Plein emploi et croissance économique

Viser le plein emploi par un surcroît de croissance économique : voilà un mythe tant usé que l’on en vient à de se demander ce qui, de la paresse intellectuelle ou de l’hypocrisie, lui permet de subsister encore. Car la croissance – et ce d’autant plus lorsqu’on la dope à l’innovation – n’est pas qu’un pur phénomène quantitatif : dans la mesure où les gains de productivité sont à la fois moteurs et produits de celle-ci, une telle stratégie productiviste tend à moyen terme à rendre l’activité économique de moins en moins intensive en travail, ce qui nécessite, pour compenser, de faire croître parallèlement les volumes de production et de consommation à des niveaux toujours plus insoutenables. Si le bilan en matière d’emploi est incertain, le désastre social et écologique est assuré.

Les solutions au problème du chômage de masse sont donc évidemment à chercher ailleurs que dans des politiques de croissance indifférenciée.
Tout d’abord, si la sortie de la crise écologique et sociale requiert une réduction globale des niveaux de production et de consommation, la transition de modèle qu’elle implique nécessite, de façon sélective, la croissance au moins temporaire de certains secteurs spécifiques.
Les énergies renouvelables (qui représentent actuellement moins de 14 % de la consommation finale d’énergie en France) et l’efficacité énergétique (notamment l’isolation des bâtiments) en sont des exemples évidents, car la sobriété, qui doit demeurer le levier d’action prioritaire, ne suffira probablement pas : même à supposer une évolution radicale des modes de vie, une fraction non négligeable de notre demande énergétique est contrainte à moyen terme par l’inertie des infrastructures, des choix technologiques et des agencements territoriaux actuels.

De même, nombre d`emplois locaux sont à créer dans la transition vers une agriculture paysanne biologique, favorisant les pratiques permacoles, davantage intensives en travail, mais beaucoup moins en ressources et capital. La relocalisation de productions essentielles, l’amélioration des filières de recyclage, le redéploiement des activités de réparation, l’amélioration qualitative de la production par le développement de normes et standards industriels imposant des critères ambitieux de soutenabilité environnementale, de durabilité et de réparabilité, ou encore la reconfiguration des espaces urbains et des infrastructures de transport afin de remplacer massivement l’automobile par l’articulation entre mobilités actives (marche, vélo…) et transports en commun, sont autant de tâches urgentes et essentielles qui nécessiteront du travail.

L’économie sociale et solidaire offre par ailleurs des pistes prometteuses, comme le montre par exemple le projet Territoires zéro chômeur de longue durée. Il ne s’agit donc pas simplement de réduire la production, mais aussi d’en changer la nature. Or cette vaste réorientation des activités productives requiert une certaine flexibilité économique, afin de permettre la reconversion de l’appareil productif, ainsi que de la main d’œuvre.

Toutefois, cette flexibilité ne doit pas être envisagée sans garantir en premier lieu la sécurité et la sérénité économique des personnes, c’est-à-dire leur assurer inconditionnellement les ressources nécessaires et suffisantes à une vie décente. En d’autres termes, il convient de substituer à la protection de l’emploi – exigence chère aux syndicats mais qui procède d’une inversion entre la fin et les moyens – celle des personnes.
Cette garantie, qui suppose une désindexation – au moins partielle – du revenu par rapport au travail, pourrait par exemple prendre la forme d`une dotation inconditionnelle d’autonomie, attribuée à chaque individu, dont une partie pourrait être versée en monnaie locale et/ou en gratuités à travers l’accès à des droits de tirage et des services (par exemple énergie, eau, logement, transport, santé, service funéraire…).

Début d’une intervention de François Briens dans le journal La Décroissance de juillet 2020.

Cymès, médecin de la télé

Le 15 mars, Arrêt sur images consacrait un article au « médecin de la télé » sous le titre « Coronavirus, un Cymès matin, midi et soir ».
Et de constater : Plus rapide que la diffusion du coronavirus, la démultiplication de Michel Cymès sur les écrans. Depuis deux semaines, c’est matin, midi et soir sur France 2, RTL mais aussi France 5, TMC, La 1ère. Celui qui dit continuer ses consultations à l ‘hôpital deux matinées par semaine, passe surtout son temps dans les loges de maquillages.

