Algorithmes

Le premier président de Facebook, Sean Parker, a vidé son sac, le 9 novembre. Pétri de culpabilité, il s’inquiète du rôle des algorithmes développés par son ancien employeur, qui exploitent « la vulnérabilité de la psychologie humaine » et nous rendent accros : « Dieu seul sait ce que ça fait au cerveau de nos enfants ! »

Les pionniers du Web sont nombreux, ces derniers mois, à exprimer publiquement leurs inquiétudes face à l’emprise grandissante du numérique sur nos vies. « Une poignée de personnes d’une poignée de sociétés oriente par ses décisions la façon de penser d”un milliard de personnes aujourd’hui », affirme notamment Tristan Harris, ancien « philosophe produit » chez Google.
Ubérisation du travail, sur-sollicitation de notre attention, influence des algorithmes prédictifs et du marketing personnalisé… L’explosion de l’Internet mobile a des conséquences encore impossibles à percevoir totalement. Une certitude, tout de même : l’ordinateur que trois quarts des Français ont en poche est en train de modifier nos modes relationnels et notre manière d’être.

« Ce n’est pas une question de société, c`est une question de civilisation », estime le philosophe Éric Sadin, qui observe un mouvement puissant de « silicolonisation du monde ». Partant de son berceau, la Silicon Valley, le Web est en train de consacrer « un stade nouveau du capitalisme, désormais mué en techno-libéralisme », une forme d’ « anarcholibéralisme numérique fondé sur la marchandisation intégrale de la vie et l’organisation automatisée de la société ».

Le règne de l’individualisation

Le smartphone (et l’Internet mobile en général) provoque un double mouvement de numérisation de notre vie : nos faits et gestes sont désormais décalqués en ligne par ce que nous postons sur les réseaux sociaux et la constellation de données recueillies en permanence par les applications de nos smartphones. Réciproquement, le numérique colonise la vie réelle en s’imposant comme un intermédiaire dans nos tâches quotidiennes : outil unique, il remplace boussoles, livres, calculettes, agendas, etc. Il « dévore le monde », frissonnait des 2011 l’un des pionniers du Web, Marc Andreessen. « avoir le monde en main signifie aussi, automatiquement, être aux mains du monde », tranche également le philosophe italien Maurizio Ferraris.
[…]
Un autre ancien de Google, James Williams, résume ainsi la situation : les algorithmes prédictifs constituent « la forme la plus importante, standardisée et centralisée de contrôle de l’attentíon dans l’histoire de l’humanité ». Sachant que, depuis la première élection de Barack Obama, les algorithmes prédictifs sont utilisés à des fins de marketing politique pour envoyer des messages personnalisés aux électeurs.

Ces techniques tendent également à faire disparaître l’imprévu et 1’inattendu, qui fondent notre subjectivité. Contribuant à faire de nous une armée de clones. C’est, cette fois, l’ex-PDG de Google Eric Schmidt, qui le dit : « Le pouvoir du ciblage grâce à la technologie sera tellement parfait qu’il sera très dur pour les personnes de voir ou de consommer quelque chose qui n’a pas été, d’une certaine manière, taillé sur mesure pour elles. »
[…]
À contre-courant du mouvement de « désintermédiation » ouvert par le numérique, l’algorithme pourrait donc s’imposer comme un nouvel intermédiaire de toute action, par la fenêtre du smartphone. « L’homme devient intégralement transparent, immatériel. La liberté de choisir, la créativité et l’émancipation sont désormais remplacées par l’anticipatíon, la prédiction et la régulation, remarque le journaliste Philippe Vion-Dury. C’est bien plus qu’une révolution numérique, c’est un véritable projet politique qui est à l’œuvre ».

Extraits d’un article d’Erwan Manac’h dans l’hebdomadaire Politis du 23 au 29 novembre 2017.

Sur le même sujet, lire aussi Lecture : numérique vs papier et Siliconisation du monde.

Islamo-gauchisme

[…] Ce stéréotype de la femme islamisée de force a résisté à toutes les tentatives de déconstruction des femmes elles-mêmes, témoignant pourtant de la diversité des profils et des motivations.
Aujourd’hui, on peut interviewer cette mère, voilée, d’une des victimes musulmanes de Mohamed Merah sans songer que cette femme magnifique n’aurait pas le droit d’accompagner ses petits-enfants dans une sortie scolaire ni de travailler dans une crèche. On se souvient aussi de Manuel Valls décontenancé dans une « Émission politique » de France 2 parce qu’il avait face à lui une jeune
femme voilée, diplômée et dirigeante d’entreprise, qui ne correspondait pas à son préjugé.

