La ville et les vilains

Le chercheur Vaclav Smil a calculé, dans son livre Making of the Modern World, que 6o milliards de tonnes de ciment ont été produites depuis 1945 dans le monde, ciment qui aura permis de couler au moins 5oo milliards de tonnes de béton (mélange de sable, de gravier et de ciment). Le processus que les économistes appellent couramment « développement » ou « modernisation » pourrait s’appeler « bétonisation », écrit le chercheur au CNRS Jean-Baptiste Fressoz dans Le Monde du 29 août.

En France, les porte-flingues du BTP ont beau chouiner que c’est la crise, leur secteur représente encore la moitié de l’activité industrielle et continue à goinfrer les villes en voie de métropolisation. De Marseille à Lille, en passant par Bordeaux et Toulouse, on dirait les édiles en plein retour d’enfance et pris de frénésie pour un jeu de Lego grandeur nature. Partout des
grues, des pelleteuses, des bulldozers ; partout des chantiers où on abat, terrasse et monte de nouveaux murs.
Des images de synthèse annoncent la future couleur du quartier : harmonie de citadins déambulant tels des pixels heureux, nouvelles courbes architecturales, coulées d’un vert fluorescent. Du ver au papillon, la rénovation urbaine est cette chrysalide capable de transmuter un faubourg de zonards mal dégrossis en éco-quartier avec « cadre de vie qualitatif » et « espaces publics fédérateurs ».

Après avoir broyé du prolo dans la taule de leurs usines, les villes s’emploient à nettoyer méthodiquement les rejetons d’une classe ouvrière jamais complètement domptée. Il s’agit d’éradiquer des centres urbains les derniers quartiers populaires. La ville n’est plus qu’un vilain périmètre balisé destiné à faire du cash : remplir les fouilles des promoteurs, drainer les flux consuméristes, attirer les bardées touristiques.
Mis en concurrence, les territoires servent avant tout les ego des cliques municipales et autres mafias locales bien décidées à poser leur griffe sur des restructurations urbaines où l’obèse le dispute à l’obscène.

Ils sont comme ça en haut lieu, à se gargariser, à sourire en squale, à se fourrer l’index dans la moiteur de leur nombril. À toiser d’un dédain monarchique ces braillards et autres récalcitrants qui s’obstinent à défendre leur quartier, leur rue, leur immeuble. Comme si tout cela leur appartenait. Comme si une place publique appartenait encore à ses riverains ou à ses forains du dimanche. La bonne blague. Aujourd’hui, il n’y a rien de plus privatisé que l’espace public. C’est cette vérité qui s’épanche de nos communes colères. Et qui doit revenir dans les gencives des aménageurs avec la furie d’un boomerang.

Édito du mensuel CQFD de novembre 2018.

Nucléaire omerta

J’ai développé un cancer de la thyroïde pendant que j’exerçais mon activité professionnelle (Patrice Girardier était technicien de maintenance nucléaire pour une filiale d’0rano, ex-Aréva).
La médecine du travail et la sécurité sociale ont considéré que ce cancer était probablement d’origine génétique. Puisque 95% des cancers de la thyroïde sont d’origine accidentelle, industrielle et professionnelle, la lecture statistique qu’en fait le corps médical est pour le moins surprenante, pour ne pas dire abusive.

À l’issue de ce cancer, j’ai été déclaré invalide, et comme mon employeur n’avait pas d’autre poste à me proposer, j’ai été licencié. Fin de l’histoire pour l’employeur et la sécurité sociale, mais pas pour moi, car je conteste cette décision.

Grâce au site de l’association Ma zone contrôlée et au soutien du Réseau Sortir du nucléaire, je suis contacté par une personne qui est interpelée par mon cas. Il lui apparaît un certain nombre d’incohérences. Elle se demande comment l’entreprise peut se dédouaner de toute forme de responsabilité sur mon exposition et sur quelles bases médicales la médecine du travail et la sécurité sociale, peuvent exclure tous risques professionnels.

Afin de corréler ce premier constat, elle me demande de récupérer mon dossier médical auprès du Laboratoire de biologie médicale de Saint-Denis. Ce que je tente de faire en leur adressant un courrier avec accusé de réception, avec justiftcatif d’identité tout en demandant une liste détaillée des informations avec justification de traçabilité et rapports techniques de mesures.

