Terres agricoles

Préserver les terres agricoles, soutenir l’installation d’une nouvelle génération et favoriser la transition agroécologique… Les enjeux qui mobilisent en France sont des enjeux clés dans toute l’Europe. Les différences sont considérables d’un pays à l’autre, notamment entre l’est de l’Europe. marquée par la collectivisation des terres et la forte polarisation entre méga-fermes et agriculture de subsistance, et l’ouest de l’Europe, ou encore entre le nord de l’Europe, où les fermes sont globalement plus grandes et où les terres sont louées, et le sud où les petites fermes en propriété familiale restent très importantes.
Malgré tout, les mêmes tendances s’observent et concourent à exercer une très forte pression sur les terres agricoles.

Les enjeux sont aujourd’hui d’une triple nature :

Préserver les terres agricoles

Dans l’Union européenne comme en France, la surface agricole est en rapide déclin. En 20 ans, l’UE a perdu plus de 21 millions d’hectares, soit l’équivalent de la superficie de la Roumanie. C’est 12 % des terres agricoles européennes qui ont ainsi été détruites (expansion urbaine, construction d’infrastructures, etc.) ou sont désormais à l’abandon.
Environ un cinquième des terres sont contaminées par des pesticides ou l’utilisation excessive d’engrais chimiques.
Cette pollution, qui affecte les sols mais aussi la biodiversité animale et végétale, l’eau, l’air et la santé humaine, s’est encore accrue au cours de la dernière décennie.

Maintenir un tissu de petites fermes

La concentration des terres est beaucoup plus forte et rapide ailleurs en Europe qu’en France. Dans l’UE, les fermes de plus de 100 hectares ne représentent que 3 % des fermes, mais la moitié des surfaces cultivées. En 10 ans, l’UE a ainsi perdu plus de 4 millions de petites fermes. Cette concentration s’accompagne aussi d’une destruction massive d’emplois agricoles (-5 millions en 10 ans), du déclin des économies et des sociétés rurales, et de dommages environnementaux. Elle est accélérée par la financiarisation de l’agriculture, marquée par l’entrée d’investisseurs non agricoles, ainsi que par le développement d’une agriculture de firmes. Aujourd’hui, les grandes entreprises agricoles contrôlent directement plus du quart des terres européennes.

Les prix des terres agricoles ont augmenté dans toute l’Europe entre 1990 et 2014. Dans certains pays, ils ont explosé : +90% en Allemagne, +200% au Royaume Uni, +400% aux Pays Bas et +700% en Pologne.

Permettre l’installation d’une nouvelle génération

L’agriculture européenne est particulièrement vieillissante : seuls 6 % des agriculteurs de l’UE ont moins de 35 ans. Plus de 3 millions d’agriculteurs vont prendre leur retraite dans les 10 ans à venir, la plupart sans successeur identifié. Qui va les remplacer ?
Le renouvellement des générations ne se fait pas spontanément et l’accès à la terre a été identifié comme l’obstacle n° 1. En cause : la consommation de terres pour des usages non agricoles, la concurrence avec les agriculteurs déjà en place, l’agriculture industrielle, et la forte augmentation du prix des terres, qui atteint 40 000 € à 6o 000 € par hectare dans certaines régions (Pays-Bas, Belgique, nord de l’Ita1ie…). De tels prix, alimentés par la spéculation foncière et les investisseurs non agricoles, entravent l’installation et empêchent souvent l’exercice
d’une pratique agricole financièrement équilibrée.

Article paru dans le numéro d’octobre de Chemins de terre la revue de l’association Terre de liens.

Le virus du libre-échange

Au début de la pandémie de Covid-19, il ne manquait aucun dirigeant politique pour promettre qu’à la mondialisation incontrôlée succéderait un processus de relocalisation des « activités stratégiques ». Quelques semaines plus tard, c’est à se demander si la « relocalisation » n’est déjà plus qu’une promesse enterrée.

Fin avril, la Commission européenne annonçait un nouvel accord de commerce et d’investissement avec le Mexique visant à faciliter l’importation de produits agricoles et d’énergies fossiles. En mai et juin, ses équipes négociaient avec la Nouvelle-Zélande et l’Australie pour importer toujours plus de viande. Début juillet, la Commission annonçait avoir « terminé le nettoyage juridique » de l’accord avec le Mercosur afin que la ratification puisse débuter à l’automne. En août, c’est l’accord avec le Vietnam qui entrait en application.