À chaque étape, la ligne de clivage entre « éradicateurs », partisans de la manière forte, et dialoguistes, bientôt rebaptisés « islamo-gauchistes », s’est approfondie. Un « problème musulman » a fini par être imposé. Alors qu’il s’agit surtout du problème de notre identité culturelle et politique, celle d’une nation qui ne reconnaît pas les communautés et qui n’accepte par conséquent aucune visibilité musulmane dans l’espace public.

Dans la bataille, l’amalgame a rapidement conduit à un soupçon d’intégrisme à l’encontre de quiconque porte le voile, mange halal ou fréquente la mosquée. Le politologue Pascal Menoret dit que, « de Matignon à l’Académie française en passant par Sciences Po », l’idée s’est imposée que « le jihadiste serait dans le musulman comme le papillon dans la chrysalide ». Les sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed ont parfaitement décrit la règle d’infréquentabilité qui s’est peu à peu installée autour des représentants officiels ou officieux des musulmans.
Les salles de débat interdites, les pétitions disqualifiées par la présence d’un seul nom. Tariq Ramadan a bien sûr été le symbole de cette tentative de bannissement. Nous avons été un certain nombre à ne pas accepter de nous plier à ce diktat. Nous avons donc « dialogué », nous avons parfois partagé des tribunes, et nous avons défendu son droit à l’expression.

Mais comment imaginer que cette volonté de maintenir le fil du dialogue ait valu adhésion à une idéologie ? On nous rappelle le caractère profondément rétrograde de ses prises de position sociétales, sa misogynie, son homophobie. S’il avait été un athée parfait, grand lecteur des Pensées philosophiques de Diderot, il n’aurait pas eu l’audience qui est la sienne dans une
jeunesse avec laquelle il faut débattre plutôt que de l’isoler encore un peu plus qu’elle n’est déjà par les conditions sociales et une islamophobie virulente.
Mais les coups bas se sont abattus sur ces insoumis « islamo-gauchistes ».
Caroline Fourest est devenue la Torquemada de la laïcité, forçant le trait pour mieux convaincre. Le journaliste Serge Raffy piège sans vergogne le politologue François Burgat pour lui faire dire ce qu’il n’a pas dit (Comprendre l’islam politique). Et Martine Gozlan, dans Marianne, qualifie Ramadan de « salafiste » pour mieux provoquer l’effroi de ses lecteurs, ce qui est un contresens absolu. Et voilà maintenant que tous ceux qui ont croisé à un moment donné Tariq Ramadan dans un colloque sont suspects d’avoir couvert ses crimes envers les femmes. C’est ce qu’insinue la dernière une de Charlie Hebdo à l’encontre d’Edwy Plenel.

Ces excès sont consternants. Ils esquivent le vrai débat. Ils instrumentalisent les peurs. Si une Caroline Fourest est si souvent invitée dans les médias, et cumule tant de collaborations, c’est qu’elle va au-devant des angoisses de notre société. On peut évidemment comprendre que les changements démographiques et culturels particulièrement visibles dans nos banlieues inquiètent une partie de nos concitoyens. On comprend moins le commerce qui en est fait.

Extrait d’un article de Denis Sieffert dans l’hebdomadaire Politis du 16 au 22 novembre 2017.

L’éditocratie

Non répertoriée dans les catégories professionnelles de l’INSEE, l’éditocratie existe bel et bien : c’est un ensemble à bords flous, mais relativement stable, qui englobe quelques dizaines de personnages reconnaissables aux fonctions qu’ils remplissent : éditorialistes, chroniqueurs, intervieweurs (toutes fonctions à mettre également au féminin), ils ont en commun d’être des professionnels du commentaire.

[…]

Formés à la politique en version Science Po, ils ressassent une vulgate électoraliste (puisque c’est aux élections que se réduit pour eux la question démocratique) et privilégient les affrontements partisans et les compétitions politiciennes, au détriment des enjeux sociaux des projets et des programmes. Journalistes politiciens, ils sont, surtout par temps préélectoral (c’est-à-dire
pratiquement en permanence), flanqués de sondologues (qui lisent dans les entrailles des sondages tout ce qui leur passe par la tête) et de communicants (qui « décryptent » les postures, les « petites phrases » et les jeux de rôle). Ils ont tous quelque chose d’Alain Duhamel, le grand ancêtre de Jean-Michel Aphatie (RTL, puis Europe 1, puis France info) et de quelques autres. Ce sont des pourvoyeurs de politique dépolitisée.