Pour y dire quoi ? Pour affirmer par exemple sur « Quotidien », le 10 mars, que le coronavirus « reste une maladie virale comme on en a tous les ans » ou encore : « Il y a moins de risque [qu’en Italie], on est mieux préparés et puis je ne crois pas qu’un jour on va mettre toute la France en quarantaine. » Ou encore sur Europe 1 (1e 10 mars également): « Je ne suis absolument pas inquiet. C’est un virus de plus, on le dit souvent, c’est une forme de grippe. Je ne suis pas inquiet pour moi parce que je suis en bonne santé et que je ne fais pas partie des cas les plus graves ».

Avant de battre sa coulpe six jours plus tard, dans « C à Vous »: « Je fais mon mea culpa aussi, j’ai probablement trop rassuré les Français (sic), mais en même temps, comment les inquiéter de façon excessive quand on n’a pas les données épidémiques à 15 jours ou 3 semaines qui permettent de dire que ça va être aussi catastrophique qu’aujourd’hui. »
Certains lui rétorqueraient, sans doute, qu’ils disposaient de telles données. Mais quand bien même… et surtout : quand on ne sait pas, ou quand on affirme – comme Michel Cymès lui-même – que « chaque heure, ça change », pourquoi se précipiter sur tous les plateaux en tenue de sachant/savant ? Et si le temps de la connaissance scientifique ne coïncide pas avec le temps médiatique de l’information en continu, pourquoi chercher à tout prix à plaquer le premier sur le second ? « C’est toute la difficulté de la communication, je suis bien placé pour vous le dire », ose Michel Cymès face à Anne-Élisabeth Lemoine sur France 5. C’est là tout le problème en effet : confondre l’information avec la communication permanente… et l’entrepreneuriat médiatique personnel.

Suite à un tel plantage, d’aucuns auraient pensé que Michel Cymès allait se faire discret, au moins pour quelque temps. Il n’en fut rien. […]

Mais Michel Cymès ne saurait se contenter d’être un père-la-morale. Comme tout bon expert médiatique, il dispose également d’une casquette « chien de garde ». Un rôle qui lui permet de décréter ce qui peut être dit (ou non) sur un plateau, et sous quelle forme. Celle qui en fait les frais ? Juliette Richard, infirmière aux urgences de l’hôpital Robert Debré et membre du collectif Inter-urgences.

[…]

Bien qu’en première ligne dans le combat contre le virus, Juliette Richard refuse de se soumettre aux injonctions à « l’union nationale », qui réclamerait que toute critique soit suspendue. Et c’est bien là ce qui dérange Michel Cymès. Toute honte bue, l’expert va donc rectifier pour l’infirmière… le sens des « priorités » :
– Léa Salamé : Michel, vous comprenez ce que dit Juliette ce soir ?
– Michel Cymès: Oui, je comprends tout à fait ce que dit Juliette. Et il faut vraiment rendre hommage à tout le personnel soignant et notamment aux infirmières qui alertent depuis longtemps. Je pense juste qu’aujourd’hui, la priorité c’est de sauver des vies. La priorité, c’est de sauver les patients qui vont venir, la priorité c’est de tout faire pour qu’il y ait le moins de morts possible parce qu’il va y en avoir malheureusement beaucoup. Encore une fois je suis tout à fait d’accord avec vous, et je travaille à l’hôpital donc je sais très bien ce qui s’y passe, mais je pense qu’il faut qu’on mette tout ça de côté un petit peu aujourd’hui.
– Juliette Richard : Moi je dis juste qu’à l’heure actuelle on est en train de faire des choix : « Toi tu vas mourir, toi tu vas vivre », c’est juste pas normal aujourd’hui.
– Michel Cymès : On n’en est pas là, franchement Juliette, on n’en est pas là.
– Juliette Richard : Il y a certains hôpitaux où ils en sont déjà là en réa.
– Michel Cyrnès : Non, je ne crois pas qu’on puisse dire aujourd’hui… Alors on va affoler les gens en disant : « Bah vous, vous êtes un peu trop vieux et vous avez une maladie, on n’est pas sûrs de vous en sortir (sic) on va vous mettre de côté. » On ne peut pas dire ça aujourd’hui.

On ne saurait que trop conseiller à Michel Cymès – une fois délivré de ses multiples émissions quotidiennes – de se pencher sur les témoignages émanant de « l’hôpital qu’il connaît si bien ». Témoignages que révélait, par exemple, un article du Parisien le 17 mars : « Il va falloir choisir » entre les malades, admettent des soignants.
Faute de places suffisantes en réanimation, des soignants dans les zones les plus touchées par l’épidémie nous confient avoir renoncé à intuber des patients de 70 ans, déjà malades.