Du côté de l’Élysée, Emmanuel Macron, alors qu’il avait promis de reprendre « sans filtre » les propositions de la Convention citoyenne pour le climat, a écarté sans ménagement sa proposition de ne pas ratifier le CETA et de renégocier son contenu. Après avoir essayé de faire voter cet accord en procédure accélérée, et en catimini en plein été 2019, voilà qu’il fait tout ce qu’il peut pour éviter que le sujet ne revienne à l’ordre du jour ; il prolonge ainsi cette situation complètement extravagante où le CETA s’applique de façon provisoire depuis trois ans alors que le processus de ratification n’a toujours pas été mené à son terme, ni en France ni au sein de l’UE.

Et sur le Mercosur ? Devant la Convention citoyenne pour le climat, E. Macron a prétendu avoir « stoppé net » les négociations ; il n’en est pourtant rien. Paris n’a toujours pris aucune initiative pour bloquer cet accord. Le collectif Stop CETA-Mercosur vient ainsi d’appeler E. Macron « à faire à Bruxelles ce qu’il dit publiquement à Paris », à savoir « stopper net cet accord en construisant une minorité de blocage au sein du Conseil de l’UE ».

Alors que la pandémie de coronavirus révèle au grand jour les fragilités économiques, sociales et sanitaires engendrées par la mondialisation néolibérale et productiviste, à Bruxelles et Paris, on veut en sauver le principe, en insérant toujours plus d’entreprises, d’activités et d’emplois dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. Il est temps de les arrêter.

Article de Maxime Combes dans Lignes d’attac d’octobre 2020.

Séparatisme

Or il y a belle lurette que le capitalisme a perdu toute capacité de contrôler sa pente démesurée à l’accumulation du profit. Il lui faut sans cesse trouver de nouveaux marchés pour de nouveaux produits pour de nouveaux consommateurs, pour de nouveaux investissements générateurs de nouveaux profits, sans règle et sans limite, et les politiques mises en œuvre, du moins dans les démocraties parlementaires, ont de plus en plus de mal à masquer, derrière l’écran du débat rituel entre « représentants du peuple », la dictature toujours plus pesante des intérêts de la Finance, du Commerce et de l’Industrie, à la fois opposés et conjugués dans le culte monothéiste de l’Argent-Dieu.

Dans ces conditions, les velléités de secouer le joug du Capital se font partout plus vives et plus violentes et les gouvernements des pays « démocratiques » essaient de contenir ces sursauts toujours dangereux, par tous les moyens.
D’abord par la répression brutale et meurtrière, au nom de la loi et de l’ordre républicains. Ensuite par la propagande visant à discréditer toute opposition, en la qualifiant de « séparatiste ». Le procédé est vieux comme la lutte des classes, avec des variantes selon les époques : après les journées de juin 1848 ou la Commune de Paris en 1870, la bourgeoisie française se félicitait de pouvoir expédier aux colonies, par bateaux entiers, les révoltés de la misère, leurs familles et tous les mal-pensants qui avaient le mauvais goût de s’insurger contre la tyrannie de l’argent.

Aujourd’hui, on n’a plus de colonies pour y déporter les gens. Ça complique un peu les choses. Seuls les milliardaires trouvent des paradis fiscaux pour les accueillir. S’installer à l’étranger, quand on est riche, cela ne s’appelle pas « séparatisme », mais « optimisation fiscale » ! Les pauvres, personne n’en veut nulle part, même pas à Lesbos ou à Lampedusa ! C’est comme pour la quadrature du cercle, on ne voit pas l’ombre d’un commencement de solution… ou plutôt si, on commence à en entrevoir une, par le biais inattendu de la révolution écologique, la vraie, pas celle, risible, des petits-bourgeois d’EELV.

La vraie révolution sera(it) que tous les « séparatistes » cessent de faire république commune au bénéfice du Capital, parce qu’il n’y a plus aucun moyen de se faire rendre justice ni de faire entendre raison, dans un débat parlementaire totalement perverti, à ceux que le capitalisme a attachés à son service et qui tiennent l’État. Mais il faut qu’il soit bien clair alors, que les « séparatistes » sont ceux qui ont confisqué la République et en ont fait leur jardin privé, et non pas ceux qui en ont été exclus et dont ils aimeraient se débarrasser.

