ces jeunes-la qui vont se mobiliser les premiers dans une grève très dure où les rejoignent des paysans, des étudiants et des salariés du secteur tertiaire.

Caen, c’est aussi une place forte de la jeunesse communiste révolutionnaire qui vient prêter main-forte aux grévistes. À tel point que le préfet du Calvados rédige des rapports quasiment chaque
jour envoyés au ministère de l’Intérieur pour alerter sur cet alliage de groupes sociaux qui se rencontrent à la faveur de la grève, une situation qu’on pourrait, prévient-il, retrouver à l’échelle nationale.
Pendant les événements, outre les régions très industrialisées, j’ai découvert avec surprise que, par exemple, dans les Vosges, il y avait des grèves avec occupation dans de nombreuses industries textiles, parfois implantées en milieu rural, avec dix ou vingt salariés.

Cela nous amène au troisième lieu commun : 68 ne serait qu’un petit mouvement d’étudiants.

L’événement est défiguré partout par le discours médiatique un peu hégémonique – même s’il est en train de changer – qui dit que tout ça était une petite révolte de fils à papa qui ne savaient
pas très bien ce qu’ils voulaient, qui jouaient à la révolution mais qui, ensuite, se sont bien tranquillement rangés. On a occulté pendant des décennies la grève générale, le mouvement social, les occupations d’usines, de bureaux, de magasins, de ports, de gares, de théâtres, de lycées, d’universités…
Il y a eu cette occultation tout simplement pour éviter que ça ne se reproduise.

Début d’un entretien avec Ludivine Bantigny dans Siné mensuel de mai 2018.

Tout électrique, tout nucléaire

Quand le choix irréversible du « tout électrique, tout nucléaire » a été pris par l’État-EDF au début des années 1970, les promoteurs de l’atome assuraient que la Science [finirait par trouver une aolution au problème des déchets radioactifs. Bien sûr, il n’en a rien été. Et les rebuts de leurs centrales, les technocrates n’ont plus qu’à les glisser sous le tapis. Depuis trente ans, des luttes sont menées contre les projets d’enfouissement des déchets ; comme à Angers, où une manifestation a réuni 15 000 personnes en 1990. […]

On est saisi de stupeur devant l’ampleur des enjeux, l’absence de débats réels, la violence froide de l`État. Depuis 20 ans ce territoire à la frontière de la Meuse et de la Haute-Marne est en cours de colonisation et de militarisation pour assurer la survie de la filière nucléaire française. […]

En second lieu, on achète les consciences en arrosant financièrement ce département rural plutôt pauvre. À Bure (82 habitants), les équipements urbains sont flambant neufs, les trottoirs ont été rénovés, une salle des fêtes est même sortie de terre tandis que la commune voisine de Mandres-en-Barrois (124 habitants) a désormais des terrains de sport. Entre 2007 et 2016, les collectivités territoriales, les entreprises et les associations du département auraient par ailleurs touché 271 millions d’euros, auxquels s’ajoute une aide annuelle de 480 euros par habitant versée aux communes situées dans un rayon de dix kilomètres autour du site.
Face à un tel déluge d’argent, il n’est pas étonnant que beaucoup se soient résignés et que tant d’élus choisissent le camp de l’Andra.

Troisième stratégie : la communication, ou plutôt la propagande, qui se déploie de façon débridée dans le département : organisation de sorties scolaires pour apprendre aux enfants les bienfaits du nucléaire, armées de communicants et de sociologues embarqués travaillant à l’acceptabilité du risque, à la diffusion de message rassurants ou fatalistes. […]

Depuis deux ans, l’Andra et le gouvernement ont déclaré la guerre aux opposants, en les caricaturant voire en les insultant, en cherchant à les diviser ou en en faisant de dangereux activistes cagoulés. Je peux témoigner combien les fameux opposants « radicalisés », décrits par le pouvoir comme des quasi-délinquants, sont d’abord et avant tout des militants intelligents, conscients et
inquiets, des citoyens engagés, courageux, sidérés devant la folie qui nous pousse à accepter l’inacceptable ; soucieux de maintenir vivant un espace de débat démocratique contre le monopole
de l’expertise et de la décision ; sacrifiant leur confort individuel à une cause plus large. […]

Les failles du projet sont nombreuses mais sont sans cesse euphémisées, niées, au nom de la confiance dans le génie des ingénieurs et de l’absence d’alternative. Une fois de plus, nous sommes face
aux alternatives infernales déjà utilisées lors de la controverse OGM : vous refusez les OGM ? Eh bien vous ne pourrez pas résoudre la faim dans le monde, vous ferez fuir les scientifiques vers des cieux plus elements et vous nous mettrez en retard dans la grande compétition économique. La même rhétorique est à l’œuvre pour imposer la solution de l’enfouissement des déchets nucléaires, alors même que dans plusieurs pays les habitants s’opposent à de tels projets et que des rapports d’experts – comme celui de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucleaire (IRSN) – pointent les
risques d’incendie et les lacunes en matière de sécurité. En Australie un comité d’enquête a choisi de repousser un projet du même type l’année dernière, en Allemagne et aux États-Unis plusieurs sites d`enfouissement ont connu des problèmes et ont dû fermer, partout ce type d’installation provoque la colère et l’opposition des habitants.