Férus d’économie (orthodoxe donc libérale), ils rêvent que le marché pense pour nous et se chargent de parler pour lui. Quelques mots de leur langue automatique résument cette « pensée » révélée : « la dette » (et non son origine et sa finalité), « les chiffres du chômage » (et non la vie des chômeurs), « le coût du travail » (et non les surcoûts des profits), les « charges sociales » (plutôt que les « cotisations sociales »), les « impôts » (plutôt que leur usage). Ils ont tous quelque chose de François Lenglet (France 2), de Dominique Seux (France Inter) ou de Nicolas Doze (BFM-Tv). Ce sont des zélateurs d’économie désocialisée.

Ces drones filment le monde vu d’en haut et délèguent aux journalistes « ordinaires » les enquêtes que l’on dit « de terrain », notamment sur les questions sociales qu’ils résolvent en puisant dans la réserve de prêt-à-penser dont ils sont eux-mêmes les fournisseurs. […]

[…]Au sommet de la corporation trônent les éditocrates-éditorialistes, commentateurs polyvalents qui, non contents de cumuler les fonctions des précédents, dispensent à tout propos leurs leçons. Dans la presse d’opinion (mais quelle presse ne l’est pas ?), les directeurs de rédaction ou leurs auxiliaires impriment leur marque à la marque dont ils défendent un peu partout les couleurs : Arnaud Leparmentier pour Le Monde, Christophe Barbier pour L’Express, Franz-Olivier Giesbert pour Le Point, Yves Thréard pour Le Figaro et quelques autres décorent un pluralisme anémié.

Adversaires mais complices, les éditocrates en chef sont des adeptes du journalisme de fréquentation qui scelle leur appartenance au cercle des dominants (qui se baptisent eux-mêmes comme « l’élite »). Non contents, pour certains d’entre eux, de partager dîners en ville, croisières et vacances, ils s’honorent de se retrouver au sein d’un club – Le Siècle – qui réunit des politiques de presque tous horizons, des hauts fonctionnaires, des industriels et des banquiers, et qui accueille les éditocrates les mieux cotés : en toute discrétion puisque aucune information ne sort de leurs rencontres… […]

Extraits d’un article de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed (octobre-décembre 2017).

Coopération

On peut en effet considérer que l’organisation des citoyen.ne.s pour prendre en main leur destinée trouve son origine quand les travailleurs des grandes entreprises, qui ne leur procurent aucune forme de protection sociale, décident de mutualiser des moyens leur permettant, grâce au principe de solidarité, de pallier les aléas de la vie (sociétés de secours mutuel, d’associations ouvrières de production ou de consommation), malgré l’interdiction décrétée par la loi Le Chapelier en 1791. La charte de la mutualité date de 1898, le droit d’association est reconnu en 1901.

Par la suite, toute une série de lois vont encadrer des activités fondées sur les principes suivants : libre adhésion, gouvernance démocratique, autonomie par rapport à l’État, a-capitalisme ou lucrativité limitée, formation et conscientisation des adhérent.e.s, inter-coopération et utilité collective. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Conseil national de la Résistance, en créant le système social garanti par l’État, valide le principe de solidarité entre tous les citoyens. […]

À l’encontre des principes du système d’organisation capitaliste et patriarcal, il s’agit de rechercher la coopération et non la compétition des agents économiques, la distribution équitable des produits de l’activité contre l’accumulation au sein de fortunes privées, le droit de participation des travailleurs aux décisions qui les concernent contre le diktat des actionnaires,
légalité d’accès aux biens de première nécessité pour tou.te.s quand le capitalisme repose sur l’exploitation des personnes.

Plus récemment, la question écologique s’est invitée à son tour pour devenir un élément pivot, notamment dans les domaines de l’énergie, de la consommation responsable, des transports « doux ». Les alternatives concrètes représentent un contre-exemple au modèle fondé sur l’hyper-richesse des un.e.s et l’hyper-pauvreté des autres, cherchant à démontrer qu’il est possible d’organiser une société dans laquelle une vie décente est assurée à chacun.e, tout en préservant les ressources de la planète par un principe de sobriété des consommations et l’utilisation de méthodes garantissant la reproduction de la ressource.

