Loi séparatisme à géométrie variable

Le climat de chasse aux sorcières orchestré par le gouvernement évitera-t-il un drame ? Depuis le vote par le conseil municipal de Strasbourg, le 22 mars, en application du concordat, d’une subvention de 2,5 millions d’euros pour l’extension de la mosquée Eyyub Sultan, soutenue par une association pro-turque, Millï Görüs, pas un jour ne se passe sans que la municipalité écolo de la capitale alsacienne ne soit la cible d’attaques virulentes sur les réseaux sociaux et dans les médias. Avec ce résultat que sa maire, Jeanne Barseghian, a reçu des menaces de mort.

À l’origine de cette « mise en danger » dénoncée par Julien Bayou, le secrétaire national d’Europe écologie-Les Verts, on trouve les duettistes de la place Beauvau. Quelques heures à peine après le vote, Gérald Darmanin lançait lui-même l’hallali.
Prétextant la lol séparatisme, ni promulguée ni adoptée, il accusait dans un tweet « la mairie verte de Strasbourg » de financer « une mosquée soutenue par une fédération qui a refusé de signer la charte des principes de l’islam de France et qui défend un islam politique ».
Le troll de l’Intérieur annonçait une heure plus tard dans un second tweet que « devant la gravité des décisions prises par [cette] municipalité », il avait demandé à la préfète « de déférer la délibération […] devant le juge administratif ». Dans la foulée, sa ministre déléguée à la Citoyenneté, Marlène Schiappa, rivalisait d’outrance. Sur LCI, elle y voyait « la démonstration » qu’EELV « flirte dangereusement avec les thèses de l’islamisme radical ». Évoquait sur CNews l’existence d’ « une complicité avec l’islam politique ».

Pourtant, comme l’ont noté plusieurs de nos confrères, l’association Millï Görüs dont le projet de mosquée a été validé par les précédents maires UMP et PS, passés depuis à LREM, a reçu en 2019 du ministère de l’Intérieur une subvention de 22 400 euros au titre de la « prévention de la délinquance ». La même année, la préfecture du Bas-Rhin a autorisé l’association Vision, une de ses composantes, à ouvrir une école élémentaire privée hors contrat.
Même Darmanin, via la préfecture, lui a versé 2 500 euros au titre de la « politique de la ville ». Ni ces rappels ni les selfies retrouvés du président de Millï Görüs, avec Valls, Castaner, Philippe ou Macron, n’ont mis un bémol aux attaques de Darmanin et Schiappa.

Deux semaines après, ils persistaient à accrocher une cible au dos de la maire EELV. Un acharnement qui pourrait tomber sous le coup de l’article 18 de leur future loi séparatisme qui réprime sévèrement le fait d’exposer le « titulaire d’un mandat public électif […] à un risque direct d’atteinte à [sa] personne […] que l’auteur ne pouvait ignorer ». Mais sans doute pensent-ils être au-dessus de leur loi.

Article de Michel Soudais dans Politis du 8 avril 2021.

Islamo-gauchisme

Une des choses que m’a enseignées Mme Mandouze est le double rôle du trait d’union. Parfois, il vient exclure un tiers : dans « civilisation judéo-chrétienne », le trait d’union exclut l’autre, le musulman. La deuxième fonction du trait d’union est de lier une entité qu’on veut délégitimer avec une autre, d’emblée illégitime, les deux illégitimes se renforçant mutuellement : « judéo-bolchévisme », « hitléro-trotskisme » en sont deux échantillons.

L’exemple à la mode en France, dans les médias mais aussi dans le discours officiel, vient de l’extrême droite mais s’étend à la vitesse d’une épidémie dans toute la société française : « islamo-gauchisme », un mot inventé il y a une vingtaine d’années. Il s’agirait là de deux maux qui non seulement s’assemblent mais s’unissent dans une entreprise de destruction de ladite République française. L’Islam et l’extrême gauche – et dans ce concept, on inclut aujourd’hui, en plus des militants, tous les intellectuels critiques – se sont unis pour remettre en question l’identité française, avec son béret, sa baguette et son saucisson pur porc.

En identifiant les musulmans comme la menace existentielle de cette identité, on reprend, souvent mot à mot, les attaques contre les Juifs français avant la chute du régime de Vichy. On rêve d’utiliser les méthodes d’exclusion de cette époque funeste et on espère faire oublier la complicité française massive avec ces mesures d’exclusion et de discrimination qui – ne l’oublions pas – ont mené jusqu’aux chambres à gaz d’Auschwitz. Gagner le soutien des Juifs de France à cette campagne contre le complot islamo-gauchiste est un des défis de la droite au pouvoir en France et de certains intellectuels dits de gauche.

