Le capitalisme n’a plus besoin de la démocratie

[…] Une cause majeure de cet affaissement moral des médias est que leurs directeurs et hiérarchie, le plus souvent, répercutent le mode de pensée de l’oligarchie, dont ils se sentent membres à part entière. Des rémunérations élevées leur paraissent naturelles, une voiture avec chauffeur va de soi, et ils suivent avec entrain les coutumes de la classe dirigeante. Voici ce que notait le chroniqueur mondain de la fête fastueuse donnée par le milliardaire Pinault à Venise : étaient là « tous les patrons de presse, au bras de leurs épouses, tout comme les patrons des chaînes de radio et de télévision ».

Le directeur nomme le rédacteur en chef, qui désigne ses chefs de service, qui dirigent les journalistes. Qui choisit le directeur ? Le propriétaire du média. S’il arrive que celui-ci ait la passion de l’information et de la liberté, il est plus souvent guidé par ses intérêts. À Hong Kong, par exemple, « sur les trente quotidiens de la ville, seul l’Apple Daily est indépendant et critique Pékin, estime le député Martin Lee. Pourquoi ? Parce que son propriétaire n’a pas d’intérêts en Chine. Tous les autres ont investi sur le continent et ne veulent pas perdre de l’argent ».

Le capitalisme n’a plus besoin de la démocratie

Comment la banalisation de la torture, la multiplication des lois sécuritaires, l’extension des pouvoirs de la police, la prolifération des instruments de surveillance, la démission de la presse sont-elles possibles ? Comment une telle dégradation de l’esprit de la démocratie s’est-elle produite ? Par le fait que, depuis la chute de l’URSS, la classe dirigeante s’est convaincue qu’elle n’avait plus besoin de la démocratie. Auparavant, la liberté était le meilleur argument pour contrer le modèle collectiviste. Elle était bonne pour les individus, et elle favorisait une bien plus grande réussite économique.
Mais dans les années 1990, le paradigme qui associait liberté et capitalisme s’est dissous. D’une part, la droite extrême a élaboré aux États-Unis, sous l’influence des « néo-conservateurs », une idéologie plaçant la priorité sur le maintien de l’ordre social institué et de la puissance américaine. D’autre part, la montée impressionnante de l’économie chinoise dans un contexte de répression continue et de parti unique a habitué les esprits à ce découplage possible entre libertés publiques et dynamisme économique.

Ainsi, la démocratie devient antinomique avec les buts recherchés par l’oligarchie : elle favorise la contestation des privilèges indus, elle alimente la remise en cause des pouvoirs illégitimes, elle pousse à l’examen rationnel des décisions. Elle est donc de plus en plus dangereuse, dans une période où les dérives nuisibles du capitalisme deviennent plus manifestes.

Qui plus est, le maintien du gaspillage ostentatoire implique une forte consommation de pétrole et d’énergie. Comme les réserves les plus importantes en sont situées au Moyen-Orient, il faut mener une politique visant à contenir la contestation politique dans cette région. Cette politique prend le nom de « lutte contre le terrorisme ». Elle présente l’avantage de justifier les restrictions aux libertés au nom de la sécurité, ce qui permet de réprimer les mouvements sociaux qui commencent à se réveiller.

Extrait de l’essai d’Hervé Kempf Comment les riches détruisent la planète.

Loi climat et résilience

En octobre 2019, 150 citoyen-nes ont été tiré-es au sort pour participer à la convention citoyenne pour le climat (CCC). Pendant 9 mois, elles et ils se sont emparé-es de savoirs complexes, les ont interrogés, discutés et passés au tamis de leurs propres expériences de vie très différentes socialement et économiquement. Ils ont proposé 149 mesures visant à réduire de 40 % les émissions de GES dans un esprit de justice sociale, conformément à leur mandat. Puis pendant des semaines et des semaines, ils ont présenté et expliqué leurs propositions à de très nombreux acteurs.