La directrice bottera en touche, tout en m’invitant à prendre contact avec mon médecin du travail. Cette réponse est pour le moins étrange. En effet, tout patient a un droit d’accès à son dossier médical s’il en fait la demande explicite, celui-ci n’étant pas la propriété, ni du laboratoire, ni du médecin.
[…]
La directrice, en conditionnant un passage obligé par la médecine du travail, qui elle-même refuse de me recevoir, me prive des données qui sont la base de ma contestation. À en croire l’étrange attitude de la médecine du travail, il semble apparaître que « le téléphone ait bien fonctionné ». Comment fait-on alors pour accéder aux éléments médicaux en pareille situation ?

J’adresse un second courrier : aucune réponse. Puis un troisième courrier avec copie auprès des autorités de contrôles, dont l’Autorité de sûreté nucléaire.
À ce jour, je n’ai toujours reçu aucune réponse.
[…] vous vous rendrez vite compte que vous êtes bien seul et démuni devant un monstre qui use et abuse de moyens totalement illégaux pour faire barrage, au plus basique des principes, celui de pouvoir se défendre sur la base de documents officiels qui vous sont normalement accessibles. […]

Quand les autorités de contrôle et le Laboratoire font barrage en se distinguant par leur silence, cela soulève des questions qui rendent légitimes les suspicions.
[…]
Toute personne susceptible d’avoir été exposée est en droit de contester un refus de reconnaissance en maladie professionnelle et doit pouvoir accéder à
son dossier médical pour faire valoir ses droits.
Quand les moyens légaux sont verrouillés, il existe d`autres moyens, notamment celui de la mobilisation pour faire pression.
C’est pourquoi je vous demande de relayer ce message massivement, pour que ce genre d’entrave ne soit plus la règle et qu’un maximum de personnes soient au courant de ce genre de pratique totale-
ment illégale mais cautionnée par les autorités.

Extraits d’un article de Patrice Girardier dans la revue Sortir du nucléaire du printemps 2017.

Le système de retraite

[…] Le système de retraite représente en France 14% du produit intérieur brut (PIB) annuel. Ce qui est jugé trop fort ; il faut diminuer cette part au nom de la baisse des dépenses publiques et sociales.
[…]
Puisque les pensions sont désindexées de l’évolution des salaires, plus la croissance économique est forte (et donc, normalement, plus les salaires augmentent), plus les pensions seront déconnectées et représenteront une part plus faible dans le PIB. Ainsi, d’après le COR, si la croissance économique est en moyenne de 1,8% par an pendant le prochain demi-siècle, la part des pensions baissera de 14 % à 11,7 %. Mais si la croissance n’est que de 1 % en moyenne, la part des pensions montera jusqu’à 4,5 %.

Or, les prévisions de croissance sont très modérées pour les prochaines années, et même pour les prochaines décennies. Donc, il s’agit de mettre a bas le système actuel de retraite parce qu’il ne garantit pas une baisse suffisante de la part des pensions dans le PIB.
Comment faire ? En le remplaçant soit par un système par points, soit par un système dit par comptes notionnels. Leur élément commun est d’en finir avec la fixation d’une norme de l’âge de la retraite et avec la durée de cotisation exigée pour une pension à taux plein et, de fait, avec la notion même de taux plein, puisqu`il n’y aura plus de taux de remplacement (pension par rapport au
salaire) garanti.

Rappelons que, jusqu’à la reforme de 1993, les cotisations étaient définies à l’avance. avec au final un taux de remplacement d’environ 75 % pour les carrières complètes, régimes publics et spéciaux inclus.
Le président Macron a promis qu’un euro de cotisation donnerait le même droit à toutes et à tous, et qu’ainsi il n’y aurait plus d`inégalités. C’est doublement faux !