Je vis à 3000 kilomètres de la métropole et je suis peu impliqué dans la vie politique française. Mais là, je me sens doublement concerné : d’abord comme Juif, j’ai la mémoire de l’antisémitisme français vissée dans mon être le plus profond. Et je me sens dans l’obligation de rappeler aux Juifs de France, dont la mémoire est très courte, que ce qui se dit contre les musulmans de France a été dit contre les juifs et peut facilement l’être à nouveau. Un raciste est un raciste, et ce ne sont que les victimes qui alternent.

Ensuite, comme collaborateur de Siné Mensuel et ami de sa formidable rédactrice en chef, je suis étiqueté comme gauchiste. Comme militant en Israël de la cause palestinienne, je suis, par glissement sémantique (comme le disait un certain Finkielkraut), un islamiste, donc forcément un antisémite. Alors, ministres de la République et publicistes des misérables chaînes de télé françaises d’info continue et de radios racoleuses, redonnez-moi – grand amateur de jarret de porc, qui n’est ni Casher ni halal – mon vieux titre de judéo-bolchévique. Je l’assume beaucoup mieux qu’islamo-gauchiste.

Extrait d’un article de Michel Warschawski dans Siné mensuel d’avril 2021.

Publicité écolo selon Séguéla

« Nous ne pouvons nous développer qu’en société de surconsommation. Ce superflu est le nécessaire du système. Sans surchauffe la machine se grippe », n’a cessé de répéter Jacques Seguéla tout au long de sa carrière (L’argent n’a pas d’idées, seules les idées font de l’argent). La publicité, « notre drogue quotidienne » selon ses propres termes, est un « moteur de l’économie », un « soldat » de la croissance : celle-ci ne peut se perpétuer que par « le culte de l’envie », par l’entretien d’une frustration permanente.

La consommation insatiable, indispensable à l’écoulement des marchandises produites en masse, exige « un grand lessivage de la conscience collective ». La pub, cette « industrie à fabriquer de l’imaginaire à la chaînes », est là pour ça. Elle nous traque de la rue jusqu’à l’intimité du foyer, de la naissance à la mort, pour faire des firmes « les nouveaux missionnaires » et imposer partout des styles de vie standardisés, des besoins industrialisés. Elle agresse en permanence pour arriver à ses fins : une affiche a pour but « de laisser des traces. Elle n’a pas le temps de séduire, elle doit violer », fanfaronne Jacques Seguéla. Elle « doit être un coup de poing visuel », abonde Marcel Bleustein-Blanchet, fondateur de Publicis, tout comme un spot radiophonique est « un coup de poing auditif » : c’est ainsi que les slogans s’impriment dans les mémoires, que les marques s’arriment définitivement à nos esprits (La rage de convaincre).

La cible – le consommateur – ne doit pas échapper à ce matraquage. « L’objectif est de transformer un individu en automate, un citoyen en consommateur jamais complétement gavé : il faut toujours lui donner l’envie d’un nouveau produit à avaler », décrit un ancien patron de Havas (Le marketing de l’apocalypse).
Ce totalitarisme marchand, le mégalo Seguéla le revendique et s’en félicite : « La publicité en un demi-siècle a tout envahi, nos télés et nos journaux, nos rues et nos routes, nos stades et nos théâtres. Désormais pas un pas sans pub. Maître d’école de nos enfants, ils passent huit
cents heures face à leur professeur et mille devant leur petit écran, fascinés par nos spots, elle est aussi maître à vivre.
Comme il est des maîtres à penser. Elle influence nos comportements […], elle crée les modes de vie avec une telle force de persuasion qu’elle nous modèle sans le vouloir, sans le savoir. Désormais, on peut la craindre ou la mépriser, qu’importe, elle s’est imposée, clef du système
de consommation, indispensable à toute survie économique » (Pub story : l’histoire mondiale de la publicité).

En ces temps d’angoisse collective où des gouvernements décrètent l’état d’urgence écologique à travers le monde, les publicitaires n’ont aucunement l’intention de renoncer à leur pouvoir. Ils se veulent au contraire « en première ligne » pour reformater les styles de vie et « accompagner l’évolution naissante des mentalités et des comportements », comme l’enseigne une prof en marketing d’une école de commerce . L’époque est à l’écologie ? Leur « grand lessivage de la conscience collective » lavera les cerveaux encore plus vert.

Concluons avec une invitation d’un auteur clairvoyant faite en… 1935 : « Dès maintenant, cependant, une révolution est au pouvoir de chacun : la prise de conscience de l’oppression publicitaire et la résistance active à ses suggestions. » (Bernard Charbonneau, La publicité)

Extrait d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance d’avril 2021.