Au moment où démarre le débat parlementaire sur la loi climat, issue de ce processus, où en est-on ? De nombreux-ses membres de la convention affichent leur déception : « Notre travail a été réduit à peau de chagrin », « Le projet n’est pas du tout à la hauteur ». Une déception due au rabotage des propositions qui devaient être transmises « sans filtre » à l’Assemblée nationale.
Parmi les 149 mesures, seules 19 font l’objet d’une reprise intégrale, 25 ont été écartées et 75 sont reprises seulement partiellement, dans les domaines de la rénovation thermique, des transports, de la publicité, de l’agriculture (sansfiltre.les15O.fr). Les membres de la CCC ont rendu, fin février, un verdict très sévère sur le projet de loi climat que le gouvernement a transmis pour débat aux parlementaires.

Même amoindris, ces articles de la loi inquiètent encore de nombreux parlementaires pro-business de la majorité et les lobbyistes du privé, missionnés pour protéger leurs entreprises. Ces derniers n’ont pas compté leurs efforts pour mener un véritable travail de sape sur le projet de loi. Celui-ci est d’ailleurs parfaitement décrit par l’Observatoire des Multinationales dans le dossier « Qui veut la peau de la Convention climat ?« .

Un front commun d’associations et d’organisations s’organise pour intervenir dans cette bataille parlementaire et donner un large écho aux enjeux de la transition, dans un contexte de désastre sanitaire et économique étroitement lié à l’inaction climatique. L’occasion de mettre en lumière les mesures de justice sociale proposées par la CCC et les pistes de financement avancée. Attac y participera pour lutter contre cet avenir insoutenable que le gouvernement nous promet.

Article de Florence Lauzier dans Lignes d’attac d’avril 2021.

100 % d’électricité renouvelable en France, c’est possible

C’est ce que démontrent de récents travaux. Dans leur rapport, effectué à la demande du gouvernement et publié le 27 janvier l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) et le Réseau de transport d’électricité (RTE) explorent la possibilité d’un mix 100 % renouvelable à l’horizon 2050. Cette affirmation ne peut ainsi plus être caricaturée comme une simple lubie d’écologistes qui n’auraient pas compris que le soleil ne brille pas la nuit.

« Même si elles doivent encore faire l’objet d’une démonstration à grande échelle, il existe un consensus scientifique sur l’existence de solutions technologiques permettant de maintenir la stabilité du système électrique sans production conventionnelle », indique RTE, qui précise que la sécurité d’alimentation pourra être garantie en permanence. Le rapport de l’AIE-RTE sera complété en octobre prochain par huit scénarii plus précis étudiant les implications d’une part de renouvelables variant entre 50 °/0 et 100 % d’ici 2050.

Ce rapport vient s’ajouter à l’étude menée par le Centre International de Recherche sur l’Environnement et le Développement (CIRED) et publiée récemment dans The Energy Journal, montrant qu’en 2050, les renouvelables pourraient couvrir l’ensemble de la consommation électrique française pour un coût proche du mix actuel.

Les chercheurs du CIRED ont ainsi exploré 315 scénarios de coûts des énergies renouvelables en 2050 et leur modèle identifie le mix électrique optimal. Ces scenarii satisfont la demande pour chaque heure de l’année (18 années de données météorologiques ont été étudiées), sans importations ou exportations et sans flexibilité de la demande. Si le mix électrique optimal dépend des coûts des différentes technologies en 2050, le coût total du système électrique reste stable à 52 euros par mégawattheure, très proche de l’actuel. Le parc ainsi optimisé est constitué à 46 % d’éolien terrestre, 31 % de photovoltaïque, 11 % d’éolien offshore, 6% d’hydraulique de rivière, 3 % de biogaz et 3 % d’hydraulique de lac.

Selon Philippe Quirion, chercheur au CIRED et co-auteur de l’étude, « ces technologies sont largement substituables. Si par exemple le photovoltaïque s’avère être plus cher que ce que l’on pensait, on peut faire plus d’éolien et vice-versa. » Choisir un système électrique sur la base d’une anticipation erronée des coûts n’entraînerait un surcoût éventuel que de l’ordre de 4 %, ce qui en fait un choix sans regret. Par ailleurs, le stockage n’impacte pas tant le coût du système électrique. « On entend beaucoup de messages qui disent que si l’on met que des énergies renouvelables variables, le coût de gestion va exploser mais ce n’est pas ce que l’on observe : le coût du stockage reste entre 15 % et 23 % suivant les scénarii », rappelle Quentin Perrier, chercheur à l’Institut de l’Économie pour le Climat (I4CE) et co-auteur de l’étude.