Extrait d’un article du numéro d’avril 2020 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

Incarcération de masse aux États-Unis

D’abord, quelques chiffres flippants. Dans le monde, un quart des personnes incarcérées le sont aux États-Unis, pays qui ne représente pourtant que 5 % de la population planétaire. Et cet ogre pénitentiaire a une nette préférence pour les personnes non blanches : alors qu’à peine 7 % des Américains sont des hommes noirs, ces derniers représentent 40 % des détenus. Mais pourquoi ?

Réalisé en 2016 par Ava Duvernay, le documentaire 13th apporte un éclairage historique édifiant sur la criminalisation structurelle des minorités ethniques outre-Atlantique – dont le meurtre de George Floyd par un agent de police à Minneapolis n’est qu’une énième illustration.

13th ? Le treizième. Le treizième amendement de la Constitution des États-Unis qui, à la fin de la Sécession, interdit formellement l’esclavage, « sauf en tant que punition d’un crime ». Une faille vite exploitée pour relancer l’économie sudiste – mise à mal par l’émancipation des esclaves – via le travail forcé des condamnés.
« On a arrêté les Afro-Américains en masse, rappelle dans le documentaire Michelle Alexander, autrice de La Couleur de la justice : incarcération de masse et nouvelle ségrégation raciale aux États-Unis (traduit en français aux éditions Syllepse en 2017). Ce fut le premier boom carcéral du pays. »

Comment justifier cette discrimination ? « Rapidement, il y a eu un processus de mythification de la délinquance noire », explique l’universitaire Jelani Cobb. Se propage alors la figure du Noir dangereux, du Noir violeur, du Noir qu’on peut lyncher en toute impunité. Et les pendaisons sommaires se multiplient. « Quand il est devenu inacceptable de perpétrer de tels actes, résume l’avocat
Bryan Stevenson, ça a pris une forme plus légale : la ségrégation. »

Dans les années 1960, le mouvement des droits civiques parvient à imposer l’égalité formelle devant la loi dans les anciens États sudistes. Mais la ségrégation se réinvente vite : le président Richard Nixon dégaine le concept de « guerre contre la drogue ». Des années plus tard, son conseiller John Ehrlichman avouera l’entourloupe : « [Nixon avait] deux ennemis : la gauche pacifiste et les Noirs. […] On ne pouvait pas punir le pacifisme ou le fait d’être Noir. Mais en associant les hippies à la marijuana et les Noirs à l’héroïne et en les criminalisant lourdement, on pouvait déstabiliser ces communautés. » De 357 292 détenus en 1970, la population carcérale passe à 513 900 en 1980.

Sous la présidence de Ronald Reagan, la « guerre contre la drogue » s’intensifie. Le rappeur Killer Mike en fait un efficace résumé dans sa chanson « Reagan » : « Ils ont déclare la guerre à la drogue comme au terrorisme / Ce qu’ils ont fait en réalité c’est laisser la police terroriser n’importe qui / Mais surtout des jeunes Noirs qu’ils traitaient de Nègres / Ils nous plaquaient à terre le doigt sur la gâchette ».
Alors que la cocaïne semble surtout une affaire de Blancs plutôt aisés, son dérivé, le crack (moins cher) est davantage consomme dans les quartiers noirs. Et la réponse pénale diffère : « Trente grammes de crack, ça valait autant de prison que trois kilos de cocaïne », remarque l’universitaire James Kilgore. En 1990, les geôles américaines enferment plus d’un million de personnes.

[…]

En 2001, les États-Unis comptent plus de deux millions de prisonniers. Dont 878 400 personnes noires.

Extraits d’un article de Clair Rivière dans le mensuel CQFD de juillet 2020.

Relocalisation

Nos gouvernants ont dû se résoudre à stopper la croissance, suspendre les transports aériens et le commerce mondial, trouver des milliards par milliers, bouleverser temporairement les modes de vie. Dans les affaires humaines, quand on veut, on peut : cette leçon est apprise, nous ne l’oublierons pas. Le choc de la pandémie est un signal d’alarme qui indique à des millions d’habitant-e-s de la Terre la fin d’un monde, ce prétendu « nouveau monde » qui n’était que destruction sans limite de la planète pour assouvir une croissance infinie de la production, de la consommation et des profits.