Les faux amis de la laïcité

Nos librairies manquent-elles d’ouvrages décrivant les « territoires perdus de la République », et nos kiosques de unes anxiogènes dénonçant la montée de l’islamisme dans « les quartiers » ? Sommes-nous privés de débats télévisés sur la menace séparatiste ? Les noms Le Pen, Zemmour, Retailleau, Ciotti sont-ils trop méconnus ?
Un professeur de philosophie d’un lycée de Trappes a dû le penser en tout cas, et se convaincre qu’il manquait quelqu’un – lui – dans le long cortège des « lanceurs d’alerte » – puisque c’est ainsi qu’il se définit. L’Obs, Le Point, et pas mal de télés lui ont aussitôt ouvert leurs pages ou leurs micros. Il y a dénoncé « la progression d’une emprise communautaire toujours plus forte sur les consciences et les corps ». Pour preuves, « les coiffeurs non mixtes » et « les cafés interdits aux jeunes filles d’origine maghrébine ». On connaît la litanie.

Il ne s’agit pas ici de nier cette part de réalité mille fois décrite par maints « spécialistes » sur les plateaux de télévision, mais de s’interroger sur l’efficacité de ce ressassement et, plus profondément, sur les vertus de cette guérilla idéologique. Didier Lemaire, l’enseignant, donne d’ailleurs lui-même la réponse à cette question quand il rapporte la réaction de ses élèves qui lui ont demandé « pourquoi il avait écrit une lettre contre eux ». Que son propos ait été ressenti comme agressif en dit long sur la valeur pédagogique de cette stratégie de l’affrontement.
Nombre de ses collègues usent d’une tout autre pédagogie dans la discrétion de leurs classes et de leur établissement.

En se lançant dans une croisade dans les médias, Didier Lemaire s’est comporté en politique. Ce qu’il est, puisqu’il fut secrétaire national du très radical mouvement Forces laïques, transformé en « parti républicain laïque » puis « solidariste ». Un courant qui appartient plutôt à la mouvance la plus laïcarde de la franc-maçonnerie qu’à l’extrême droite. Le vieux radicalisme Troisième République en somme.
Didier Lemaire est en guerre contre l’islam comme le petit père Combes l’était contre le catholicisme. Or – faut-il le rappeler ? – ce n’est pas Combes qui a fait triompher la laïcité, mais Jaurès et Briand. Des esprits ouverts, militant pour la paix des consciences.

Aujourd’hui, la politisation voulue par le professeur tourne au désastre. Le préfet des Yvelines a lui-même, et de façon assez inhabituelle, jugé « contre-productif de sembler stigmatiser les 32 O00 habitants de cette ville (Trappes) qui, pour la très grande majorité d’entre eux, sont attachés aux valeurs républicaines ». Avant de devoir mettre en sourdine sa sincérité, sans doute tancé par sa hiérarchie gouvernementale. Mais, c’est le maire de Trappes qui a le plus mal vécu l’affaire. Ali Rabeh, un proche de Benoît Hamon, a dénoncé sans détour les « mensonges » du prof de philo. Et, la colère étant mauvaise conseillère, il est allé jusqu’à mettre un orteil dans l’enceinte du lycée pour y diffuser un tract de soutien aux élèves. Crime de lèse-laïcité ! La présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, demande la révocation de l’édile, et Jean-Michel Blanquer a mis l’élu dans le même sac des « pressions religieuses et politiques ».

On serait très incomplet si on omettait de préciser que l’élection d’Ali Rabeh risque de faire l’objet d’une annulation (sans rapport avec l’affaire) et que nous sommes donc possiblement à la veille d’une nouvelle campagne électorale. Ce qui explique l’enpressement de Valérie Pécresse, qui a un « bon candidat » pour la mairie de Trappes, à condamner Ali Rabeh. Quant au professeur de philo, dans quelle galère il s’est mis ! Et dans quelle galère il a mis ses élèves ! Le voilà amené à quitter son lycée, mais assuré (dieu merci !), par un ministre bienveillant, d’un poste hors enseignement dans l’Éducation nationale. Pourquoi pas conseiller sur les questions de laïcité ? Honni soit qui mal y pense.