Dernière partie d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance d’octobre 2020.

Dépakine, Sanofi et l’agence du médicament

Dans les années 1960, des chercheurs découvrent une propriété anticonvulsivante à un banal acide. Un formidable médicament contre l’épilepsie est né. Mais quand Sanofi rachète la molécule, les graves conséquences pour les femmes enceintes sont passées sous silence.

Éclipsée par le feuilleton de la ruée des firmes sur le marché mondial du Covid, une décision de santé publique importante est passée inaperçue ou presque. Un tribunal de Montreuil a reconnu en juillet la faute de l’État dans l’affaire de la Dépakine, un médicament précieux dans le traitement de l’épilepsie, sauf pour les femmes enceintes, pourtant prescrit pendant quarante ans en dépit du bon sens.
Trois familles sont indemnisées. […]

L’État est condamné et Sanofi court toujours. Sanofi, orgueil de l’industrie française, […]
À ce jour, c’est avec l’argent public qu’on indemnise. « La guerre est totale, dit Charles Joseph-Oudin, avocat de 1 400 plaignants. Sanofi s’enlise dans son négationnisme. » […]

Dans The Lancet, une première étude pose dès 1968 l’hypothèse de malformations fœtales. Elle reste confidentielle mais, pourtant, dans les années 1970, le monde médical est au courant du risque. Annette Beaumanoir, ancienne résistante à la tête du département d’épileptologie de l’hôpital de Genève à partir de 1964, se souvient qu’ « on prévenait les femmes en âge d’être enceintes ». La décennie suivante, un effet secondaire est bien identifié : le spina-bifida, terme désignant le développement inachevé de la colonne vertébrale du nourrisson. Le bébé vient au monde avec une cavité au bas du dos.

Aujourd’hui, les familles veulent comprendre dans quel trou noir sont tombées toutes ces informations […]

Personne n’aura donné l’alerte, même dans les années 2000, quand une avalanche d’études européennes montraient que ces bébés risquaient aussi d’avoir un QI diminué avec, par la suite, une « vie scolaire abracadabrantesque », selon le mot d’un médecin désolé.
À tout ceci, Sanofi répond en substance que si les autorités de santé n’ont pas fait leur boulot, ça n’est pas leur affaire. […]

Extraits d’un article d’Anne Crignon dans Siné mensuel d’octobre 2020.

Georges Ibrahim Abdallah

Pendant la guerre civile au Liban, il y a 40 ans, les Palestiniens représentent un espoir révolutionnaire pour tous les peuples de la région. Les camps de réfugié-es palestiniens installés dans le pays bouillonnent de cet espoir. Les troupes israéliennes vont alors envahir le Liban à deux reprises (1978 et 1982) pour expulser les Palestiniens, causant des dizaines de milliers de morts et des destructions terribles. Dans le même temps, les troupes occidentales (France et États-Unis) débarquent à Beyrouth en 1982 et tentent d’imposer un régime fantoche dirigé par les phalangistes, alliés d’Israël.

Dans la résistance à ces invasions, les communistes libanais combattent aux côtés de la résistance palestinienne. Un groupe, les Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL), décide de porter la guerre à l’extérieur. Il revendique, en 1982, l’exécution à Paris d’un membre du Mossad et d’un membre de la CIA. Accuser les FARL de terrorisme rappelle l’Affiche rouge où les résistants du groupe Manouchian (dont le père de l’auteur de ces lignes était membre) étaient décrits comme « l’Armée du crime ».

Quand on rencontre Georges Ibrahim Abdallah dans la prison de Lannemezan (Hautes-Pyrénées), il est toujours à la fois entier et d’une grande modestie. Il est intransigeant sur la légitimité de son engagement : « il ne faut pas dire que je suis innocent ». Tout espoir à l’égard des autorités qu’il « abjure » est absurde. Arrêté à Lyon en 1984 pour détention de faux papiers, il justifiera lors de son procès l’action des FARL. Le préfet Yves Bonnet à l’origine de son arrestation et qui dirigeait alors la DST, n’hésite pas à dire aujourd’hui que Georges n’est pas coupable de ce pour quoi il a été condamné et que les preuves ont été fabriquées. Georges sera condamné pour « complicité d’assassinat »… à la prison à vie.