Redonner du sens politique au quotidien

Attac a affirmé dans son dernier rapport d’orientation, à côté de la décision de dépasser le capitalisme et le patriarcat, sa volonté de s’engager dans des expériences de transition. Dans sa charte, le Forum Social Mondial se détermine comme un « processus permanent de recherche et d’élaboration d’alternatives ».
[…]
Par ces alternatives, les citoyen.ne.s se réapproprient les questions qui les concernent, interrogent leur façon de consommer, de produire, voire la place que consommation et production ont dans leur vie, et plus généralement leur mode de vie. Elles sont une manière de redonner du sens politique aux gestes quotidiens, d’avoir des pratiques où le pouvoir sur son existence n’est plus délégué mais partagé, de construire des expériences de démocratie directe, d’autogestion… et au final de reconquérir pratiquement ces « espaces perdus par la démocratie ».[…]

Extraits d’un article de Josette Combes et Hervé Roussel-Dessartre dans Lignes d’attac d’octobre 2017.

Sur-pollution

La sur-pollution émise par les plus riches, c’est ce qu’on appelle l’effet barbecue, un concept évoqué la première fois en 2002, au départ pour contester le mode urbain compact (lire aussi : Les ravages des villes monde). L’effet barbecue, ou comment les riches flinguent leur bilan carbone le week-end – quand ils prennent leur yacht, par exemple, ou se font un petit aller-retour à New York (une tonne de CO2 par passager, un quart des émissions annuelles de gaz à effet de serre d’un Français) – alors qu’en semaine ils mangent bio, se chauffent au solaire, roulent en hybride… Les salauds de pauvres, ces banlieusards, ces fainéants qui « foutent le bordel », eux, par contre, mangent du poulet en batterie, se goinfrent de pesticides de supermarché, roulent en vieille diesel. Mais comme ils restent chez eux les week-ends, et qu’ils se font des barbecues dans leur jardin plutôt que des balades en yacht, au final, ils polluent moins.

Alors bien sûr, les pauvres, on a bien essayé de les taxer pour qu’ils arrêtent de polluer. Le problème c’est que ça ne fonctionne pas : le « signal prix » n’a d’effet que si l’on est en capacité de changer de comportement. Or en matière de mobilité, selon le ministère du Développement durable, parmi les 14,6 millions d’actifs ayant un lieu fixe et régulier de travail et utilisant leur voiture, seuls 6,3 millions d’entre eux – essentiellement en zones urbaines – pourraient ne pas l’utiliser. En zone rurale, où réside 40 % de la population, où les transports en commun se font rares, voire inexistants, difficile de ne pas prendre sa voiture… C’est ce qu’on appelle la « mobilité contrainte », qui concerne les personnes les plus précaires obligées, à cause de la hausse du prix de l’immobilier, de quitter les centres urbains et d’utiliser leur voiture au quotidien. Selon l’Insee, c’est 27 % des motifs de déplacement. Alors on peut toujours leur augmenter le prix de l’essence ou les taxer parce qu’ils se rendent au travail, font leurs courses, ou emmènent leurs gamins à l’école : ils continueront à prendre leur voiture. Inévitablement. Puisqu’ils n’ont pas d’autre choix.

Mais l’effet barbecue, en quelque sorte, « allège » leur bilan carbone en fin de semaine. Et fait d’autant plus prendre conscience que ce sont « les riches qui détruisent la planète ». Idée défendue par le journaliste Hervé Kempf, qui s’appuie sur les travaux de l’économiste et sociologue américain Thorstein Veblen et sa Théorie de la classe de loisir. Lui parle de « rivalité ostentatoire » : dans chaque classe sociale, les individus prennent comme modèle le comportement en vigueur dans la couche supérieure. À travers la pub et la mode par exemple, c’est elle qui nous montre ce qu’il faut faire, ce qui est chic, etc. Ce qui amène le publicitaire Jacques Séguéla à déclarer sans gêne : « Si à 50 ans on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie. » Résultat : dans une société très inégalitaire, cette rivalité ostentatoire, nous dit Hervé Kempf, « génère un gaspillage énorme, parce que la dilapidation matérielle de l’oligarchie – elle-même en proie à la compétition ostentatoire – sert d’exemple à toute la société. Chacun à son niveau, dans la limite de ses revenus, cherche à acquérir les biens et les signes les plus valorisés. »

Au final, on estime que 20 à 30 % de la population mondiale consomme 70 à 80 % des ressources naturelles chaque année. Que huit milliardaires possèdent autant de richesses que la moitié de la population mondiale la plus pauvre – il en fallait 388 en 2010. Que 10 % des plus riches représentent la moitié des émissions de gaz à effet de serre liées à la consommation.