Mais ce n’est pas tout. Didier Lemaire dit avoir reçu des menaces de mort, et le voilà sous protection policière rapprochée. Puis, c’est Ali Rabeh qui, lui aussi, a été menacé. Cette affaire est, si j’ose dire, un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire. J’ignore le degré d’opportunisme du prof de philo, mais je ne doute pas que celui des deux ministres qui sont intervenus dans cette affaire, Jean-Michel Blanquer et Gérald Darmanin, soit très élevé. En plein débat sur la loi contre le séparatisme, et alors que l’on tente à toute force d’installer dans les consciences l’inéluctabilité d’un nouveau duel Macron-Le Pen en 2022, un déballage de plus sur cette thématique est une aubaine. À supposer qu’il ne soit qu’un idéologue, redoutable mais sincère, l’enseignant illustre une laïcité de la dénonciation publique, et une République désincarnée, abstraite de toute réalité sociale, et d’une grande violence. Ne va-t-il pas jusqu’à souhaiter que l’on retire ces adolescents à leurs parents en cas de contestation des règles de laïcité ? Créer un conflit insoluble dans la conscience de ces jeunes gens entre l’école et leur famille, est-ce vraiment le bon chemin ? En attendant, deux hommes vivent aujourd’hui dans la crainte d’une agression. À tort ou à raison. Mais après l’assassinat de Samuel Paty, les menaces, réelles ou exagérées, ne peuvent être prises à la légère!

Article de Denis Sieffert dans Politis du 18 février 2021.

Criminaliser la contestation politique

La démocratie est aussi trahie, au quotidien, par les arrangements de la part de la puissance publique avec la loi. Dans les domaines du droit du travail ou de l’immigration, je comprends que les codes sont fréquemment éborgnés. Mais connaissant mal ces domaines, je n’en dirai mot. Dans celui de l’environnement, en revanche, il est clair que, quand l’oligarchie a décidé quelque chose, elle s’assied sur les règles qui la dérangent.

En ce qui concerne le nucléaire, le gouvernement refuse la tenue de référendums départementaux à propos des déchets radioactifs en Haute-Marne et Meuse, malgré plus de 50 000 signatures, c’est-à-dire plus de 20 % des citoyens inscrits sur les listes électorales (la loi de 2003 en exige 10 %), recourt au « secret défense » pour empêcher la discussion sur l’effet qu’aurait la chute d’un avion de ligne sur un nouveau type de réacteur nucléaire dit EPR, dissimule aux députés qui débattent de celui-ci un avis réservé de l’administration en charge de l’examen de sa sûreté, organise un débat public sur la construction du réacteur à fusion dit ITER alors que la décision a déjà été prise, etc.

En ce qui concerne les OGM (organismes génétiquement modifiés), le gouvernement refuse l’organisation d’un référendum départemental demandé par le conseil général du Gers, attaque systématiquement les dizaines d’arrêtés municipaux que prennent les communes pour empêcher des cultures transgéniques dont elles ne veulent pas, dissimule la présence de ces cultures alors que la directive européenne impose un registre public, empêche la communication des dossiers d’évaluation toxicologique des OGM pour empêcher la contre-expertise des éventuels problèmes sur la santé qu’ils révèlent, etc.

Il est intéressant de voir comment les nouvelles lois permettent d’agir contre les contestataires tout autant que contre les terroristes. En janvier 2006, par exemple, trois personnes dont on peut penser qu’elles sont des « faucheurs volontaires » opposés aux OGM sont placées en garde à vue pendant quelques heures. Elles sont interrogées dans le cadre d’une information judiciaire « pour participation à une association de malfaiteurs ». Rien n’est spécifiquement reproché aux personnes interrogées, et de ce fait leur avocat n’a pas accès au dossier de l’instruction. Au passage, documents et disques durs d’ordinateurs sont saisis.
De même, le porte-parole du Réseau « Sortir du nucléaire » passe quelques heures en garde à vue en mai 2006 « sous le contrôle de la section antiterroriste » qui recherche la source du document d’EDF montrant que l’EPR est vulnérable à la chute d’un avion de ligne. Là encore, perquisition, saisie de l’ordinateur, pas d’accès au dossier…
En août 2006, un faucheur volontaire, déjà condamné pour avoir participé au fauchage d’un champ d’OGM en 2001, est jugé à Alès en raison de son refus de se voir inscrit au fichier FNAEG des empreintes génétiques.

Extrait de l’essai d’Hervé Kempf Comment les riches détruisent la planète.

Biodiversité

La vision systémique globale est primordiale et n’est pas si compliquée à mettre en œuvre.
Lors du « grand débat national » en 2019, une note de la FRB (Fondation pour la recherche sur la biodiversité) montrait qu’on pourrait avoir un vrai projet de transition écologique pour la France avec un objectif simple : ramener l’empreinte écologique à hauteur de sa biocapacité.
Aujourd’hui, notre empreinte écologique est de 4,7 hectares par habitant et par an, tandis que notre biocapacité est de 2,7 hectares sur tous nos territoires y compris l’outre-mer. Les deux hectares manquants sont pris à l’étranger, générant la destruction des forêts tropicales, la dégradation de certains milieux, l’exportation de nos déchets plastiques et donc une qualité de vie moins bonne pour les habitants.

La financiarisation de la biodiversité est-elle contre-productive ?