Les auteurs d’attentats en France liés à l’Iran ou au Hezbollah à la fin des années 1980 seront vite libérés ou échangés. Au Liban, après 1990, tous les chefs de guerre aux mains ensanglantées seront blanchis ou amnistiés et se partageront le pouvoir. Mais quand on s’appelle « Abdallah », on est forcément un « terroriste islamiste ». Dans cette France sécuritaire et menant une politique impérialiste, Georges, qui est un marxiste-léniniste né dans une famille chrétienne, va payer le prix fort.

Nos dirigeants répètent à l’envi les mots « État de droit », « République », « droits de l’homme », termes qu’i1s ne cessent de vider de leurs sens. Ce que notre système policier et juridique va infliger à Georges est ahurissant : une condamnation à perpétuité pour complicité de terrorisme quand les victimes sont des membres de services secrets de pays étrangers régulièrement coupables de terrorisme d’État. Celui qui l’a fait arrêter explique que les preuves ont été fabriquées. Son premier avocat reconnaît avoir été recruté par les services secrets français. Il n’y aura pourtant pas de nouveau procès.

Depuis 1999, Georges est « libérable » puisque la perpétuité réelle n’existe pas en France. Mais cette libération n’aura jamais lieu. La justice va pourtant prononcer cette libération à plusieurs reprises. En 2012, tout le Liban progressiste se précipite à l’aéroport pour l’accueillir puisque la libération est assortie d’une expulsion. Mais rien ne se passera. Les gouvernements israélien et états-unien (par la voix d’Hillary Clinton) exigent de la France son maintien en détention. Et parmi les dirigeants français, c’est l’ineffable Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, qui refusera de signer la libération et l’expulsion.

Début d’un article de Pierre Stambul dans le mensuel Alternative Libertaire de septembre 2020.

Égalité versus verticalité

À certains égards on pourrait dire que oui, c’est vrai, il n’y a plus ni droite ni gauche sur l’axe transversal du positionnement politique. Cet axe était un témoin, apparemment périmé, des luttes du passé. Il faisait partie d’un patrimoine que nous avaient légué le siècle des Lumières et plus particulièrement la Révolution de 1789. Il était le vestige d’une époque où l’idéal républicain se caractérisait – entre autres valeurs – par l’aspiration à l’égalité de tous devant la Loi.

Et assurément, c’était bien la un concept révolutionnaire, éminemment subversif, de penser qu’un portefaix ou un palefrenier pouvait avoir politiquement la même taille qu’un grand bourgeois ou un aristocrate. Mais justement, cette égalité-là n’intéresse plus nos classes moyennes, surtout pas les petits-bourgeois.
L’intégration de ces derniers au fonctionnement de la machinerie capitaliste mondiale a eu pour effet de redresser l’axe de la distinction sociale qui d’horizontal, est redevenu vertical, comme sous l’Ancien Régime, comme dans toutes les sociétés inégalitaires qui ont précédé ou suivi l’invention de la démocratie moderne et ou les individus et les groupes se distinguent en supérieurs et en inférieurs selon la quantité de capitaux qu’ils peuvent s’approprier.

Être à gauche ou à droite d’un autre, ça n’a plus grand sens. Ce qui importe, c’est d’être au-dessus ou au-dessous, dominant ou dominé. Même si ces différences verticales doivent elles-mêmes être relativisées (on est toujours le dominé d’un plus dominant et inversement), elles sont toujours opératoires et décisives, tandis que les différences positionnelles latérales (un peu plus à droite, un peu plus à gauche) sont devenues équivoques et dépourvues d’utilité (sauf s’il s’agit de brouiller les cartes).

C’est là qu’est la clé principale de la compréhension des péripéties politiques de notre époque. Lorsqu’on essaie d’analyser les événements de l’actualité en leur appliquant la grille de lecture traditionnelle, comme font souvent les médias à l’affût des signes de « droitisation » et de « gauchisation », on ne peut que tomber dans une forme paresseuse et mensongère de discours qui occulte derrière son verbiage sur le « consensus », le « rassemblement » et « le partage », le sentiment que le mot « égalité » n’est plus de mise au fronton de nos mairies, parce que l’égalité a cessé d’être une valeur cardinale pour la majorité des citoyens et qu’ils lui préfèrent la hiérarchisation.

