Économie virtuelle

[…] Or c’est oublier que cette économie « virtuelle » repose sur une chaîne industrielle bien réelle, avide de métaux rares dont l’extraction est extrêmement polluante et générant un tsunami de déchets électriques et électromagnétiques. Pire, dans leur « numérico-mania », les dirigeants politiques trompent les citoyens, notamment en ce qui concerne la 5G, le catalyseur de la révolution numérique en cours.
Décryptons.

Les effets réels du virtuel

Le Pacte vert pour l’Europe et la communication de la Commission Façonner l’avenir numérique de l’Europe fixent l’ambition : être le chef de file mondial dans le domaine du numérique. À cet effet, « L’Europe doit accélérer les investissements dans la recherche et le déploiement de technologies dans des domaines tels que l’intelligence artificielle, la 5G et l’ana1yse de données et de métadonnées. » Ce qui rime(rait) avec écologie, car l’économie numérique est vue comme le levier de la « durabilité compétitive » de l’UE dans son ensemble.

Vendre le concept de l’économie numérique comme garant de la transition écologique est un marché de dupes. En premier lieu, c’est faire l’impasse sur l’impact environnemental de la massification de l’électricité, qui s’échelonne de l’extraction de métaux rares au fabricant de matériels spécialisés. Sans compter qu’une consommation quotidienne effrénée, voire compulsive, de ses multiples applications encourage une gabegie électrique sans précédent. À ce stade, le numérique est responsable de 4% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde, soit le double du transport aérien ; une empreinte carbone amenée à doubler d’ici 2025.

L’effet rebond

Quant au principe selon lequel des progrès en matière d’écoconception, d’efficacité énergétique pourraient limiter le coût d’électricité et de l’uti1isation des minerais en amont, il élude la question fondamentale de l’effet rebond, dont l’automobile constitue un exemple frappant. Les
récents progrès techniques ont permis de produire des moteurs de voiture plus efficaces et moins polluants. Pourtant, la pollution automobile ne cesse de croître, car les gains énergétiques ont largement été compensés par un usage accru de la voiture.
[…]
La foi aveugle dans le numérique conduit à une cécité politique lourde de conséquence. La naïveté de croire que les avancées technologiques nous permettront de poursuivre notre fuite en avant. Une attitude schizophrénique où l’UE adopte à la fois un discours musclé sur l’indispensable réduction des émissions de gaz à effet de serre pour atteindre la neutralité climatique en 2050 – la clé de voûte du Pacte vert européen – tout en évacuant des débats le coût de la transition numérique.
[…]

Économie circulaire

Côté pile : l’enjeu de l’économie circulaire est clairement identifié. Entre 1970 et 2017, l’extraction annuelle mondiale de matériaux dans le monde a triplé et continue de croître. Près de la moitié de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre et plus de 90 % de la perte de biodiversité sont dus à l’extraction des ressources et à la transformation des matériaux, des combustibles et des denrées alimentaires. Par ailleurs. seulement 12% des matériaux utilisés par l’industrie européenne proviennent du recyclage. Ainsi, l’objectif de l’économie circulaire, dont l’enjeu est in fine de promouvoir l’utilisation efficace des ressources, tout en réduisant la production des déchets, représente incontestablement un volet essentiel de la transition écologique.

Extraits d’un article de Inès Trépant dans L’Écologiste de décembre 2020 – février 2021.

Mondialisation dumping

La mondialisation est un processus dynamique et multidimensionnel d’intensification des échanges entre les différentes régions du monde. Elle peut être culturelle, scientifique, humaine, financière, commerciale…
Elle est positive quand elle stimule l’interconnaissance, la coopération entre les peuples ou la circulation des valeurs démocratiques et féministes, comme on l’a vu avec les printemps arabes ainsi que les récents mouvements internationaux pour le climat ou contre les violences faites aux femmes (#MeToo, Ni una menos…).