Ces scénarii supposent certes des évolutions importantes. Mais le maintien du nucléaire, lui, exigerait des investissements colossaux pour prolonger la durée de fonctionnement des réacteurs existants et surtout en construire de nouveaux…
Pour maintenir ne serait-ce que 20 – 25 % de nucléaire dans le mix en 2050, il faudrait qu’à partir de 2035, une paire d’EPR sorte de terre tous les 5 ans – et ce sans compter sur d’éventuels retards. Un choix de société s’impose donc entre d’un côté, un système énergétique sobre, renouvelable, décentralisé et résilient et, de l’autre, le maintien d’une technologie chère, dangereuse, productrice de déchets ingérables et vulnérable aux aléas climatiques.

Article d’Anne-Lise Devaux et Charlotte Mijeon dans la revue Sortir du nucléaire d’avril 2021.

Loi séparatisme à géométrie variable

Le climat de chasse aux sorcières orchestré par le gouvernement évitera-t-il un drame ? Depuis le vote par le conseil municipal de Strasbourg, le 22 mars, en application du concordat, d’une subvention de 2,5 millions d’euros pour l’extension de la mosquée Eyyub Sultan, soutenue par une association pro-turque, Millï Görüs, pas un jour ne se passe sans que la municipalité écolo de la capitale alsacienne ne soit la cible d’attaques virulentes sur les réseaux sociaux et dans les médias. Avec ce résultat que sa maire, Jeanne Barseghian, a reçu des menaces de mort.

À l’origine de cette « mise en danger » dénoncée par Julien Bayou, le secrétaire national d’Europe écologie-Les Verts, on trouve les duettistes de la place Beauvau. Quelques heures à peine après le vote, Gérald Darmanin lançait lui-même l’hallali.
Prétextant la lol séparatisme, ni promulguée ni adoptée, il accusait dans un tweet « la mairie verte de Strasbourg » de financer « une mosquée soutenue par une fédération qui a refusé de signer la charte des principes de l’islam de France et qui défend un islam politique ».
Le troll de l’Intérieur annonçait une heure plus tard dans un second tweet que « devant la gravité des décisions prises par [cette] municipalité », il avait demandé à la préfète « de déférer la délibération […] devant le juge administratif ». Dans la foulée, sa ministre déléguée à la Citoyenneté, Marlène Schiappa, rivalisait d’outrance. Sur LCI, elle y voyait « la démonstration » qu’EELV « flirte dangereusement avec les thèses de l’islamisme radical ». Évoquait sur CNews l’existence d’ « une complicité avec l’islam politique ».

Pourtant, comme l’ont noté plusieurs de nos confrères, l’association Millï Görüs dont le projet de mosquée a été validé par les précédents maires UMP et PS, passés depuis à LREM, a reçu en 2019 du ministère de l’Intérieur une subvention de 22 400 euros au titre de la « prévention de la délinquance ». La même année, la préfecture du Bas-Rhin a autorisé l’association Vision, une de ses composantes, à ouvrir une école élémentaire privée hors contrat.
Même Darmanin, via la préfecture, lui a versé 2 500 euros au titre de la « politique de la ville ». Ni ces rappels ni les selfies retrouvés du président de Millï Görüs, avec Valls, Castaner, Philippe ou Macron, n’ont mis un bémol aux attaques de Darmanin et Schiappa.

Deux semaines après, ils persistaient à accrocher une cible au dos de la maire EELV. Un acharnement qui pourrait tomber sous le coup de l’article 18 de leur future loi séparatisme qui réprime sévèrement le fait d’exposer le « titulaire d’un mandat public électif […] à un risque direct d’atteinte à [sa] personne […] que l’auteur ne pouvait ignorer ». Mais sans doute pensent-ils être au-dessus de leur loi.

Article de Michel Soudais dans Politis du 8 avril 2021.

Islamo-gauchisme

Une des choses que m’a enseignées Mme Mandouze est le double rôle du trait d’union. Parfois, il vient exclure un tiers : dans « civilisation judéo-chrétienne », le trait d’union exclut l’autre, le musulman. La deuxième fonction du trait d’union est de lier une entité qu’on veut délégitimer avec une autre, d’emblée illégitime, les deux illégitimes se renforçant mutuellement : « judéo-bolchévisme », « hitléro-trotskisme » en sont deux échantillons.