La moyennisation des sociétés capitalistes a stratifié l’espace social, par le biais du salariat, de l’éducation, du crédit, etc., et l’a peuplé de légions de gens qui ne rêvent que d’accéder à des positions supérieures à celles qu’ils occupent en empêchant ceux du dessous de les rejoindre. La sociologie de la domination et de la distinction a abondamment décrit tout cela, on ne peut qu’y renvoyer.

Mais il faut en tirer les conséquences logiques, dont la principale est celle-ci : il est vain de croire que le désir d’égalité est encore aujourd’hui un ressort pour mobiliser les masses. L’égalité peut à la rigueur engendrer une revendication intermédiaire, tactique ou provisoire, comme une étape sur la voie du dépassement, mais pas comme une fin en soi. Les gens se perçoivent (et sont incités à se percevoir) comme des concurrents irréconciliables. Ils ne veulent surtout pas être traités comme des égaux par essence. Ils ne s’en accommodent que faute de mieux, mais ils préfèrent être au-dessus, dominer, commander, être des « chef(fe)s » et des « premiers de cordée ». D’où la prolifération des classements de toutes sortes, des « tops », des « best » et des « hit-parades » dans tous les domaines, établis sur le critère de la mesure du capital spécifique (matériel et/ou symbolique) amassé dans un champ donné.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de septembre 2020.

Le temps volé

Vaste sujet. Colossal. Même qu’on ne fait pas plus central. Plus essentiel. Le tic-tac du temps qui passe, une seconde, trois heures, dix ans, on l’a tous aux oreilles à un moment ou un autre, petite musique insidieuse qui susurre : « Que fais-tu de ta vie ? » Ou plutôt : « Que fait-on de ta vie ? »

Jadis, le champ de bataille était d’une clarté limpide : d’un côté les vampires exploiteurs, de l’autre ceux dont on volait l’existence. Le patron ventru à chapeau Monopoly versus les ouvriers à qui l’on arrachait la moindre minute de productivité. Ce qui permettait à tonton Marx de poser l’équation sans détour : « Un homme qui ne dispose d’aucun loisir, dont la vie tout entière, en dehors des simples interruptions purement physiques pour le sommeil, les repas, etc., est accaparée par son travail pour le capitaliste, est moins qu’une bête de somme. C’est une simple machine à produire de la richesse pour autrui, écrasée physiquement et abrutie intellectuellement. »

Pour le mouvement ouvrier des XIXe et XXe siècles, la lutte pour le temps a donc été, en quelque sorte, la mère de toutes les batailles. À force de grèves, de manifestations et autres émeutes, un lent processus a abouti à une réduction substantielle du temps de travail, sans pour autant briser la voracité des voleurs de vie.

Aujourd’hui encore, « l’usine te bouffe le temps, le corps et l’esprit », témoigne l’écrivain Joseph Ponthus, qui a besogné deux ans dans les abattoirs bretons. L’actuel monde du travail regorge aussi de nouvelles formes d’exploitation effarantes, basées notamment sur la précarité, le temps partiel subi, l’intérim. Certes, on ne trime plus 16 heures par jour mais, sur fond de chômage de masse, on se doit d’être disponible à tout instant pour recueillir la moindre heure de boulot qu’un généreux patron daignera nous confier. Le capital voleur de temps n’est plus cantonné à l’usine, mais croît hors de son foyer originel, se démultiplie, floutant la frontière entre temps libre et temps de (télé)travail – cf. le désormais habituel mail « urgent » du chef de service à 23 h 17.

Au fil du temps, la machine de dépossession s’est perfectionnée. Et la question du temps volé et de sa nécessaire réappropriation, qui a longtemps infusé, de Paul Lafargue (Le Droit à la paresse, 1883) à Raoul Vaneigem (Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, 1967), a fini par se dédoubler avec l’avènement de ladite société de loisirs, encouragée par la course aux échalotes technologiques.

Ces fameuses « nouvelles technologies » nous promettent toujours un gain de temps, un confort. Mais en retour, elles nous assènent ce coup de bâton vertigineux qu’on appelle l’accélération. Car ce temps prétendument dégagé par les outils techniques, nous n’en jouissons pas. Très vite, il est accaparé par d’autres sollicitations, toujours plus nombreuses. Sans relâche, il faut désormais non seulement travailler, mais aussi consommer, s’amuser, s’informer… Plus de temps, ni de lieu de répit : nous voilà connectés en permanence.