Mais la mondialisation néolibérale enchevêtre les systèmes productifs et urbains, les met en concurrence et les fragilise à l’extrême en faisant des populations et de la nature des variables d’ajustement.
Son premier pilier est la circulation effrénée des marchandises et des capitaux, ainsi que de certains groupes sociaux affairés. « Effrénée », parce que cela dit mieux que « libre » le refus des limites et l’égarement qui en résulte. Les firmes transnationales jouent sur la logique du moins-disant face aux législations nationales du travail ; elles usent et abusent du marketing, des logos et de la publicité pour accroître les dividendes versés aux actionnaires.

Il s’ensuit un quadruple dumping : écologique, avec la délocalisation des usines polluantes ; social, puisqu’elles choisissent des pays où les salaires sont misérables et les syndicats muselés ; fiscal, avec leurs milliers de filiales dans des paradis fiscaux et réglementaires ; démocratique, enfin, car les gouvernements se soumettent aux désirs des marchés financiers qui financent leur dette et signent des dizaines de traités bilatéraux de libre-échange, instaurant une justice parallèle favorable aux investisseurs pour sanctionner les États dont les lois réduiraient leurs profits.

Le découpage de la production façon puzzle en chaînes de sous-traitance labyrinthiques constitue le second pilier de cette mondialisation. Ainsi, Apple répartit la production de ses iPhones dans huit pays différents, de la conception aux États-Unis à l’assemblage en Chine, en passant par la fabrication de l’écran tactile ou des processeurs au Japon ou en Corée du Sud, sans oublier l’extraction des matières premières en Afrique et en Chine.
L’industrie pharmaceutique fait de même : la pénurie de tests a révélé, au prix de dizaines de milliers de morts, que 60 % à 80 % des principes actifs de médicaments étaient fabriqués en Chine ou en Inde, nous plaçant à la merci de toute interruption du commerce mondial.

Extrait du livre Ce qui dépend de nous, Manifeste pour une relocalisation écologique et solidaire, de l’association Attac.

Avion et tourisme

Repenser le voyage pour en finir avec l’avion

Si le monde d’après doit être un monde avec un trafic aérien réduit, alors il va nous falloir repenser notre conception du voyage et des vacances. Finis les week-ends à Prague en vol low-cost ou la semaine à Bali pour décompresser. Or l’avion a pris une place de plus en plus hégémonique dans notre imaginaire : voyager, c’est partir loin et y aller vite, pour ne pas perdre de temps.
Faire se déplacer en avion et à bas coût de plus en plus de personnes constitue l’équation de la croissance du secteur touristique depuis 30 ans. L’essor de cette industrie va de pair avec celui de l’aérien: 58% des voyages internationaux ont été réalisés en avion en 2018, contre 46% en 2000, indique l’Organisation mondiale du tourisme. Qui sont ces passagers ?
En France, 30% de la population n’a jamais utilisé ce moyen de transport tandis que celles et ceux qui en ont les moyens le prennent de plus en plus souvent. C’est donc aux classes supérieures que revient la nécessité de modifier leur façon de voyager. Et si ce sont aussi ces mêmes personnes qui essayent le plus de réduire leur impact environnemental (lire l’engagement de façade des classes supérieures), les gestes du quotidien n’y suffiront pas. Pour réduire l’impact climatique du voyage, il n’y a qu’une seule solution : changer de moyen de transport et reconsidérer notre envie d’évasion.

Pour amorcer ce basculement, peut-être faut-il s’interroger sur ce qui motive ce désir ? « Notre relation au tourisme et la nécessité vitale de « partir » interrogent la qualité de notre vie quotidienne », note le sociologue Rodolphe Christin dans son Manuel de l’antitourisme. Serrer les dents toute l’année dans un quotidien désenchanté pour s’offrir trois semaines au soleil, est-ce là un horizon enthousiasmant ? Pour sortir de cette impasse, il distingue tourisme et voyage, afin de redonner du sens au second. D’un côté, le tourisme, plus proche du divertissement, tend vers une consommation du monde et n’exprime nullement le désir de rencontre de l’autre, tandis que le voyage conserve une dimension plus philosophique d’exploration de soi et de l’altérité. il livre quelques pistes : partir moins souvent mais plus longtemps afin d’éviter le syndrome de l’explorateur blasé, retrouver un rapport direct à la nature, privilégier la lenteur des déplacements…