Extraits d’un long article de François Jarrige dans La Décroissance d’avril 2018.

Médias aux ordres

Le vendredi 30 mars 2018, des milliers de Palestinien-ne-s se rassemblent pour dénoncer le blocus imposé par Israël à Gaza. Des snipers de l’armée israélienne exécutent, là, seize manifestant-e-s.
Cela porte un nom : c’est une tuerie de masse. C’est, aussi – et cela vaut d’être souligné, car c’est au nom, précisément, de l’avulsion d’une « menace terroriste » qu’elle a été faite -, du terrorisme, d’après l’une des définitions que le dictionnaire donne de ce mot : « Emploi systématique par un pouvoir ou par un gouvernement de mesures d’exception et/ou de la violence pour atteindre un but politique. »
Cette exaction, envisagée sous l’aune des pratiques désormais ordinaires de cette armée – qui avait par exemple tué dans Gaza, en 2008-2009, puis en 2014, deux milliers de civil-e-s – , n’est pas étonnante.

Le compte-rendu qu’en ont fait la presse et les médias français, par contre, surprend un peu – non par lui-même, mais parce qu’il est tout de même assez rare que les journalistes hexagonaux donnent à voir si nettement leur (ancienne déjà, mais toujours plus) écœurante propension à exonérer le gouvernement israélien de ses forfaitures par une atténuation délibérée de leur extrême gravité.
Puisqu’en effet, ce qui s’est passé à Gaza ce 30 mars s’est d’abord résumé, selon ces si rigoureux professionnels, à des « heurts », puis à de « violents affrontements » – qui par une minuscule
concession au réel sont tout de même devenus, au fil des heures, et au fur et à mesure que le bilan du massacre s’alourdissait, un « face-à-face meurtrier », puis à la fin des fins un « vendredi meurtrier », sans qu’à aucun moment donc, les véritables meurtriers ne soient clairement désignés.

Car bien sûr – il est vertigineux d’avoir à le rappeler – , quand des tireurs d’élite assassinent froidement des manifestant-e-s pacifiques, il n’est pas question d’ « affrontements », ni de « heurts » : il s’agit d’un massacre (doublé, au cas présent, d’une violation délibérée du droit humanitaire). Ce n’est pas un « face-à-face », qui a tué seize Gazaoui-e-s : ces Palestinien.ne.s ont été exécuté-e-s par des soldats israéliens, dont le ministre de tutelle – l’extrémiste de droite Avigdor Lieberman – a ensuite assuré, par un surcroît de mépris haineux, que ces tueurs « méritaient une médaille ».

Mais pourquoi se contiendrait-il, quand il est assuré que des journalistes occidentaux devenus experts ès euphémismes s’appliqueront à nier avec lui qu’un meurtre soit un meurtre ?

Article de Sébastien Fontenelle dans CQFD d’avril 2018.

Réforme de l’éducation

[…]En résumé. voici ses objectifs : faire des économies, l’objectif n’est donc pas pédagogique mais comptable. Accentuer la concurrence entre établissements afin de préparer la privatisation de l’école et pour commencer, aggraver la fuite des élèves vers le privé sous contrat. Agrandir le marché de l’éducation extra-scolaire. Ouvrir un marché du supérieur en raréfiant l’offre de formation et assurer la position dominante des formations les plus prestigieuses en leur permettant de sélectionner encore davantage leur public payant.

Epilogue

Afin de faire croire à l’urgence de réformer le bac, le Lycée et l’accès au supérieur, le gouvernement a exagéré les dysfonctionnement d’APB et a menti sur sa nature. Seuls 4000 bacheliers ont été privés d”un accès au supérieur sur 600 000. Ce sont principalement des bac pro qui n’ont pas eu accès au BTS de leur choix. Bien que la plate-forme APB soit critiquable par ailleurs, on ne peut pas lui imputer le manque de places dans le supérieur. Par exemple, on ne peut pas la rendre responsable du fait qu’il y a 150 000 étudiants de plus pour 10 000 postes d’enseignants de moins dans le
supérieur. Il aurait été plus simple et plus honnête de créer 4000 places en BTS et les réserver aux titulaires d’un bac professionnel (pour un pays de 66 millions d”habitants avec un PIB dépassant les 2000 milliards d’Euro, ce n’est pas un effort énorme, surtout lorsque les entreprises ont besoin d’une main d’œuvre formée).