C’est le rêve de la Silicon Valley et de ses hérauts, par exemple l’ex saint patron de Google, Eric Schmidt, troubadour décomplexé d’une nouvelle civilisation où des gadgets miraculeux raccordés au réseau 5G répondront à tous nos manques en envahissant nos vies, pour nous connecter et nous connecter encore jusqu’à l’orgasme techno-existentiel.

Mais la technologie n’est pas le seul moteur de cette société accro à la vitesse. En cause également, l’idéologie du tous contre tous, ou l’autre est forcément concurrent, homme ou femme à (a)battre dans la compétition du quotidien. Pour ne pas perdre sa place, il ne faut donc pas traîner en route, dénonce le philosophe Hartmut Rosa, selon qui « les normes temporelles prennent un aspect quasiment totalitaire ».

Début de la page de présentation d’un dossier sur « le temps volé » dans le mensuel CQFD de septembre 2020.

Bourgeoisie intellectuelle et méritocratie

Sortie des écoles et des universités les plus sélectives, la fraction supérieure de ce groupe représente 5 à 10 % des populations actives occidentales. Elle inclut les fameux l % les plus riches, mais les déborde largement. C’est de cette intelligentsia opulente qu’il sera question ici. Qu’ils exercent comme professions libérales ou qu’ils peuplent le sommet de l’organisation des entreprises, ces individus prospères perçoivent chaque mois les dividendes de leur capital éducatif et culturel.
Ils détiennent le pouvoir de prescrire, « savent de quoi nous souffrons et délivrent de précieux diagnostics », ironise l’essayiste américain Thomas Frank (dans The Rise of the Meritocracy). […]

La légende célèbre en l’intellectuel non seulement le créateur et le dépositaire du savoir, mais également l’adversaire de l’ordre établi, suivant le célèbre exemple donné par Jean-Paul Sartre, interrogé le 15 août 1967 par Radio-Canada : un physicien nucléaire demeure un « technicien du savoir pratique » aussi longtemps qu’il contribue à développer la bombe atomique et devient un intellectuel sitôt qu’il proteste contre elle. Mais combien compte-t-on de Sartre, de Simone de Beauvoir et de Pierre Bourdieu face aux millions de manageurs, juristes et urbanistes dociles ?

Le mythe survit pourtant, car les professions intellectuelles écrivent l’histoire de tous les groupes sociaux, y compris la leur. Et c’est peu dire qu’elles se passent la pommade. Maîtresses dans l’art d’universaliser leurs intérêts, elles peuvent même réagir à une baisse des crédits dans leurs secteurs en lançant un « appel contre la guerre à l ‘intelligence », comme ce fut le cas en France en février 2004.

[…] Alors que la dislocation de la paysannerie, la révolte des « gilets jaunes » ou la précarité des auxiliaires de vie sociale sont analysées dans le débat public à l’aide de catégories génériques comme « les agriculteurs », « les ouvriers », « les services à la personne », les classes les plus instruites se dépeignent dans leur délicate singularité, détaillent leurs courants de pensée, polissent leurs désaccords.
« Tout se passe comme si une forme de matérialisme la plus rudimentaire était habituellement appliquée à l’étude des classes populaires, tandis que les subtilités théoriques destinées à sauver l’autonomie du sujet étaient réservées aux classes cultivées », a résumé le sociologue Jean-Claude Chamboredon. Il faut, pour rétablir l’équilibre, considérer les intellectuels non plus comme une série d’individus uniques, mais comme un groupe social.

Si l’histoire retient souvent le rôle progressiste des couches lettrées – savants, encyclopédistes, avocats révolutionnaires, écrivains séditieux, « hussards de la République »… – elle minimise leur implication dans les épisodes les moins glorieux.
« Vichy fut, plus qu’aucun autre groupe social, la création d’experts et de membres des professions libérales, rappelle l’historien américain Robert Paxton. Et juger Vichy, c’est juger l’élite française ».