L’exemple à la mode en France, dans les médias mais aussi dans le discours officiel, vient de l’extrême droite mais s’étend à la vitesse d’une épidémie dans toute la société française : « islamo-gauchisme », un mot inventé il y a une vingtaine d’années. Il s’agirait là de deux maux qui non seulement s’assemblent mais s’unissent dans une entreprise de destruction de ladite République française. L’Islam et l’extrême gauche – et dans ce concept, on inclut aujourd’hui, en plus des militants, tous les intellectuels critiques – se sont unis pour remettre en question l’identité française, avec son béret, sa baguette et son saucisson pur porc.

En identifiant les musulmans comme la menace existentielle de cette identité, on reprend, souvent mot à mot, les attaques contre les Juifs français avant la chute du régime de Vichy. On rêve d’utiliser les méthodes d’exclusion de cette époque funeste et on espère faire oublier la complicité française massive avec ces mesures d’exclusion et de discrimination qui – ne l’oublions pas – ont mené jusqu’aux chambres à gaz d’Auschwitz. Gagner le soutien des Juifs de France à cette campagne contre le complot islamo-gauchiste est un des défis de la droite au pouvoir en France et de certains intellectuels dits de gauche.

Je vis à 3000 kilomètres de la métropole et je suis peu impliqué dans la vie politique française. Mais là, je me sens doublement concerné : d’abord comme Juif, j’ai la mémoire de l’antisémitisme français vissée dans mon être le plus profond. Et je me sens dans l’obligation de rappeler aux Juifs de France, dont la mémoire est très courte, que ce qui se dit contre les musulmans de France a été dit contre les juifs et peut facilement l’être à nouveau. Un raciste est un raciste, et ce ne sont que les victimes qui alternent.

Ensuite, comme collaborateur de Siné Mensuel et ami de sa formidable rédactrice en chef, je suis étiqueté comme gauchiste. Comme militant en Israël de la cause palestinienne, je suis, par glissement sémantique (comme le disait un certain Finkielkraut), un islamiste, donc forcément un antisémite. Alors, ministres de la République et publicistes des misérables chaînes de télé françaises d’info continue et de radios racoleuses, redonnez-moi – grand amateur de jarret de porc, qui n’est ni Casher ni halal – mon vieux titre de judéo-bolchévique. Je l’assume beaucoup mieux qu’islamo-gauchiste.

Extrait d’un article de Michel Warschawski dans Siné mensuel d’avril 2021.

Publicité écolo selon Séguéla

« Nous ne pouvons nous développer qu’en société de surconsommation. Ce superflu est le nécessaire du système. Sans surchauffe la machine se grippe », n’a cessé de répéter Jacques Seguéla tout au long de sa carrière (L’argent n’a pas d’idées, seules les idées font de l’argent). La publicité, « notre drogue quotidienne » selon ses propres termes, est un « moteur de l’économie », un « soldat » de la croissance : celle-ci ne peut se perpétuer que par « le culte de l’envie », par l’entretien d’une frustration permanente.

La consommation insatiable, indispensable à l’écoulement des marchandises produites en masse, exige « un grand lessivage de la conscience collective ». La pub, cette « industrie à fabriquer de l’imaginaire à la chaînes », est là pour ça. Elle nous traque de la rue jusqu’à l’intimité du foyer, de la naissance à la mort, pour faire des firmes « les nouveaux missionnaires » et imposer partout des styles de vie standardisés, des besoins industrialisés. Elle agresse en permanence pour arriver à ses fins : une affiche a pour but « de laisser des traces. Elle n’a pas le temps de séduire, elle doit violer », fanfaronne Jacques Seguéla. Elle « doit être un coup de poing visuel », abonde Marcel Bleustein-Blanchet, fondateur de Publicis, tout comme un spot radiophonique est « un coup de poing auditif » : c’est ainsi que les slogans s’impriment dans les mémoires, que les marques s’arriment définitivement à nos esprits (La rage de convaincre).