Pourtant les projets des dirigeants sont clairs : par la stratégie du choc, il s’agit d’accélérer encore la privatisation du monde, la restriction des libertés, le contrôle numérique, l’automatisation de tout, la déraison scientiste, la mainmise sur les ressources naturelles, la relégation des classes populaires, l’urbanisation sans limites…

Les mouvements sociaux et l’altermondialisme travaillent depuis plus de vingt ans à concevoir et expérimenter des alternatives : elles sont aujourd’hui mûres, crédibles et radicales, mais il va falloir les imposer par une mobilisation déterminée, des insurrections citoyennes et un nouveau rapport de forces. Une perspective pourrait les inspirer : la relocalisation solidaire et écologique. Tout le monde ou presque se dit maintenant favorable à une relocalisation de l’économie.

Mais la droite extrême veut un repli xénophobe derrière des frontières étanches. C’est oublier que les problèmes majeurs de notre époque – réchauffement climatique, inégalités, pandémies – nécessitent une coopération mondiale renforcée. Les néolibéraux, eux, disent vouloir relocaliser certains secteurs essentiels comme les masques ou les médicaments : mais ils en resteront à des mesures homéopathiques qui préserveront leur système mondialisé de domination.

Ni identitaire ni homéopathique, notre projet de relocalisation veut engager une transformation des rapports entre les humains et avec la nature pour passer d’une civilisation de la domination à une civilisation du soin. Il s’agit de répondre à la question cruciale de la période : comment couper le moteur de la machine infernale qui détruit la planète ?
Quelles activités voulons-nous délaisser, redémarrer, transformer ou inventer ? Quelles ressources pouvons-nous trouver pour que cette relocalisation soit la source d’un mieux-vivre pour toutes et tous ? Comment réorganiser nos activités productives et nos rapports politiques à l’échelle locale, nationale et internationale, pour faire prévaloir la solidarité et la vie ?

Extrait d’un article de Thomas Coutrot dans Lignes d’attac de juillet 2020.

BlackRock et nos retraites

Dans un système de retraite par capitalisation, les salarié-e-s comptent sur l’argent qu’il-elle-s auront pu mettre individuellement de côté au cours de leur vie professionnelle – et dont la capacité à générer des revenus va dépendre uniquement de l’évolution des marchés boursiers. Cet argent est collecté par des acteurs (assurances, banques, fonds de pension…) qui les confient à des gestionnaires d’actifs qui eux s’occupent de les investir. On voit donc assez vite l’intérêt des gestionnaires d’actifs dans la réforme des retraites proposée par le gouvernement : les salarié-e-s qui pourront se le permettre vont se tourner vers des produits de retraite par capitalisation, qui sont in fine gérés par ces gestionnaires d’actifs.
BlackRock est l’un d’eux, il gère 7000 milliards de dollars (soit deux fois et demi le PIB de la France), dont les deux tiers proviennent des fonds de pension. Le groupe est représenté dans les conseils d’administration de plus de 1000 sociétés dans le monde, et il détient 2,3 % du CAC 40 dont il a empoché 1,65 milliard de dollars en dividendes en 2018.

Bien que BlackRock ne soit pas très implanté en France, où le fonds ne gère qu’un peu plus de 27 milliards d’euros, loin des 1 500 milliards d’Amundi, le premier gestionnaire d’actifs au monde a un rôle particulier dans cette réforme. BlackRock propose en effet ses conseils aux gouvernements sur leurs politiques économiques et financières, et est très écouté. Le groupe sait pour cela recruter parmi les personnes les plus influentes: Georges Osborne (ancien ministre des finances britannique) ou Friederich Merz (ancien candidat à la tête de la CDU en Allemagne) travaillent actuellement pour BlackRock.
En France, c’est Jean-Francois Cirelli, ancien conseiller économique de Jacques Chirac, qui dirige l’entreprise. Il a su remarquablement faire jouer ses réseaux puisque Larry Fink, PDG de BlackRock, a été reçu personnellement à l’Elysée en juin 2017 et en juillet 2019. Beaucoup plus que les autres gestionnaires d’actifs, BlackRock mène une politique de lobbying intense pour faire évoluer les législations dans des directions qui lui sont favorables.

Au niveau européen, BlackRock a œuvré pour la mise en place d’un plan d’épargne paneuropéen, et a obtenu gain de cause en 2019. En France, Jean-François Cirelli, qui avait déjà conseillé François Fillon lors de la réforme des retraites de 2013, fait actuellement partie du « Comité action publique 2022 » dont l’objectif est de réduire les dépenses publiques via des « transferts au secteur privé ». Il cherche notamment pour cela à « renforcer l’idée auprès des autorités publiques qu’il faut investir pour la retraite dans les marchés de capitaux ». BlackRock a également publié une note
« Loi Pacte: le bon plan Retraite » avec des recommandations visant à généraliser les plans d’épargne retraite.