[…] à mesure qu’on en feuillette les pages, « L’Ascension de la méritocratie » vire au cauchemar. Le gouvernement des classes cultivées, qui a installé les plus brillants enfants du monde ouvrier à des postes de pouvoir pour dévitaliser l’opposition, n’est plus désormais composé que d’experts. La masse des non-diplômés rendus « inemployables » par les prodiges de l’automatisation – déjà ! – se voit enrôlée de force comme personnel domestique des intellectuels. « Une fois que tous les génies sont parmi l’élite, et tous les crétins parmi les ouvriers, que signifie l’égalité ? », interroge le narrateur.
Dans la fiction de Young, le gouvernement des intellectuels parvient à maturité au début du XXIe siècle.
Nantie de privilèges en nature – appartements confortables, dîners de gourmets, vacances somptueuses – la classe éduquée scolarise ses enfants dans des établissements distincts et ne se reproduit désormais plus qu’en son sein. « L’élite est en passe de devenir héréditaire; les principes de l’hérédité et du mérite se rejoignent », observe le narrateur, […]

Pour justifier la création de l’École libre des sciences politiques – qui deviendra Sciences Po -, le professeur Émile Boutmy fit, en 1871, cette déclaration restée célèbre : « Contraintes de subir le droit du plus nombreux, les classes qui se nomment elles-mêmes les classes élevées ne peuvent conserver leur hégémonie politique qu’en invoquant le droit du plus capable. Il faut que, derrière l’enceinte croulante de leurs prérogatives et de la tradition, le flot de la démocratie se heurte à un second rempart fait de mérites éclatants et utiles, de supériorités dont le prestige s’impose, de capacités dont on ne puisse pas se priver sans folie » […]

Auteurs d’une enquête sur les dirigeants politiques de six pays européens (Allemagne, Belgique, Danemark, France, Pays-Bas, Royaume-Uni), Mark Bovens et Anchrit Wille confirment que les régimes représentatifs actuels s’apparentent à « des démocraties de diplômés ».
« Les diplômés du supérieur en sont venus à dominer toutes les institutions et arènes politiques, qu’il s’agisse des partis, des Parlements et des cabinets, des groupes de pression, des lieux de délibération ou même des consultations sur Internet ».

Extraits d’un article de Pierre Rimbert dans Le Monde diplomatique d’août 2020.

Pesticides et argent public

Dans un de ses derniers référés, la Cour des comptes dresse un constat d’échec de la politique de réduction d’usage des pesticides. On y devine le combat d’arrière-garde du lobby agro-industriel, mettant enjeu la santé publique et retardant la transition écologique de l’agriculture.

Cancérigènes, mutagènes ou reprotoxiques, les pesticides nous pourrissent la vie. En France, il a fallu attendre le Grenelle de l’environnement (2007) pour fixer un objectif de réduction de 50% de l’utilisation des pesticides de synthèse (molécules les plus dangereuses) en dix ans, encadré par le plan national Écophyto (2008-2018).

En 2015, devant l’absence de résultat, le gouvernement a pondu un plan Écophyto 2, courant jusqu’en 2025, pour atteindre ce même objectif. Soit sept ans de prime aux pollueurs… sans plus d’effet, c’est ce que pointe un référé de la Cour des comptes : « Des objectifs non atteints en dépit d’une décennie d’actions mobilisant des fonds publics importants. […] Les effets des plans Écophyto demeurent très en deçà des objectifs fixés. »

Et pour cause ! Plus 12 % de consommation de pesticides entre 2009 et 2016, +21 % d’augmentation des volumes de ces poisons achetés en 2018. Et le contribuable paie son empoisonnement : selon la Cour, pour cette seule année 2018, Écophyto a coûté 400 millions d’euros d’argent public aspirés par les multiples bras de cette pompe à finances de l’ « utilisation raisonnée » des phytosanitaires.

Usine à Gaz

Pour faire quoi? C’est la bonne question, à laquelle la Cour répond en pointant malicieusement l’organisation de l’inaction par « le nombre et la diversité des acteurs impliqués, l’insuffisante articulation du plan Écophyto avec plus d’une dizaine d’autres instruments de programmation portant des mesures relatives aux pesticides, la diversité des sources de financement et la généralisation des cofinancements ou appels à projets qui ont conduit à développer une gestion administrative et financière si complexe qu’elle peut neutraliser les effets de l’impulsion nationale et, plus récemment, des initiatives régionales » et « un dispositif de contrôle reposant sur au moins sept services différents ».