La cible – le consommateur – ne doit pas échapper à ce matraquage. « L’objectif est de transformer un individu en automate, un citoyen en consommateur jamais complétement gavé : il faut toujours lui donner l’envie d’un nouveau produit à avaler », décrit un ancien patron de Havas (Le marketing de l’apocalypse).
Ce totalitarisme marchand, le mégalo Seguéla le revendique et s’en félicite : « La publicité en un demi-siècle a tout envahi, nos télés et nos journaux, nos rues et nos routes, nos stades et nos théâtres. Désormais pas un pas sans pub. Maître d’école de nos enfants, ils passent huit
cents heures face à leur professeur et mille devant leur petit écran, fascinés par nos spots, elle est aussi maître à vivre.
Comme il est des maîtres à penser. Elle influence nos comportements […], elle crée les modes de vie avec une telle force de persuasion qu’elle nous modèle sans le vouloir, sans le savoir. Désormais, on peut la craindre ou la mépriser, qu’importe, elle s’est imposée, clef du système
de consommation, indispensable à toute survie économique » (Pub story : l’histoire mondiale de la publicité).

En ces temps d’angoisse collective où des gouvernements décrètent l’état d’urgence écologique à travers le monde, les publicitaires n’ont aucunement l’intention de renoncer à leur pouvoir. Ils se veulent au contraire « en première ligne » pour reformater les styles de vie et « accompagner l’évolution naissante des mentalités et des comportements », comme l’enseigne une prof en marketing d’une école de commerce . L’époque est à l’écologie ? Leur « grand lessivage de la conscience collective » lavera les cerveaux encore plus vert.

Concluons avec une invitation d’un auteur clairvoyant faite en… 1935 : « Dès maintenant, cependant, une révolution est au pouvoir de chacun : la prise de conscience de l’oppression publicitaire et la résistance active à ses suggestions. » (Bernard Charbonneau, La publicité)

Extrait d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance d’avril 2021.

Les faux amis de la laïcité

Nos librairies manquent-elles d’ouvrages décrivant les « territoires perdus de la République », et nos kiosques de unes anxiogènes dénonçant la montée de l’islamisme dans « les quartiers » ? Sommes-nous privés de débats télévisés sur la menace séparatiste ? Les noms Le Pen, Zemmour, Retailleau, Ciotti sont-ils trop méconnus ?
Un professeur de philosophie d’un lycée de Trappes a dû le penser en tout cas, et se convaincre qu’il manquait quelqu’un – lui – dans le long cortège des « lanceurs d’alerte » – puisque c’est ainsi qu’il se définit. L’Obs, Le Point, et pas mal de télés lui ont aussitôt ouvert leurs pages ou leurs micros. Il y a dénoncé « la progression d’une emprise communautaire toujours plus forte sur les consciences et les corps ». Pour preuves, « les coiffeurs non mixtes » et « les cafés interdits aux jeunes filles d’origine maghrébine ». On connaît la litanie.

Il ne s’agit pas ici de nier cette part de réalité mille fois décrite par maints « spécialistes » sur les plateaux de télévision, mais de s’interroger sur l’efficacité de ce ressassement et, plus profondément, sur les vertus de cette guérilla idéologique. Didier Lemaire, l’enseignant, donne d’ailleurs lui-même la réponse à cette question quand il rapporte la réaction de ses élèves qui lui ont demandé « pourquoi il avait écrit une lettre contre eux ». Que son propos ait été ressenti comme agressif en dit long sur la valeur pédagogique de cette stratégie de l’affrontement.
Nombre de ses collègues usent d’une tout autre pédagogie dans la discrétion de leurs classes et de leur établissement.

En se lançant dans une croisade dans les médias, Didier Lemaire s’est comporté en politique. Ce qu’il est, puisqu’il fut secrétaire national du très radical mouvement Forces laïques, transformé en « parti républicain laïque » puis « solidariste ». Un courant qui appartient plutôt à la mouvance la plus laïcarde de la franc-maçonnerie qu’à l’extrême droite. Le vieux radicalisme Troisième République en somme.
Didier Lemaire est en guerre contre l’islam comme le petit père Combes l’était contre le catholicisme. Or – faut-il le rappeler ? – ce n’est pas Combes qui a fait triompher la laïcité, mais Jaurès et Briand. Des esprits ouverts, militant pour la paix des consciences.