Parmi les solutions proposées, on retrouve les incitations fiscales à investir dans des plans d’épargne retraite. Pour BlackRock, l’enjeu est double. D’abord, continuer à gagner en influence par son poids dans l’économie, et aussi réorienter un flux massif de capitaux (le budget des retraites en France représente plus de 300 milliards d’euros par an) vers la finance de marchés, et ainsi contribuer à alimenter la demande de titres boursiers, et la valeur qui va avec.

Article de Pierre Grimaud dans Lignes d’attac d’avril 2020.

Il faut également savoir que cette réforme va renforcer le séparatisme des hauts revenus :

Partenariats public-privé

Payés par l’État pour s’approprier nos données

Avec le confinement et l’impréparation complète de l’État, les partenariats public-privé avec les Gafam ou avec de « jeunes start-ups innovantes de la high-tech dans l’Hexagone » se multiplient et se renforcent. Éducation nationale, enseignement supérieur, hôpitaux : tous nos services publics sont menacés.

Fin avril, le collectif InterHop, qui promeut l’interopérabilité et le partage libre des algorithmes dans le secteur hospitalier français, a dénoncé dans une lettre ouverte un arrêté gouvernemental contraignant les hôpitaux à transmettre les données de leurs patientes et patients à Microsoft.
Dans l’enseignement supérieur, certains présidents d’université peu regardants ont opté pour des examens à distance télé-surveillés, en s’appuyant sur des logiciels mouchards déployés par des start-ups comme Manaxegam ou Proctorexam. Ces choix ont été dénoncés fermement par Solidaires Étudiantee-s, SUD Éducation et la Quadrature du Net.

L’impréparation totale du ministère de l’Éducation nationale a poussé nombre d’enseignantes et enseignants, pourtant parfois très critiques des Gafam, dans les bras de Google Drive, Discord, Zoom et autres Klassroom (produit d’une start-up française qui cache sa quête du profit derrière de beaux discours sur la protection des données). Ce dont le ministère semble très bien s’accommoder puisque sa réponse – l’ouverture de la plateforme Apps.education.fr proposant des services basés sur des logiciels libres – a été tellement tardive qu’elle n’aura probablement aucun effet ; après deux mois de galère, quels enseignantes ou enseignants prendront la peine de changer une nouvelle fois d’outils sans avoir été formés ? Et ces exemples sont loin d’être exhaustifs.

Malheureusement ceci ne nous surprend guère : nous avions déjà dénoncé dans ces colonnes ce type de partenariats. Les Gafam et leurs petites sœurs, les « start-ups innovantes », sont en train de déployer une véritable stratégie du choc. Ils profitent du délabrement des services informatiques de nos services publics pour imposer à grands coups de communication et d’offres promotionnelles – parfois, « la première dose est gratuite » – l’utilisation de leurs services et, par suite, la captation et la revente de nos données à des fins publicitaires et de surveillance.

Article de Léo et Nicolas dans le mensuel Alternative Libertaire de juin 2020.

Je n’aime pas le tourisme

Je n’aime pas le tourisme. Je le vomis, je l’exècre. Cette façon de courir le monde en se regardant le nombril et en collant sa pupille à l’objectif de son portable me court sur le haricot. Il y a entre le voyage, synonyme de découverte et de curiosité, et le tourisme de masse, synonyme de consommation désincarnée, le même gouffre qu’entre la dégustation d’un verre de morgon
et un gorgeon de Coca éventé.
Le tourisme est devenu une industrie, un ministère, de précieux points de PIB, 7 % pour la France, ça rigole pas. Ressource essentielle pour ces pays du Sud méprisés et colonisés le temps d’un été par des gens qui les appellent PIGS, porcs, le reste de l’année et, indifférents à ce qui n’est pas eux, se saoulent et attrapent des coups de soleil en surfant sur le décalage de niveau de vie
entre leurs pays autoproclamés vertueux et ces salauds de feignants qui font rien qu’à s’endetter.