Notre économie est fondée sur la destruction de la biodiversité et c’est ce qu’il faut changer profondément. Par exemple, si je détruis un arbre, je prive la population des bénéfices que cet arbre procure gratuitement (ombre, oxygène, captation de CO2). Est-ce qu’il ne serait pas juste que je compense la perte induite par la destruction de l’arbre ? D’autres alertent sur les dangers de cette financiarisation, parce que ceux qui ont assez d’argent paieront pour pouvoir détruire, au détriment des plus pauvres.
Harold Levrel, chercheur en économie écologique, montre que le système actuel est pervers car la majorité des activités ne dépendent pas de la biodiversité, malgré l’idée reçue. Une intervention de l’État est donc nécessaire pour dire que la biodiversité est un bien commun qu’on ne peut pas exploiter sans contrepartie. Si on en retire des bénéfices, il faut obligatoirement un système efficace de préservation, de restauration écologique, d’exploitation durable pour que les générations futures puissent en profiter.

Extrait d’un entretien de Hélène Soubelet dans Politis du 11 mars 2021.

La peste et le choléra

La clique à Macron, c’est un peu comme un mec relou qui crache sur tes potes, te traite d’islamo-gauchiasse à longueur de journée puis s’indigne que tu ne veuilles pas sortir avec lui.
On s’explique : le 27 février, Libé publie un dossier sur les électeurs de gauche qui ne voteront pas Macron au second tour en 2022, même s’il fait face à Marine Le Pen. Le titre, explicite : « J’ai déjà fait barrage, cette fois c’est fini. » Parole est donnée à divers électeurs expliquant en substance qu’à choisir entre la peste et le choléra, ils ont déjà le Covid.

Panique à bord chez les macronistes. C’est que finalement, on en aura bien besoin,de tous ces « droits-de-l’hommistes », ces « fainéants », ces « cyniques », ces « ayatollahs de l’écologie », ces « Amish », ces ouvriers qui « foutent le bordel » et autres « gens qui ne sont rien ».
Et les fantassins de la majorité, toute honte bue, de dispenser force leçons de morale.
Comparant la situation actuelle au funeste épisode Chirac-Le Pen de 2002, Nathalie Loiseau joue les rossignol de l’antifascisme : « Il n’aura fallu que 19 ans à une partie de la gauche pour perdre la boussole, renier ses valeurs et espérer le pire, dans l’attente illusoire de jours meilleurs pour elle. »
Petit rappel : en 1984, l’actuelle cheffe de file des macronistes au Parlement européen avait candidaté à des élections étudiantes sur une liste d’extrême droite issue du Gud (Groupe union défense), ancêtre du sinistre Bastion social. Et en 2018, elle accusait les réfugiés prétendant choisir leur pays d’accueil, de s’adonner au « shopping de l’asile ».

Députée LREM, Anne-Christine Lang aurait pour sa part mieux fait de la tourner sept fois dans sa bouche avant de l’ouvrir : « Cette soi-disant « vraie gauche » qui a tout perdu, ses valeurs, sa boussole, sa dignité… Honte à elle ! Quant à nous, nous continuerons à combattre Le Pen et à faire barrage au Front national. Toujours, partout. » Partout ? Certainement pas à l’Assemblée nationale, où la parlementaire avait provoqué un islamophobe esclandre en septembre, quittant une commission d’enquête parce qu’une syndicaliste étudiante voilée participait aux débats.

Député et chef de file LREM pour les régionales en Auvergne-Rhône-Alpes, Bruno Bonnell a quant à lui gazouillé le tweet suivant : « NON ! Le combat contre les extrêmes est un devoir : La mission politique est de rassembler ; pas de déchirer la Nation. Quelle que soit la frustration, ne franchissons aucune ligne noire. »

Mais cette ligne noire, bordel de queue de poêle, c’est vous, les adorateurs de « Jupiter », qui l’avez enjambée, dépassée et même piétinée. C’est votre ministre de l’Intérieur, accusé de viol, qui trouve Marine Le Pen « pas assez dure », « un peu molle », qui débat cordialement avec Éric Zemmour, qui assume sans vergogne de racoler à droite toute : « je souhaite que les électeurs du Front national votent pour nous ». C’est votre ministre de l’Enseignement supérieur qui se prend pour Joseph Mc Carthy, sonnant la chasse aux « islamo-gauchistes » des universités qui ont le tort de s’intéresser aux oppressions héritées de l’époque coloniale, ainsi qu’aux discriminations liées au genre et à l’origine ethnique. C’est vous qui participez au déferlement de haine contre les musulmans et qui réduisez les droits des travailleurs. Ce sont vos préfets qui ordonnent, en plein hiver, la destruction des tentes et effets personnels des exilés du Calaisis. C’est sous vos ordres que la police a gazé, frappé, éborgné, mutilé tant de Gilets jaunes, multipliant au passage les illégales arrestations préventives et rendant caduc le droit de manifester sereinement. C’est vous qui ne cessez de restreindre les libertés, à coup d’état d’urgence, de drones policiers, d’article 24, de loi « Séparatisme » et autres dissolutions administratives.