Il en va de même pour le tirage au sort, inacceptable en effet, mais qui n’a concerné que 3000 lycéens. De la même manière, afin de fragiliser l’université, le gouvernement a déformé la réalité du taux de réussite dans le supérieur. Certes, un tiers des étudiants seulement termine avec succès sa première année. Mais c’est en partie en raison d’un numerus clausus absurde dans certaines filières (par exemple en médecine alors que la France manque de médecins) et cela ne tient pas compte du fait que beaucoup d’étudiants se réorientent avec succès. A tel point que le taux d’étudiants qui sortent du supérieur avec un diplôme est de 80%. C’est le plus élevé de l`OCDE!
Dans une approche respectueuse de la jeunesse, le tâtonnement en début d’étude doit être accompagné, c’est pour certains un passage obligé de la construction de soi. Vouloir mettre les jeunes
étudiants à toute force dans une case dont ils ne peuvent sortir relève d’une vision comptable, catastrophique d’un point de vue éducatif.

Nous avons le temps de réfléchir, il existe des problèmes, mais il n’y a pas urgence à sacrifier une génération qui a déjà été déstabilisée par la réforme du collège en lui imposant une nouvelle réforme mal conçue à marche forcée. Une étude menée au Québec concernant la réforme de l’éducation de 2010 a en effet montré que l’investissement imposé aux enseignants pour s’adapter à une réforme avait des effets négatifs sur les élèves, indépendamment de la qualité de la réforme.

Vous voulez vraiment favoriser l’égalité à l’école M. Blanquer ? Commencez par donner une place à l’université à tous les lycéens. Utilisez les moyens des CPGE pour faire des classes de remise à niveau pour les plus faibles. Repoussez la sélection à l’entrée des grandes écoles au niveau licence.
Rétablissez la séparation des pouvoirs académiques en libérant les corps d’inspections de la tutelle des Rectorats afin qu’ils donnent des instructions aux correcteurs des examens fondées sur des exigences pédagogiques plutôt que des exigences comptables (donner le bac pour que les élèves ne coûtent pas cher en redoublant).
En effet, il est insupportable de constater que ce sont les mêmes (Blanquer en tête), qui font pression depuis des années sur les examinateurs du bac pour qu’ils baissent leur niveau d’exigence, qui aujourd’hui versent des larmes de crocodile sur le niveau.

Ce sont aussi eux qui ont privé l’école des moyens nécessaires. Vous pouvez aussi militer pour une baisse des écarts de revenus entre les Français, l’école ne faisant que reproduire les inégalités, on ne peut pas l’accuser de les créer. Vous pouvez aussi réduire le nombre maximum d’élèves par classe. Vous pouvez faire une carte scolaire qui garantisse une réelle mixité sociale. Vous pouvez enfin nationaliser les lycées privés qui empêchent, par leur existence, la carte scolaire de jouer pleinement son rôle, en plus de constituer une atteinte à la laïcité… Il y a donc beaucoup à faire, mais pas cette réforme bâclée.

Dernière partie d’un long article de Laurent Paillard dans le trimestriel Les Zindigné(e)s de mars 2018.

Macron Super-menteur !

Il se veut pourfendeur des fake news et des contrevérités, mais n’arrête pas de les aligner : droit international, réforme de l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF), de la Contribution sociale généralisée (CSG), de la taxe d’habitation, dotations aux petites communes, etc, etc. En quatre heures d’entretien audiovisuel, Emmanuel Macron a fait un festival. Le président biaise et ment, les « fact-checkers » fact-checkent. Sans aucune leçon à tirer ? Un coup de sang de notre chasseur de faux :
Entre TF1 d’un côté et BFMTV-RMC-Mediapart de l’autre, Emmanuel Macron a accordé les 12 et 15 avril près de quatre heures d’entretien à des médias au cours desquelles chacun a pu l’entendre parler :

1) de la légitimité des frappes occidentales en Syrie,

« Nous sommes intervenus dans un cadre très précis, et je veux le dire à nos concitoyens. Un : dans le cadre strict, justement, de cette légitimité internationale… [1] »

2) de la réforme de l’Impôt de solidarité sur la fortune,

« Donc c’est pas de l’injustice, c’est une politique d’investissement [2] »
« Mais on a enlevé l’impôt sur la fortune pour tout ce qui était investi dans l’économie ! [3] »

3) des entrepreneurs qui ont fui l’Impôt de solidarité sur la fortune,

« Nous avions des centaines de milliers d’entrepreneurs qui vendaient leur entreprise et qui, parce qu’on les taxait à l’impôt sur la fortune, alors même qu’ils voulaient réinvestir dans le pays, s’en allaient. [4] »