Il y a aussi le tourisme exotique : plus c’est loin, plus c’est chic. Forme nouvelle de colonialisme, zoo inversé, on n’exhibe plus des aborigènes, on va les mater sur place. On ignore l’Histoire, on se contente de lire la brochure, on parle pas la langue, on se fout de savoir si c’est une dictature ou pas, on claque de la thune en masse pour recréer là-bas le luxe d’ici, et on rentre tout
faraud, soulagé d’être né ici et pas là-bas.
Mention spéciale aux paquebots de croisière, cyclopéens et hyper polluants, huit étages de fatuité, qui sont à la navigation ce qu’un concours de manger de saucisses est à la gastronomie. Au contact des quais de Venise réduits au nanisme, ils battent un record de plus, celui de l’obscénité conjuguée à l’absurde et à la laideur.
Mon père appelait ça voyager comme une valise. Quand on revient en n’en sachant pas plus que ce qu’en a perçu sa Delsey à roulettes, il est temps de changer d’option.
Bonnes vacances déconfinées de la tête !

Article d’Isabelle Alonso dans Siné mensuel de juillet 2020.

Croissance verte

Lorsque la panique monte face à des millions de suppressions d’emploi, la dépréciation monétaire, l’effondrement du taux d’investissement industriel et la banqueroute totale qui se précise, l`heure n’est plus à la réflexion critique. Mais à l’union sacrée. Plus une tête ne doit dépasser des rangs pour sauver ce qui peut encore l’être de l’expansion industrielle. Dont la seule porte de sortie envisageable est l`investissement massif dans des technologies présentées comme « écologiques » […]

C’est pourquoi les libéraux verts se trouvent désormais au cœur de la propagande étatique qui unifie toutes les forces organisées dans la relance « verte » (et désespérée) de l’industrie. L’ « appel à mobilisation » Green Recovery, lancé à l’initiative de Pascal Canfin – libéral de gauche et de droite, président de la commission environnement du Parlement européen, n’est toutefois pas qu’une énième pantalonnade du développement durable. Il franchit un cran dans l’union sacrée pour que jamais ne puisse être envisagé un autre futur que l’expansion industrielle qui détruit tout.

[…]

Le point clef est dans l’avant-dernier paragraphe, en gras, surligné, qui appelle à une alliance mondiale de « décideurs politiques, chefs d’entreprises, dirigeants financiers, de syndicats, d’ONG […] à mettre en œuvre des paquets d’investissement [sic] pour la relance verte ». Tous les signataires s’engageant alors à « travailler ensemble ». Et ce qui impressionne c’est leur qualité. Non
pas les habituels porte-flingues du libéralisme réunifié : écolos libéraux (Rivasi, Jadot…), sociales libéraux (Larrouturou. . .), libero-libéraux, etc.
Ni même la présence de quelques ministres, hauts fonctionnaires et autres ONG faux-nez des actionnaires (Club de Rome, WWF…).
Beaucoup plus intéressant, peu habitués à pétitionner, les représentants du « grand Capital » sont là : pas moins de cinquante PDG et DG de quelques-uns des plus grands groupes capitalistes européens
[…] Et enfin, les trois dirigeants de la Confédération européenne des syndicats (CES) : son président, Berger (CFDT) […]

La CES, c’est la seule confédération syndicale internationale reconnue par l’Union européenne. Sur le papier, c’est du lourd : 84 organisations, 60 millions de membres (affichés) dans 35 pays. De quoi mobiliser fortement pour changer des institutions qui créent tant de chômage, de désastre écologique, de misère psychique et de folle exploitation au travail ? Pas du tout. La CES est le
bébé de l’Union européenne pour museler le monde du travail. C’est elle qui lui garantit ses ressources matérielles – 70 % des fonds nécessaires (des dizaines de millions d’euros via divers programmes de « modernisation du marché du travail » et de « dialogue social »). Avec pour contre-partie l’enrégimentement des syndicats européens et l’adhésion totale à la croissance économique et à
la concurrence libre et non faussée.

La CES, progressiste, industrialiste et libérale n’oublie jamais d’inviter dans ses congrés ses maîtres, divers commissaires européens. Elle est la dernière qui cherchera honnêtement d’autres voies au désastre que nous connaissons présentement.
[…] qui est membre de la CES en France ? (Presque) tous les grands et petits syndicats : CFTC, CFDT, FO, CGC, UNSA, CGT. Lesquels se retrouvent donc signataires de cette « alliance européenne » entre exploiteurs et exploités pour toujours plus d’innovation industrielle. Sont-ils manipulés par d’infâmes bureaucrates ? C’est aller un peu vite en besogne. À de très rares exceptions, les forces syndicales françaises sont intégrées dans le monde industriel (donc libéral) qui broie tout sur son passage. […]