Ce phénomène est confirmé par le Cerema, le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement, qui a réalisé 20 000 entretiens individuels en 2008 au cours de l’enquête nationale « transports et déplacements » et analysé les conséquences de 125 000 trajets quotidiens et de 18 000 voyages de plus de 80 kilomètres, quel que soit le mode de transport choisi. Le résultat est sans appel : 20 % des Français sont responsables de 60 % des émissions, […]

Néanmoins, on focalise souvent sur les trajets quotidiens, mais entre « grands navetteurs », « grands voyageurs » et « hypermobiles », ce ne sont pas les périurbains qui consomment le plus. La catégorie des « hypermobiles », qui sont les plus gros pollueurs, présente les caractéristiques suivantes : diplômés, actifs et aisés, ils sont aussi très motorisés et vivent dans les banlieues cossues des métropoles. Ils ne représentent que 5 % de la population mais émettent 19 % des rejets globaux.

Extrait d’une chronique de Corinne Morel Darleux sur le site la-bas.org/.

Automatisation

Les équipes de scientifiques et d’universitaires qui s’intéressent aux conséquence de l’automatisation parlent souvent du « mythe de la substitution ». Cette expression renvoie à l’idée selon laquelle la société tend à avoir une conception déformée du fonctionnement réel de l’automatisation.

Nous avons pris l’habitude de croire que lorsqu’un ordinateur ou un robot accomplit une tâche spécifique à notre place, cela ne change rien à notre manière de travailler dans l’absolu. En d’autres termes, la technologie ne ferait que « se substituer » partiellement à nous sans que cela porte à conséquence.

Mais de nombreuses études prouvent le contraire. Dans les faits, confier l’exécution d`une tâche aussi simple et basique soit-elle à une machine transforme inévitablement la nature du travail dans son ensemble. Le recours à l’automatisation redéfinit en particulier le rôle et la part de responsabilité du travailleur. C’est la raison pour laquelle même quand un métier – ou n’importe quel type d’activité au demeurant – en vient à être automatisé, y compris de façon parcellaire, il change fondamentalement.
Ce phénomène n’est pas nouveau en soi. Il coïncide avec l’introduction des premières machines dans les usines au début de la révolution industrielle. De plus en plus d’ouvriers et d’artisans qualifiés ont ainsi vu leur statut se dégrader progressivement. Ils se sont transformés en simples opérateurs chargés de surveiller le fonctionnement des machines.

Le même processus de déqualification commence aujourd’hui à toucher de plein fouet les professions dites intellectuelles, avec l’arrivée de programmes et de logiciels extrêmement performants. Dès que les procédures de travail sont médiatisées et régies par des ordinateurs, elles deviennent plus routinières et plus standardisées, ce qui influe sur le niveau d’autonomie et le degré d’investissement des travailleurs. Ces derniers jouent un rôle d’observateurs passifs qui ne leur permet plus de mettre leurs compétences en pratique. Leur fonction se résume à saisir des données ou à contrôler les résultats de l’ordinateur, tandis que celui-ci s’occupe de toutes les activités complexes qui ont trait à l’analyse et à la prise de décision.

Les travailleurs finissent par accomplir des tâches de moins en moins exigeantes dans leur travail. Sur le long terme, ce transfert de compétence peut être lourd de conséquences puisque le fait de devoir surmonter des problèmes à la fois difficiles et inhabituels se révèle essentiel, non seulement pour développer et affiner nos aptitudes, mais aussi pour éprouver un sentiment d’épanouissement personnel qui découle de l’apprentissage et de la maîtrise de nouveaux savoir-faire.
À partir du moment où ces problèmes sont supprimés ou surviennent moins fréquemment, nous entrons dans un cercle vicieux. Plus nous perdons en autonomie, moins nous avons la possibilité d’utiliser ou d’améliorer nos compétences, et plus la présence des systèmes automatisés se justifie d’elle-même. La boucle est pour ainsi dire bouclée.