4) mais aussi, de la hausse de la Contribution sociale généralisée pour les retraités,

« Oui, on leur a demandé un effort, mais pour pouvoir, justement, réussir à baisser les cotisations sociales salariales de tous les travailleurs de France [5] ! »

5) des exonérations de la taxe d’habitation,

« La taxe d’habitation, aujourd’hui, il y a déjà près du tiers de la population qui est exonérée, les plus modestes ne la paient pas. [6] »

6) des économies demandées à l’hôpital public,

« Il n’y aura pas d’économies sur l’hôpital dans le quinquennat, je vous rassure. [7] »

7) des dotations financières aux petites communes,

« Pour la première fois – je m’étais engagé à le faire – toutes les petites communes, TOUTES, elles ont eu leurs dotations maintenues. Donc faut pas raconter non plus des carabistouilles à nos concitoyens, hein [8] ! »

8) des classes rurales qui seront ouvertes à la rentrée,

« À la rentrée prochaine, on aura 32 000 élèves en moins qui rentrent en CP, 32 000 ! On peut pas faire comme si de rien n’était. Et pourtant, on va ouvrir près de 5 000 classes. On va en ouvrir un peu plus de 3 000 pour dédoubler dans les zones les plus difficiles, dont certaines sont à la campagne, hein ! Il y a des classes dites en Zone d’Éducation Prioritaire, qui sont ici dans l’Orne en semi-rural. Mais on va ouvrir 1 000 classes dans le rural [9] ! »

9) des élèves de CM2 qui ne savent ni lire, ni écrire,

« Quand on a un cinquième des gens qui ne savent pas lire, ou écrire, ou compter en CM2, on ne peut pas prétendre après aller au bout. [10] »

10) on l’a enfin entendu sur la réforme du droit d’asile,

Edwy Plenel — « Vous faites que le demandeur d’asile sera devant un écran, au lieu d’être dans une relation humaine avec la personne qui jugera de son sort.

Emmanuel Macron — Ce que vous dites est faux.

Edwy Plenel — Non c’est vrai.

Emmanuel Macron — Le demandeur d’asile sera toujours d’abord face à un fonctionnaire de préfecture, puis face à l’OFII et l’OFPRA. Ce ne sera jamais un écran, c’est faux ! [11] »

Alors, est-ce que :

1) Les occidentaux avaient toute la légitimité pour frapper en Syrie ?

Et bien non, c’est faux. Les États-Unis, le Royaume-Uni et la France n’ont opéré dans aucun « cadre strict », comme l’a dit Emmanuel Macron, et en vertu d’aucune « légitimité internationale ». Europe 1 l’a expliqué : les trois pays n’avaient pas de mandat de l’ONU [12].
2) La réforme de l’Impôt de solidarité sur la fortune a-t-elle consisté à sortir de l’impôt sur la fortune ce qui était investi dans l’économie ?

Et bien non, c’est faux. France 2 en a fait un « Œil du 20 heures » : les yachts et les voitures de luxe ne sont plus taxés. Et il n’y a rien qui oblige les imposés à l’Impôt de solidarité sur la fortune d’hier à investir aujourd’hui dans l’économie [13].
3) Y avait-il, avant cette réforme, « des centaines de milliers d’entrepreneurs » qui s’en allaient du fait de l’Impôt de solidarité sur la fortune ?

Et bien non, c’est faux. France 2 les a comptés aussi : ils n’ont été « que » 8 114, en dix ans, selon un rapport de Bercy [14].
4) La hausse de la Contribution sociale généralisée imposée aux retraités a-t-elle été décidée pour pouvoir baisser les cotisations salariales de « tous les travailleurs de France » ?

Et bien non, c’est faux. Les Décodeurs du Monde ont fait le tri : la baisse ne concernent ni les fonctionnaires, ni un quart des travailleurs indépendants [15].
5) Y a-t-il déjà « presque un tiers des contribuables qui ne paient pas la taxe d’habitation » ?

Et bien non, c’est faux. 15 % seulement des ménages ne la paient pas. C’est le quotidien dijonnais Le Bien public qui a retrouvé le chiffre dans une étude de l’OFCE, l’Office français des conjonctures économiques [16].
6) « Il n’y aura pas d’économies sur l’hôpital durant le quinquennat » ?

Et bien non, c’est toujours faux. RMC l’a noté : d’ores et déjà, si le dernier budget de la santé est en hausse de 2 %, il ne parvient pas à couvrir la hausse des charges programmées – une hausse de 4 % –, ce qui oblige les établissements à réduire leur personnel [17].
7) « Toutes les petites communes ont vu leur dotation maintenue » ?