On reconnaît tout l’art du lobby agricole pour siphonner les finances publiques et échapper au contrôle. Bref, en regard de l’objectif de 50 % de réduction d’usage des pesticides, « seulement 12% des exploitations sont engagées dans des projets labellisés économes en intrants (dont 2272 certifiées de « haute valeur environnementale ».

[…]

Alors, on peut se ranger derrière la Cour des comptes, qui recommande plus de transparence en tenant et en rendant public « à l’échelon national et à l’échelon régional un tableau des ressources financières mobilisées pour mettre en œuvre le plan Écophyto pluriannuel ». La Cour préconise aussi de « rendre accessibles au public, chaque année, les données et les analyses rendant compte de la politique menée, des substances actives émises et de leurs effets sur la santé et sur l’environnement, notamment sous forme de cartographies ».

Enfin, plus stratégiquement, pour impulser « une nécessaire évolution des modes de production agricole […], la Cour estime que l’État pourrait davantage influer sur les modes de production et les filières par l’exercice de ses compétences normatives de régulation et d’information ».
Et qu’il serait de bon ton « d’introduire, dans les négociations de la nouvelle politique agricole commune (PAC), un objectif prioritaire de réduction de l’usage des produits phytopharmaceutiques ». Il y a des jours où les institutions de la République ont du bon.

Article d’Antoine Lopez dans Siné mensuel de septembre 2020.

Droit de manifester et identitaire

En fonction de l’air du temps, le pouvoir peut consentir à certains salariés l’exercice de leur droit de manifester sans les battre ou les mutiler. Le LBD a été de rigueur à propos des retraites et le sera demain pour ceux qui, n’étant pas des « Renault », ne bénéficieront pas de la conjoncture protectrice liée au télescopage entre l’affaire Ghosn, le prêt d’État et la destruction d’emplois.

Les manifestations de solidarité avec « les sans papiers » ne sont, elles, jamais légitimes, et sont réprimées systématiquement. Conclusion : travailleurs dans la mouise, songez peut-être à vous défendre mais ne vous trompez pas d’ennemis ! Le pouvoir fera tout son possible pour orienter vos revendications sociales vers l’affrontement identitaire.

On sait qu’a l’occasion du « grand débat national » élaboré contre les « Gilets jaunes », le pouvoir avait cherché à créer un abcès de fixation sur l’identité française. Plus avantageux pour lui sans doute que l’analyse par les victimes de la répartition des richesses entre le capital et le travail ou des conditions de vie dans les zones de relégation extra-urbaines.
Ne pouvant y parvenir, il a glissé quelques questions fourbes dans le chapitre démocratie et citoyenneté :

« 29. Pensez-vous qu’il faille instaurer des contreparties aux différentes allocations de solidarité ? Si oui, lesquelles ?
30. Que pensez-vous de la situation de l’immigration en France aujourd’hui et de la politique migratoire ? Quels sont, selon vous, les critères à mettre en place pour définir la politique migratoire ?
31. En matière d’immigration, une fois nos obligations d’asile remplies, souhaitez-vous que nous puissions nous fixer des objectifs annuels définis par le
Parlement ? »

De l’aspect moralisateur – déjà fort douteux – sur le poids de la solidarité, on passe comme s’il y avait une relation logique à l’immigration. Si l’opinion constate que le libre marché interdit une vie digne à certains « nationaux », il faut l’inciter prestement à voir ailleurs pour stigmatiser
les mauvais pauvres et surtout les étrangers, cause de nos malheurs.

On comprend pourquoi Cédric Herrou est de nouveau, quelques jours après sa relaxe en appel à Lyon, l’objet de l’acharnement de la justice. Le Parquet général – qui ne semble pas avoir beaucoup d’affaires importantes a traiter – nie que ce militant humanitaire a exercé son droit (confirmé par le Conseil
constitutionnel) en aidant autrui, « dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national ». L’avocate de C. Herrou constate qu’ « il est très rare que le Parquet général fasse un pourvoi devant la Cour de cassation, surtout dans une affaire où elle s’est déjà prononcée après saisine du Conseil constitutionnel ».

Extrait d’un article dans la revue Les Zindigné(e)s de avril-juin 2020.