Sur un certain nombre de fondamentaux, on en est à se demander si Marine Le Pen aurait vraiment pu faire pire. Quand des électeurs de gauche se font violence pour « faire barrage » dans les urnes, ce n’est pas pour voir appliquer les idées de la candidate contre laquelle ils ont voté. Alors non, face au courant d’eau brune qui déborde, vous, les macronistes, n’êtes définitivement pas un barrage. Vous êtes le fleuve. En tout cas, le fascisme qui monte, vous en faites le lit. Et votre calice toxique, déso’, on ne le boira pas jusqu’à la lie.

Édito du numéro de mars 2021 du mensuel CQFD.

Bobos décroissants

« Bourgeois bohèmes », « nantis », « repus », « contemplatifs »… Les quolibets renvoyant les objecteurs de croissance à leur prétendue origine sociologique ne manquent pas. Les enquêtes sérieuses sur le sujet, elles, ne sont pas légion.
Parfaitement démagogique et superficielle, cette approche culpabilisante parvient, hélas, à exclure, à diviser et, pire, à faire taire les partisans de la décroissance qui, comme dans tous les mouvements de pensée, sont évidemment très différents les uns des autres.
C’est du moins ce que l’on peut constater quand, sur quelques années riches de rencontres, l’on se frotte réellement aux adeptes du « vivre mieux avec moins ».

Il suffit de lire le livre Vivre la simplicité volontaire pour constater que les parcours racontés sont tout sauf monolithiques. Il suffit d’aller aux différents rendez-vous militants pour constater que nous ne naviguons pas franchement en eaux privilégiées. Comme partout, il y a un peu de tout, et c’est tant mieux.
[…] Le seul point commun de ces témoignages, non, ce n’était pas l’origine des personnes, mais plutôt l’expression d’un refus.
Refus de contribuer à un système croissanciste jugé complètement fou.
Refus de s’adapter au progrès qui innove.
Refus de participer au jeu d’une carrière aveugle et mortifère.
Refus d’embrasser bêtement la modernité.
Refus de parvenir, quand cela aurait été possible.
Refus d’encourager le gaspillage général.
Refus de consommer sans raison.
Refus de vivre au détriment des autres…
Alors évidemment, cela peut faire rire les plumes parisiennes, du haut de leur piédestal, de voir un jeune Berrichon pédaler pour faire tourner sa machine à laver. Cela peut faire rire un Luc Ferry, de voir un couple vivre douze ans en caravane avant de pouvoir arracher aux propriétaires terriens un petit bout de forêt landaise pour y vivre sobrement. Cela peut faire rire un Laurent Joffrin, de voir un ingénieur préférer devenir maraîcher.
« Eh oh, tous ces bourgeois, là, qui ne vivent pas comme nous ! » « Tous ces nantis qui préfèrent vivre avec 600 euros par mois plutôt que les 4 000 que je gagne en faisant quelques apparitions éditorialisantes dans les grands médias ! » « Mais faites-les taire, ces parvenus qui ont quitté une vie bien confortable ! » « Ne vous y trompez pas, ce sont des bourgeois ! »
Mais de qui se moquent-ils, finalement, tous ces penseurs du dimanche en attaquant les objecteurs de croissance sur le front de la prétendue opulence matérielle ?
Pourquoi utilisent-ils, de manière tout à fait indécente, l’arme du « pauvre qui ne choisit rien, lui » ? Parce qu’en réalité, leur discours est désespérément creux. Inconséquent. Parce qu’en réalité, voir des êtres humains suivre d’autres chemins que le leur les insupporte, les renvoie à leur propre indécence. L’attaque et l’insulte sont leurs seules armes face à la réalité crue d’un système qui s’effondre. Un système dont ils ont profité et dont ils profiteront jusqu’au bout. Un système qui continue à les abreuver en assoiffant tout le reste de la planète. Un système qui a réellement contribué à briser des modes de vie qui permettaient aux plus pauvres de s’en sortir dignement. Un système dont ils devront, un jour, rêvons-le, assumer les conséquences…

Qu’y a-t-il de commun entre notre cher Serge, aujourd’hui disparu, qui a trimé toute sa vie de typographe, choisi de faire pousser ses légumes et de se déplacer à vélo, et Leonardo DiCaprio qui se fait toujours plus de fric en faisant des pubs pour une bagnole électrique ?
Ces attaques sur l`origine sociale des objecteurs de croissance m’ont souvent suffoquée. J’ai fini par comprendre qu’elles relevaient d’une mauvaise foi affligeante. Il vaut mieux en rire qu’en pleurer car au fond, si la simplicité volontaire nous permet d’avancer dans la vie sans souffrir de dissonances cognitives au quotidien, c’est toujours ça de gagné pour la suite de la lutte à mener.