Voilà qui éclaire, pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris, « l’étrange » petit jeu des directions syndicales en France (que je ne confonds pas avec leurs militants).
Réunifiées à l’échelle européenne, chacune s’accorde sur sa partition à l’échelle de la nation. Quand la CFDT et consorts assument d’être les « jaunes » qui disent « oui » à toutes les réformes de l’État/MEDEF, la CGT et FO échouent merveilleusement à s’y opposer – en prenant garde de ne jamais sortir du cadre pré-établi : croissance, emploi, industrie, solidarité sociale. C’est-à-dire à
ne jamais prendre le risque de déplacer le combat hors de l’arène où ils sont assurés de perdre, depuis plus de cinquante ans. […]

Extraits d’un article de Denis Bayon dans le journal La Décroissance de juin 2020.

Violences policières

Dans la nuit du 25 au 26 avril, un homme se jette dans la Seine pour échapper à des policiers. Ils le repêchent et l’arrêtent. En cheminant vers le panier à salade, les agents se bidonnent sec : « Il sait pas nager. Un bicot comme ça, ça nage pas », lance l’un d’eux. « Ça coule, t’aurais dû lui accrocher un boulet au pied », lui répond un collègue. Rires.
La vidéo, captée par un habitant de l’île-saint-Denis (93) est éloquente de racisme – le « bicot » est égyptien. Et de violence : une fois l’homme dans le fourgon de police, on l’entend pousser des cris de terreur et/ou de douleur. Les cognes, eux, continuent de rire.

[…]

Clair Rivière : « Un bicot, ça nage pas ». Cette phrase évoque le massacre du 17 octobre 1961, quand des policiers avaient jeté des manifestants algériens dans la Seine…

Omar Slaouti : Bien sûr, ça renvoie à Maurice Papon et à toute la charge colonialiste et de déshumanisation qui lui est consubstantielle à l’époque. Tout le monde connaît cette histoire-là. Mais ça renvoie aussi à une autre dimension qu’on a tendance à occulter : ce qu’est le racisme aujourd’hui dans la police française – et d’où il vient.

Une partie de l’histoire de la police est en lien avec l’histoire coloniale, tant et si bien qu’il existe en son sein un ensemble d’impensés coloniaux ou néocoloniaux. C’est l’idée qu’il y a des individus qui sont dans un rapport d’altérité. Ce sont des autres : ils n’ont pas de raison d’être ici et ils ne doivent pas disposer des mêmes droits que celles et ceux qui sont considérés comme des nationaux – ou plutôt considérés comme légitimes à être des nationaux, parce que dans ce pays, la plupart des personnes arabes et noires sont françaises.

Autrement dit, on est toujours assignés à ce statut de colonisés, c’est-à-dire de sous-humanité.

Clair Rivière : En ce qui concerne les violences policières racistes, un déni officiel persiste. Dernier exemple en date : quand l’actrice et chanteuse Camélia Jordana parle à la télé « des hommes et des femmes qui vont travailler tous les matins en banlieue et qui se font massacrer pour nulle autre raison que leur couleur de peau », Christophe Castaner condamne tout de suite ces propos. La France officielle continue de se voiler la face…

Omar Slaouti : La France pratique des injustices raciales qui relèvent de la responsabilité d’État – on ne parle pas du racisme individuel, mais d’un racisme qui émane d’autorités étatiques. Et non seulement la France officielle légitime des pratiques racialistes et racistes à l’égard des habitants des quartiers populaires parce qu’arabes et noirs, mais en plus, quand ces derniers disent « Nous sommes victimes » , on leur répond « Vous mentez et vous insultez l’État français ».

Ce déni est récurrent. Ce qui vient de se passer avec Camélia Jordana, c’est exactement ce qui s’est passé lorsque l’État a été condamné pour contrôles au faciès et que Manuel Valls, Premier ministre à l’époque, a décidé de faire appel de cette condamnation. D’ailleurs, il a perdu une deuxième fois en appel.
Même quand ce sont des chercheurs du CNRS qui font état de contrôles au faciès, on a toujours un déni de ceux et celles qui nous gouvernent.