Si le nouveau système était par « comptes notionnels », […]
En rattachant strictement la pension avec la cotisation, on renforce la contributivité et on restreint, voire on élimine, la part de solidarité. Les femmes, en étant les principales bénéficiaires de cette solidarité, on entrevoit le risque de double peine pour elles qui sont déjà moins payées et subissent les temps partiels.
Les retours de l’expérience suédoise sont d’ailleurs éloquents : le système se révèle inégalitaire, pénalise les femmes et les travailleurs aux carrières heurtées et, comme le note l’ex-premier ministre suédois, « il procure des pensions trop basses »…

Si le système proposé sera, comme cela semble le plus probable, par points, sa régulation se fera au niveau des gestionnaires des caisses, par l’ajustement du prix d’achat du point et de la valeur de service de ce point, autrement dit par la disjonction entre les droits acquis et leur satisfaction. Plus personne ne saura quelle pension il percevra. Il est même possible d’introduire dans un système par points la variable de l’espérance de vie par le biais d’un « correcteur démographique » de la valeur de service du point.

La seconde erreur – ou mensonge – est de laisser croire qu’un système par points ou par comptes notionnels échappe aux contraintes démographiques et économiques. C’est complétement faux : aucun miracle n’est à attendre d’un système face à un vieillissement de la population ou à une récession économique. Car tout système de retraite (même par capitalisation !) ne peut que répartir la richesse produite par la population active.

On reste abasourdi de voir des experts les plus reconnus, sinon les plus avertis, étudier comment des systèmes par comptes notionnels ou par points seraient à même de « mieux gérer la double incertitude économique et démographique ». La recherche est vaine car, de l’avis même de ces experts, « il est nécessaire de déterminer les trois paramètres de pilotage majeurs de ce type de régime, suffisant pour déterminer l`accumulation de droits et leur conversion en rente de retraite : le taux de cotisation du nouveau système, le taux de rendement du système (appliqué aux cotisations versées au compte individuel), la règle d’indexation des pensions après liquidation ». Pour au bout du compte conclure que toute reforme « conduit à peu près au même type de partage du produit national entre actifs et retraités quelle que soit la dynamique de ce produit. » […]

Fondamentalement, le projet de réforme du gouvernement vise a sortir du débat démocratique des questions aussi essentielles que la solidarité intergénérationnelle, le temps de travail et le temps de repos après la vie active, ainsi que le partage des richesses produites. […]

Extraits d’un article de Christiane Marty et Jean-Marie Harribey dans Lignes d’attac d’octobre 2018.

Tout le monde est pour l’écologie !

Tout le monde est, bien sûr, pour l’écologie. Il est rare de nos jours de trouver un parti politique ne revendiquant pas de l’être. La plupart des grands médias, presse, radio et télévision, ont une ou plusieurs rubriques sur la question. Il s’y mélange la défense de l’environnement, la biodiversité, le climat, l’alimentation. Si douze anti-spécistes menacent un boucher de le larder de rayons de vélos, cela fait les gros titres. Il existe autant d’associations, « ONG », sur l’écologie que de particularismes.

Cependant on ne peut que constater que nous brûlons toujours plus de combustibles fossiles, que nous jetons toujours plus de déchets et que la pollution de l’eau, de l’air et des sols augmente. Y a-t-il une réponse simple à cette contradiction ?

Non. Mais il y en a bien une dont, sans en mesurer exactement l’ampleur, on peut être certain qu’elle est une entrave pour se projeter dans une civilisation soutenable. On rappellera brièvement ici que cela signifie de diviser par un facteur significatif nos consommations et prélèvements de tout ce qui n’est pas renouvelable, ou de tout ce qui est destructeur de notre habitat. Ne soyons pas trop précis, sauf à s’engager dans des arguties sans fin sur la technicité d’une telle chose, alors qu’il s’agit d’abord d’accepter cela : demain, pour tous ceux qui prélèvent et consomment plus que la part moyenne à laquelle chaque être humain peut prétendre sur les ressources renouvelables de la planète, il faudra faire avec moins, beaucoup moins.

Vous voulez quand même un ordre de grandeur ? Jared Diamond a mentionné un facteur… 34 ! Oui, mais pour nous, en Europe ? Disons la moitié. Mais vous oubliez toutes ces superbes initiatives citoyennes, solidaires, pleines de consensus, de circuits courts, de proximité, de circularité, etc. Oui, je les oublie car elles sont anecdotiques au regard des quantités et je pense même qu’e1les n’existent que dans un effet de niche.