Catherine Thumann dans le journal La Décroissance de mars 2021.

Vive l’électricité nucléaire !

Le secteur du bâtiment émet beaucoup, notamment à cause du chauffage. Il y a donc deux moyens pour faire baisser ces émissions : mieux isoler ou… opter pour un chauffage « décarboné ». Et comme les Français se chauffent majoritairement au gaz, qui émet plus que le nucléaire, le plus simple est de les pousser à acheter des convecteurs électriques ! Un tel raisonnement, séduisant au premier abord, omet cependant plusieurs points : l’énergie nucléaire n’est pas sans conséquence sur l’environnement, tant s’en faut ; une telle approche ne va pas faire diminuer la facture des ménages.
« Électrifier à tout-va, c’est une catastrophe, accuse Olivier Sidler de négaWatt. Il faut d’abord améliorer l’enveloppe, donc isoler, et ensuite réfléchir au chauffage. »
Cette stratégie gouvernementale peut être résumée en quelques mots : le retour en force des « grille-pains », les chauffages électriques. Plusieurs réformes sont ainsi dans les gaines, qui vont fortement favoriser l’électrification au détriment de la rénovation. Et comme souvent, le diable se cache dans les détails, ou plutôt dans les données de la RE 2020, la nouvelle réglementation qui régira les performances environnementales des bâtiments.

Sous l’impulsion de l’État, elle prévoit que le coefficient d’énergie primaire de l’électricité soit abaissé de 2,58 à 2,30. « Pour produire 1 kWh d’électricité, il faut produire environ 2,7 kWh en énergie primaire nucléaire, car il y a des pertes d’énergie en cours de production, explique M. Charbit. Le gouvernement a donc décidé de baisser artificiellement ce coefficient pour faire paraître l’électricité plus « performante ».
De la même manière, la RE 2020 projette que l’effet climatique du chauffage électrique soit réduit de 180 à 79 g CO2/kWh, par simple changement des règles. Ces modifications d’apparence techniques vont pourtant avoir des effets très concrets :
« Chauffer un logement va toujours nécessiter autant d’énergie, car ses performances ne seront pas améliorées, mais les habitants seront incités à mettre de l’électricité, au détriment d’autres sources d’énergie et de l’isolation », dit Étienne Charbit, car l’électricité émettra, de
façon uniquement réglementaire, moins de CO2/kWh !
Autre tripatouillage comptable, l’étiquette énergie des bâtiments. Aussi appelée diagnostic de performance énergétique (DPE), elle est représentée par des classes de A à G, chaque classe correspondant à une consommation d’énergie. Schématiquement, les logements étiquetés F et G sont des passoires thermiques tandis que les A sont à basse consommation.
Le gouvernement a décidé que cette étiquette ne serait plus calculée en énergie primaire mais en énergie finale, ce qui revient là encore à ne pas prendre en compte les pertes liées à la production d’électricité. En d’autres termes, les logements chauffés à l’électricité jusqu’ici en classe C vont pratiquement tous se retrouver en classe B, donc être « de bien meilleure qualité » sans n’avoir pourtant rien fait. « Devant la difficulté à faire tous les travaux nécessaires, il a semblé préférable au gouvernement de surclasser des logements », dénonce négaWatt.

Article de Lorène Lavocat, pour Reporterre, publié dans la revue Sortir du nucléaire de février 2021.

Communisme

C’est probablement là l’un des paradoxes les plus extravagants de l’histoire : on n’a pas cessé de faire le procès d’une chose – le « communisme » – qui n’a jamais existé, en tout cas dans aucune des expériences historiques à propos desquelles ces procès se sont tenus. Certes, il y a eu et il y a encore des partis formellement « communistes » (en URSS, en Chine, etc.), mais d’abord, aux dires mêmes des dirigeants de ces pays dès l’origine, il ne s’agit pas de « communisme » mais d’une supposée étape de transition à laquelle on donne le nom de « socialisme » (URSS : Union des républiques socialistes soviétiques). Ensuite, la nature même de la formation « socialiste » est très indécise – il existe d’assez bons arguments pour considérer qu’avec l’URSS on avait affaire à une variante de « capitalisme d’État ». Et surtout, « communisme » est resté depuis Marx un signifiant dont les contenus sont pour l’essentiel manquants. Qu’est-ce que c’est, le « communisme » ? Comment ça se définit ? […]

Donc voilà la situation : on fait le procès de quelque chose qui n’a jamais eu lieu et dont on sait à peine ce que c’est. Et quoiqu’on ne le sache pas exactement, nous n’en sommes pas moins certains que ce qui a eu lieu sous le nom usurpé de « communisme » est une chose dont personne ne veut refaire l’expérience.