Et bien non, c’est faux. Là, plusieurs médias, en avalanche, ont tiqué : si l’enveloppe globale des dotations est stable, dans le détail, 22 000 communes verront la leur baisser [18]. C’est aussi l’Association des maires de France qui le dit [19].
8) On va, à la prochaine rentrée, « ouvrir 1 000 classes dans le rural » ?

Et bien non, c’est encore faux. Il y en aurait plutôt 200 à 250 en moins, d’après les chiffres de l’Éducation nationale que Le Monde a retrouvés [20].
9) Un cinquième des élèves ne savent-ils ni lire ni écrire au CM2 ?

Et bien non, c’est toujours faux. Le Monde, encore lui, a fait le distingo : les chiffres d’Emmanuel Macron ne portent pas sur la capacité des élèves à lire ou à écrire. Mais sur des compétences qu’il leur est demandé de maîtriser comme savoir « dégager le thème d’un texte, repérer dans un texte des informations explicites, inférer des informations nouvelles ». C’est-à-dire des compétences qui vont au-delà de la lecture [21].
10) Était-il faux, de la part d’Edwy Plenel, de dire qu’un demandeur d’asile pouvait se retrouver devant un écran lors du traitement de sa demande ?

Et bien non, c’était vrai ! Ou plutôt, Emmanuel Macron avait une fois de plus faux de dire que c’était faux. Et Europe 1 a eu raison de noter que si le demandeur d’asile pouvait s’opposer à ce mode d’examen de sa demande, le projet de loi du gouvernement réformant le droit d’asile, lui, voulait lui imposer [22].

Alors où est le malaise, me direz-vous ? Il n’est pas tant dans l’incroyable capacité d’Emmanuel Macron à faire usage de faux. Nous avions déjà repéré – souvenez-vous – en février 2017 la capacité du candidat à l’élection présidentielle à « oublier » sa propre signature au bas d’un décret qui autorisait l’exploitation de sables sous-marins en Bretagne – ce qu’il niait [23]…

Non, le malaise ne provient pas tant de cette capacité phénoménale. Il vient de ce que nous, chasseurs de faux – et au-delà de nous, la presse en général –, avons tellement le nez sur le guidon, sommes tellement à l’affût de la proie, c’est-à-dire de l’erreur, du mensonge ou de l’approximation, que nous en perdons de vue l’essentiel.

Et c’est quoi l’essentiel ? Et bien qu’un chef d’État, le président de la République française, peut aujourd’hui asséner contrevérités sur contrevérités, des erreurs ou des mensonges, et que cela n’émeut plus personne. Pas un mot dans les journaux, les sites, les radios, les télévisions, pour s’indigner de cette multitude de faux. Non, juste un renvoi, dans chaque média, au factchecking quotidien : la routine ! Le Monde renvoie même pour plus d’exhaustivité à la compilation très bien faite des étudiants de l’école de journalisme de Tours, qui ont recensé les vérités et contrevérités présidentielles [24].

Et bien, moi, voyez-vous, je ne m’y résous pas.

Les automobilistes voient les points de leur permis diminuer à mesure qu’ils font des erreurs, les chômeurs sont blacklistés s’ils oublient de s’actualiser : un président d’une république non bananière devrait finir par être éjecté au troisième mensonge à ses administrés.

Notes :

[1] Emmanuel Macron, BFMTV-RMC-Mediapart, 15 avril 2018.
[2] Emmanuel Macron, TF1, 12 avril 2018.
[3] Emmanuel Macron, BFMTV-RMC-Mediapart, 15 avril 2018.
[4] Emmanuel Macron, BFMTV-RMC-Mediapart, 15 avril 2018.
[5] Emmanuel Macron, BFMTV-RMC-Mediapart, 15 avril 2018.
[6] Emmanuel Macron, TF1, 12 avril 2018.
[7] Emmanuel Macron, BFMTV-RMC-Mediapart, 15 avril 2018.
[8] Emmanuel Macron, TF1, 12 avril 2018.
[9] Emmanuel Macron, TF1, 12 avril 2018.
[10] Emmanuel Macron, BFMTV-RMC-Mediapart, 15 avril 2018.
[11] Emmanuel Macron, BFMTV-RMC-Mediapart, 15 avril 2018.
[12] Géraldine Woessner, « Emmanuel Macron s’est-il arrangé avec la vérité lors de son interview ? », Europe 1, 16 avril 2018.
[13] L’Œil du 20h, « ISF : les « carabistouilles » d’Emmanuel Macron », France 2, 16 avril 2018.
[14] L’Œil du 20h, « ISF : les « carabistouilles » d’Emmanuel Macron », France 2, 16 avril 2018.
[15] Adrien Sénécat, « ISF, pouvoir d’achat, SNCF : les arguments discutables d’Emmanuel Macron », Le Monde, 15 avril 2018.
[16] Pierre Madec et Mathieu Plane, « Évaluation de la réforme de la taxe d’habitation d’Emmanuel Macron », Policy Brief, Office français des conjonctures économiques et Sciences Po Paris, 26 juin 2017.
[17] Marie Dupin, « Erreurs, imprécisions et annonces : le « fact-checking » de l’interview d’Emmanuel Macron », RMC, 16 avril 2018.
[18] Laura Thouny, « La « carabistouille » d’Emmanuel Macron sur les collectivités locales », L’Obs, 12 avril 2018.
[19] « Emmanuel Macron défend ses réformes », Maire Info, 13 avril 2018.
[20] Samuel Laurent, Anne-Aël Durand et Adrien Sénécat, « ISF, retraités, SNCF…, les « carabistouilles » d’Emmanuel Macron sur TF1 », Le Monde, 13 avril 2018.
[21] Adrien Sénécat, « ISF, pouvoir d’achat, SNCF : les arguments discutables d’Emmanuel Macron », Le Monde, 15 avril 2018.
[22] Géraldine Woessner, « Emmanuel Macron s’est-il arrangé avec la vérité lors de son interview ? », Europe 1, 16 avril 2018.
[23] Là-bas si j’y suis, « Macron en marche vers la post-vérité », 2 février 2017.
[24] Factoscope 2017-2022, « Le Récap’ du vrai et du faux de la semaine », le blog de l’école publique de journalisme de Tours, 20 avril 2018.