Ce processus de déqualification frappe depuis plusieurs années déjà le secteur de l’aviation civile, où une grande partie des manœuvres de pilotage sont assurées par des ordinateurs. En dehors des phases de décollage et d’atterrissage, les pilotes passent le plus clair de leur temps à saisir des données et à contrôler les informations qui s’affichent sur leur tableau de bord. Il a été clairement établi que l’usage excessif du système de pilotage automatique tend à leur faire perdre conscience de la situation et, plus généralement, réduit leur capacité à voler en mode manuel. Cette dépendance peut avoir des répercussions désastreuses lorsque la technologie tombe en panne et qu’ils doivent reprendre le contrôle de l’appareil dans une situation dangereuse ou inhabituelle. Comme en témoigne la catastrophe du vol Air France 447 entre Rio et Paris, survenue en 2009, […]

Extrait d’un entretien avec Nicholas Carr, auteur de Remplacer l’humain. Critique de l’automatisation de la société dans le journal La Décroissance d’octobre 2017.

Vous pouvez lire aussi Non au progrès.

Morts à 100 %

En 1980 sortait Morts à 100 %, documentaire élaboré par Jean Lefaux et Agnès Guérin, qui taillait en pièces le mythe du mineur « héroïque ». Et le révélait pour ce qu’il était : un taf de forçat. Plus de 35 ans après, deux réalisateurs en livrent un épilogue sans concession : morts à 100% post-scriptum.
[…]
Dans la foulée, notre pote Greg commence à interviewer des gens sur la mémoire minière, la rénovation des corons. À la médiathèque, il tombe sur une VHS du film Morts à 100 %, réalisé en 1980. Il se rend compte que ce film n’a quasiment été vu par personne et qu’il a été mis à l’index par les patrons et les syndicats. C’est qu’il tapait fort sur le PC de Thorez, qui développait à l’époque toute une mythologie du mineur soldat, patriote, courageux, fier. Or, quand on leur donnait la parole, les mineurs disaient qu’ils s’étaient bien faits avoir : ils étaient tous “silicosés » et mourraient avant 50 ans.

Greg a ensuite rencontré l’équipe du Centre d’animation culturelle de Douai, qui cherchait à dévoiler ce mythe du mineur. Roland Poquet et Bruno Mattéi témoignent de leur activité à l’époque et s’attardent sur la manière dont on réactive aujourd’hui le mythe du mineur en aseptisant son histoire.
Pour prendre le train de la troisième révolution industrielle, le Nord-Pas-de-Calais recycle son histoire ouvrière. Un enjeu entré en collision avec le centenaire du début de la Première Guerre mondiale dans un vaste programme touristico-culturel. Si quand on revient de la nécropole de ce conflit à Notre-Dame-de-Lorette on pense « Plus jamais ça », en sortant du musée minier de Lewarde on se dit: « C’était chouette, la mine. Certes dur, mais il y avait la camaraderie, la solidarité. » On oublie qu’entre 1945 et 1990, on compte officiellement 40 000 morts de la silicose.

[…] Il y a une salle des machines, qui livre le grand récit du progrès technique. À cela s’ajoute un volet de folklorisation destiné aux enfants, à qui on file un casque avant de leur faire gratter un peu de terre pour trouver du charbon. Les gosses s’amusent. Alors que mineur, c’était un boulot de forçat. D’esclave.
Quand on est allés tourner au musée, on était accompagnés de salariés qui nous disaient : « Il y a des gens qui viennent avec un à priori assez sombre sur la région et qui sortent du musée avec une image beaucoup moins morbide du Bassin minier. »
C’est vraiment à ça que sert ce musée. À laver l’histoire. Tu as des anciens mineurs qui ne peuvent plus voir les terrils en peinture !
[…]
Si on utilise les mineurs, leur image et leur mémoire, on leur demande dans le même temps de ne pas être trop présents, parce que ça reste des ploucs. Pareil pour le centre culturel Albert-Camus, juste à côté du Louvre, un lieu assez populaire où les gens prenaient des cours de danse, de musique.
Il a été remplacé par La maison du projet, sorte de mini-musée de la mine. On vire des gens plutôt pauvres d’un espace qu’ils fréquentaient pour y organiser une espèce de musée qui utilise leur image. »

Il y a en France un regain d’activité minière depuis quelques années. Votre film s’inscrit aussi dans une certaine actualité.
« On a prévu de rencontrer les collectifs qui luttent contre les projets miniers en Creuse, en Bretagne, dans le Pays basque, etc. L’idée est d’expliquer qu’aujourd’hui encore, il y a des mineurs qui se sacrifient pour nous: des mines de coltan en Chine aux mines d”uranium au Niger. Derrière chaque parcelle de notre confort moderne et technologique, il y a un mineur. De la même manière qu’on se chauffait au charbon dans les années 1950 grâce aux mineurs, on doit nos smartphones et l’énergie nucléaire à des sacrifiés de la mine.