Clair Rivière : Ce déni n’est pas l’apanage des sphères dirigeantes et policières. Dans l’espace médiatique, un phénomène est frappant : les journaux français n’ont aucun mal à dire qu’il y a aux États-Unis un problème racial de violence policière. Mais quand il s’agit de dénoncer cette réalité ici, il n’y a plus grand monde…

Omar Slaouti : Ça tient au fait que la France a construit un roman national, un mythe. Elle a fabriqué un imaginaire qui fait d’elle le pays des droits de l’Homme avec une dimension universaliste qui rayonne partout dans le monde. Et cette conception fait qu’il y a un déni des réalités qui va à l’encontre de cette idée totalement fantasmatique de ce qu’est la France.
On ne peut pas être à la fois « le pays des droits de l’Homme » et un pays où les hommes sont déniés dans leur qualité d’être humain parce qu’arabes, noirs, roms ou juifs.

Ce déni a un aspect historique – sur la responsabilité de l’État français quant au génocide des juifs durant la seconde guerre mondiale ou au niveau impérialiste dans un ensemble de génocides à l’échelle mondiale. Il a aussi une face actuelle, par exemple quand des migrants meurent en Méditerranée parce que des lois sont votées en France pour faire la chasse aux sans-papiers, les empêchant de fuir les désordres du monde que la France a en partie causés. Alors évidemment, ce déni se retrouve aussi dans ces violences policières à caractère raciste.

Extraits d’un entretien entre Clair Rivière et Omar Slaouti dans le mensuel CQFD de juin 2020.

Référendum et démocratie

[…] car, au niveau national, le fonctionnement par référendum a toutes les chances de renforcer ce que l’étude des sondages d’opinion a déjà montré : le poids des arguments idéologiques, la constitution d’opinions binaires interdisant de penser la diversité et la complexité, l’exacerbation des imaginaires, des peurs et des émotions, le manque d’informations (voire la sensibilité à la désinformation).
Ce serait alors une caricature de démocratie, le règne des émotions et de la politique par slogans, et finalement un boulevard pour les populismes en tous genres. Ce serait de surcroît un fonctionnement ne suscitant aucun débat réel entre les gens qui vivent ensemble. En tiendrait lieu une sorte de forum sur internet et les réseaux sociaux où pullulent déjà les propagandistes et toutes sortes de « trolls ».

Nous avons désormais une douzaine d’années de recul sur tout ceci, et l’expérience montre que cela produit une dégradation de la qualité des discussions et une brutalisation des relations sociales ›› (R. Badouard, Le Désenchantement de l’internet, 2017).
En revanche, au niveau local […], le référendum apparaît comme l’issue logique d’un débat au cours duquel des personnes qui vivent ensemble dans un espace donné ont réellement discuté, confronté leurs avis et recherché ensemble une solution à des problèmes qui touchent leur vie quotidienne.

Cette démocratie participative permet d’incarner les problèmes et d’impliquer réellement les citoyens, en les amenant à davantage se parler entre eux, donc, également, à admettre plus facilement la diversité des points de vue et à rechercher plus naturellement des compromis. Autrement dit, si le référendum au niveau national risque de cliver encore plus les opinions et de conflictualiser encore plus les relations sociales, son organisation au niveau local peut s’articuler avec une mise en discussion collective incarnée (on ne s’adresse pas à un inconnu sur internet, on parle avec son voisin dans la « vraie vie ») qui tend au contraire à les pacifier.

Il nous faut en tout cas sortir d’une conception moyenâgeuse du pouvoir de type guerrier (il se conquiert dans et par la guerre électorale) et de type autocratique (une fois qu’on l’a, on le partage le moins possible). Dans ce système, le chef décide et l’intendance suit. Le pouvoir est vertical et les messages vont dans un seul sens : du haut vers le bas (top-down). Pour en sortir, il faudra inventer une VIe République qui nous sorte du régime semi-présidentiel de la Ve et de sa dérive autoritaire consubstantielle. Beaucoup l’ont déjà dit. Mais en se concentrant sur le seul échelon national, ils ont souvent occulté les questions locales où les blocages sont tout aussi puissants.

C’est également le présidentialisme municipal qu’il faudra changer. Sinon les référendums locaux seront détournés de leur finalité pour devenir des instruments de légitimation de décisions déjà prises, si ce n’est des plébiscites pour les maires (M. Koebel, Le Pouvoir local ou la démocratie improbable, 2005). Il faudra revoir encore l’architecture des pouvoirs, qui s’est transformée au fil du temps avec des intercommunalités et des métropoles où les élus et quelques techniciens sont tout-puissants et les citoyens totalement absents (F. Desage, D. Guéranger, La Politique confisquée, 2011).

Extraits d’un article de Laurent Mucchielli dans Siné mensuel de juin 2020.