Le slow tourisme devient une tendance, tandis que le flygskam (la honte de prendre l’avion) se répand, notamment parmi les jeunes. Cet été, la situation sanitaire a poussé de nombreux Français-es à repenser leurs escapades : au lieu de sauter dans un avion, beaucoup ont préféré les régions hexagonales plus proches. En ont-ils passé de mauvaises vacances pour autant ? Remettre en cause ses habitudes de déplacements, de logement, d’activités, peut-être est-ce déjà une manière de se mettre sur le chemin du voyage.

Article paru dans Lignes d’attac de janvier 2021.

Délit d’opinion

Dans son décret de dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France, le gouvernement assimile la critique de certaines politiques étatiques à un encouragement au terrorisme. Généralisée, cette logique de « délit d’opinion » pourrait conduire à la fermeture administrative de nombreuses autres associations, syndicats ou partis politiques contestataires.

C’est trois jours après l’assassinat de Samuel Paty que Gérald Darmanin avait annoncé son intention de dissoudre le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Le ministre de l’Intérieur assurait alors que cette association était « manifestement impliquée » dans l’affaire de Conflans-Sainte-Honorine. Mais dans le décret de dissolution finalement édicté le 2 décembre, il n’y a plus qu’une seule mention de Samuel Paty. On reproche au CCIF de ne pas avoir, sur les réseaux sociaux, supprimé des commentaires d’internautes « laissant entendre que l’État français est à l’initiative de l’atentat » fatal au professeur.

Légalement et globalement parlant, le gouvernement justifie la dissolution du CCIF en l’accusant d’encourager le terrorisme, la discrimination, la haine et la violence. L’association n’a pourtant jamais été poursuivie en justice pour de tels délits. Pour rappel, son cœur d’activité était d’offrir un soutien juridique aux musulmans victimes de discrimination.

Peinant à établir des faits précis, le décret gouvernemental reproche à l’association sa conception « particulièrement large » de l’islamophobie, ses fréquentations et son manque de maîtrise des commentaires générés par ses posts sur les réseaux sociaux. Le journaliste Pierre Januel s’est amusé à faire un tour sur le compte Twitter de Gérald Darmanin : en termes de commentaires racistes d’internautes appelant à la haine, on y trouve de quoi dissoudre dix fois la place Beauvau.

[…]

Le décret prétend surtout « qu’en qualifiant d’islamophobes des mesures prises dans le but de prévenir des actions terroristes », le CCIF « doit être regardé comme partageant, cautionnant et contribuant à propager de telles idées ». Autrement dit, considérer discriminatoires des lois, des opérations de police ou des décisions administratives relevant de l’antiterrorisme (par exemple les assignations à résidence ou les perquisitions administratives de l’état d’urgence subies par de nombreux innocents) reviendrait donc à soutenir le terrorisme. « Le raccourci fait entre critique des politiques de l’État et provocation au terrorisme fait froid dans le dos », commente le Syndicat des avocats de France (SAF).

Extraits d’un article de Clair Rivière dans le mensuel CQFD de janvier 2021.

Nucléaire et (dés)information

Depuis huit ans, Christine Fassert travaillait à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Cette socio-anthropologue et spécialiste des risques a coordonné le projet Shinrai, qui s’intéresse aux conséquences éthiques, sociales et politiques de l’accident
nucléaire de Fukushima.
Mais, en juin, le couperet est tombé. Christine Fassert est renvoyée pour « insubordination récurrente avec défiance vis-à-vis de [sa] hiérarchie » et pour « un comportement inadapté ». La raison ? Deux articles de la chercheuse ont été refusés par l’institut à quelques mois d’intervalle, dont un qu’elle avait rédigé pour la revue scientifique Les Annales des Mines.
L’IRSN a indiqué que cet article mettait « en défaut l’expertise institutionnelle par rapport à la contre-expertise ». Que s’est-il passé ?
Christine Fassert a montré que la vision très rassurante des autorités japonaises sur la dangerosité des faibles doses avait été remise en question par de nombreux scientifiques. Inacceptable pour l’IRSN.
En 2019, la sociologue rapportait au quotidien Libération : « À Tchernobyl, le nombre d’enfants « pratiquement sains » a diminué de 80% en 1985 à 20% en 2000″; « ces données « locales » ne furent pas reprises en compte par les rapports que nous avons appelés « institutionnels », comme ceux
de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Mais, las, l’IRSN l’a congédiée, provoquant immédiatement la démission d’un autre scientifique de renom, David Boilley, qui siégeait au sein du Comité d’orientation des recherches.
Sur le site du comité, on peut encore lire sa lettre de démission, qui commence ainsi : « Si l’IRSN n’est pas capable d’accepter des voix singulières en interne, il ne peut pas s’ouvrir à la société. » Ambiance.