Chronique du 03 mai 2018 de Jean-Michel Dumay sur la-bas.org.

Santé et Médecine du travail

[…] en 2007, une modification du Code de la santé publique introduit le terme « notamment » devant la liste des personnes et organismes autorisés à porter plainte contre un médecin devant l’Ordre : patients, associations de patients, organismes d`assurance maladie… Dès lors. les avocats d`entreprises s’engouffrent dans la brèche juridique.
« Très pratique quand leurs clients sont embarrassés devant les prud’hommes. Ils espèrent discréditer des écrits médicaux sur lesquels s’appuient les salariés puisque, selon le code de déontologie, le médecin n’a pas le droit de faire le lien entre une pathologie et le travail » remarque le Docteur Dominique Huez, président de l`association Santé et Médecine du travail.

D’après ses estimations environ 400 généralistes, psys ou professionnels de la santé au travail essuient une plainte chaque année, un chiffre qui aurait nettement augmenté depuis 2012.
« Le plus souvent, les poursuites s’arrêtent en phase de conciliation. Les médecins acceptent de modifier leurs certificats. Ces affaires n’étant pas jugées, seuls les Conseils départementaux
de l’ordre connaissent le nombre de plaintes et ces chiffres sont difficiles à obtenir », nuance le Docteur Mathilde Boursier qui a consacré son travail de thèse à quantifier les plaintes d’employeurs
contre des médecins généralistes pour des certificats en lien avec le monde du travail.
Sur 96 Conseils départementaux de l’Ordre interrogés, seuls 17 ont accepté de lui répondre.

« Prescrire des arrêts de travail, c’est du quotidien quand on est généraliste. Dans nos enseignements à la fac, on nous répétait de faire attention à la rédaction des certificats. Mais comment concilier notre obligation de motiver notre diagnostic, la souffrance des patients et le risque de plainte ? »
Seule certitude : les poursuites sont de plus en plus fréquentes. Entre 2011 et 2015, sur l’ensemble des plaintes, celles qui concernent des certificats liés au travail ont doublé. Dans 90 % des cas, c’est l’employeur d’un patient qui met en cause le médecin.
Ceux qui refusent de se dédire en conciliation, ou de violer le secret médical pour justifier leurs écrits, sont jugés devant les Chambres disciplinaires régionales de l’0rdre. En mars 2018, le
Docteur Gaël Nayt, psychiatre à Paris, est condamnée à trois mois d’interdiction d’exercer par la chambre disciplinaire d’Île-de-France pour un « certificat de complaisance » à la suite d’une plainte
de Bouygues Énergie. Quatre ans plus tôt, elle écrivait à propos d’un de leurs salariés, suivi pour un épisode dépressif anxieux : « l’état de santé dans lequel je l`ai vu […] est directement imputable à sa situation professionnelle ».

Extrait d’un article de Léa Gasquet dans Siné mensuel d’avril 2018.

La parole des féministes et le patriarcat

[…] on constate une nette tendance à la marginalisation de la parole des féministes et expertes (membres de collectifs de soutien aux victimes, représentantes de collectifs féministes contre les violences faites aux femmes, etc.) sur certains plateaux, émissions radio ou éditions papier, voire l’occultation de la parole des femmes au profit de celle des hommes. Si nous ne prétendons pas à l’exhaustivité, nous avons néanmoins relevé quelques exemples dignes du « meilleur du pire ».