Si, dans un système, une partie de la population est prédatrice globalement, à grands pas, et l’autre résiliente à petits pas, il n’est pas compliqué d’en tirer une fonction mathématique simple : plus on avance dans le temps et plus l’écart grandit, il ne se comble jamais. Il y a un deuxième volet à l’effet de niche. C’est la façon dont notre personnel politique, économique, industriel, financier et autres « décideurs », autoproclamés ou régulièrement désignés par la multitude, traitent, du fait de leur formation initiale, la question, et les personnes et autres éventuels énergumènes qui, kite-surfant sur cette vague à la mode, se pensent investis du rôle de sauveurs de la planète : à la niche.

Éditorial de Bruno Clémentin dans le journal La Décroissance d’octobre 2018.

Grand contournement ouest de Strasbourg

Les juges du tribunal administratif de Strasbourg nous expliquent qu’ils ont « un doute sérieux quant à la légalité du saucissonnage du dossier du Grand Contournement ouest de Strasbourg et de ses impacts, mais qu’ils ne suspendent pas les travaux préparatoires à titre exceptionnel, car ceux-ci s’accompagnent de troubles à l’ordre public nécessitant la présence des forces de l’ordre.

En résumé: on pense que le GCO est illégal et mauvais, mais parce que la majorité de la population lutte contre, avec les pasteurs, les jeunes, les anciens, les maires, les députés… on ne l’interdit pas.
Comment font-ils pour garder leur calme la-bas ?
Militant habitué des luttes de terrain en France, Yves agit à Notre-Dame-des-Landes, à Bure contre l’enfouissement des déchets nucléaires, et donc ici, à l’ouest de Strasbourg. Là où l’État et la justice déroulent le tapis rouge à la multinationale Vinci, qui détruit petit à petit 350 hectares de magnifiques forêts et de terres nourricières pour y installer un contournement autoroutier.
Une route à péage à plus de 360 millions d’euros, dont la moitié d’argent public, pour un grand projet inutile et imposé (GPII), vieux de près d’un demi-siècle.

« J’en ai vu des scandales, mais c’est la première fois que je vois une telle succession de passages en force, de mépris, de foutages de gueule complets.
C’est une preuve de plus que la démocratie à la française, si elle a jamais existé, est morte et enterrée. Sa tombe vient même d’être profanée. L’État et Vinci en ont profité pour chier dessus. »
[…]
Début juillet, une commission d’enquête publique avait pourtant rendu un avis défavorable au projet. C’était même la septième fois qu’une instance indépendante se prononçait contre le GCO, principalement pour des raisons environnementales (défrichements, mise en danger du fameux « grand hamster d’Alsace »…). Las, la préfecture a choisi… de s’en moquer royalement.

Le 10 septembre à l’aube, plus de 500 gendarmes mobiles évacuent la zone à défendre du Moulin, à Kolbsheim, occupée depuis un an.
Près de 200 personnes étaient réunies dans la petite clairière jouxtant le moulin, en face de vergers pluriséculaires. Le tout avec l’accord du propriétaire des lieux, un châtelain, mais aussi l’aide de la plupart des élus locaux et autres députés (y compris LREM), tous gazés et violemment secoués.

Les pandores auront même marché sur Germaine, 89 ans, l’une des figures de la lutte, qui peinait à se sauver avec son déambulateur. Cette habitante du village était si choquée qu’elle tenta de convertir ceux qui la bousculaient : « Elle est si belle, ma forêt. Il faut venir nous aider de partout. À mon âge, je n’ai plus tellement de choses à attendre de la vie. Mais je le fais pour la planète, pour les jeunes générations et pour vous. »

Extraits d’un article de Sébastien Bonetti dans le mensuel CQFD d’octobre 2018.

L’intérêt général

Julien Milanesi : l’intérêt général est une notion dont la force prescriptive (comment peut-on s’opposer à « l’intérêt général » ?) n’a d’égale que son indétermination. Il n’existe pas en réalité de substance, le contenu objectif de l’intérêt général qui permettrait de dire si des projets sont d’intérêt général ou pas. Est tout simplement d`intérêt général ce que la collectivité détermine comme tel, et cela dépend donc des modes de décision.