Extraits d’un entretien entre Sébastien Navarro, de CQFD, et Tomjo, l’un des réalisateurs du film Morts à 100 % : Post-scriptum dans le journal CQFD d’octobre 2017.

Social business

On pensait qu’il y avait des domaines dans lesquels l’égalité de traitement des personnes prises en charge restait et resterait la base déontologique, justifiant l’existence même de l’action. La médecine, évidemment, mais aussi l’éducation et le travail social qui « réparent » un peu les injustices créées par les inégalités sociales, psychologiques ou physiologiques.
Ces actions ont été confiées de longue date par la puissance publique à des associations, souvent issues du secteur caritatif, jugées expertes par leur expérience et la qualité de leurs interventions.
Depuis une dizaine d’années, ces associations sont elles aussi sommées de réaliser des économies. De nombreuses structures se sont regroupées, entraînant des économies d’échelles et des mutualisations de moyens. Mais cela ne suffit plus, paraît-il ! Alors, depuis l’adoption de la loi sur l’économie sociale et solidaire en 2014 et son application en 2016, une nouvelle logique copiée sur les modèles anglo-saxons de privatisation et de financiarisation de notre système socio-éducatif se met en place. Un réel changement de paradigme du fondement même de l’action sanitaire et sociale.

L’investissement à impact social (traduction des Social Impact Bonds américano-anglais) consiste à confier à des entreprises privées (essentiellement des banques et de très grands groupes industriels) le financement des programmes sociaux dits innovants avec retour sur investissement de l’État qui les rembourse en fonction des résultats. La nuit, par grand brouillard, on pourrait croire à du mécénat, mais il n’en est rien puisque cet investissement qui a rapporté jusqu”a 15 % en Angleterre rapporte en moyenne entre O et 6 % et, dans tous les cas, n’est jamais perdant pour les multinationales qui n’ont pas l’habitude de faire des cadeaux pour le fun et tirent en outre un bénéfice d’image considérable de ces opérations.

Il restait un domaine dans lequel il semblait indécent de gagner du fric sur le dos des gens : le social. Eh bah c’est fini ! Ça c’est le côté « Morale ». Mais ce n’est pas le plus important car on imagine bien que les groupes financiers ne vont pas investir dans n’importe quel domaine du secteur socio-sanitaire et surtout vont opérer une pression énorme sur les associations élues pour qu’elles réalisent de « bons résultats » !
Les dérives sont évidentes : si je dirige une association d’insertion professionnelle, je choisirai le public le moins éloigné de l’emploi pour être certain de complaire aux exigences de l’investisseur privé qui aura droit de vie et de mort sur ma structure en renouvelant ou non le contrat. Cette remise en cause de l’objectivité de choix des personnes précarisées pour « faire du chiffre » sera totalement contre-productive à terme et créera, de fait, plus d’exclusion encore. […]

Extrait d’un article d’Étienne Liebig dans Siné mensuel d’octobre 2017.

Vaccination : état d’urgence !

[…] Les groupes de biotechnologie avaient déjà lancé l’attaque en imposant un vaccin hexa-valant. Ils avaient tout simplement rendu indisponible l’ancien vaccin DTP (obligatoire) pour obliger les parents à vacciner contre trois autres agents pathogènes (non obligatoires) […]

Signe des temps, dans la nouvelle guerre secrète des agents pathogènes, la France « En Marche » avance loin devant à pas de géant en somnambule. Mais dans le même temps à l’arrière, plus lucide, l’Europe s’attend à la recrudescence des victimes collatérales et semble vouloir éviter l’inévitable scandale sanitaire et la « class action ». À la mi-juin, la Cour de justice de l’Union européenne décidait d’alléger le parcours du combattant des victimes de la vaccination. […]

« Aujourd’hui, la rougeole réapparaît, il n’est pas tolérable que des enfants en meurent : dix sont décédés depuis 2008. […] »
« On a le même problème avec la méningite. Il n’est pas supportable qu’un ado de 15 ans puisse mourir parce qu’il n’est pas vacciné. »
[…]
« Il n’est pas tolérable », « il n’est pas supportable », la ministre parle avec ses tripes pour faire vibrer la corde sensible de l’opinion publique et surtout imposer massivement aux parents l’inacceptable sur le plan sanitaire. On ne peut quand même pas traiter la population humaine avec la violence des pratiques vétérinaires en cours dans le domaine de la zootechnique industrielle…