Pourtant, à Fukushima, depuis 2011, rien ne va plus. Les informations sont floues, les habitants ne savent plus comment réagir et les chiffres sont difficilement audibles. « Fukushima ? Au début, c’est officiellement deux morts noyés », soupire Christine Fassert. Et pour cause : le secret est de mise au pays du Soleil-Levant. « On est dans un schéma similaire à celui de Tchernobyl, où une chape de plomb [sic] s’est abattue sur le pays. » Au Japon comme ailleurs, les cancers de la thyroïde chez les enfants sont très rares. Mais depuis l’accident, et d’après les autorités japonaises, le nombre de cas est plus important chez les 0-18 ans.
Pour les autorités, c’est l’effet « screening » qui est en cause. Traduction : à force de détecter les cancers à un stade très précoce, on fait monter les statistiques. Exemple cinglant de la situation sur place, le docteur Hisako Sakiyama, directrice de recherche à l’Institut national des sciences radiologiques du Japon, a demandé aux autorités que le seuil de contamination au césium 137 des aliments vendus sur les étals des marchés soit abaissé à 20 Bq/kg au lieu de 100 Bq/kg. En vain.
Par ailleurs, la norme de rayonnement de 1 mSv (millisievert) au-delà de laquelle on procède à une évacuation de la population a été relevée à 20 mSv. « La raison est simple : avec un seuil à 1 mSv, il y aurait eu trop de monde à évacuer et ça coûte cher », explique Christine Fassert. Ce qui n’a pas empêché les autorités japonaises d’inciter les habitants à revenir à Fukushima à travers le programme « Reconquête du territoire ». En attendant la reconquête de l’IRSN ?

Article de Maxime Carsel dans Siné mensuel de janvier 2021.

Voiture électrique et industrie minière

L’industrie minière est l’une des plus polluantes du monde. L’extraction et la transformation primaire des métaux et de minéraux sont ainsi à l’origine du quart des émissions mondiales de gaz carbonique. Or la quantité de métaux et de minéraux nécessaires pour la transition énergétique est colossale. Des matières premières critiques seront nécessaires pour produire des batteries destinées aux véhicules électriques et aux énergies renouvelables.

Pénurie de lithium

La Commission européenne a publié son plan d’action sur les matières premières critiques afin de sécuriser l’avenir de la chaîne d’approvisionnements nécessaires à la production de terres rares. Elle propose de réduire la dépendance par rapport à des pays tiers en améliorant l’utilisation efficace des ressources et en promouvant un approvisionnement « responsable ». Pour Maros Sefcovic, vice-président de la Commission européenne pour la prospective :
« Pour les batteries des véhicules électriques » et le stockage de l’énergie, l’UE aurait besoin de 18 fois plus de lithium et de 5 fois plus de cobalt en 2030, et de près de 60 fois plus de lithium en 2050 par rapport à l’approvisionnement actuel. »

Selon Margarita Mediavilla, chercheuse du groupe de recherche et de prospective Locomotion, « la Commission européenne semble avoir enfin sorti sa calculette et découvert que si toutes les voitures du monde fonctionnaient à l’électricité en 2050 avec un taux de recyclage aussi faible qu’actuellement, alors il n’y aura pas assez de lithium. »
Cette rareté croissante combinée à l’escalade de conflits commerciaux entre la Chine et les États-Unis et l’épidémie de coronavirus a conduit l’UE à chercher à renforcer sa sécurité d’approvisionnement. Cela implique de rouvrir un type d’extraction nocif et controversé que les pays européens avaient commodément exporté.
La France a par exemple remplacé ses quelque 200 mines d’uranium par notamment de vastes exploitations minières au Niger.