C’est pourquoi réfléchir sur l’intérêt général aboutit nécessairement à une réflexion sur la démocratie, et de fait, toute la verticalité de notre système politique apparaît quand on s’intéresse aux projets d’aménagement : quelles que soient les procédures de discussion ou de consultation mises en œuvre depuis quelques décennies, dans notre système représentatif l’intérêt général est déterminé par les élus, en lien plus ou moins étroit avec l’administration.

Dans un système de plus en plus oligarchique, ceci conduit souvent à donner raison à Marx, selon qui « toute classe qui aspire à la domination doit conquérir d’abord le pouvoir politique pour représenter à son tour son intérêt propre comme étant l’intérêt général ». L’intérêt général est ainsi souvent l’intérêt des dominants, […]

[…] l’autre ressort puissant soutenant ces projets est notre imaginaire économique et social qui leur associe de nombreuses valeurs positives. Pour reprendre l’exemple des transports, le fait que les personnes soient des usagers réguliers ou pas de lignes à grande vitesse n’est pas nécessairement déterminant dans leur soutien à ces projets. Les gains de vitesse, de mobilité, sont dans notre société désirés pour eux-mêmes sans qu’il n’y ait de justification à cela, comme le montre par exemple Hannut Rosa dans ses travaux sur l’accélération.
Nul en effet ne peut démontrer pourquoi ce serait mieux d`aller plus vite, c’est un « bien en soi », un présupposé qui constitue une part de notre collectif et qui est je crois déterminant pour expliquer le soutien important que reçoivent encore ces projets dans la population. […]

Extraits de la réponse de Julien Milanesi à la question « La décroissance est-elle contre l’intérêt général ? » dans le journal La Décroissance de septembre 2018.

Barrage à l’extrême droite ?

Un peu plus d’un an après l’élection de Macron, il est temps, comme on dit, de mettre les poings sur la gueule et la barre aux taiseux.
Vous vouliez faire barrage à l’extrême droite ? Vous avez la droite extrême.
Vous vouliez un langage de vérité ? Vous avez un tartuffe vulgaire qui se complait dans une obscène duplicité.
Vous vouliez un pouvoir exemplaire ? Vous avez un chef de clan provocateur qui s’enorgueillit de sa propre turpitude. Un adolescent attardé qui se tripote le zizi présidentiel (face caméra) avec les produits dérivés de l’Élysée.

Vous étiez ses électeurs ? Vous êtes désormais ses complices. Honteux, taiseux, vous abritant lâchement derrière la répétition obsessionnelle, écœurante, des éléments de langage du chef. Des mots qui ne veulent rien dire mais qui brisent tout.
De vous, on pourrait dire que vous n’êtes rien. Mais, en même temps, vous êtes presque tout parce que, précisément, vous ne faites ni ne dites rien. Englués dans un confort morbide, vous contemplez
en silence le spectacle de votre funeste inconséquence. Je vous hais.

Les barbares des premiers temps dépeçaient les corps, éviscéraient les chairs et les brandissaient en trophée : ils avaient la cruauté ostentatoire et assumée. Votre barbarie est plus moderne et plus sournoise, c’est la « barbarie de la réflexion », pour parler comme Vico. Elle se pare d’une prétendue rationalité pour écarter l’essence de ce qui fait notre humanité.
Vous chantiez les louanges de l’élu ? Vous êtes devenus les chantres obscurs de la dés-humanité qui s’avance. Et chaque matin se teinte toujours davantage de brun.

Article « coup de gueule » de Pierre Concialdi dans Siné mensuel d’octobre 2018.