Le 12 octobre, en pleine « affaire Weinstein », voilà à quoi ressemblait le plateau de l’émission « Grand angle » de Jean-Baptiste Boursier : Raphaël Stainville, rédacteur en chef du service politique de Valeurs actuelles et Pierre Jacquemain, journaliste chez Regards, débattaient en compagnie du présentateur Jean-Baptiste Boursier de la question « Comment expliquer le silence autour du harcèlement sexuel ? » ou encore « Victimes : comment prendre la parole ? ». Peut-être en commençant par les inviter plus souvent ?

Le 16 octobre, soit quelques jours plus tard sur la même chaine, c’est à Laurent Bouvet que le présentateur choisissait de donner la parole, en face de Caroline de Haas, militante féministe.
Là encore, la pertinence d’une telle invitation interroge. Pourquoi Laurent Bouvet ? Parce que la veille, ce dernier publiait un tweet qui à défaut d’élever le niveau du débat public a eu le double avantage d’être un « bon pour invitation sur BFM-TV » et de cadrer le débat : le sujet du harcèlement a en effet été introduit par… le tweet de Laurent Bouvet ! Et, cynisme des habitués de plateaux oblige, le politologue médiatique ne s’y est pas trompé : « Je suis ravi que vous m’invitiez pour en parler, c’est amusant parce que quand j’ai fait ce tweet, je ne pensais évidemment pas qu’il y aurait de polémiques à partir de ce tweet. »

Il ne pensait pas à la polémique. Mais maintenant que la polémique est là, autant en profiter pour l’alimenter davantage ! Le « professeur de science politique » a ainsi entonné, dès le début de son intervention, la sempiternelle complainte masculine du « On n’est pas tous pareil », qui non seulement appauvrit considérablement le débat, mais focalise surtout toute l’attention sur… les hommes (et sur lui-même) […]

Autre exploit signé Le Parisien : celui de faire une « Une » le 25 octobre avec… seize hommes s’engageant contre le harcèlement sexuel : Nous cherchons encore une « Une » similaire dédiée à l’engagement des femmes sur la question, faisant par exemple figurer seize militantes féministes, responsables de collectifs, etc.

Un choix qui apparaît d’autant plus malvenu lorsque l’on constate, comme l’a soulevé Caroline De Haas, que les personnalités prétendant « exprimer leur solidarité avec les femmes » ne sont guère toutes connues – c’est le moins qu’on puisse dire – pour leurs idées féministes et progressistes. On se demande ainsi ce que David Pujadas, par exemple, peut bien venir faire dans ce panel d’ « hommes engagés », lui qui proclamait le 29 mars dernier « la fin du patriarcat » depuis les années 1960. Une énormité en guise de lancement d’un reportage chargé des clichés les plus réactionnaires et sexistes sur un camp viriliste censé répondre, toujours selon Pujadas, à « un doute existentiel des hommes ».

Extraits d’un dossier « BalanceTonPorc » dans Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed (janvier-mars 2018).

Libéralisation du marché agricole

En cinquante ans, la France a perdu plus de trois millions de paysans. Et chaque semaine, deux cents fermes mettent la clé sous la porte. Depuis la libéralisation du marché agricole planétaire lancée dans les années 1990, la course à la productivité fait des ravages, éliminant brutalement ceux qui ne parviennent (ou ne veulent) pas s’adapter aux injonctions du système agro-industriel. D’où un phénomène de concentration massif, qui voit les riches agro-businessmen, nouveaux seigneurs des campagnes, accaparer les terres agricoles et les fermes.

L’agriculture répond à notre besoin primaire le plus élémentaire : se nourrir. En ce sens, elle est la tête de pont d’un capitalisme toujours plus empressé à nous déposséder de nos moyens de subsistance. Après la privatisation des terres à partir du XVIIIe siècle, l’exode rural et la mécanisation des campagnes, puis le culte du progrès technique et de la productivité à outrance
durant les Trente Glorieuses, l’agriculture est entrée dans une nouvelle phase d’industrialisation.
Macron ne s’y trompait guère quand, lors de la traditionnelle visite présidentielle au Salon de l’agriculture le 24 février, il déclarait : « L’agricuIture française est une terre de conquête. »

De « conquête » et d’argent, surtout : pour les acteurs de l’agro-industrie, il y a un sacré paquet de blé à la clé. Avec la privatisation du vivant via la certification des semences ou grâce aux OGM. Avec la normalisation des pratiques agricoles en procédures industrielles. Et avec la robotisation.
Pour les agriculteurs, par contre, ces « conquêtes » sont d’abord synonymes de précarisation des conditions de travail : en 2017, 30% des agriculteurs français gagnaient moins de 354 € par mois – ils n’étaient que 18% dans cette situation en 2014…

Cette industrialisation à marche forcée se traduit dans nos campagnes par un désastre social sans précédent. Les agriculteurs se retrouvent englués dans des logiques d’endettement, provoquées par la nécessité d’investir en permanence pour rester compétitif. Ils sont aussi soumis à des contrôles administratifs de plus en plus intrusifs. Et stigmatisés comme des « ploucs » maltraitant leurs
animaux. Bref, les paysans français vont mal : deux d’entre eux se suicident chaque jour (soit trois fois plus que pour les autres professions).