Le désastre écologique des mines

On assiste actuellement à une campagne de communication massive pour vendre l’idée que l’exploitation minière est non seulement nécessaire mais aussi durable. Il faudrait au contraire réduire drastiquement notre impact sur la planète en adoptant un mode de vie durable.
Selon Margarita Mediavilla : « Si l’énergie dite verte signifie pollution et mise au rebut après usage, ce n’est pas… durable. La seule technologie vraiment durable par définition est 100% renouvelable et utilise des matériaux 100% recyclables. »
La Commission espère faire accepter au public sa stratégie en disant que l’extraction est nécessaire pour atteindre les objectifs climatiques. Or, malgré les progrès technologiques, la durabilité n’est vraiment pas acquise dans cette industrie.

L’industrie minière est à haut risque avec des actionnaires qui exerce des pressions permanentes pour réduire les coûts au détriment de l’environnement. Le désert d’Atacama au Chili fournit un exemple qui devrait servir d’avertissement. La méthode d’extraction du lithium exige beaucoup d’eau dans une région très aride et contribue à la baisse des aquifères, affectant l’équilibre hydrique et provoquant l’opposition des communautés locales.

Début d’un article de Diego Francesco Marin, chargé de mission au Bureau européen de l’environnement (BEE), dans L’Écologiste de décembre 2020.

Uber et Deliveroo

Une des premières victoires qui a eu un retentissement est celle d’ABS, l’an dernier, en Californie, où tous les jobs des travailleurs ont été requalifiés en contrats de travail. Au Parlement européen, j’ai rencontré les lobbyistes d’Uber et de Deliveroo.
Eh ben je peux te dire que leur gros flip, c’est que ça se passe comme aux États-Unis…
[…]
Le 12 décembre 2019, on a fait venir 80 coursiers à vélo au Parlement, mais aussi des taxis espagnols, des chauffeurs de Californie, une mobilisation énorme. Ils ont fait une AG, ont interpellé la Commission européenne. Dans l’entourage du commissaire, ils disent que ça les aide, dans le rapport de forces. Et là, je me suis rendu compte qu’il y avait en fait vachement plus de consensus que ce qu’on pensait, sur cette question. Même à droite, on trouve des alliés, faut les chercher, OK, mais on en trouve. On crée un arc de forces.
En fait, seuls les macronistes sont contre, vent debout !
[…]
Beaucoup de livreurs ont compris une chose, désormais : leur statut, c’est une vraie porte d’entrée pour casser le code du Travail : de faux indépendants, qui sont tous pris pour des salariés. Mais chez Uber et autres, ils ne veulent pas du salariat. Le piège dans lequel ils veulent nous amener, c’est ce qu’on appelle le « troisième statut ».
[…]
Une sorte de statut entre indépendants et salariés. En fait, il légalise le fait que ces chauffeurs sont des indépendants, avec un petit peu de protection sociale. Bref, on institutionnalise la précarité. Et c’est un vrai piège, du pain béni pour les plateformes. Bien sûr qu’elles sont d’accord pour prendre à leur charge un tout petit peu de protection sociale, avec une charte par exemple : ça les exonère de tout ! Ça leur évite des procès !
[…]
Pour le lobbyiste de Deliveroo, Macron, c’est le modèle… D’ailleurs, Sylvie Brunet, une eurodéputée, est clairement envoyée par l’E1ysée pour ce faire. Tout le monde est d’accord pour progresser, aller dans le bon sens, sauf elle, qui ralentit les choses. Déjà, la loi LOM, la loi d’orientation des mobilités, de fin 2019, voulait protéger les plateformes, avec une charte contre tout risque de requalification des emplois en contrats de travail. D’ailleurs, les lobbyistes à Bruxelles regrettent que le Conseil constitutionnel n’ait pas validé l’idée…

Extraits d’un entretien de Leïla Chaibi dans le journal Fakir de décembre 2020.