Non, madame la ministre, 10 morts en 10 ans ne constituent ni une menace épidémique ni un problème de santé publique. Aussi traumatisant que cela puisse être pour les parents, ces cas exceptionnels doivent en toute logique épidémiologique être analysés dans leur situation médicale ou médico-sociale avant d’affirmer une résurgence menaçante et imposer l’extension de l’état d’urgence à la petite enfance.
Et fort probablement, comme depuis toujours, on découvrira sans peine que la misère sociale, la paupérisation, fait le lit de ces tragédies microbiologiques… Mais il est vrai dans le contexte actuel, que l’asservissement du travail au capital, comme le prévoit la « Loi Travail ! », ne prépare rien de bon. Avec la précarisation sociale générale, elle risque en effet de faire resurgir le risque microbiologique…

Extraits d’un article de Jean-Marc Sérékian dans la revue Les Zindigné(e)s de juillet-août 2017.

Sur le même sujet, il faut absolument lire l’article Semblant de démocratie.
On peut également trouver de nombreux articles ailleurs sur le web, comme par exemple : collusion entre le gouvernement et Sanofi.

La terre, bien commun

Ci-dessous un extrait d’un dossier La terre, bien commun dans Chemin de terre journal publié par l’association Terre de liens.

[…] Depuis lors, l’appropriation privée de la terre agricole n’a cessé jusqu’à prendre la forme extrême de l’accaparement. Les auteurs d’un rapport sur les biens communs rappellent à cet égard qu’aujourd’hui, à Madagascar, au Soudan, en Ouganda, au Brésil, au Pakistan, en Ukraine, en Roumanie, pour ne citer qu’eux, la concurrence pour la terre fait rage, bien plus encore que dans l’Hexagone.
Par millions les hectares sont accaparés par des États ou des multinationales préoccupés de sécuriser la production alimentaire ou de développer des agrocarburants voire de la biomasse pour l’industrie chimique.

Cette appropriation aboutit à capturer toute la valeur et tous les bénéfices attachés aux terres pour le bénéfice d’un seul propriétaire au détriment et à 1’exclusion de tous les autres usagers potentiels.
En parallèle de cet accaparement, des projections estiment à 25 % la part des terres arables qui auront disparu d’ici 2050 sous 1’effet de 1’artificia1isation ou de l’épuisement des sols (voir La terre nourricière, si elle venait à nous manquer ?). L’accaparement et la disparition des terres fertiles sont deux tendances qui vont bien à contre-courant d’une préservation de la ressource pour les générations à venir.

Que signifierait aujourd’hui traiter la terre comme un bien commun ? Pour Olivier Petitjean, traducteur français de La renaissance des communs de David Bollier, « parler d’une ressource comme d’un bien commun, c’est d’abord pointer une dimension éthique et valoriser son importance, la nécessité de la préserver, de l’entretenir ou de l’augmenter pour les générations futures ».

Parce qu’elle est essentielle et non substituable pour la vie, la terre est une ressource à laquelle chaque être humain devrait pouvoir avoir accès. Non pas un accès physique, mais bien un accès aux usages ou aux bénéfices associés qu’elle procure: une alimentation saine, des ressources naturelles non polluées, des paysages diversifiés… Parce qu’elle est en quantité et en qualité limitée, l’usage de la terre doit être régulé pour garantir sa pérennité.

« La seconde dimension des biens communs, poursuit Olivier Petitjean, c’est la manière dont ils sont gérés. En fait, un bien commun est plus qu’une chose, c’est une manière de gérer où un collectif, un groupe à géométrie variable gère ensemble une ressource comme une fin en soi, pour la faire perdurer. »
Cette gestion est caractérisée par la recherche d’un bénéfice pour le plus grand nombre, la prise en compte du très long terme et l’auto-gestion ou l’auto-organisation du collectif d’usagers.

Enfonçons le clou avec un extrait de David Bollier: « les commoneurs [personnes impliquées dans la gestion d’un bien commun, ndlr] parviennent souvent à trouver des solutions (…) sans recours ni aux marchés, ni aux bureaucraties d’État. Ils sont capables de créer les structures générales pour gérer collectivement une ressource, ainsi que les procédures pour établir des règles et des normes opérationnelles efficaces. Ils savent mettre en place et imposer les pratiques nécessaires pour empêcher la surexploitation d’une forêt, d’un lac ou des terres agricoles. Ils arrivent à négocier entre eux une allocation équitable de devoirs et de droits. (…)