En ce qui concerne l’environnement, le tableau n’est guère plus reluisant : malgré les incantations étatiques louant l’agro-écologie, la consommation de pesticides ne cesse de croître (+25% entre 2009 et 2014). L’été 2017 a ainsi connu un nouveau record de prolifération des algues vertes, à cause de l’agriculture intensive bretonne. Et les empires agroalimentaires n’hésitent pas à mettre en danger la santé des consommateurs pour sauvegarder leurs marges bénéficiaires – la récente contamination à la salmonelle de produits infantiles de Lactalis en est une parfaite illustration.

Extrait d’un article de Mickaël Correia dans CQFD de mars 2018.

Accaparement des terres

Depuis quinze ans, organisations de la société civile et médias attirent notre attention sur les accaparements de terre et leurs conséquences désastreuses dans des pays en développement. Aujourd’hui, c’est en Europe et en France que le phénomène s’étend.

En 2008, lorsque l’ONG GRAIN lance un cri d’alarme avec un premier grand recensement, l’accaparement s’apparente à l’acquisition de terres à très grande échelle dans les pays du Sud. Parfois
accompagné d’expulsions et de violences, il passe aussi par des voies légales. Il se fait toujours aux dépens de l’accès à la terre des paysans, de la sécurité alimentaire des communautés locales et de l’environnement.

À l’origine, des entreprises et des États

Au départ, l’accaparement est le fait d’entreprises ou d’États qui cherchent à sécuriser leur approvisionnement alimentaire, dans un contexte d’émeutes de la faim et de crise financière internationale.
L’exemple emblématique est le projet d’achat par Daewoo de 1,3 million d’hectares à Madagascar, en 2009. L’entreprise sud-coréenne dut finalement renoncer face à l’indignation et aux mobilisations nationales et internationales.

Mais depuis, l’accaparement s’étend à des pays d’Europe comme l’Ukraine ou la Roumanie en raison de la qualité et du faible prix de leurs terres et des possibilités de connivence avec des pouvoirs locaux. En 2013, la coordination européenne Via Campesina publie un rapport qui met pour la première fois en lumière des cas d’accaparement dans douze pays d’Europe, révélant la continuité entre l’accaparement et les phénomènes de concentration foncière.

Stade ultime de la financiarisation

Via Campesina souligne alors que ces phénomènes sont des développements « naturels » de l’intensification et de la financiarisation de l’agriculture. Si le débat tend à porter sur le caractère positif ou négatif des investissements étrangers dans l’agriculture, des voix s’élèvent pour le recentrer sur la question essentielle : quels modèles d’agriculture promeuvent ces investissements et
quelles sont les conséquences sociales et environnementales de cette agriculture de type « extractive » ?

En 2016, Via Campesina intègre dans la notion d’accaparement l’usage qui est fait des terres « à des fins de spéculation, extraction, de contrôle des ressources ou de réification au détriment
des paysans, de l’agroécologie, de la gestion des terres, de la souveraineté alimentaire et des droits de l’Homme. » (voir la définition sur Via Campesina)

Mutation de l’agriculture

En France, au-delà de cas emblématiques tels que l’achat de domaines viticoles par des opérateurs étrangers ou les « grands projets inutiles » (Notre-Dame-des-Landes, extraction de gaz de schiste, projet ferroviaire Lyon-Turin), c’est bien à une mutation profonde du système agricole que 1’on assiste.

Dès 2015, le président de la fédération nationale des Safer tire la sonnette d’alarme: « Les changements s’accélèrent. La financiarisation est galopante, la concentration des exploitations s’emba1le. L’accaparement des terres n’est pas ailleurs, il est chez nous aujourd’hui en France. C’est le moment d’agir, il sera vite trop tard. »
La financiarisation croissante de l’agriculture, la constitution d’unités de production gigantesques pour gérer en bloc des milliers d’hectares, souvent dans une grande opacité, se déroulent aux dépens de l’agriculture paysanne, de l’économie de proximité, de la diversité des paysages et de l’environnement. La réalité de l’accaparement en Europe et en France a été très récemment reconnue par le Parlement européen ainsi que par la loi contre l’accaparement des terres portée par le député Potier en 2017.

Article de Véronique Rioufol dans Chemin de terre de mars 2018, journal publié par l’association Terre de liens.