Le numérique

Le numérique, qui constitue désormais plus de la moitié de nos vies éveillées, a ceci de spécifique qu’il est informatique. C’est-à-dire qu’il émet et reçoit de l’information, qu’il la gère, l’articule, la relaie, la dissémine, en sature les réseaux au besoin. Ce qui signifie aussi que le moindre acte en ligne (un scroll, un clic, un message, un achat, une vidéo postée…) produit de facto et irrémédiablement de l’information, donc une trace. Une trace repérable, personnalisée, archivable et corrélable, permettant un travail statistique profond, de masse ou
individué.
On en déduit parfois que ceux qui gèrent ces traces et en tirent profit, au premier rang desquels les GAFAM, seraient nos nouveaux Grands Frères, qui savent parfaitement ce que nous aimons et ce qui nous convient. Et on en tire quelque chose comme une verticalité réinventée, retrouvée. Ce qui est juste, à condition de mesurer que cette verticalité émane d’un océan de données, de processus algorithmiques d’agrégation intelligente ; qu’elle est donc ascendante et non descendante, immanente plutôt que transcendante.

L’asservissement que produit le numérique relève moins d’un pouvoir que d’une éthologie, à mon sens, c’est-à-dire d’un ensemble de comportements réguliers, autonormalisants et addictifs à décrypter et de formes assez banales de mimesis sociale (viralité, rivalités, grégarisme), d’autant plus fortes qu’elles opèrent sur des sujets isolés qui n’accèdent pour l’essentiel à la socialité que par le réseau.

Les GAFAM, aussi puissantes soient-elles, sont avant tout des fournisseurs de matériels, de logiciels et d’applications. Leur grand mérite, je parle des produits, est d’être le plus précisément adaptés à nos tristes lois non écrites, mais inscrites en nous, du moindre effort. Les GAFAM optimisent l’écoulement d’une eau intime qui suit la gravité – appelez-la fatigue, appelez-la facilité, commodité, jouissance du simple -, rien d’autre.
Elles en façonnent les pentes, le débit, les vasques, le diamètre des tuyaux. Et bien sûr, une fois l’habitude ou le pli pris, les GAFAM s’efforcent de maximiser la dépendance, de la designer au plus fin, par itérations innombrables, grâce aux données récupérées en temps réel en ligne.

Donc oui, Big Brother est infiniment moins important aujourd’hui que ce que j’appelle Big Mother, en jouant sur la représentation classique de la figure maternelle couvante, enveloppante, choyante, offrant ce qui semble être le meilleur pour ses enfants. Pour sortir de l’empire numérique, il s’agit moins de tuer le père que de tuer la mère en nous. Il s’agit moins de combattre une autorité qui n’a que des smileys à proposer et des applis magnifiquement dessinées que de s’extraire du piège des facilités insistamment offertes, des sollicitations arachnéennes.

Le combat est donc d’abord un combat contre l’auto-aliénation suscitée par le numérique. C’est un combat contre ce que j’ai baptisé dans Les Furtifs (2019) le self-serf vice : ce vice intime de la délégation de nos puissances aux pouvoirs minuscules des applis. Ce vice d’une servitude volontaire, consentie et consentante à la satisfaction dérisoire de nos pulsions en lieu et place de la construction plus lente, plus compliquée, plus patiente qu’exigeraient nos vrais désirs.

Extrait d’une intervention d’Alain Damasio dans le mensuel CQFD de décembre 2020.

Pleins pouvoirs

Il faut aussi que chacun se comporte comme tout le monde, se conforme aux normes sanitaires et au récit commun, sauf à porter la responsabilité de la catastrophe.

Le pangolin de Chine fut le premier bouc émissaire, suspect idéal de la transmission du virus entre la chauve-souris et l’homme. N’importe les anomalies de cette explication pseudo scientifique et garantie « sans fausse nouvelle » par les certificateurs de faits médiatiques. Par contagion, les sceptiques menacent la santé publique et la cohésion sociale.