[…] La restauration de l’idée de communisme suppose de défaire la muraille des images désastreuses sur lesquelles le mot est systématiquement rabattu avant tout examen. On ne défait jamais si bien des images distordues qu’en proposant des images droites à la place. Au reste, on règle par là deux problèmes d’un coup : celui de l’adversité imaginaire et celui de l’introuvable « définition » du communisme. […]

L’idée que le communisme pourrait advenir par le jeu des institutions politiques présentes et sous la forme d’un « président de la (Ve) République » élu en 2022 est simplement lunaire – et ce n’est pas de la date que je parle. L’avènement du communisme est le renversement d’un ordre de domination, et c’est le genre de chose que les dominants ne regardent pas sans réagir. C’est l’un des points sur lesquels j’insiste particulièrement dans le livre : ce qu’on appelle avec complaisance la « démocratie » n’a rien à voir avec la démocratie dans son concept, c’est-à-dire un système où la discussion collective s’autorise à délibérer de tout. Notre « démocratie » est la démocratie bourgeoise, elle veut bien discuter de tout sauf des bases de l’ordre social bourgeois (capitaliste) : la propriété privée des moyens de production, la liberté de contracter
– ça, pas touche! À partir du moment où un mouvement politique s’avisera d’y mettre la main, la bourgeoisie se considérera en état de guerre et tous les moyens lui seront bons. Ce sont des choses qu’il faut avoir à l’esprit pour se défaire des visions légèrement niaiseuses de la « démocratie » (que le monde entier nous envie) et surtout les cruelles déceptions qui suivraient en cas de confrontation réelle dont, d’ailleurs, la répression sauvage des Gilets jaunes nous a donné un parfait avant-goût.

[…] L’idée directrice du communisme est d’en finir avec la précarisation de l’existence – précarisation à géométrie variable : quasi inexistante pour certains, ravageuse d’angoisse pour les autres. Pour tous ceux-là, les plus nombreux, le capitalisme est un système dans lequel la survie matérielle des individus est abandonnée à ces maîtres fous que sont le marché et l’emploi. La situation présente l’illustre à la perfection : selon la loterie qui fait que vous travaillez dans la restauration ou dans le matériel informatique, votre destin sera tel ou tel. Comment peut-on accepter de livrer les existences à un aléa pareil ?
Et, quand ce n’est pas l’aléa du marché, c’est celui du patron à qui les démolitions successives du Code du travail permettent de faire à peu près ce qu’il veut des salariés. La finalité première du communisme, c’est de destituer ce double arbitraire du marché et de l’employeur (donc de la forme même « emploi »), et d’installer les existences dans la tranquillité matérielle, de les délivrer de l’incertitude chronique et de l’angoisse. Telle est la visée de la « garantie économique générale », dont j’emprunte le principe au « salaire à vie » de Bernard Friot. On ne doit plus avoir la hantise du lendemain.

[…] Sortir du capitalisme, c’est perdre le niveau actuel de désir matériel et de consommation. Le perdre jusqu’à quel point de renoncement ? Jusqu’à un point qui trouve l’équilibre entre ce que nous devons urgemment cesser de consommer sauf à rendre la planète inhabitable et ce qui continue de constituer une proposition matérielle admissible pour une majorité – trop peu de personnes peuvent se porter à l’exigence de renoncement d’une forme de vie de type ZAD par exemple. La question du niveau des forces productives et de la division du travail reste donc crucialement posée. Le logement et ses commodités, l’alimentation, la santé sont des domaines où il ne peut pas y avoir de régression. C’est ailleurs qu’il faudra « en lâcher ».
Mais d’abord selon des abandons collectivement délibérés, ce qui ne va pas sans poser de redoutables problèmes – mais des problèmes, la proposition communiste en est pleine ! Il ne s’agit certainement pas de la donner pour un paradis immédiatement accessible, le livre s’attache d’ailleurs à ne rien cacher des difficultés et, sinon à les résoudre, du moins à commencer de les cartographier. Maintenant il s’agirait de ne pas oublier non plus tout ce qu’il y a en face de ces problèmes et de ces renoncements : toutes les récupérations et tous les gains qui les justifient et leur font contrepartie : de la tranquillité matérielle, l’égalité politique dans les rapports de production, du temps – la vie.

Extraits d’un entretien avec Frédéric Lordon dans Siné mensuel de mars 2021.