Dolder

…On n’en a pas entendu parler. Mais une dépêche de l’AFP l’annonce :
« Le Dolder, club ultra-discret de la Big Pharma a rendez-vous lundi à Paris.
Le gotha de la pharmacie mondiale s’invite à Paris, à l’occasion du Dolder, un forum privé et dont les échanges restent secrets. De quoi alimenter les fantasmes déjà nombreux sur l’opacité de la « Big Pharma ».
Ce petit sommet d’environ vingt-cinq patrons est encore plus confidentiel que son modèle, le club Bilderberg, qui réunit chaque année à huis clos une centaine de personnalités du monde des affaires
et de la politique. Car à l ‘inverse du Bilderberg, le Dolder n’a pas de site officiel divulguant au moins le lieu et la date du rendez-vous, les thèmes des discussions et la liste des participants. […]
Le patron d’une grande entreprise du pays d’accueil de chaque Dolder joue d’habitude le rôle de maître de cérémonie. Aussi cette fonction incombera lundi à Olivier Brandicourt, le directeur général de Sanofi, qui fera un discours d’introduction, indique à l’AFP une porte-parole du géant pharmaceutique français.
La date et la tenue du Dolder cette année à Paris n’ont rien d’anodin. La réunion a lieu la veille du Conseil stratégique des industries de santé (Csis), une instance de dialogue entre l’État et les entreprises du secteur se réunissant tous les deux ans depuis 2004 sous l’égide du Premier ministre. »

Et la dépêche se concluait sur cette phrase :
« Par ailleurs, les PDG du Dolder seront reçus à dîner par Emmanuel Macron lundi soir, a indiqué l’Élisée à l’AFP. »

[…]

On regarde sur le site de la Présidence, à nouveau : la rencontre avec le Dolder ne fait 1’objet d’aucun compte-rendu. Et pas une ligne non plus, pas un mot dans la presse. Qui se félicite, en revanche, que l’année prochaine le Président répondra aux parlementaires… Hourra !

J’adresse officiellement, via l’Assemblée, une question écrite à Edouard Philippe : « Dolcler : qu’a raconté monsieur Macron à Big Pharma ?
Le député François Ruffin souhaiterait être éclairé : quelles questions furent abordées entre les géants du médicament et M. Emmanuel Macron ?

Le lendemain, mardi 10 juillet, c’était rebelote : les membres du Dolder se retrouvaient à nouveau, mais sous votre égide cette fois, au Conseil stratégique des industries de santé, instance de
dialogue entre l’État et les entreprises du secteur. N’avez-vous pas oublié les victimes de la Dépakine, le fonds d’indemnisation, la suppression en France de milliers de chercheurs, l’immense pollution à Mourenx. Ou avez-vous fait silence sur ces sujets, considérant – comme dans l’Hémicycle le 17 octobre dernier – qu’on ne doit pas dénigrer une entreprise française qui fonctionne bien ?  »

Un copain de la BPI, la Banque publique d’investissement, m’adresse un SMS : « ]’ai vu tes vidéos. Elles sont super. Le Dolder a justement discuté à l’Élisée avec Bpifrance qui a annoncé le
lendemain la création d’un fonds d’investissement avec Servier, Ipsen, Sanofi, etc. Encore de l’argent public sans contrepartie pour les citoyens. »

Extraits d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de septembre 2018.

Attali Macronie Sanofi

Commission Attali, automne 2007

Rapporteur de la Commission Attali « pour la libération de la croissance », Emmanuel Macron, jeune inspecteur des Finances, fréquente alors dans ce cercle prestigieux les patrons de Nestlé, du Crédit agricole, d’Essilor, etc. Et Serge Weinberg, alors président de son propre fonds d’investissement, Weinberg Capital Partners, ancien président du directoire du groupe PPR, Pinault-Printemps-Redoute, et siégeant dans de multiples conseils d’administration. Le businessman souffle alors un conseil à Macron : « Enrichis-toi avant d’entrer en politique ! » Il lui montre même la voie : un an plus tard, grâce à Weinberg, le jeune impétrant, 31 ans à peine, part pantoufler comme banquier d’affaires chez Rothschild et Cie. En charge de fusions acquisitions, il gère des deals entre autres, pour Sofiprotéol, pour Nestlé ou pour Lagardère. Et fait fortune. Tandis que Serge Weinberg préside, lui, Sanofi à partir de mai 2010.

France 2, mars 2015.

Pour Cash Investigation, Élise Lucet s’en va interroger le ministre de l’Économie. C’est un visage encore peu familier pour le grand public. Le jeune Emmanuel Macron n’est en poste que depuis six mois, à peine. Il était auparavant dans l’ombre : conseiller spécial de François Hollande. Actif, influent, certes, initiateur notamment du Crédit impôt compétitivité emploi, mais dans l’ombre.