Une historienne « spécialiste du complotisme » accuse les discours « conspirationnistes » et « la défiance envers la parole d’autorité (dont la parole scientifique) » d’entraver l’efficacité des gouvernants. Un  ministre de la Santé déclare : « En période de crise, que ce soit une crise épidémique ou d’une autre nature, ce genre de diffusion de fausses informations, c’est presque de la haute trahison ». C’est que les traîtres n’empoisonnent pas que les esprits, mais aussi les puits, les corps, etc. Aussi, contre les réfractaires au vaccin, un technologiste Vert candidat à l’élection présidentielle en appelle déjà à la contrainte.

Virus de la contrainte

Tout en intensifiant les tendances de fond de la société industrielle – numérisation, virtualisation, remplacement des humains par la Machine -, la crise renforce les moyens et l’acceptation de la contrainte. Elle ouvre des fenêtres d’opportunité pour fortifier le perpétuel fait accompli technologique, accélérer la rationalisation et le pilotage centralisé au nom de l’efficacité. Enedis se félicite du soutien du virus, « meilleur allié de Linky », son mouchard à domicile qui permet les opérations à distance, sans contact, et qui sait aussi si vous avez enfreint le confinement pour rejoindre votre résidence secondaire.

La pandémie est l’accélérateur du techno-totalitarisme : réclusion générale à domicile ; drones de surveillance en Chine et dans la campagne picarde ; géolocalisation et contrôle vidéo à Singapour ; analyse des données et des conversations par l’intelligence artificielle en Israël ; détection des « messages néfastes » sur les réseaux sociaux ; espionnage numérique des mis en quarantaine en Corée du Sud et à Taiwan ; applis de traque des cas contacts par smartphone ; autorisations de sortie délivrées par SMS en Grèce.

Pleins pouvoirs

La « crise sanitaire » suscite la biodictature, suggérée et/ou imposée par les biocrates, mais également réclamée par une grande part du peuple. Comme dans l’ancienne Rome en cas d’extrémité : les pleins pouvoirs pour six mois au dictateur désigné par les consuls, après approbation du Sénat. D’où ce frêle appel du président de la Commission nationale des droits de l’homme : « En temps de paix, la République n’a jamais connu une telle restriction des libertés. […]
L’état d’urgence distille une forme de poison démocratique, dangereux pour ceux qui le reçoivent comme pour ceux qui le donnent. Il laisse des traces. On n’en sort jamais comme on y est entré. »

La Machine – ou plutôt ses machinistes – saisit l’occasion pour nous réduire à l’état de machins numériques. La « machinerie générale » (Marx), la Smart planet (IBM), étend ses circuits à l’échelle planétaire. Les mauvais Terriens, qui compromettent l’organisation scientifique de la survie, deviennent le nouvel ennemi. Il faut entendre ce cri de guerre du président de la technocratie saint-simonienne, devant les « acteurs de la French tech » (sic), contre les « Amish », opposants à la 5G. C’est-à-dire rétifs à l’essor de la Machine à gouverner. À la contrainte automatisée.

La Crise et ses multiples avatars intensifient la lutte idéologique entre le parti technologiste et le parti écologiste (rien à voir avec EELV). Les technologistes représentent l’alliance de l’avoir, du savoir et du pouvoir : la technocratie. Ce qu’ils disqualifient sous les termes de « complotistes », de « populistes », c’est d’une part le raz-de-marée d’enquêtes et d’analyses « dissidentes », et tout d’abord « écologistes », et d’autre part, le peuple en mouvement en ce moment de crise (jugement, examen, décision, suivant le grec krisis) et de vérité.
Après des décennies de ravages industriels, d’effets pervers, d’externalités négatives, de balance coûts-bénéfices, d’accidents technologiques et de maladies de civilisation, ce peuple s’affranchit idéologiquement (via les « réseaux sociaux », hélas) et menace la technocratie de sécession.