Aujourd’hui, la politisation voulue par le professeur tourne au désastre. Le préfet des Yvelines a lui-même, et de façon assez inhabituelle, jugé « contre-productif de sembler stigmatiser les 32 O00 habitants de cette ville (Trappes) qui, pour la très grande majorité d’entre eux, sont attachés aux valeurs républicaines ». Avant de devoir mettre en sourdine sa sincérité, sans doute tancé par sa hiérarchie gouvernementale. Mais, c’est le maire de Trappes qui a le plus mal vécu l’affaire. Ali Rabeh, un proche de Benoît Hamon, a dénoncé sans détour les « mensonges » du prof de philo. Et, la colère étant mauvaise conseillère, il est allé jusqu’à mettre un orteil dans l’enceinte du lycée pour y diffuser un tract de soutien aux élèves. Crime de lèse-laïcité ! La présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, demande la révocation de l’édile, et Jean-Michel Blanquer a mis l’élu dans le même sac des « pressions religieuses et politiques ».

On serait très incomplet si on omettait de préciser que l’élection d’Ali Rabeh risque de faire l’objet d’une annulation (sans rapport avec l’affaire) et que nous sommes donc possiblement à la veille d’une nouvelle campagne électorale. Ce qui explique l’enpressement de Valérie Pécresse, qui a un « bon candidat » pour la mairie de Trappes, à condamner Ali Rabeh. Quant au professeur de philo, dans quelle galère il s’est mis ! Et dans quelle galère il a mis ses élèves ! Le voilà amené à quitter son lycée, mais assuré (dieu merci !), par un ministre bienveillant, d’un poste hors enseignement dans l’Éducation nationale. Pourquoi pas conseiller sur les questions de laïcité ? Honni soit qui mal y pense.

Mais ce n’est pas tout. Didier Lemaire dit avoir reçu des menaces de mort, et le voilà sous protection policière rapprochée. Puis, c’est Ali Rabeh qui, lui aussi, a été menacé. Cette affaire est, si j’ose dire, un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire. J’ignore le degré d’opportunisme du prof de philo, mais je ne doute pas que celui des deux ministres qui sont intervenus dans cette affaire, Jean-Michel Blanquer et Gérald Darmanin, soit très élevé. En plein débat sur la loi contre le séparatisme, et alors que l’on tente à toute force d’installer dans les consciences l’inéluctabilité d’un nouveau duel Macron-Le Pen en 2022, un déballage de plus sur cette thématique est une aubaine. À supposer qu’il ne soit qu’un idéologue, redoutable mais sincère, l’enseignant illustre une laïcité de la dénonciation publique, et une République désincarnée, abstraite de toute réalité sociale, et d’une grande violence. Ne va-t-il pas jusqu’à souhaiter que l’on retire ces adolescents à leurs parents en cas de contestation des règles de laïcité ? Créer un conflit insoluble dans la conscience de ces jeunes gens entre l’école et leur famille, est-ce vraiment le bon chemin ? En attendant, deux hommes vivent aujourd’hui dans la crainte d’une agression. À tort ou à raison. Mais après l’assassinat de Samuel Paty, les menaces, réelles ou exagérées, ne peuvent être prises à la légère!

Article de Denis Sieffert dans Politis du 18 février 2021.

Criminaliser la contestation politique

La démocratie est aussi trahie, au quotidien, par les arrangements de la part de la puissance publique avec la loi. Dans les domaines du droit du travail ou de l’immigration, je comprends que les codes sont fréquemment éborgnés. Mais connaissant mal ces domaines, je n’en dirai mot. Dans celui de l’environnement, en revanche, il est clair que, quand l’oligarchie a décidé quelque chose, elle s’assied sur les règles qui la dérangent.

En ce qui concerne le nucléaire, le gouvernement refuse la tenue de référendums départementaux à propos des déchets radioactifs en Haute-Marne et Meuse, malgré plus de 50 000 signatures, c’est-à-dire plus de 20 % des citoyens inscrits sur les listes électorales (la loi de 2003 en exige 10 %), recourt au « secret défense » pour empêcher la discussion sur l’effet qu’aurait la chute d’un avion de ligne sur un nouveau type de réacteur nucléaire dit EPR, dissimule aux députés qui débattent de celui-ci un avis réservé de l’administration en charge de l’examen de sa sûreté, organise un débat public sur la construction du réacteur à fusion dit ITER alors que la décision a déjà été prise, etc.