Désormais en pleine lumière. Élise Lucet l’interroge sur Sanofi et le Crédit impôt recherche.
« Élise Lucet : Vous versez des Crédits impôt recherche à Sanofi. Pour 2013, par exemple, c’est 125 millions d’euros, et c’est le minimum, chaque année, qui a été versé à l’entreprise…
Émmanuel Macron : Oui.
Élise Lucet : il y a un Crédit d’impôt recherche, qui est versé à un groupe, et qui a supprimé des postes où ? Dans la recherche ! Alors ça, franchement, c’est assez incompréhensible… »

Le ministre, lui, ça ne le choque pas, cet usage des deniers publics :
« Si on n’avait pas ce Crédit d’impôt recherche plébiscité par toutes les entreprises, petites et grandes, Sanofi aurait mis depuis des années toute sa recherche, et sans doute même ses quartiers généraux, hors de France. »
C’est du n’importe quoi.
Des rapports, autant du Sénat que de l’Assemblée, prouvaient le contraire, le grand gâchis du CIR chez Sanofi.

Tout cela, un ministre de l’Économie ne pouvait l’ignorer.
Élise Lucet insistait, du coup :
« Pourquoi ne pas dire l’État vous donne de l’argent sous forme de crédit impôt recherche, ne supprimez pas d’emplois dans la recherche » ? »
Mais Emmanuel Macron n’en démordait pas : heureusement qu’on leur versait des millions par centaines, à Sanofi, sinon…
Voilà qui était en charge des finances publiques.
De nous défendre contre les prédateurs.
Serge Weinberg avait dû croiser sur sa route des adversaires un peu plus coriaces…

Élysée, dimanche 14 mai 2017.
Emmanuel Macron a quitté Bercy, mais ses amitiés l’ont accompagné. Aussitôt lancé dans la course à l’Élysée, dès 2016, Emmanuel Macron reçoit le soutien implicite ou explicite de nombreux patrons, dont des patrons de presse : Vincent Bolloré, Bernard Arnault, Arnaud Lagardère… et bien sûr Serge Weinberg.
Doit-on s’étonner, dès lors, de la scène qui se joue le 14 mai, au palais de l’Élysée ?
Nous sommes en pleine cérémonie de passation de pouvoir entre François Hollande et son jeune successeur.
Emmanuel Macron sert des mains à la chaîne, empile les amabilités. Soudain, il fend la foule, brise les premiers rangs des courtisans présents pour aller saluer un ami, en arrière-plan. Qui a droit à cet honneur ? C’est Serge Weinberg, le PDG de Sanofi.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de septembre 2018.

Intérêt général

« Fourberie sordide », dit Baudoin de Bodinat à propos de la manière dont la crise financière de 2008 a été résolue, en sauvant les banques aux dépens des plus pauvres.
L’expression va comme un gant à l’invocation de « l’intérêt général » par les représentants d’un système social qui fait disparaître les insectes, les oiseaux et les sols, empoisonne l’air, l’eau et la vie même, pour continuer à transformer le monde en galerie marchande.

Le caractère sordide de l’argument saute aux yeux, face à la rapacité proprement monstrueuse d’une hyper-bourgeoisie disposée à tirer profil de tout, toujours, y compris de l’effondrement généralisé où sa civilisation nous mène.
Sur tous les continents, les classes dominantes sont plongées dans une dépendance toxicomaniaque à la croissance de leurs richesses. Avec toutes les ressources de propagande et de guerre dont elles disposent, elles défendront jusqu’au bout cette croissance-là, qui est en réalité la seule croissance existante et qui, ayant capté le fruit de l’activité humaine depuis trois siècles, est effectivement prodigieuse.

Il y eut autrefois des grands bourgeois qui réfléchissaient au monde qu’ils étaient en train de créer. Mais c`est fini. À présent, leur inguérissable pathologie est la manifestation la plus pure d’un rapport social en bout de course, ce « monstre qui se nourrit de sa propre mort », le capital.
Tout ce qui leur reste d’intelligence, c’est cette fourberie grossière des affiches des Hautes Études commerciales proclamant que le capitalisme peut « servir l’intégration ».

Début de la réponse de Serge Quadruppani à la question « La décroissance est-elle contre l’intérêt général ? » dans le journal La Décroissance de septembre 2018.