Extrait d’un article de piecesetmaindoeuvre.com/ dans le journal La Décroissance de décembre 2020.

Un régime de plus en plus autoritaire

Nous basculons vers un régime de plus en plus autoritaire. Quand chacun de nous s’adapte à des contraintes aussi lourdes que celles qui nous sont imposées aujourd’hui au nom de la santé, nous nous habituons progressivement à ce que nos libertés se dissolvent. C’est un mouvement qui me semble très dangereux, contre lequel toute personne attachée à la défense des libertés doit s’interroger sinon résister.
[…]
il y a un prétexte, qui est tout à fait incontestable – personne ne peut nier qu’il y a eu des actes de terrorisme, personne ne contestera qu’il y a depuis mars 2020 une situation sanitaire particulièrement préoccupante sinon dégradée sur le territoire français. Mais cela ne justifie pas nécessairement d’y répondre par des mesures coercitives. Or, depuis trente ans, les pouvoirs publics nationaux répondent à toute difficulté sociétale par un empilement de mesures sécuritaires.
Quand on ne sait pas quoi faire, on choisit la réponse la plus facile, de court terme, et… on adopte une loi, dans l’urgence : on prend une loi contre le terrorisme – comme si les terroristes allaient être terrorisés par la volonté du législateur ! -, une loi contre l’épidémie, ce qui est une folie pure : ce n’est pas par une « stratégie » de ligne Maginot et par des amendes qu’on va utilement combattre un virus.

Adopter une loi, ça permet de donner l’impression d’être actif. […] En réalité, toutes ces mesures n’ont ni permis de lutter efficacement contre le terrorisme, ni de limiter la propagation du virus de manière équilibrée par rapport aux atteintes aux libertés fondamentales.
[…] tout le monde a accepté d’être confiné pendant 55 jours au printemps 2020, sans même se poser la question de savoir si ce confinement n’était pas disproportionné par rapport aux enjeux de santé publique, avec quand même cette donnée problématique en période de pandémie qui est qu’un pays de 67 millions d’habitants dispose de 6 000 lits de réanimation…

Aujourd’hui, la situation perdure. On a des ministres qui nous disent quels sont les produits « essentiels » ou non à notre vie courante et qui décident, au nom de la santé publique, comment la vie quotidienne de tout un peuple doit être organisée. Sans que jamais l’efficacité de ces mesures ne soit évaluée, sans qu’aucun bilan ne soit tiré. Sans que l’on prenne en compte les conséquences du confinement sur nos libertés, sur les commerçants, sur notre droit à une vie familiale normale, sur notre psychisme même.

Je suis un spécialiste de l’état d’urgence sécuritaire, de la loi du 3 avril 1955, et je peux vous garantir qu’aucune des mesures qui ont été prises à ce titre n’a permis la prévention d’un seul acte terroriste. Aucune. Et malgré cela la loi de 1955 a servi de modèle à la loi du 23 mars 2020 qui a permis le confinement de toute la population, c’est-à-dire 67 millions d’assignations à domicile 23h/24. La sécurité renforcée mine nos libertés individuelles sans nous apporter ce au nom de quoi elle a été instituée.

[…] La cause n’est pas traitée. On essaie de colmater des fuites, avec des sparadraps qui ne tiennent pas. Bien sûr, il y a eu un effet de surprise en mars 2020. L’hôpital public ne pouvait pas être prêt, il a été débordé, du fait même des politiques publiques qui sont menées au niveau national. Le mantra depuis des décennies, c’est de supprimer des lits pour faire des économies.
L’hôpital a été envisagé comme une entreprise, et le patient comme un client. Évidemment, on fait des économies à l’instant « t » en supprimant des lits, mais en temps de pandémie, on manque de places et on se rend compte que ces politiques néolibérales coûtent infiniment plus cher à long terme. Après la première vague de coronavirus, plutôt que de multiplier les lois d’urgence sanitaire, l’exécutif aurait dû, toutes affaires cessantes, améliorer la situation de l’hôpital public.

Extraits d’un entretien avec Paul Cassia dans le journal La Décroissance de décembre 2020.