En ce qui concerne les OGM (organismes génétiquement modifiés), le gouvernement refuse l’organisation d’un référendum départemental demandé par le conseil général du Gers, attaque systématiquement les dizaines d’arrêtés municipaux que prennent les communes pour empêcher des cultures transgéniques dont elles ne veulent pas, dissimule la présence de ces cultures alors que la directive européenne impose un registre public, empêche la communication des dossiers d’évaluation toxicologique des OGM pour empêcher la contre-expertise des éventuels problèmes sur la santé qu’ils révèlent, etc.

Il est intéressant de voir comment les nouvelles lois permettent d’agir contre les contestataires tout autant que contre les terroristes. En janvier 2006, par exemple, trois personnes dont on peut penser qu’elles sont des « faucheurs volontaires » opposés aux OGM sont placées en garde à vue pendant quelques heures. Elles sont interrogées dans le cadre d’une information judiciaire « pour participation à une association de malfaiteurs ». Rien n’est spécifiquement reproché aux personnes interrogées, et de ce fait leur avocat n’a pas accès au dossier de l’instruction. Au passage, documents et disques durs d’ordinateurs sont saisis.
De même, le porte-parole du Réseau « Sortir du nucléaire » passe quelques heures en garde à vue en mai 2006 « sous le contrôle de la section antiterroriste » qui recherche la source du document d’EDF montrant que l’EPR est vulnérable à la chute d’un avion de ligne. Là encore, perquisition, saisie de l’ordinateur, pas d’accès au dossier…
En août 2006, un faucheur volontaire, déjà condamné pour avoir participé au fauchage d’un champ d’OGM en 2001, est jugé à Alès en raison de son refus de se voir inscrit au fichier FNAEG des empreintes génétiques.

Extrait de l’essai d’Hervé Kempf Comment les riches détruisent la planète.

Biodiversité

La vision systémique globale est primordiale et n’est pas si compliquée à mettre en œuvre.
Lors du « grand débat national » en 2019, une note de la FRB (Fondation pour la recherche sur la biodiversité) montrait qu’on pourrait avoir un vrai projet de transition écologique pour la France avec un objectif simple : ramener l’empreinte écologique à hauteur de sa biocapacité.
Aujourd’hui, notre empreinte écologique est de 4,7 hectares par habitant et par an, tandis que notre biocapacité est de 2,7 hectares sur tous nos territoires y compris l’outre-mer. Les deux hectares manquants sont pris à l’étranger, générant la destruction des forêts tropicales, la dégradation de certains milieux, l’exportation de nos déchets plastiques et donc une qualité de vie moins bonne pour les habitants.

La financiarisation de la biodiversité est-elle contre-productive ?

Notre économie est fondée sur la destruction de la biodiversité et c’est ce qu’il faut changer profondément. Par exemple, si je détruis un arbre, je prive la population des bénéfices que cet arbre procure gratuitement (ombre, oxygène, captation de CO2). Est-ce qu’il ne serait pas juste que je compense la perte induite par la destruction de l’arbre ? D’autres alertent sur les dangers de cette financiarisation, parce que ceux qui ont assez d’argent paieront pour pouvoir détruire, au détriment des plus pauvres.
Harold Levrel, chercheur en économie écologique, montre que le système actuel est pervers car la majorité des activités ne dépendent pas de la biodiversité, malgré l’idée reçue. Une intervention de l’État est donc nécessaire pour dire que la biodiversité est un bien commun qu’on ne peut pas exploiter sans contrepartie. Si on en retire des bénéfices, il faut obligatoirement un système efficace de préservation, de restauration écologique, d’exploitation durable pour que les générations futures puissent en profiter.

Extrait d’un entretien de Hélène Soubelet dans Politis du 11 mars 2021.

La peste et le choléra

La clique à Macron, c’est un peu comme un mec relou qui crache sur tes potes, te traite d’islamo-gauchiasse à longueur de journée puis s’indigne que tu ne veuilles pas sortir avec lui.
On s’explique : le 27 février, Libé publie un dossier sur les électeurs de gauche qui ne voteront pas Macron au second tour en 2022, même s’il fait face à Marine Le Pen. Le titre, explicite : « J’ai déjà fait barrage, cette fois c’est fini. » Parole est donnée à divers électeurs expliquant en substance qu’à choisir entre la peste et le choléra, ils ont déjà le Covid.

Panique à bord chez les macronistes. C’est que finalement, on en aura bien besoin,de tous ces « droits-de-l’hommistes », ces « fainéants », ces « cyniques », ces « ayatollahs de l’écologie », ces « Amish », ces ouvriers qui « foutent le bordel » et autres « gens qui ne sont rien ».
Et les fantassins de la majorité, toute honte bue, de dispenser force leçons de morale.
Comparant la situation actuelle au funeste épisode Chirac-Le Pen de 2002, Nathalie Loiseau joue les rossignol de l’antifascisme : « Il n’aura fallu que 19 ans à une partie de la gauche pour perdre la boussole, renier ses valeurs et espérer le pire, dans l’attente illusoire de jours meilleurs pour elle. »
Petit rappel : en 1984, l’actuelle cheffe de file des macronistes au Parlement européen avait candidaté à des élections étudiantes sur une liste d’extrême droite issue du Gud (Groupe union défense), ancêtre du sinistre Bastion social. Et en 2018, elle accusait les réfugiés prétendant choisir leur pays d’accueil, de s’adonner au « shopping de l’asile ».

Députée LREM, Anne-Christine Lang aurait pour sa part mieux fait de la tourner sept fois dans sa bouche avant de l’ouvrir : « Cette soi-disant « vraie gauche » qui a tout perdu, ses valeurs, sa boussole, sa dignité… Honte à elle ! Quant à nous, nous continuerons à combattre Le Pen et à faire barrage au Front national. Toujours, partout. » Partout ? Certainement pas à l’Assemblée nationale, où la parlementaire avait provoqué un islamophobe esclandre en septembre, quittant une commission d’enquête parce qu’une syndicaliste étudiante voilée participait aux débats.

Député et chef de file LREM pour les régionales en Auvergne-Rhône-Alpes, Bruno Bonnell a quant à lui gazouillé le tweet suivant : « NON ! Le combat contre les extrêmes est un devoir : La mission politique est de rassembler ; pas de déchirer la Nation. Quelle que soit la frustration, ne franchissons aucune ligne noire. »

Mais cette ligne noire, bordel de queue de poêle, c’est vous, les adorateurs de « Jupiter », qui l’avez enjambée, dépassée et même piétinée. C’est votre ministre de l’Intérieur, accusé de viol, qui trouve Marine Le Pen « pas assez dure », « un peu molle », qui débat cordialement avec Éric Zemmour, qui assume sans vergogne de racoler à droite toute : « je souhaite que les électeurs du Front national votent pour nous ». C’est votre ministre de l’Enseignement supérieur qui se prend pour Joseph Mc Carthy, sonnant la chasse aux « islamo-gauchistes » des universités qui ont le tort de s’intéresser aux oppressions héritées de l’époque coloniale, ainsi qu’aux discriminations liées au genre et à l’origine ethnique. C’est vous qui participez au déferlement de haine contre les musulmans et qui réduisez les droits des travailleurs. Ce sont vos préfets qui ordonnent, en plein hiver, la destruction des tentes et effets personnels des exilés du Calaisis. C’est sous vos ordres que la police a gazé, frappé, éborgné, mutilé tant de Gilets jaunes, multipliant au passage les illégales arrestations préventives et rendant caduc le droit de manifester sereinement. C’est vous qui ne cessez de restreindre les libertés, à coup d’état d’urgence, de drones policiers, d’article 24, de loi « Séparatisme » et autres dissolutions administratives.

Sur un certain nombre de fondamentaux, on en est à se demander si Marine Le Pen aurait vraiment pu faire pire. Quand des électeurs de gauche se font violence pour « faire barrage » dans les urnes, ce n’est pas pour voir appliquer les idées de la candidate contre laquelle ils ont voté. Alors non, face au courant d’eau brune qui déborde, vous, les macronistes, n’êtes définitivement pas un barrage. Vous êtes le fleuve. En tout cas, le fascisme qui monte, vous en faites le lit. Et votre calice toxique, déso’, on ne le boira pas jusqu’à la lie.

Édito du numéro de mars 2021 du mensuel CQFD.